2017. Une Femme idéale/Un Mari parfait

 

Première mondiale : Une Femme idéale n'a pas encore été créée à la scène. 

Un Mari parfait a été créé le 4 octobre 2018 au Théâtre du Flétry, Genval, par les Compagnons du Flétry, dans une mise en scène d'Alain Rosbach.

Pièce numéro 14

 

Publication : 

  • texte intégral d'Une Femme idéale en téléchargement gratuit ici.

  • texte intégral d'Un Mari parfait en téléchargement gratuit ici.

Note :

Une Femme idéale et Un Mari parfait sont deux versions d'une même pièce. La première est écrite pour deux femmes et un homme, la seconde pour une femme et deux hommes. 

Résumé court d'Une Femme idéale  

Virginie est une femme idéale : zélée dans son travail et attentionnée dans son couple. Pourtant Armand la trompe. Comment la femme idéale réagira-t-elle en apprenant l’infidélité de son mari ?  

Résumé court d'Un Mari parfait  

Nicolas est un mari parfait : zélé dans son travail et attentionné dans son couple. Pourtant Christelle le trompe. Comment le mari parfait réagira-t-il en apprenant l’infidélité de sa femme ? 

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Belgique :  S.A.C.D. Belgique

Canada :  S.A.C.D. Canada

 

France et reste du monde : 

- Amateurs :  S.A.C.D. France

- Professionnels : S.A.C.D. France

Extrait d' Une Femme idéale

Personnages

Armand.

Virginie, sa femme.

Estelle, sa maîtresse.

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

Lieu

Le Salon de Virginie et Armand.

 

Estelle, seule, en peignoir, est assise sur le canapé. Elle se mouche. Elle est rejointe par Armand.

Armand. — Qu’est-ce qu’il y a ?

Estelle. — Mon allergie aux acariens.

Armand. — Tu n’es pas très crédible…

Estelle. — Je t’assure. Ça me prend à chaque fois que je viens ici. (Elle éternue.)

Armand. — N’empêche. Tu n’as pas l’air bien. Allez, dis-moi ce qui ne va pas.

Estelle. — C’est juste que… Je ne vois vraiment pas ce que tu me trouves.

Armand. — Tu ne vas pas recommencer ?

Estelle. — C’est vrai ! Ma vie professionnelle, ce n’est pas un triomphe ; mes amis, j’en ai presque pas ; quant à mon chez moi, je sais que tu n’en raffoles pas. Alors je me demande ce que je t’apporte.

Armand. — Tu es normale.

Estelle. — Normale ? C’est parce que je suis normale, que je te plais ?

Armand. — Oui, tu me plais parce que tu es normale. Tout le contraire de ma femme.

Estelle. — Virginie ?

Armand. — Elle, c’est une femme idéale ! Elle est parfaite.

Estelle. — Armand, la perfection n’existe pas…

Armand. — Si, elle existe ! Et elle s’appelle Virginie. D’ailleurs je commence à en avoir marre…

Estelle. — Pourquoi ?

Armand. — Parce que la perfection, on s’en lasse…

Estelle. — Armand, réfléchis, il est impossible de rencontrer quelqu’un d’absolument parfait !

Armand. — Tu fais erreur, je t’assure. Virginie est parfaite, et c’est justement ça qui m’emmerde !

Estelle. — Qu’est-ce que tu racontes ?

Armand. — Cette perfection, dans tous les domaines, c’est d’un chiant ! C’est bien simple : dès qu’elle fait quelque chose, c’est magistral.

Estelle. — Et tu te plains ?

Armand. — Oui, je me plains. Parce que j’en ai assez, moi, du champagne qu’elle ramène quatre fois par mois, vu que toutes les semaines, madame décroche un gros contrat ! J’en ai jusque-là de sa fidélité, parce que depuis qu’on est mariés, pas un écart à lui reprocher, pas même un essai, pas même le début d’un projet ! Quant à ses idées déco, j’en ai ras le pompon ! Dès que quelqu’un entre ici, c’est toujours la même musique : « Mais c’est a-do-rable ! » Je n’en peux plus !

Estelle. — Et si quelqu’un t’apportait la preuve que ta femme, elle aussi, a des défauts ? Qu’elle aussi, peut-être, a dévié du droit chemin ?

Armand. — ça serait vraiment inattendu. ça pourrait presque me réconcilier avec elle !

Estelle. — Ah ? …

Armand. — Parce que ça prouverait que ma femme est un être humain !

Estelle. — Bon, alors… je suppose qu’il faut que je me réjouisse que ce jour ne soit pas encore arrivé ?

Armand. — Ne t’inquiète pas, ce jour n’est pas près d’arriver ! Et toi, rassure-toi, tu es loin d’être parfaite !

Estelle, vexée. — Merci.

Armand. — Ce n’est pas ce que je voulais dire… Tu es intelligente, sensible, belle. Et en plus tu as quelques défauts.

Estelle. — N’en rajoute pas, s’il te plaît.

Armand. — Dans ma bouche, avoir des défauts, c’est une qualité.

Estelle. — J’aimerais que tu m’expliques comment des défauts peuvent devenir une qualité.

Armand. — Tout simplement parce qu’ils te rendent humaine. Moi aussi j’ai des défauts.

Estelle. — C’est bien de le reconnaître.

Armand. — Tous les gens normaux ont des défauts. C’est la perfection qui est anormale ! Et c’est pour ça que tu m’es précieuse. (Il l’embrasse.) Tu comprends ?

Estelle. — Je crois.

Armand. — On va dîner, ça va te faire du bien. Je viens de mettre à réchauffer le lapin à la moutarde de Virginie. Tu vas voir, c’est un poème !

Estelle, se levant. — Ah non !

Armand. — Tu n’aimes pas le lapin ?

Estelle. — Maintenant, c’est moi qui vais commencer à en avoir marre, de ta femme et de sa prétendue perfection !

Armand. — Ah ! Tu vois que c’est casse-pieds !

Estelle, montrant son peignoir. — J’ai déjà son peignoir…

Armand. — Excuse-moi… on s’est déshabillés vite, et quand tu t’es levée, le peignoir était près du lit, alors j’ai pensé…

Estelle. — Tu as pensé que je serais bien dans ce merveilleux peignoir merveilleusement fait, et merveilleusement choisi par la merveilleuse Virginie !

Armand. — Ne m’en parle pas. Elle est toujours d’un chic, c’est agaçant !

Estelle. — J’ai ma dose.

Armand. — Moi aussi, ma chérie, moi aussi…

Estelle. — Tu ne comprends pas…

Armand, soudain inquiet. — Quoi ? Tu en as assez ? Assez de nous deux ?

Estelle, le prenant dans ses bras. — Mais non !

Armand. — J’ai eu peur…

Estelle. — J’en ai assez d’ici ! Tout me rappelle Virginie !

Armand. — On peut aller à l’hôtel, si tu veux…

Estelle. — Sûrement pas, ce serait sordide !

Armand. — On ne va quand même pas aller chez toi ?

Estelle. — Et pourquoi pas ?

Armand. — Ton petit studio… il est pittoresque… mais enfin…

Estelle. — Mais enfin quoi ?

Armand. — On sent que la déco, c’est pas ton truc…

Estelle. — Je sais, c’est mon défaut !

Armand. — Je n’osais pas te le dire…

Estelle. — Du coup, tu es rassuré ?

Armand. — Rassuré ? De quoi ?

Estelle. — Que j’aie aussi ce défaut-là ?

Armand. — Ah !... euh… oui ! Oui, bien sûr !... Mais tu vois ici, on a malgré tout une clim réversible, un jacuzzi, une superbe vue sur les toits… Et puis c’est très central.

Estelle. — ça dépend pour qui ! De toute façon, ici, à l’hôtel ou chez moi, c’est la même chose…

Armand. — Pas tout à fait, quand même…

Estelle. — On se voit toujours à la sauvette, entre deux rendez-vous.

Armand. — Cette fois-ci, on a tout le weekend ! Virginie ne revient que lundi. Et moi, elle me croit chez ma tante, à la campagne. À part la concierge, personne ne sait que je suis là.

Estelle. — ça aussi, j’ai ma dose !

Armand. — La concierge, ma tante ou la campagne ?

Estelle. — J’en ai assez de tous ces mensonges ! Je veux vivre notre histoire à la face du monde. Je veux que tout le monde soit au courant !

Armand. — Même le cabinet ?

Estelle. — Même le cabinet.

Armand. — Même Seb ?

Estelle. — Même Seb.

Armand. — Vous êtes quand même fiancés.

Estelle. — Je considère que nos fiançailles sont rompues ! ça fait des mois que je n’ai plus de nouvelles. Je suppose qu’il doit bien s’amuser de son côté…

Armand. — Je ne sais pas si c’est une bonne idée…

Estelle. — D’ailleurs tout le monde s’est aperçu qu’il y a quelque chose entre nous.

Armand. — Tu crois ?

Estelle. — Armand, ouvre les yeux ! Tu n’as pas remarqué ces regards en coin quand je viens t’apporter ton courrier ?

Armand. — C’est grave, ce que tu me dis là…

Estelle. — Non, ce n’est pas grave… Ou plutôt si, c’est grave, c’est même très sérieux. Ça s’appelle l’amour. Et l’amour, ça se voit !

Armand. — Mais enfin… quelqu’un pourrait parler !

Estelle. — Oui, nous.

Armand. — Nous ?

Estelle. — Parlons-en à Virginie.

Armand. — Ça va la mettre dans tous ses états…

Estelle. — Mais ça en vaut le coup, non ?

Armand. — Oui.

Estelle. — Tu lui en parles ?

Armand. — Oui.

Estelle. — Quand ?

Armand. — Lundi, elle sera crevée. La semaine prochaine, elle prépare les négociations avec les Chinois. La semaine suivante, elle est à Pékin. Après, elle va en séminaire pour une nouvelle gamme de produits séniors. Euh… disons dans un mois ? Un mois et demi, pour être sûrs ?

Estelle. — Dès son retour.

Armand, après un moment de surprise. — Carrément… D’accord.

Estelle. — Promis ?

Armand. — Promis. (Son téléphone reçoit un appel. Il le regarde et, soudain inquiet :) C’est Virginie ! Pourquoi elle m’appelle ? Qu’est-ce que je fais ?

Estelle. — Réponds !

Armand. — Tu crois ?

Estelle. — Sinon, elle va trouver ça louche.

Armand, répondant. — Allô, chérie ? Oui, je suis bien arrivé, oui. (Un temps.) Tantine, ça va, mais avec son arthrose, elle a les doigts tout recourbés. Tu la verrais,  un vrai rapace… (Un temps.) Oh tu sais, l’air de la campagne, ça m’assomme. Alors je vais boire un tilleul et aller au lit. Et toi ? Déjà à Reykjavik ? (Un temps.) Quoi ? (Un temps.) Et pourquoi ? (Un temps.) Ah merde ! Mais tu es où, là ? (Un temps.) C’est pas vrai ! Allô ? Allô ? (À Estelle :) Ça a coupé !

Estelle. — Qu’est-ce qui se passe ?

Armand. — Elle n’est pas partie !

Estelle. — Qui ?

Armand. — Virginie !

Estelle. — Ah bon ! Pourquoi ?

Armand. — Grève des aiguilleurs du ciel !

Estelle. — Zut !... Mais… elle t’appelait d’où ?

Armand. — Du bus.

Estelle. — Du bus ? Mais alors…

Armand. — Alors elle va débarquer d’un instant à l’autre !

Estelle, peu convaincue. — D’un instant à l’autre…

Armand. — Elle est dans le bus. Si ça se trouve, elle sera en bas de chez nous dans cinq minutes ! Alors prends tes affaires et va-t-en, vite ! (Ramassant les vêtements d’Estelle :) Où est ta culotte ?

Estelle. — Excuse-moi, mais je ne comprends pas…

Armand. — Ah tu ne comprends pas ? Virginie arrive ! Son avion a été annulé et…

Estelle. — ça, j’avais compris, merci. Par contre, je ne comprends pas ce que tu fais. 

Armand. — Je ramasse tes vêtements pour que tu puisses t’habiller et partir ! Quand Virginie rentrera, ça serait bien qu’elle ne trouve pas ma maîtresse chez elle !

Estelle. — Et toi ?

Armand. — Quoi, et moi ?

Estelle. — Tu ne penses pas qu’elle sera surprise de te voir ? Tu es censé être chez ta tante à la campagne.

Armand. — Ah merde, c’est vrai !

Estelle. — Écoute, Armand. Tout ça tombe à pic.

Armand. — À pic ? Ce n’est pas tout à fait l’expression que j’aurais choisie.

Estelle. — Réfléchis. On avait décidé de tout dire à Virginie dès son retour.

Armand. — Et alors ?

Estelle. — Et alors cette grève arrive à point : Virginie est de retour.

Armand. — J’ai peur de comprendre…

Estelle. — Parlons-lui maintenant.

Armand. — J’avais bien compris…

Estelle. — C’est l’occasion : on est là tous les trois.

Armand. — Tu parles sérieusement ?

Estelle. — Évidemment ! Cette grève, c’est un signe du destin.

Armand. — Tu penses vraiment que je vais laisser ma femme entrer ici, te voir chez elle, dans son peignoir, et lui annoncer la bouche en cœur : « chérie, je te présente ma maîtresse » ?

Estelle. — Que je sois dans son peignoir ou dans le mien, je ne vois pas ce que ça change.

Armand. — Ce n’est pas la question du peignoir, c’est la question du moment !

Estelle. — Avec toi, ce n’est jamais le moment !

Armand. — Si on dit tout à Virginie maintenant, on va se mettre dans une posture… une posture très défavorable !

Estelle. — Armand, tu trompes ta femme. Que tu lui dises maintenant ou dans huit jours, avec des fleurs ou des chocolats, ça ne changera rien à la chose !

Armand. — Si, ça changera quelque chose ! Si elle te trouve là, on va la placer devant le fait accompli… ce sera très gênant…

Estelle. — Tu crois ?

Armand. — Elle ne verra pas un couple. Elle verra deux pauvres créatures qui se cachent, honteusement…

Estelle. — Tu as peut-être raison…

Armand. — Estelle, je t’en prie, il faut partir…

Estelle. — Si tu crois que… Mais que ce ne soit pas un prétexte pour remettre l’explication.

Armand. — Lundi !

Estelle. — Ce soir !

Armand. — Je te rappelle que je suis supposé être à la campagne jusqu’à dimanche soir.

Estelle. — Ah oui, c’est vrai…

Armand. — Écoute, je sais que tout ça, ce n’est pas très marrant. Mais voyons le bon côté des choses : on a toujours notre weekend à nous, rien qu’à nous. Simplement, on va changer de lieu. On va aller dans ton studio.

Estelle. — Je croyais que la déco n’était pas top ?

Armand. — Je n’avais pas l’intention de me focaliser sur la déco…

Estelle. — Je pensais que mon quartier était mal desservi ?

Armand. — Avec un taxi, on y sera dans dix minutes.

Estelle. — Alors, tu tiens toujours à moi, dis ?

Armand. — Bien sûr. Tu vas t’habiller ; moi, je vais remettre un peu d’ordre, refaire le lit ; et ensuite, toi et moi on descendra…

L’interphone sonne. Estelle et Armand restent immobiles.

Armand. — Déjà ?

Estelle. — Ce n’est peut-être pas elle.

L’interphone sonne une deuxième fois.

Estelle. — Vas-y !

Armand. — Pourquoi elle sonne ? Elle n’a pas ses clefs ? (Il déroche le combiné de l’interphone.) Oui ? (Un temps. Puis, rassuré :) Ah ! Bonjour Mme Ramirez. (À Estelle :) C’est la concierge. (Soudain inquiet, dans le combiné :) Quoi ? Elle monte ? (Un temps.) Elle était surprise ? Non, ce n’est pas grave, merci, Mme Ramirez ! (Il raccroche, paniqué.) Virginie arrive ! Vite ! (Il aide Estelle à enfiler une jupe par-dessous le peignoir.) Elle a croisé la concierge qui lui a dit que j’étais là ! Elle était surprise, il paraît… tu m’étonnes qu’elle était surprise… En principe, je suis à la campagne… Mais vite Estelle, magne-toi !

Estelle. — Je fais ce que je peux !

Armand, aidant Estelle à enfiler un haut. — Où est la tête, dans ce truc…

Estelle, se débattant avec le haut tandis qu’Armand la fait tourner. — S’il te plaît, ne m’aide pas, ça sera mieux, parce que là…

Armand, chargeant les bras d’Estelle. — Ton sac, tes chaussures… Non, non, tu les mettras en bas ! Allez, tire-toi, nom de dieu !

Estelle. — Tu ne viens pas avec moi ?

Armand. — Je ne peux pas, Virginie sait que je suis là !

Estelle. — Eh ben, ça aura été un weekend éclair...

Armand. — Ah, pas de reproches, hein ? Parce que s’il y en a un qui est dans la merde, ici, c’est moi !

Estelle. — Ben voyons ! Et moi ? Je marche sur des pétales de rose, peut-être ?

Armand, la poussant. — La poésie, ce n’est pas le moment ! Casse-toi !

Estelle. — Tu as vu mon téléphone ?

Armand, exaspéré. — Il aurait fallu t’en occuper avant !

Estelle, disparaissant. — Pas la peine d’être désagréable ! Fais chier !

Armand, la rattrapant. — Attends ! Tu te barres avec le peignoir !

Estelle, enlevant le peignoir. — C’est ta faute ! Tu me stresses, je ne sais plus où j’en suis…

Armand, la repoussant. — Et maintenant, dégage !

Estelle. — En une minute, tu m’as sorti plus de méchancetés qu’en…

Armand, la faisant disparaître. — Dis-moi plutôt ça par texto ! (Seul :) Ah les bonnes femmes ! Enfin… on a évité le pire… Maintenant, il faut que je trouve une excuse…

On toque à la porte.

Armand, d’une voix qu’il veut normale. — Oui ?

Estelle, off. — C’est Estelle, ouvre-moi, vite !

Armand, faisant entrer Estelle. — Qu’est-ce qu’il y a ?

Estelle. — L’ascenseur arrive, j’ai préféré faire demi-tour !

Armand. — Chut ! (Ils se taisent et écoutent.) C’est le pas de Virginie, je le reconnais !

Estelle. — Qu’est-ce qu’on fait ?

Armand. — Va te cacher !

Estelle. — Où ça ?

Armand. — Tu n’as jamais vu de vaudeville ? L’amante se cache toujours dans le placard !

On toque.

Virginie, off. — Armand ?

Armand, bas, à Estelle. — Va dans la penderie de la chambre. Tout au fond, derrière les manteaux, il y a un cagibi où on range les loques et les vieilles chaussures !

Virginie, off. — Armand, tu es là ?

Armand, bas, à Estelle. — Vite !

Estelle s’éclipse tandis qu’entre Virginie.  

Virginie. — Qu’est-ce que tu fais là ? Je te croyais à la campagne.

Armand. — Moi aussi…

Virginie. — Quoi, toi aussi ?

Armand. — Moi aussi, je pensais partir, mais finalement…

Virginie, ne comprenant pas. — Quand je t’ai eu, il y a cinq minutes, tu m’as parlé de ta tante, de l’air de la campagne…

Armand, feignant la surprise. — Moi ?

Virginie. — Tu m’as même dit que tu allais prendre un tilleul et te mettre au lit !

Armand, même jeu. — Moi, moi je t’ai dit ? …

Virginie. — Je t’assure.

Armand, s’efforçant de rire. — Alors ça, c’est la meilleure…

Virginie. — Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?

Armand, inventant. — Au moment où tu m’as appelé, je dormais. Je crois que je rêvais que j’étais avec tantine. Alors, quand j’ai décroché, je devais être encore dans mes songes… Mais on a été coupés.

Virginie. — Mon téléphone est à plat. Il faut que je le recharge. (Elle s’exécute.)

Armand. — Tu es contrariée ?

Virginie. — Si je suis contrariée ? Plutôt, oui ! Il faut absolument que je passe un coup de fil.

Armand. — Prends le fixe.

Virginie. — Je ne connais pas le numéro par cœur.

Armand. — Le numéro ?

Virginie. — Le numéro du staff ! Le staff islandais ! Je ne les ai pas encore prévenus.

Armand. — Quelle histoire !

Virginie. — C’est très très contrariant…

Armand. — C’est même complètement chiatique ! Ces aiguilleurs du ciel, quels connards ! (Virginie est surprise par cet écart de langage. Penaud :) Non, mais c’est vrai… c’était une mission importante pour toi… enfin, d’après ce que tu m’as dit, en tout cas…

Virginie. — Et toi, pourquoi tu n’es pas parti ?

Armand. — Moi ? Pourquoi je ne suis pas parti ?

Virginie. — Oui.

Armand. — Tu me demandes pourquoi je ne suis pas parti ?

Virginie. — C’est ça.

Armand, affectant de rire. — Elle me demande pourquoi je ne suis pas parti !

Virginie. — Tu as bien compris.

Armand, ayant du mal à trouver quelque chose. — Mais ma pauvre chérie, je ne suis pas parti parce que… parce que… D’ailleurs, j’aurais dû m’en douter… J’aurais dû m’en douter… Dès que je suis arrivé à la gare… j’ai eu un pressentiment… Pauvre tantine, ça me fait vraiment de la peine.

Virginie. — Il est arrivé quelque chose ?

Armand. — Eh oui ! Il est arrivé quelque chose…

Virginie. — Quoi ?

Armand, pataugeant. — Eh ben… Ce qu’on craint toujours qu’il arrive !... On se doute bien que ça va finir par arriver… alors on espère, on espère que ça n’aura pas lieu… et puis quand ça arrive, on se dit… mais pourquoi c’est arrivé ?!...

Virginie. — Non, ne me dis pas que…

Armand. — Si. Elle est morte.

Virginie. — Aujourd’hui ?

Armand. — Evidemment !

Virginie. — Comment ?

Armand. — Je ne connais pas les détails ! En tout cas, c’est arrivé d’un coup.

Virginie, émue. — C’est atroce…

Armand. — Tu sais, elle avait fait son temps…

Virginie. — Tout de même, elle avait encore de beaux jours devant elle.

Armand. — Il faut dire ce qui est, ces dernières années, elle avait moins d’allant.

Virginie, émue. — Oh, Armand, je suis désolée…

Armand. — Je vais m’en remettre…

Virginie, émue. — Pauvre tantine…

Armand. — Quoi pauvre tantine ?

Virginie. — J’ai peu connu ta tante, mais je l’aimais bien.

Armand. — Pourquoi tu parles d’elle à l’imparfait ?

Virginie. — Tu viens de me dire qu’elle est morte.

Armand. — Ce n’est pas elle qui est morte, c’est la loco !

Virginie. — La loco ?

Armand. — La loco de mon train !

Virginie. — Ah ! Et moi qui ai cru…

Armand. — Qu’est-ce que tu veux que je te dise, c’est les trains d’aujourd’hui, ça ! Parce que d’accord, il y a les avions cloués au sol, il y a les aiguilleurs en grève, mais il y aussi les trains qui restent à quai !

Virginie. — Ton train n’est pas parti ?

Armand. — Je te l’ai dit, dès que je suis arrivé, dès que j’ai vu cette loco, visiblement fatiguée, la mine pâle, l’œil morne et le nez sale, j’ai pensé : « Oh, elle ne va pas faire long feu » ! Et la suite m’a donné raison. On a entendu une sorte de long sifflement et paf ! Plus rien. Plus de moteur, plus de lumière, plus de clim, rien ! Pauvre tantine, ça me fait de la peine pour elle. Elle qui se faisait une joie de me voir. D’ailleurs, moi aussi ! Mais bon, il n’y a qu’un train par jour. Je prendrai celui de demain. À moins…

Virginie. — À moins ?

Armand. — À moins que tu ne sois là demain ?

Virginie. — Je ne sais pas. Le préavis de grève est reconductible. (Regardant son téléphone, contrariée :) Il en met, un temps ! Toujours pas rallumé ! La batterie était totalement vide.

Armand. — Écoute, on peut prendre ça pour… pour un coup du destin !

Virginie. — C’est à dire ?

Armand. — Un coup de chance !

Virginie, en colère. — Un coup de chance ? Ma mission à Reykjavik annulée à cause d’une grève ?

Armand. — Évidemment, sur le plan professionnel, ce n’est pas très satisfaisant.

Virginie. — Le mot est faible !

Armand. — Mais sur le plan personnel, on peut prendre ça pour une chance…

Virginie. — Désolée, mais je ne suis pas d’humeur à être positive…

Armand. — Ces derniers temps, toi et moi, on ne fait que se croiser. Rendez-vous, réunions… On ne se voit plus ! Cette grève, et ce problème de train qui arrivent au même moment, eh bien, ça nous donne une importunité unique.

Virginie. — Quel genre d’opportunité ?

Armand. — L’opportunité de… de… parler tous les deux… de faire un peu le point…

Virginie. — Le point ? Tu veux qu’on fasse le point ?

Armand. — Oui, Virginie. Bon écoute, ce que j’ai à te dire est simple. Simple et… et… difficile à la fois. Tu es une femme idéale.

Virginie. — Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

Armand. — Tu vas voir où je veux en venir. Dans notre couple, ne nous masquons pas les choses, c’est toi la forte personnalité.

Virginie. — Je ne suis pas d’accord.

Armand. — Mais si, Virginie, mais si. Pour employer une expression, c’est toi qui portes la culotte !

Virginie, ramassant une culotte. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Armand, à part. — Et merde ! 

Virginie. — Armand, je te parle : Qu’est-ce que c’est que ça ?

Armand. — Euh… je… je ne sais pas…

Virginie, lui collant la culotte sous le nez. — Tu ne sais pas ce que c’est ?

Armand. — Excuse-moi, je n’ai pas mes lunettes pour voir de près, alors comme ça, j’avoue que je ne vois pas très bien ce que ça peut être…

Virginie, rongeant son frein. — C’est une culotte !

Armand, feignant la surprise. — Non ?

Virginie. — Je suis catégorique !

Armand. — Une culotte ?

Virginie. — Oui, une culotte !

Armand. — Ce matin, tu étais en retard, et dans la précipitation, en faisant ton sac, tu as dû la laisser tomber par mégarde…

Virginie. — Elle n’est pas à moi.

Armand. — Non ?

Virginie. — Non !

Armand. — Pourtant, il me semblait que tu…

Virginie. — Je te dis que non ! 

Armand. — Ah bon ? Mais alors… à qui elle est, cette culotte ?

Virginie, au bord de l’explosion. — Tu n’as pas une idée, par hasard ?

Armand. — Moi ? Mais pourquoi veux-tu que j’aie une idée ?

Virginie. — Tu étais là quand je suis arrivée…

Armand, feignant l’indignation. — Oh non… Ne me dis pas que… Oh ! Mme Ramirez !

Virginie. — Mme Ramirez ?

Armand, feignant d’entrer dans une colère noire. — Mme Ramirez ! Notre propre concierge ! Quand je pense qu’on la paie – et grassement, en plus ! – pour faire trois malheureuses heures de ménage tous les vendredis, et que madame se permet de semer ses culottes à tous vents ! (Feignant le dégoût, il laisse tomber la culotte.) Mais cette femme n’a vraiment aucune hygiène !... C’est à se demander dans quelle tenue elle passe la serpillère ! Je vais aller remettre les culottes/les pendules à l’heure, moi !

Virginie. — Enfin, Armand, tu as regardé cette culotte ?

Armand, feignant toujours une colère noire. — Bien assez à mon goût, crois-moi…

Virginie. — Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu n’as pas le compas dans l’œil. Tu penses sincèrement que Mme Ramirez pourrait entrer dans cette culotte ?

Armand. — Je ne sais pas… tu m’abrutis, avec tes questions… Je t’avoue que je n’ai jamais imaginé Mme Ramirez en train d’entrer dans une… (Soudain horrifié :) Ah non ! ça suffit, je ne veux plus y penser !

Virginie. — Mme Ramirez ne pourrait jamais entrer là-dedans !

Armand. — Mme Ramirez ne pourrait jamais entrer là-dedans ?

Virginie. — À moins de perdre quatre-vingts kilos !

Armand, cherchant autre chose. — Ah mais non !... Ah mais oui ! Ah mais… Ah ! Ah je suis bête !... Mais… c’est… c’est… c’est Pigier !…

Virginie. — Pigier ? Bernard Pigier ?

Armand, pataugeant. — Voilà ! C’est Pigier… c’est Bernard…

Virginie. — Tu ne vas quand même pas me dire que c’est la culotte de Bernard Pigier ?

Armand. — Mais non, bien sûr ! Mais tu sais… tu sais que Zambeault part à la retraite…

Virginie. — Et alors ?

Armand. — Alors on lui a préparé un pot de départ au cabinet… et… Bernard pensait que c’était marrant… marrant de chanter à Zambeault une chanson avec… avec une culotte sur la tête… Quel déconneur, ce Bernard ! Mais moi, je lui dis : « écoute, désolé mon vieux, mais il est hors de question que j’aille chiper la lingerie de ma femme pour… » Du coup, il en a acheté pour tout le monde…

Virginie. — Vas-y.

Armand. — Quoi ?

Virginie. — Fais-moi votre chanson.

Armand. — Maintenant ?

Virginie. — Ben oui !

Armand. — Tu m’excuseras, mais je n’ai pas répété aujourd’hui…

Virginie. — On n’est pas à l’opéra…

Armand, chantant sur l’air de « La ballade des gens heureux ». — « Toi qui as compris que dans la vie »…

Virginie. — Avec les accessoires !

Armand. — Ah, tu veux que je…

Virginie. — Sinon, ce n’est pas drôle !

Armand ramasse la culotte et, dégoûté, il la met sur sa tête avec beaucoup de précautions, en essayant qu’elle touche le moins possible son crâne.

Virginie, riant. — Il a des bonnes idées, Pigier !

Armand, chantant, écoeuré mais tentant de faire bonne figure, et ce malgré quelques lapsus. — « Toi qui as compris que dans la vie, l’amour était le fondement profond, je vais te chanter la ballade, la ballade des retraités heureux, je vais te chier/te chanter la ballade, la ballade des retraités merdeux/heureux. »

Dégoûté, Armand jette la culotte loin de lui. Virginie rit aux éclats.

Virginie, riant. — Bravo !

Armand. — Oui, oh ! … on va se ridiculiser…

Virginie, reprenant son souffle. — Je t’avoue que je suis soulagée… Quand j’ai vu cette culotte, j’ai imaginé le pire.

Armand. — Le pire ? C’est quoi, le pire ?

Virginie. — Je ne t’en ai pas parlé, parce que je ne voulais pas t’embêter avec des suppositions mais…

Armand. — Tu fais des suppositions ? Et à quel sujet ?

Virginie. — Non, non, laisse tomber, ce n’est pas grave.

Armand. — Si, dis-moi.

Virginie. — Tu veux vraiment que je te dise ?

Armand. — Si dans un couple on ne se dit pas tout, je considère qu’on a raté quelque chose…

Virginie. — Eh bien en fait… j’avais un peu plus que des suppositions. Pour te dire la vérité, j’avais… j’avais des soupçons.

Armand. — À propos de quoi ?

Virginie. — À propos de toi.

Armand. — À propos de moi ?

Virginie. — J’avais des doutes.

Armand. — Mais… quel genre de doutes ?

Virginie. — Des doutes sur ta fidélité.

Armand, surpris. — Des doutes sur ma… ? Merci… ça fait plaisir…

Virginie. — Oui, je sais que ce n’est pas très…

Armand. — Je vois que la confiance règne…

Virginie. — Oublions tout ça.

Armand. — C’est facile à dire…

Virginie. — C’est stupide… je me suis convaincue que tu avais une liaison.

Armand, jouant l’indignation. — Une liaison, moi ? Mais comment peux-tu ? … (Vivement intéressé :) Et avec qui ?

Virginie. — Avec Estelle.

Armand, déstabilisé. — Avec Estelle ? Moi, une liaison avec Estelle ? Alors là ! C’est la meilleure ! Non mais tu l’as bien regardée ? Excuse-moi, mais… ce n’est pas tout à fait le même standing !

Virginie. — Ces derniers temps, vous avez souvent été ensemble…

Armand. — N’importe quoi ! …

Virginie. — Il y a eu beaucoup de réunions tardives, de sessions de travail nocturnes, de…

Armand. — On a pas mal de dossiers en ce moment.

Virginie. — Avoue qu’elle t’aime bien !

Armand. — Elle m’aime bien, elle m’aime bien… comme toutes les assistantes du cabinet, parce que je les traite avec respect, avec courtoisie…

Virginie. — Aux dix ans du cabinet, elle n’avait d’yeux que pour toi !

Armand. — Tu exagères un petit peu, là…

Virginie. — Un soir, je me souviens, tu m’as dit que tu travaillerais tard au cabinet. J’ai essayé de te joindre, mais ton portable était sur répondeur.

Armand. — Encore cette histoire…

Virginie. — Alors j’ai appelé le fixe du cabinet, et comme j’ai laissé sonner longtemps, j’ai fini par avoir le veilleur de nuit qui m’a certifié que les bureaux étaient totalement vides.

Armand. — Oui, oui, je me souviens…

Virginie. — Alors quand tu m’as dit, en rentrant chez nous à deux heures du matin, que tu étais allé réparer la tuyauterie du studio d’Estelle, ben j’ai eu comme un doute.

Armand. — Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? C’était une urgence, je n’allais pas laisser cette pauvre Estelle avec une fuite monstrueuse, qui menaçait d’inonder tout son étage ainsi que les étages…

Virginie. — Elle n’a pas un copain ? Comment s’appelle-t-il, déjà ? Euh… Adrien ?

Armand. — Sébastien !

Virginie. — Il ne peut pas s’occuper des fuites d’Estelle ?

Armand. — Sébastien, d’après ce que j’ai compris, n’est pas très présent…

Virginie. — Il la délaisse ? Un joli brin de femme comme elle ? Parce qu’il faut dire ce qui est : elle est pas mal !

Armand. — Qui ?

Virginie. — Estelle ! C’est une belle femme.

Armand, jouant l’homme peu convaincu. — Moui… si on veut…

Virginie. — Si, si, elle est jolie, Estelle !

Armand. — Faut aimer son genre, quoi…

Virginie. — Je te trouve bien difficile ! Tu te souviens du Jour de l’An chez Pigier ?

Armand. — Celui où j’ai dû vous quitter en catastrophe pour dépanner maman sur l’autoroute ?

Virginie. — Voilà ! Ce soir-là, dans sa robe en lamé, Estelle, elle en jetait !

Armand, faux jeton. — Elle était là, à cette soirée, Estelle ?

Virginie. — Bien sûr !

Armand. — Écoute, je n’en ai aucun souvenir…

Virginie. — Au fait, de quoi tu voulais me parler ?

Armand. — Moi ? Je ne sais plus…

Virginie. — J’ai une forte personnalité, blablabla…

Armand. — Ah oui ! Effectivement, oui, tu as une forte personnalité.

Virginie, prenant le téléphone d’Estelle. — Mais… mais… C’est le téléphone d’Estelle !

Armand, à part. — Oh putain !...

Virginie, soupçonneuse. — Pourquoi il est là, ce téléphone ?

Armand, paniqué. — Mais ça, ce n’est pas, je veux dire, qui te dit que c’est le téléphone d’Estelle, ça ? …

Virginie, éclatant. — Oh Armand ! Ne me prends pas pour une idiote ! On le reconnaîtrait entre mille, ce téléphone !

Armand, aux abois. — Alors tu crois vraiment, tu crois vraiment que c’est…

Virginie, en colère. — C’est le téléphone d’Estelle ! Point final ! Elle est venue ? (Aigre :) Une fois de plus, vous aviez un dossier urgent à traiter ?

Armand, jouant l’indignation. — Mais qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer, hein ? Eh bien oui ! Oui, c’est le téléphone d’Estelle ! Je ne voulais pas te le dire, parce que je me doutais que tu allais encore soupçonner je-ne-sais-pas-quoi… Mais la vérité est tellement… tellement… tellement plus simple ! …

Virginie. — Vas-y, je t’écoute !

Armand. — Les choses sont simples, Virginie, simples, simples, tellement simples…

Virginie. — Toute cette simplicité, ça m’a l’air bien compliqué…

Armand. — Ce soir, par erreur, j’ai pris le téléphone d’Estelle en partant, et je m’en suis aperçu en arrivant à la gare ! Voilà ! (Montant peu à peu sur ses grands chevaux :) Tu es contente ? Tu as toutes les explications que tu voulais ? Ce n’est pas suffisant ? Tu veux me faire donner le fouet parce que j’ai emporté, par distraction, le portable d’une collègue ?

Virginie, penaude. — Excuse-moi, chéri…

Armand, emporté. — C’est honteux, ce que tu fais, Virginie, c’est honteux ! Me soupçonner ! Moi ! Moi qui suis l’honnêteté, la fidélité incarnée !

Virginie. — Je suis désolée…

Armand, glacial. — Tu me fais beaucoup de peine.

À côté, Estelle éternue.

Virginie. — À tes souhaits.

Armand. — Merci…

Virginie. — Tu as pris froid ?

Armand. — Moi ? Non.

Estelle éternue de nouveau.

Virginie. — Si, manifestement tu as pris froid.

Armand. — Euh… oui, peut-être…

Estelle éternue encore.

Virginie. — Ce n’est pas toi !

Armand. — Ce n’est pas moi, quoi ?

Virginie. — Ce n’est pas toi qui éternues !

Armand. — Ah bon ?

Virginie. — Enfin, Armand ! Quand tu éternues, en principe, tu es le premier informé !

Estelle éternue trois fois de suite.

Virginie. — ça vient de la chambre…

Armand, terrorisé. — Tu crois ?

Estelle éternue encore.

Virginie. — C’est la chambre, c’est sûr ! Il y a quelqu’un !

Armand. — Pas forcément… c’est peut-être le voisin… les murs sont des feuilles de papier…

Virginie, sortant une bombe de son sac, parlant bas. — Je te dis qu’il y a quelqu’un ! Va chercher un couteau dans la cuisine, moi, je vais lui mettre un coup de lacrymo en pleine poire !

Armand. — Attends, Estelle, attends…

Virginie. — Estelle ?

Armand. — Non ! Euh… Je veux dire, attends, Virginie, on ne va pas se monter la tête parce que…

Sous le coup d’une crise aigüe, Estelle paraît, manquant de perdre l’équilibre, en proie à des éternuements incontrôlables.

Virginie. — Estelle ? Estelle est ici ?

Armand. — Mais Virginie… Virginie… Qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer ?

Virginie. — Ah non ! Tu ne vas pas me faire le coup à chaque fois !

Armand. — Estelle, ça va ?

Virginie. — Que faisait-elle dans notre chambre ?

Armand. — Les choses sont simples, Virginie…

Virginie. — Celle-là aussi, je la connais !

Estelle éternue.

Armand. — Estelle est allergique aux acariens et…

Estelle éternue.

Armand. — Et depuis ce matin, c’est un festival de…

Estelle éternue.

Armand. — Estelle, s’il te plaît…

Estelle éternue.

Armand. — Estelle, fais un effort, merde !

Estelle éternue.

Virginie. — C’est vrai que c’est un petit peu compliqué d’avoir une conversation suivie…

Estelle. — Excusez-moi d’étouffer ! (Elle éternue encore.)

Armand. — C’est à cause de la poussière.

Estelle éternue.

Virginie. — La poussière ? Ici ? ça m’étonnerait ! Mme Ramirez est une maniaque de la propreté. 

Estelle. — Manifestement, le cagibi a échappé à son attention.

Virginie. — Le cagibi ? Le cagibi de notre penderie ?

Estelle, constatant l’arrêt de ses éternuements. — Tiens, on dirait que c’est fini…

Virginie. — Estelle était cachée dans le cagibi de notre chambre ? (Comprenant tout.) Oh non ! …

Armand. — Virginie…

Virginie. — Comment j’ai pu être aussi stupide ?! Il fallait vraiment que je sois aveugle ! Que je ne veuille pas voir ! Ces pseudos réunions de travail, ces prétendus problèmes de tuyauterie, cette panne de train, ces… (À Estelle :) et cette culotte, c’est la tienne, je suppose ?

Armand. — Virginie, je sais que les apparences sont contre nous, mais…

Virginie. — Mais quoi ? Tu vas encore continuer longtemps à te moquer de moi ? Qu’est-ce tu vas inventer, cette fois ? Estelle avait une crise allergique au cabinet, et tu lui as gentiment proposé d’aller se reposer dans le cagibi de notre penderie ?

Armand, tentant le tout pour le tout. — Mais… mais… c’est dingue !… comment tu as deviné ?

Virginie. — Assez ! J’ai été idiote, mais je n’avalerai plus tes bobards ! Et en plus, vous faites ça ici ! Dans notre propre lit ! Bravo ! Mes félicitations !

Armand. — Rassure-toi, je demande à Mme Ramirez de changer les draps à chaque fois.

Virginie. — À chaque fois ? Mais alors… ce n’est pas la première fois ?

Armand. — Tu sais, quand on aime, on ne compte pas…

Virginie. — Oh ! Alors ça, ça dépasse tout !

Virginie se met à pleurer.

Armand. — Non, Virginie… (Un silence.) Attends. (Armand ouvre une bouteille et sert un verre à Virginie.) Tiens, prends ça. ça va te remonter.

Virginie. — C’est quoi ?

Armand. — La gniole de grand-père. Estelle, tu en veux ?

Estelle. — Je veux bien. C’est très bon contre les acariens.

Armand, servant Estelle. — C’est très bon pour tout. Moi aussi, je crois que j’en ai besoin. (Il se sert à son tour.) Allez, à la vôtre !

Ils boivent.

Armand. — Oh la vache !…

Estelle. — C’est fort, ce truc…

Virginie. — On le sent bien descendre…

Armand. — Un autre ?

Virginie. — Vas-y. (Armand ressert Virginie.)

Armand. — Estelle ? 

Estelle. — ça dégage bien les bronches. (Armand ressert Estelle.)

Armand. — Moi aussi, je sens que j’ai les bronches un peu prises… (Il se ressert.)

Ils boivent.

Armand. — Wouah ! … C’est fort, mais ça fait quand même du bien…

Estelle. — Ouais… je sens que… je respire mieux, là…

Virginie. — ça réveille !

Armand. — Sur le coup, oui. Mais après, ça a plutôt tendance à assommer…

Virginie, tendant son verre. — Allez, un petit dernier !

Armand. — Virginie, je ne sais pas si c’est raisonnable…

Virginie. — Je viens de découvrir que je suis cocue, j’ai tous les droits !

Armand, resservant Virginie. — Bon, si tu y tiens… Estelle ? Pour tes bronches ?

Estelle. — Non merci. Si ma respiration s’améliore encore, je vais avoir les poumons perforés.

Virginie avale d’un trait son troisième verre.

Virginie. — Ah ! J’ai les idées plus claires, moi…

Armand. — Tu es sûre ?

Virginie. — ça fait combien de temps ?

Armand. — Pardon ?

Virginie. — ça fait combien de temps, vous deux ?

Armand. — C’est gênant, comme question…

Virginie. — Je m’informe…

Armand. — Je n’en sais rien…

Estelle, piquée. — Tu n’en sais rien ?

Armand. — Ben tout dépend de…

Estelle. — Tout dépend de quoi ?

Armand. — Tout dépend si on tient compte de la première fois où on a… ou bien de la première fois où je t’ai…

Virginie. — Tu pourrais être plus clair, s’il te plaît ?

Armand. — Tu sais, moi, les dates…

Estelle, vexée. — Eh bien je vois que tout ça a beaucoup d’importance pour toi…

Armand. — ça a de l’importance, mais je ne retiens pas forcément le jour et l’heure…

Estelle. — L’heure n’est pas nécessaire. Mais tu pourrais au moins retenir le jour…

Armand. — ça doit faire un an, un an et demi grand maximum…

Estelle. — ça fait exactement un an, huit mois et sept jours. (Regardant sa montre :) Plus trois heures et cinquante-deux minutes.

Virginie. — Ce n’est pas rien.

Armand. — Ce n’est pas non plus extraordinaire.

Estelle, vexée. — Pas extraordinaire ?

Armand, tentant de se rattraper. — Mais si, c’est extraordinaire ! Je parlais de la durée… ce n’est pas…

Estelle. — Ce n’est pas quoi ? Un an, huit mois, sept jours, trois heures et cinquante-trois minutes…

Armand. — Cinquante-deux…

Estelle, regardant sa montre. — Maintenant, ça fait cinquante-trois ! C’est tout de même quelque chose !

Virginie, abondant dans le sens d’Estelle. — Mais bien sûr que c’est tout de même quelque chose !

Estelle, à Armand. — Tu vois, c’est tout de même quelque chose ! Même ta femme le dit…

Armand.  — Vous n’avez pas mis longtemps pour vous entendre…

Virginie. — Donc ça fait un an, huit mois, euh…

Estelle. — …sept jours et cinquante-trois minutes !

Virginie. — Merci ! Donc, ça fait tout ce temps-là que vous vous cachez, comme ça, derrière des fausses visites à tantine, des fausses réunions, etc. ? ça ne doit pas être simple.

Armand.  — Une femme idéale !

Virginie. — Pardon ?

Armand.  — Elle apprend que je la trompe, et elle va finir par me dire : « Mon pauvre chéri, ça ne doit pas être facile à vivre, cette liaison secrète ! »

Virginie, approuvant. — Tout à fait !

Armand.  — La femme parfaite !

Virginie. — De qui tu parles ?

Armand.  — De toi !

Virginie. — Moi, je suis une femme parfaite ?

Armand.  — Oh là !

Virginie. — Je suis tellement parfaite que tu me trompes depuis plus d’un an !

Armand.  — Exactement ! Parce que moi, toute cette perfection, ça m’étouffe !

Virginie. — Armand, tu exagères, j’ai tout de même des défauts.

Armand.  — Ah oui, lesquels ?

Virginie. — Je veux toujours venir en aide aux autres.

Armand.  — Tu parles d’un défaut !

Virginie. — Je suis très arrangeante, trop.

Armand, ironique.  — Oh lala, mais quel défaut !

Virginie. — Qu’est-ce que tu voudrais ? Que je crie ? Que je casse la vaisselle ? Que je te traite de salaud ?

Armand.  — Et pourquoi pas ? Au moins, ça, ça serait normal !

Estelle. — Armand, calme-toi ! Virginie essaie d’être compréhensive…

Virginie. — J’essaie surtout d’être pratique. Parce que s’aimer entre deux portes, ce n’est pas très amusant.

Estelle. — Ni très romantique.

Virginie. — J’allais le dire. C’est pourquoi j’ai une proposition simple à faire : Estelle n’a qu’à s’installer ici !

Silence : Estelle et Armand sont désarçonnés.

Armand, surpris.  — Pardon ? Je ne suis pas sûr d’avoir très bien…

Virginie. — Plutôt que de continuer à vous cacher, à déployer des trésors d’imagination pour trouver des prétextes, Estelle n’a qu’à vivre ici avec nous.

Armand, surpris.  — Ici ? Mais… mais comment…

Virginie. — Comment ? Rien de plus simple : la chambre d’amis est libre, elle deviendra votre chambre ! Moi je resterai dans la mienne. Et voilà ! Le tour est joué.

Armand, vexé.  — Eh bien, je constate que tu as accepté la situation sans difficulté !

Virginie. — Quoi ? Tu vas me dire que tu renonces à Estelle ?

Armand.  — Mais non !

Virginie. — En ce cas, autant organiser notre nouvelle vie, tu ne penses pas ?

Armand.  — Si, si…

Estelle. — Pardonnez-moi, mais il me semble que j’ai voix au chapitre.

Virginie. — Absolument, Estelle.

Estelle. — C’est hors de question.

Virginie. — C’est à dire ?

Estelle. — Il est hors de question que j’habite ici.

Armand.  — Écoute, j’ai commencé par trouver ça surprenant, mais plus j’y réfléchis, plus je pense que ce serait beaucoup plus simple.

Virginie. — Bien sûr !

Armand.  — En plus on est à dix minutes du cabinet.

Estelle. — Peu importe !

Virginie. — Surtout, vous auriez un toit pour héberger votre amour !

Estelle. — Excusez-moi, mais c’est très gênant !

Virginie. — Gênant ? Mais qu’est-ce qu’il y a de gênant ?

Estelle. — Vivre tous les trois sous le même toit ! Surtout sous ce toit-là !

Armand.  — Et on peut savoir ce que tu lui reproches ?

Estelle. — Ce n’est pas chez moi.

Armand.  — Tu t’y feras. Tu verras, on est bien ici.

Estelle. — Non, je crois que je ne pourrais pas m’y faire.

Armand.  — Ah ? Et pourquoi ?

Estelle. — Ben… les meubles, les couleurs, rien ne me plaît, ici…

Armand.  — Regardez cette fine bouche !… On a mis du temps à choisir tout ça, avec Virginie.

Virginie. — ça a été un gros travail.

Armand.  — Alors, tu pourrais au moins témoigner un peu de respect pour ce qu’on a essayé de faire.

Virginie. — C’est vrai que ce n’est pas très agréable de se faire critiquer comme ça…

Armand.  — Excuse-la, elle ne se rend pas compte…

Estelle. — Je peux vous laisser, si vous voulez.

Virginie. — Mais non, Estelle, tu as raison. Ce n’est pas chez toi, ici.

Estelle. — Tu vois, Virginie, au moins, elle me comprend.

Armand.  — Eh bien, installe-toi avec elle.

Virginie, riant.  — C’est une idée !

Estelle, à Armand. — Ne sois pas bête. Il y a une autre solution.

Virginie. — Laquelle ?

Estelle. — Armand vient habiter chez moi.

Virginie. — Mais bien entendu ! Quelle bonne idée ! N’est-ce pas Armand ?

Armand.  — Ah non !

Estelle. — Et pourquoi ?

Armand.  — Chez toi, c’est au bout du monde !

Estelle. — C’est à peine à vingt minutes de bus d’ici…

Armand.  — Tu vois, c’est bien ce que je dis ! Et en plus, c’est une cage à lapin !

Estelle. — ça fait toujours plaisir…

Armand.  — C’est normal, c’est un studio. C’est conçu pour une personne…

Virginie. — Vous serez peut-être un peu à l’étroit, là-bas.

Estelle. — Peut-être, en effet.

Virginie. — Mais pour moi, ce serait parfait.

Armand.  — Qu’est-ce que tu veux dire ?

Virginie. — Soyons logiques. Si Virginie ne veut pas vivre à trois sous le même toit, et si tu ne veux pas habiter avec elle dans son studio, on n’a qu’à permuter !

Estelle. — Permuter ?

Virginie. — Permuter toi et moi. Tu prends ma place ici, je prends ta place là-bas !

Estelle. — ça ne résout pas le problème.

Virginie. — En quoi ?

Estelle. — Ce sera toujours chez vous, ici.

Virginie. — Pas forcément.

Estelle. — Comment ça ?

Virginie. — Si tu me donnes carte blanche pour ton studio, je te donne carte blanche pour ici.

Armand. — Carte blanche, comment ça, carte blanche ?

Virginie. — Changer les peintures, dégager les bibelots, repenser la distribution des pièces, vous pourrez tout changer !

Estelle. — Pourquoi pas ?

Armand. — Ah non ! Il est très bien cet appart’ ! Qu’est-ce que tu veux y changer ?

Estelle. — Je ne sais pas… Des tas de choses…

Virginie. — C’est normal, Armand. Si vous vivez tous les deux ici, il faut qu’elle se sente chez elle.

Armand. — Mais on ne va pas tout effacer d’un coup ! C’est notre appartement, on l’a acheté à deux, on l’a décoré à deux…

Virginie. — Notre vie prend manifestement une autre direction.

Estelle. — Je vois bien des couleurs plus sombres, plus intimes…

Armand. — Estelle, on ne peut tout de même pas mettre Virginie à la porte !

Virginie. — Puisque c’est moi qui le propose !

Estelle. — Puisque c’est elle qui le propose !

Armand. — Tu ne sais pas ce que tu dis ! Virginie est une cuisinière hors pair !

Virginie. — C’est ce que tu préfères chez moi ? Ma méthode hors pair pour te remplir le ventre ? Merci !

Estelle. — À ce propos, on pourrait ouvrir la cuisine. On gagnerait en lumière.

Armand. — Ne sois pas indécente, s’il te plaît.

Estelle. — Indécente ? Moi, indécente ?

Armand. — Tu changes les peintures, tu ouvres la cuisine, mais tu te prends pour qui ? Les propriétaires ici, c’est Virginie et moi !

Estelle. — ça ne marchera pas.

Armand. — Non, je ne crois pas.

Estelle. — Nous deux, dans cet appartement, ça ne marchera pas. 

Armand. — C’est évident.

Estelle. — Notre histoire est nouvelle. Elle a besoin d’un nouveau toit.

Armand. — Un nouveau toit ? Mais alors tu veux…

Estelle. — Je vends mon studio, vous vendez votre appartement et toi et moi on se cherche quelque chose.

Armand. — Vendre l’appartement ? Ce serait vraiment dommage…

Virginie. — C’est vrai : une si belle vue, des équipements presque neufs, des commerces de proximité…

Estelle. — On peut trouver tout ça ailleurs !

Armand. — C’est à dix minutes du cabinet !

Estelle. — On peut aussi trouver à dix minutes du cabinet !

Armand. — Je ne sais pas Estelle, vraiment je ne sais pas…

Estelle. — Mais Armand, qu’est-ce qui se passe ?

Armand. — Il se passe que je ne comprends pas cette obstination à chercher je-ne-sais-où ce que tu as sous la main…

Estelle. — Tu es sûr de toi ?

Armand. — Qu’est-ce que tu veux dire ?

Estelle. — Tu es sûr de ce que tu ressens ?

Armand. — Actuellement, je ressens plutôt une espèce d’ingratitude…

Estelle. — Je ne comprends pas…

Armand. — Cet appartement nous a accueillis tant et tant de fois…

Virginie. — Surtout, faites comme si je n’étais pas là…

Estelle. — La vérité, c’est que tu ne veux pas t’investir dans notre histoire !

Armand. — Moi, je ne veux pas ? … Et qu’est-ce que je fais, depuis tout à l’heure ? Je cherche des solutions !

Estelle. — Des solutions ! Mais pour qui ? Pour toi ! Pas pour nous !

Armand. — Tu plaisantes ? On te propose de venir habiter ici !

Estelle. — Tout ! Tout plutôt que de quitter cet appartement, c’est ça ?

Armand. — Cet appartement a des qualités indéniables…

Estelle. — Tout plutôt que de quitter ton petit confort, tes petites habitudes…

Armand. — Tu vas reprocher à cet appartement d’être confortable ?

Estelle. — La vérité, c’est que tu ne veux pas partir d’ici !

Virginie. — Je vais vous laisser…

Armand. — Non, Virginie, reste…

Estelle. — Tu ne veux pas non plus laisser Virginie partir ! ça, tant qu’on se voyait entre deux réunions, tant que monsieur pouvait continuer à profiter de son jacuzzi, de sa clim réversible, là, tout allait bien ! Mais quand il s’agit de faire un choix, de montrer que tu veux changer de vie, alors là tout devient problème ! Eh bien je vais te dire, Armand : reste ici, dans cet appartement parfait, parfaitement bien situé, décoré à la perfection par une femme parfaite qui fait parfaitement la cuisine ! En revanche, oublie-moi ! Trouve quelqu’un d’autre pour tes galipettes extra conjugales ! Trouve une autre poire à baratiner de belles promesses ! Ne m’appelle plus. Et ne cherche plus à avoir une relation avec moi autre que professionnelle ! Par contre, j’ai quelque chose à te raconter et je crois que tu vas être bien étonné !

Virginie. — ça sent le cramé.

Armand. — Le cramé ? Mince ! Le four ! J’ai mis ton lapin à la moutarde à réchauffer et je l’ai complètement oublié !

Armand sort précipitamment.

Estelle, lançant un regard noir à Virginie. — Tu es satisfaite ? 

Virginie. — Pas vraiment, non !

Estelle. — Ah ?

Virginie. — Un lapin à la moutarde que j’ai mis des heures à mitonner… C’est une pitié de le voir finir ainsi.

Estelle. — Je ne parlais pas du lapin à la moutarde.

Virginie. — Ah ?

Estelle.  — Je m’en fous, du lapin à la moutarde.

LA SUITE VOUS INTÉRESSE ?

 

Pour obtenir la fin du texte, merci de bien vouloir envoyer un courriel à cette adresse : contact@rivoirecartier.com  en précisant :

  • Le nom de la troupe

  • Le nom du metteur en scène

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allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Extrait d' Un Mari parfait

Personnages

Christelle.

Nicolas, son mari.

Jérôme, son amant.

 

 

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

Lieu

Le Salon de Christelle et Nicolas.

 

Jérôme, seul, en peignoir, est assis sur le canapé. Il se mouche. Il est rejoint par Christelle.

Christelle. — Qu’est-ce qu’il y a ?

Jérôme. — Mon allergie aux acariens.

Christelle. — Tu n’es pas très crédible…

Jérôme. — Je t’assure. Ça me prend à chaque fois que je viens ici. (Il éternue.)

Christelle. — N’empêche. Tu n’as pas l’air bien. Allez, dis-moi ce qui ne va pas.

Jérôme. — C’est juste que… Je ne vois vraiment pas comment j’ai pu te séduire.

Christelle. — Tu ne vas pas recommencer ?

Jérôme. — C’est vrai ! Ma vie professionnelle, ce n’est pas un triomphe ; mes amis, j’en ai presque pas ; quant à mon chez moi, je sais que tu n’en raffoles pas. Alors je me demande ce que je t’apporte.

Christelle. — Tu es normal.

Jérôme. — Normal ? C’est parce que je suis normal, que je te plais ?

Christelle. — Oui, tu me plais parce que tu es normal. Tout le contraire de mon mari.

Jérôme. — Nicolas ?

Christelle. — Lui, c’est un homme parfait ! Il est parfait.

Jérôme. — Christelle, la perfection n’existe pas…

Christelle. — Si, elle existe ! Et elle s’appelle Nicolas, la perfection. D’ailleurs je commence à en avoir marre…

Jérôme. — Pourquoi ?

Christelle. — Parce que la perfection, on s’en lasse…

Jérôme. — Christelle, réfléchis, il est impossible de rencontrer quelqu’un d’absolument parfait !

Christelle. — Tu fais erreur, je t’assure. Nicolas est parfait, et c’est justement ça qui m’emmerde !

Jérôme. — Qu’est-ce que tu racontes ?

Christelle. — Cette perfection, dans tous les domaines, c’est d’un chiant ! C’est bien simple : dès qu’il fait quelque chose, c’est magistral.

Jérôme. — Et tu te plains ?

Christelle. — Oui, je me plains. Parce que j’en ai assez, moi, du champagne qu’il ramène quatre fois par mois, vu que toutes les semaines, monsieur décroche un gros contrat ! J’en ai jusque-là de sa fidélité, parce que depuis qu’on est mariés, pas un écart à lui reprocher, pas même un essai, pas même le début d’un projet ! Quant à ses idées déco, j’en ai ras le pompon ! Dès que quelqu’un entre ici, c’est toujours la même musique : « Mais c’est a-do-rable ! » Je n’en peux plus !

Jérôme. — Et si quelqu’un t’apportait la preuve que ton mari, lui aussi, a des défauts ? Que lui aussi, peut-être, a dévié du droit chemin ?

Christelle. — ça serait vraiment inattendu. ça pourrait presque me réconcilier avec lui !

Jérôme. — Ah ? …

Christelle. — Parce que ça prouverait que mon mari est un être humain !

Jérôme. — Bon, alors… je suppose qu’il faut que je me réjouisse que ce jour ne soit pas encore arrivé ?

Christelle. — Ne t’inquiète pas, ce jour n’est pas près d’arriver ! Et toi, rassure-toi, tu es loin d’être parfait !

Jérôme, vexé. — Merci.

Christelle. — Ce n’est pas ce que je voulais dire… Tu es intelligent, sensible, beau. Et en plus tu as quelques défauts.

Jérôme. — N’en rajoute pas, s’il te plaît.

Christelle. — Dans ma bouche, avoir des défauts, c’est une qualité.

Jérôme. — J’aimerais que tu m’expliques comment des défauts peuvent devenir une qualité.

Christelle. — Tout simplement parce qu’ils te rendent humain. Moi aussi j’ai des défauts.

Jérôme. — C’est bien de le reconnaître.

Christelle. — Tous les gens normaux ont des défauts. C’est la perfection qui est anormale ! Et c’est pour ça que tu m’es précieux. (Elle l’embrasse.) Tu comprends ?

Jérôme. — Je crois.

Christelle. — On va dîner, ça va te faire du bien. Je viens de mettre à réchauffer le lapin à la moutarde de Nicolas. Tu vas voir, c’est un poème !

Jérôme, se levant. — Ah non !

Christelle. — Tu n’aimes pas le lapin ?

Jérôme. — Maintenant, c’est moi qui vais commencer à en avoir marre, de ton mari et de sa prétendue perfection !

Christelle. — Ah ! Tu vois que c’est casse-pieds !

Jérôme, montrant son peignoir. — J’ai déjà son peignoir…

Christelle. — Excuse-moi… on s’est déshabillés vite, et quand tu t’es levé, le peignoir était près du lit, alors j’ai pensé…

Jérôme. — Tu as pensé que je serais bien dans ce merveilleux peignoir merveilleusement fait, et merveilleusement choisi par le merveilleux Nicolas !

Christelle. — Ne m’en parle pas. Il est toujours d’un chic, c’est agaçant !

Jérôme. — J’ai ma dose.

Christelle. — Moi aussi, mon chéri, moi aussi…

Jérôme. — Tu ne comprends pas…

Christelle, soudain inquiète. — Quoi ? Tu en as assez ? Assez de nous deux ?

Jérôme, la prenant dans ses bras. — Mais non !

Christelle. — J’ai eu peur…

Jérôme. — J’en ai assez d’ici ! Tout me rappelle Nicolas !

Christelle. — On peut aller à l’hôtel, si tu veux…

Jérôme. — Sûrement pas, ce serait sordide !

Christelle. — On ne va quand même pas aller chez toi ?

Jérôme. — Et pourquoi pas ?

Christelle. — Ton petit studio… il est pittoresque… mais enfin…

Jérôme. — Mais enfin quoi ?

Christelle. — On sent que la déco, c’est pas ton truc…

Jérôme. — Je sais, c’est mon défaut !

Christelle. — Je n’osais pas te le dire…

Jérôme. — Du coup, tu es rassurée ?

Christelle. — Rassurée ? De quoi ?

Jérôme. — Que j’aie aussi ce défaut-là ?

Christelle. — Ah !... euh… oui ! Oui, bien sûr !... Mais tu vois ici, on a malgré tout une clim réversible, un jacuzzi, une superbe vue sur les toits… Et puis c’est très central.

Jérôme. — ça dépend pour qui ! De toute façon, ici, à l’hôtel ou chez moi, c’est la même chose…

Christelle. — Pas tout à fait, quand même…

Jérôme. — On se voit toujours à la sauvette, entre deux rendez-vous.

Christelle. — Cette fois-ci, on a tout le weekend ! Nicolas ne revient que lundi. Et moi, il me croit chez ma tante, à la campagne. À part le concierge, personne ne sait que je suis là.

Jérôme. — ça aussi, j’ai ma dose !

Christelle. — Le concierge, ma tante ou la campagne ?

Jérôme. — J’en ai assez de tous ces mensonges ! Je veux vivre notre histoire à la face du monde. Je veux que tout le monde soit au courant !

Christelle. — Même le cabinet ?

Jérôme. — Même le cabinet.

Christelle. — Même Anouchka ?

Jérôme. — Même Anouchka.

Christelle. — Vous êtes quand même fiancés.

Jérôme. — Je considère que nos fiançailles sont rompues ! ça fait des mois que je n’ai plus de nouvelles. Je suppose qu’elle doit bien s’amuser de son côté…

Christelle. — Je ne sais pas si c’est une bonne idée…

Jérôme. — D’ailleurs tout le monde s’est aperçu qu’il y a quelque chose entre nous.

Christelle. — Tu crois ?

Jérôme. — Christelle, ouvre les yeux ! Tu n’as pas remarqué ces regards en coin quand tu viens m’apporter mon courrier ?

Christelle. — C’est grave, ce que tu me dis là…

Jérôme. — Non, ce n’est pas grave… Ou plutôt si, c’est grave, c’est même très sérieux. Ça s’appelle l’amour. Et l’amour, ça se voit !

Christelle. — Mais enfin… quelqu’un pourrait parler !

Jérôme. — Oui, nous.

Christelle. — Nous ?

Jérôme. — Parlons-en à Nicolas.

Christelle. — Ça va le mettre dans tous ses états…

Jérôme. — Mais ça en vaut le coup, non ?

Christelle. — Oui.

Jérôme. — Tu lui en parles ?

Christelle. — Oui.

Jérôme. — Quand ?

Christelle. — Lundi, il sera crevé. La semaine prochaine, il prépare les négociations avec les Chinois. La semaine suivante, il est à Pékin. Après, il va en séminaire pour une nouvelle gamme de produits séniors. Euh… disons dans un mois ? Un mois et demi, pour être sûrs ?

Jérôme. — Dès son retour.

Christelle, après un moment de surprise. — Carrément… D’accord.

Jérôme. — Promis ?

Christelle. — Promis. (Son téléphone reçoit un appel. Elle le regarde et, soudain inquiète :) C’est Nicolas ! Pourquoi il m’appelle ? Qu’est-ce que je fais ?

Jérôme. — Réponds !

Christelle. — Tu crois ?

Jérôme. — Sinon, il va trouver ça louche.

Christelle, répondant. — Allô, chéri ? Oui, je suis bien arrivée, oui. (Un temps.) Tantine, ça va, mais avec son arthrose, elle a les doigts tout recourbés. Tu la verrais,  un vrai rapace… (Un temps.) Oh tu sais, l’air de la campagne, ça m’assomme. Alors je vais boire un tilleul et aller au lit. Et toi ? Déjà à Reykjavik ? (Un temps.) Quoi ? (Un temps.) Et pourquoi ? (Un temps.) Ah merde ! Mais tu es où, là ? (Un temps.) C’est pas vrai ! Allô ? Allô ? (À Jérôme :) Ça a coupé !

Jérôme. — Qu’est-ce qui se passe ?

Christelle. — Il n’est pas parti !

Jérôme. — Qui ?

Christelle. — Nicolas !

Jérôme. — Ah bon ! Pourquoi ?

Christelle. — Grève des aiguilleurs du ciel !

Jérôme. — Zut !... Mais… il t’appelait d’où ?

Christelle. — Du bus.

Jérôme. — Du bus ? Mais alors…

Christelle. — Alors il va débarquer d’un instant à l’autre !

Jérôme, peu convaincu. — D’un instant à l’autre…

Christelle. — Il est dans le bus. Si ça se trouve, il sera en bas de chez nous dans cinq minutes ! Alors prends tes affaires et va-t-en, vite ! (Ramassant les vêtements de Jérôme :) Où est ton slip ?

Jérôme. — Excuse-moi, mais je ne comprends pas…

Christelle. — Ah tu ne comprends pas ? Nicolas arrive ! Son avion a été annulé et…

Jérôme. — ça, j’avais compris, merci. Par contre, je ne comprends pas ce que tu fais. 

Christelle. — Je ramasse tes vêtements pour que tu puisses t’habiller et partir ! Quand Nicolas rentrera, ça serait bien qu’il ne trouve pas mon amant chez lui !

Jérôme. — Et toi ?

Christelle. — Quoi, et moi ?

Jérôme. — Tu ne penses pas qu’il sera surpris de te voir ? Tu es censée être chez ta tante à la campagne.

Christelle. — Ah merde, c’est vrai !

Jérôme. — Écoute, Christelle. Tout ça tombe à pic.

Christelle. — À pic ? Ce n’est pas tout à fait l’expression que j’aurais choisie.

Jérôme. — Réfléchis. On avait décidé de tout dire à Nicolas dès son retour.

Christelle. — Et alors ?

Jérôme. — Et alors cette grève arrive à point : Nicolas est de retour.

Christelle. — J’ai peur de comprendre…

Jérôme. — Parlons-lui maintenant.

Christelle. — J’avais bien compris…

Jérôme. — C’est l’occasion : on est là tous les trois.

Christelle. — Tu parles sérieusement ?

Jérôme. — Évidemment ! Cette grève, c’est un signe du destin.

Christelle. — Tu penses vraiment que je vais laisser mon mari entrer ici, te voir chez lui, dans son peignoir, et lui annoncer la bouche en cœur : « chéri, je te présente mon amant » ?

Jérôme. — Que je sois dans son peignoir ou dans le mien, je ne vois pas ce que ça change.

Christelle. — Ce n’est pas la question du peignoir, c’est la question du moment !

Jérôme. — Avec toi, ce n’est jamais le moment !

Christelle. — Si on dit tout à Nicolas maintenant, on va se mettre dans une posture… une posture très défavorable !

Jérôme. — Christelle, tu trompes ton mari. Que tu lui dises maintenant ou dans huit jours, avec des fleurs ou des chocolats, ça ne changera rien à la chose !

Christelle. — Si, ça changera quelque chose ! Si il te trouve là, on va le placer devant le fait accompli… ce sera très gênant…

Jérôme. — Tu crois ?

Christelle. — Il ne verra pas un couple. Il verra deux pauvres créatures qui se cachent, honteusement…

Jérôme. — Tu as peut-être raison…

Christelle. — Jérôme, je t’en prie, il faut partir…

Jérôme. — Si tu crois que… Mais que ce ne soit pas un prétexte pour remettre l’explication.

Christelle. — Lundi !

Jérôme. — Ce soir !

Christelle. — Je te rappelle que je suis supposée être à la campagne jusqu’à dimanche soir.

Jérôme. — Ah oui, c’est vrai…

Christelle. — Écoute, je sais que tout ça, ce n’est pas très marrant. Mais voyons le bon côté des choses : on a toujours notre weekend à nous, rien qu’à nous. Simplement, on va changer de lieu. On va aller dans ton studio.

Jérôme. — Je croyais que la déco n’était pas top ?

Christelle. — Je n’avais pas l’intention de me focaliser sur la déco…

Jérôme. — Je pensais que mon quartier était mal desservi ?

Christelle. — Avec un taxi, on y sera dans dix minutes.

Jérôme. — Alors, tu tiens toujours à moi, dis ?

Christelle. — Bien sûr. Tu vas t’habiller ; moi, je vais remettre un peu d’ordre, refaire le lit ; et ensuite, toi et moi on descendra…

L’interphone sonne. Jérôme et Christelle restent immobiles.

Christelle. — Déjà ?

Jérôme. — Ce n’est peut-être pas lui.

L’interphone sonne une deuxième fois.

Jérôme. — Vas-y !

Christelle. — Pourquoi il sonne ? Il n’a pas ses clefs ? (Elle déroche le combiné de l’interphone.) Oui ? (Un temps. Puis, rassurée :) Ah ! Bonjour M. Ramirez. (À Jérôme :) C’est le concierge. (Soudain inquiète, dans le combiné :) Quoi ? Il monte ? (Un temps.) Il était surpris ? Non, ce n’est pas grave, merci, M. Ramirez ! (Elle raccroche, paniquée.) Nicolas arrive ! Vite ! (Elle aide Jérôme à enfiler un pantalon par-dessous le peignoir.) Il a croisé le concierge qui lui a dit que j’étais là ! Il était surpris, il paraît… tu m’étonnes qu’il était surpris… En principe, je suis à la campagne… Mais vite Jérôme, magne-toi !

Jérôme. — Je fais ce que je peux !

Christelle, aidant Jérôme à enfiler un haut. — Où est la tête, dans ce truc…

Jérôme, se débattant avec le haut tandis que Christelle le fait tourner. — S’il te plaît, ne m’aide pas, ça sera mieux, parce que là…

Christelle, chargeant les bras de Jérôme. — Ton sac, tes chaussures… Non, non, tu les mettras en bas ! Allez, tire-toi, nom de dieu !

Jérôme. — Tu ne viens pas avec moi ?

Christelle. — Je ne peux pas, Nicolas sait que je suis là !

Jérôme. — Eh ben, ça aura été un weekend éclair...

Christelle. — Ah, pas de reproches, hein ? Parce que s’il y en a une qui est dans la merde, ici, c’est moi !

Jérôme. — Ben voyons ! Et moi ? Je marche sur des pétales de rose, peut-être ?

Christelle, le poussant. — La poésie, ce n’est pas le moment ! Casse-toi !

Jérôme. — Tu as vu mon téléphone ?

Christelle, exaspérée. — Il aurait fallu t’en occuper avant !

Jérôme, disparaissant. — Pas la peine d’être désagréable ! Fais chier !

Christelle, le rattrapant. — Attends ! Tu te barres avec le peignoir !

Jérôme, enlevant le peignoir. — C’est ta faute ! Tu me stresses, je ne sais plus où j’en suis…

Christelle, le repoussant. — Et maintenant, dégage !

Jérôme. — En une minute, tu m’as sorti plus de méchancetés qu’en…

Christelle, le faisant disparaître. — Dis-moi plutôt ça par texto ! (Seule :) Ah les bonshommes ! Enfin… on a évité le pire… Maintenant, il faut que je trouve une excuse…

On toque à la porte.

Christelle, d’une voix qu’elle veut normale. — Oui ?

Jérôme, off. — C’est Jérôme, ouvre-moi, vite !

Christelle, faisant entrer Jérôme. — Qu’est-ce qu’il y a ?

Jérôme. — L’ascenseur arrive, j’ai préféré faire demi-tour !

Christelle. — Chut ! (Ils se taisent et écoutent.) C’est le pas de Nicolas, je le reconnais !

Jérôme. — Qu’est-ce qu’on fait ?

Christelle. — Va te cacher !

Jérôme. — Où ça ?

Christelle. — Tu n’as jamais vu de vaudeville ? L’amant se cache toujours dans le placard !

On toque.

Nicolas, off. — Christelle ?

Christelle, bas, à Jérôme. — Va dans la penderie de la chambre. Tout au fond, derrière les manteaux, il y a un cagibi où on range les loques et les vieilles chaussures !

Nicolas, off. — Christelle, tu es là ?

Christelle, bas, à Jérôme. — Vite !

Jérôme s’éclipse tandis qu’entre Nicolas.  

Nicolas. — Qu’est-ce que tu fais là ? Je te croyais à la campagne.

Christelle. — Moi aussi…

Nicolas. — Quoi, toi aussi ?

Christelle. — Moi aussi, je pensais partir, mais finalement…

Nicolas, ne comprenant pas. — Quand je t’ai eue, il y a cinq minutes, tu m’as parlé de ta tante, de l’air de la campagne…

Christelle, feignant la surprise. — Moi ?

Nicolas. — Tu m’as même dit que tu allais prendre un tilleul et te mettre au lit !

Christelle, même jeu. — Moi, moi je t’ai dit ? …

Nicolas. — Je t’assure.

Christelle, s’efforçant de rire. — Alors ça, c’est la meilleure…

Nicolas. — Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?

Christelle, inventant. — Au moment où tu m’as appelée, je dormais. Je crois que je rêvais que j’étais avec tantine. Alors, quand j’ai décroché, je devais être encore dans mes songes… Mais on a été coupés.

Nicolas. — Mon téléphone est à plat. Il faut que je le recharge. (Il s’exécute.)

Christelle. — Tu es contrarié ?

Nicolas. — Si je suis contrarié ? Plutôt, oui ! Il faut absolument que je passe un coup de fil.

Christelle. — Prends le fixe.

Nicolas. — Je ne connais pas le numéro par cœur.

Christelle. — Le numéro ?

Nicolas. — Le numéro du staff ! Le staff islandais ! Je ne les ai pas encore prévenus.

Christelle. — Quelle histoire !

Nicolas. — C’est très très contrariant…

Christelle. — C’est même complètement chiatique ! Ces aiguilleurs du ciel, quels connards ! (Nicolas est surpris par cet écart de langage. Penaude :) Non, mais c’est vrai… c’était une mission importante pour toi… enfin, d’après ce que tu m’as dit, en tout cas…

Nicolas. — Et toi, pourquoi tu n’es pas partie ?

Christelle. — Moi ? Pourquoi je ne suis pas partie ?

Nicolas. — Oui.

Christelle. — Tu me demandes pourquoi je ne suis pas partie ?

Nicolas. — C’est ça.

Christelle, affectant de rire. — Il me demande pourquoi je ne suis pas partie !

Nicolas. — Tu as bien compris.

Christelle, ayant du mal à trouver quelque chose. — Mais mon pauvre chéri, je ne suis pas partie parce que… parce que… D’ailleurs, j’aurais dû m’en douter… J’aurais dû m’en douter… Dès que je suis arrivée à la gare… j’ai eu un pressentiment… Pauvre tantine, ça me fait vraiment de la peine.

Nicolas. — Il est arrivé quelque chose ?

Christelle. — Eh oui ! Il est arrivé quelque chose…

Nicolas. — Quoi ?

Christelle, pataugeant. — Eh ben… Ce qu’on craint toujours qu’il arrive !... On se doute bien que ça va finir par arriver… alors on espère, on espère que ça n’aura pas lieu… et puis quand ça arrive, on se dit… mais pourquoi c’est arrivé ?!...

Nicolas. — Non, ne me dis pas que…

Christelle. — Si. Elle est morte.

Nicolas. — Aujourd’hui ?

Christelle. — Evidemment !

Nicolas. — Comment ?

Christelle. — Je ne connais pas les détails ! En tout cas, c’est arrivé d’un coup.

Nicolas, ému. — C’est atroce…

Christelle. — Tu sais, elle avait fait son temps…

Nicolas. — Tout de même, elle avait encore de beaux jours devant elle.

Christelle. — Il faut dire ce qui est, ces dernières années, elle avait moins d’allant.

Nicolas, ému. — Oh, Christelle, je suis désolée…

Christelle. — Je vais m’en remettre…

Nicolas, ému. — Pauvre tantine…

Christelle. — Quoi pauvre tantine ?

Nicolas. — J’ai peu connu ta tante, mais je l’aimais bien.

Christelle. — Pourquoi tu parles d’elle à l’imparfait ?

Nicolas. — Tu viens de me dire qu’elle est morte.

Christelle. — Ce n’est pas elle qui est morte, c’est la loco !

Nicolas. — La loco ?

Christelle. — La loco de mon train !

Nicolas. — Ah ! Et moi qui ai cru…

Christelle. — Qu’est-ce que tu veux que je te dise, c’est les trains d’aujourd’hui, ça ! Parce que d’accord, il y a les avions cloués au sol, il y a les aiguilleurs en grève, mais il y aussi les trains qui restent à quai !

Nicolas. — Ton train n’est pas parti ?

Christelle. — Je te l’ai dit, dès que je suis arrivée, dès que j’ai vu cette loco, visiblement fatiguée, la mine pâle, l’œil morne et le nez sale, j’ai pensé : « Oh, elle ne va pas faire long feu » ! Et la suite m’a donné raison. On a entendu une sorte de long sifflement et paf ! Plus rien. Plus de moteur, plus de lumière, plus de clim, rien ! Pauvre tantine, ça me fait de la peine pour elle. Elle qui se faisait une joie de me voir. D’ailleurs, moi aussi ! Mais bon, il n’y a qu’un train par jour. Je prendrai celui de demain. À moins…

Nicolas. — À moins ?

Christelle. — À moins que tu ne sois là demain ?

Nicolas. — Je ne sais pas. Le préavis de grève est reconductible. (Regardant son téléphone, contrarié :) Il en met, un temps ! Toujours pas rallumé ! La batterie était totalement vide.

Christelle. — Écoute, on peut prendre ça pour… pour un coup du destin !

Nicolas. — C’est à dire ?

Christelle. — Un coup de chance !

Nicolas, en colère. — Un coup de chance ? Ma mission à Reykjavik annulée à cause d’une grève ?

Christelle. — Évidemment, sur le plan professionnel, ce n’est pas très satisfaisant.

Nicolas. — Le mot est faible !

Christelle. — Mais sur le plan personnel, on peut prendre ça pour une chance…

Nicolas. — Désolé, mais je ne suis pas d’humeur à être positif…

Christelle. — Ces derniers temps, toi et moi, on ne fait que se croiser. Rendez-vous, réunions… On ne se voit plus ! Cette grève, et ce problème de train qui arrivent au même moment, eh bien, ça nous donne une importunité unique.

Nicolas. — Quel genre d’opportunité ?

Christelle. — L’opportunité de… de… parler tous les deux… de faire un peu le point…

Nicolas. — Le point ? Tu veux qu’on fasse le point ?

Christelle. — Oui, Nicolas. Bon écoute, ce que j’ai à te dire est simple. Simple et… et… difficile à la fois. Tu es un mari parfait.

Nicolas. — Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

Christelle. — Tu vas voir où je veux en venir. Dans notre couple, ne nous masquons pas les choses, c’est toi la forte personnalité.

Nicolas. — Je ne suis pas d’accord.

Christelle. — Mais si, Nicolas, mais si. Pour employer une expression, avec toi, c’est rarement la fête du slip !

Nicolas, ramassant un slip. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Christelle, à part. — Et merde ! 

Nicolas. — Christelle, je te parle : Qu’est-ce que c’est que ça ?

Christelle. — Euh… je… je ne sais pas…

Nicolas, lui collant le slip sous le nez. — Tu ne sais pas ce que c’est ?

Christelle. — Excuse-moi, je n’ai pas mes lunettes pour voir de près, alors comme ça, j’avoue que je ne vois pas très bien ce que ça peut être…

Nicolas, rongeant son frein. — C’est un slip !

Christelle, feignant la surprise. — Non ?

Nicolas. — Je suis catégorique !

Christelle. — Un slip ?

Nicolas. — Oui, un slip !

Christelle. — Ce matin, tu étais en retard, et dans la précipitation, en faisant ton sac, tu as dû le laisser tomber par mégarde…

Nicolas. — Il n’est pas à moi.

Christelle. — Non ?

Nicolas. — Non !

Christelle. — Pourtant, il me semblait que tu…

Nicolas. — Je te dis que non ! 

Christelle. — Ah bon ? Mais alors… à qui il est, ce slip ?

Nicolas, au bord de l’explosion. — Tu n’as pas une idée, par hasard ?

Christelle. — Moi ? Mais pourquoi veux-tu que j’aie une idée ?

Nicolas. — Tu étais là quand je suis arrivé…

Christelle, feignant l’indignation. — Oh non… Ne me dis pas que… Oh ! M. Ramirez !

Nicolas. — M. Ramirez ?

Christelle, feignant d’entrer dans une colère noire. — M. Ramirez ! Notre propre concierge ! Quand je pense qu’on le paie – et grassement, en plus ! – pour faire trois malheureuses heures de ménage tous les vendredis, et que monsieur se permet de semer ses slips à tous vents ! (Feignant le dégoût, elle laisse tomber le slip.) Mais cet homme n’a vraiment aucune hygiène !... C’est à se demander dans quelle tenue il passe la serpillère ! Je vais aller remettre les slips/les pendules à l’heure, moi !

Nicolas. — Enfin, Christelle, tu as regardé ce slip ?

Christelle, feignant toujours une colère noire. — Bien assez à mon goût, crois-moi…

Nicolas. — Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu n’as pas le compas dans l’œil. Tu penses sincèrement que M. Ramirez pourrait entrer dans ce slip ?

Christelle. — Je ne sais pas… tu m’abrutis, avec tes questions… Je t’avoue que je n’ai jamais imaginé M. Ramirez en train d’entrer dans un… (Soudain horrifiée :) Ah non ! ça suffit, je ne veux plus y penser !

Nicolas. — M. Ramirez ne pourrait jamais entrer là-dedans !

Christelle. — M. Ramirez ne pourrait jamais entrer là-dedans ?

Nicolas. — À moins de perdre quatre-vingts kilos !

Christelle, cherchant autre chose. — Ah mais non !... Ah mais oui ! Ah mais… Ah ! Ah je suis bête !... Mais… c’est… c’est… c’est Pigier !…

Nicolas. — Pigier ? Jeannine Pigier ?

Christelle, pataugeant. — Voilà ! C’est Pigier… c’est Jeannine…

Nicolas. — Tu ne vas quand même pas me dire que Jeannine Pigier porte des slips ?

Christelle. — Mais non, bien sûr ! Mais tu sais… tu sais que Zambeault part à la retraite…

Nicolas. — Et alors ?

Christelle. — Alors on lui a préparé un pot de départ au cabinet… et… Jeannine pensait que c’était marrant… marrant de chanter à Zambeault une chanson avec… avec un slip sur la tête… Quelle déconneuse, cette Jeannine ! Mais moi, je lui dis : « écoute, désolée mon vieille, mais il est hors de question que j’aille chiper la lingerie de mon mari pour… » Du coup, elle en a acheté pour tout le monde…

Nicolas. — Vas-y.

Christelle. — Quoi ?

Nicolas. — Fais-moi votre chanson.

Christelle. — Maintenant ?

Nicolas. — Ben oui !

Christelle. — Tu m’excuseras, mais je n’ai pas répété aujourd’hui…

Nicolas. — On n’est pas à l’opéra…

Christelle, chantant sur l’air de « La ballade des gens heureux ». — « Toi qui as compris que dans la vie »…

Nicolas. — Avec les accessoires !

Christelle. — Ah, tu veux que je…

Nicolas. — Sinon, ce n’est pas drôle !

Christelle ramasse le slip et, dégoûtée, elle la met sur sa tête avec beaucoup de précautions, en essayant qu’il touche le moins possible son crâne.

Nicolas, riant. — Elle a des bonnes idées, Pigier !

Christelle, chantant, écoeurée mais tentant de faire bonne figure et ce malgré quelques lapsus. — « Toi qui as compris que dans la vie, l’amour était le fondement profond, je vais te chanter la ballade, la ballade des retraités heureux, je vais te chier/te chanter la ballade, la ballade des retraités merdeux/heureux. »

Dégoûtée, Christelle jette le slip loin d’elle. Nicolas rit aux éclats.

Nicolas, riant. — Bravo !

Christelle. — Oui, oh ! … on va se ridiculiser…

Nicolas, reprenant son souffle. — Je t’avoue que je suis soulagé… Quand j’ai vu ce slip, j’ai imaginé le pire.

Christelle. — Le pire ? C’est quoi, le pire ?

Nicolas. — Je ne t’en ai pas parlé, parce que je ne voulais pas t’embêter avec des suppositions mais…

Christelle. — Tu fais des suppositions ? Et à quel sujet ?

Nicolas. — Non, non, laisse tomber, ce n’est pas grave.

Christelle. — Si, dis-moi.

Nicolas. — Tu veux vraiment que je te dise ?

Christelle. — Si dans un couple on ne se dit pas tout, je considère qu’on a raté quelque chose…

Nicolas. — Eh bien en fait… j’avais un peu plus que des suppositions. Pour te dire la vérité, j’avais… j’avais des soupçons.

Christelle. — À propos de quoi ?

Nicolas. — À propos de toi.

Christelle. — À propos de moi ?

Nicolas. — J’avais des doutes.

Christelle. — Mais… quel genre de doutes ?

Nicolas. — Des doutes sur ta fidélité.

Christelle, surprise. — Des doutes sur ma… ? Merci… ça fait plaisir…

Nicolas. — Oui, je sais que ce n’est pas très…

Christelle. — Je vois que la confiance règne…

Nicolas. — Oublions tout ça.

Christelle. — C’est facile à dire…

Nicolas. — C’est stupide… je me suis convaincu que tu avais une liaison.

Christelle, jouant l’indignation. — Une liaison, moi ? Mais comment peux-tu ? … (Vivement intéressée :) Et avec qui ?

Nicolas. — Avec Jérôme.

Christelle, déstabilisée. — Avec Jérôme ? Moi, une liaison avec Jérôme ? Alors là ! C’est la meilleure ! Non mais tu l’as bien regardé ? Excuse-moi, mais… ce n’est pas tout à fait le même standing !

Nicolas. — Ces derniers temps, vous avez souvent été ensemble…

Christelle. — N’importe quoi ! …

Nicolas. — Il y a eu beaucoup de réunions tardives, de sessions de travail nocturnes, de…

Christelle. — On a pas mal de dossiers en ce moment.

Nicolas. — Avoue qu’il t’aime bien !

Christelle. — Il m’aime bien, Il m’aime bien… comme tous les avocats du cabinet, parce que je les traite avec respect, avec courtoisie…

Nicolas. — Aux dix ans du cabinet, il n’avait d’yeux que pour toi !

Christelle. — Tu exagères un petit peu, là…

Nicolas. — Un soir, je me souviens, tu m’as dit que tu travaillerais tard au cabinet. J’ai essayé de te joindre, mais ton portable était sur répondeur.

Christelle. — Encore cette histoire…

Nicolas. — Alors j’ai appelé le fixe du cabinet, et comme j’ai laissé sonner longtemps, j’ai fini par avoir le veilleur de nuit qui m’a certifié que les bureaux étaient totalement vides.

Christelle. — Oui, oui, je me souviens…

Nicolas. — Alors quand tu m’as dit, en rentrant chez nous à deux heures du matin, que tu étais allée réparer la tuyauterie du studio de Jérôme, ben j’ai eu comme un doute.

Christelle. — Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? C’était une urgence, je n’allais pas laisser ce pauvre Jérôme avec une fuite monstrueuse, qui menaçait d’inonder tout son étage ainsi que les étages…

Nicolas. — Il n’a pas une copine ? Comment s’appelle-t-elle, déjà ? Euh… Marouchka ?

Christelle. — Anouchka !

Nicolas. — Elle ne peut pas s’occuper des fuites de Jérôme ?

Christelle. — Anouchka, d’après ce que j’ai compris, n’est pas très présente…

Nicolas. — Elle le délaisse ? Un beau mec comme lui ? Parce qu’il faut dire ce qui est : il est pas mal !

Christelle. — Qui ?

Nicolas. — Jérôme ! C’est un bel homme.

Christelle, jouant la femme peu convaincue. — Moui… si on veut…

Nicolas. — Si, si, il est agréable à regarder, Jérôme !

Christelle. — Faut aimer son genre, quoi…

Nicolas. — Je te trouve bien difficile ! Tu te souviens du Jour de l’An chez Pigier ?

Christelle. — Celui où j’ai dû vous quitter en catastrophe pour dépanner maman sur l’autoroute ?

Nicolas. — Voilà ! Ce soir-là, dans son petit jeans moulant, Jérôme, il en jetait !

Christelle, faux jeton. — Il était là, à cette soirée, Jérôme ?

Nicolas. — Bien sûr !

Christelle. — Écoute, je n’en ai aucun souvenir…

Nicolas. — Au fait, de quoi tu voulais me parler ?

Christelle. — Moi ? Je ne sais plus…

Nicolas. — J’ai une forte personnalité, blablabla…

Christelle. — Ah oui ! Effectivement, oui, tu as une forte personnalité.

Nicolas, prenant le téléphone de Jérôme. — Mais… mais… C’est le téléphone de Jérôme !

Christelle, à part. — Oh putain !...

Nicolas, soupçonneux. — Pourquoi il est là, ce téléphone ?

Christelle, paniquée. — Mais ça, ce n’est pas, je veux dire, qui te dit que c’est le téléphone de Jérôme, ça ? …

Nicolas, éclatant. — Oh Christelle ! Ne me prends pas pour un idiot ! On le reconnaîtrait entre mille, ce téléphone !

Christelle, aux abois. — Alors tu crois vraiment, tu crois vraiment que c’est…

Nicolas, en colère. — C’est le téléphone de Jérôme ! Point final ! Il est venu ? (Aigre :) Une fois de plus, vous aviez un dossier urgent à traiter ?

Christelle, jouant l’indignation. — Mais qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer, hein ? Eh bien oui ! Oui, c’est le téléphone de Jérôme ! Je ne voulais pas te le dire, parce que je me doutais que tu allais encore soupçonner je-ne-sais-pas-quoi… Mais la vérité est tellement… tellement… tellement plus simple ! …

Nicolas. — Vas-y, je t’écoute !

Christelle. — Les choses sont simples, Nicolas, simples, simples, tellement simples…

Nicolas. — Toute cette simplicité, ça m’a l’air bien compliqué…

Christelle. — Ce soir, par erreur, j’ai pris le téléphone de Jérôme en partant, et je m’en suis aperçu en arrivant à la gare ! Voilà ! (Montant peu à peu sur ses grands chevaux :) Tu es content ? Tu as toutes les explications que tu voulais ? Ce n’est pas suffisant ? Tu veux me faire donner le fouet parce que j’ai emporté, par distraction, le portable d’un collègue ?

Nicolas, penaud. — Excuse-moi, chérie…

Christelle, emportée. — C’est honteux, ce que tu fais, Nicolas, c’est honteux ! Me soupçonner ! Moi ! Moi qui suis l’honnêteté, la fidélité incarnée !

Nicolas. — Je suis désolé…

Christelle, glaciale. — Tu me fais beaucoup de peine.

À côté, Jérôme éternue.

Nicolas. — À tes souhaits.

Christelle. — Merci…

Nicolas. — Tu as pris froid ?

Christelle. — Moi ? Non.

Jérôme éternue de nouveau.

Nicolas. — Si, manifestement tu as pris froid.

Christelle. — Euh… oui, peut-être…

Jérôme éternue encore.

Nicolas. — Ce n’est pas toi !

Christelle. — Ce n’est pas moi, quoi ?

Nicolas. — Ce n’est pas toi qui éternues !

Christelle. — Ah bon ?

Nicolas. — Enfin, Christelle ! Quand tu éternues, en principe, tu es la première informée !

Jérôme éternue trois fois de suite.

Nicolas. — ça vient de la chambre…

Christelle, terrorisée. — Tu crois ?

Jérôme éternue encore.

Nicolas. — C’est la chambre, c’est sûr ! Il y a quelqu’un !

Christelle. — Pas forcément… c’est peut-être le voisin… les murs sont des feuilles de papier…

Nicolas, sortant un couteau de son sac, parlant bas. — Je te dis qu’il y a quelqu’un ! Va chercher la bombe lacrymo, moi, je vais lui mettre un coup entre les omoplates !

Christelle. — Attends, Jérôme, attends…

Nicolas. — Jérôme ?

Christelle. — Non ! Euh… Je veux dire, attends, Nicolas, on ne va pas se monter la tête parce que…

Sous le coup d’une crise aigüe, Jérôme paraît, manquant de perdre l’équilibre, en proie à des éternuements incontrôlables.

Nicolas. — Jérôme ? Jérôme est ici ?

Christelle. — Mais Nicolas… Nicolas… Qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer ?

Nicolas. — Ah non ! Tu ne vas pas me faire le coup à chaque fois !

Christelle. — Jérôme, ça va ?

Nicolas. — Que faisait-il dans notre chambre ?

Christelle. — Les choses sont simples, Nicolas…

Nicolas. — Celle-là aussi, je la connais !

Jérôme éternue.

Christelle. — Jérôme est allergique aux acariens et…

Jérôme éternue.

Christelle. — Et depuis ce matin, c’est un festival de…

Jérôme éternue.

Christelle. — Jérôme, s’il te plaît…

Jérôme éternue.

Christelle. — Jérôme, fais un effort, merde !

Jérôme éternue.

Nicolas. — C’est vrai que c’est un petit peu compliqué d’avoir une conversation suivie…

Jérôme. — Excusez-moi d’étouffer ! (Il éternue encore.)

Christelle. — C’est à cause de la poussière.

Jérôme éternue.

Nicolas. — La poussière ? Ici ? ça m’étonnerait ! M. Ramirez est un maniaque de la propreté. 

Jérôme. — Manifestement, le cagibi a échappé à son attention.

Nicolas. — Le cagibi ? Le cagibi de notre penderie ?

Jérôme, constatant l’arrêt de ses éternuements. — Tiens, on dirait que c’est fini…

Nicolas. — Jérôme était caché dans le cagibi de notre chambre ? (Comprenant tout.) Oh non ! …

Christelle. — Nicolas…

Nicolas. — Comment j’ai pu être aussi stupide ?! Il fallait vraiment que je sois aveugle ! Que je ne veuille pas voir ! Ces pseudos réunions de travail, ces prétendus problèmes de tuyauterie, cette panne de train, ces… (À Jérôme :) et ce slip, c’est le tien, je suppose ?

Christelle. — Nicolas, je sais que les apparences sont contre nous, mais…

Nicolas. — Mais quoi ? Tu vas encore continuer longtemps à te moquer de moi ? Qu’est-ce tu vas inventer, cette fois ? Jérôme avait une crise allergique au cabinet, et tu lui as gentiment proposé d’aller se reposer dans le cagibi de notre penderie ?

Christelle, tentant le tout pour le tout. — Mais… mais… c’est dingue !… comment tu as deviné ?

Nicolas. — Assez ! J’ai été idiot, mais je n’avalerai plus tes bobards ! Et en plus, vous faites ça ici ! Dans notre propre lit ! Bravo ! Mes félicitations !

Christelle. — Rassure-toi, je demande à M. Ramirez de changer les draps à chaque fois.

Nicolas. — À chaque fois ? Mais alors… ce n’est pas la première fois ?

Christelle. — Tu sais, quand on aime, on ne compte pas…

Nicolas. — Oh ! Alors ça, ça dépasse tout !

Nicolas est au bord des larmes.

Christelle. — Non, Nicolas… (Un silence.) Attends. (Christelle ouvre une bouteille et sert un verre à Nicolas.) Tiens, prends ça. ça va te remonter.

Nicolas. — C’est quoi ?

Christelle. — La gniole de grand-père. Jérôme, tu en veux ?

Jérôme. — Je veux bien. C’est très bon contre les acariens.

Christelle, servant Jérôme. — C’est très bon pour tout. Moi aussi, je crois que j’en ai besoin. (Elle se sert à son tour.) Allez, à la vôtre !

Ils boivent.

Christelle. — Oh la vache !…

Jérôme. — C’est fort, ce truc…

Nicolas. — On le sent bien descendre…

Christelle. — Un autre ?

Nicolas. — Vas-y. (Christelle ressert Nicolas.)

Christelle. — Jérôme ? 

Jérôme. — ça dégage bien les bronches. (Christelle ressert Jérôme.)

Christelle. — Moi aussi, je sens que j’ai les bronches un peu prises… (Elle se ressert.)

Ils boivent.

Christelle. — Wouah ! … C’est fort, mais ça fait quand même du bien…

Jérôme. — Ouais… je sens que… je respire mieux, là…

Nicolas. — ça réveille !

Christelle. — Sur le coup, oui. Mais après, ça a plutôt tendance à assommer…

Nicolas, tendant son verre. — Allez, un petit dernier !

Christelle. — Nicolas, je ne sais pas si c’est raisonnable…

Nicolas. — Je viens de découvrir que je suis cocu, j’ai tous les droits !

Christelle, resservant Nicolas. — Bon, si tu y tiens… Jérôme ? Pour tes bronches ?

Jérôme. — Non merci. Si ma respiration s’améliore encore, je vais avoir les poumons perforés.

Nicolas avale d’un trait son troisième verre.

Nicolas. — Ah ! J’ai les idées plus claires, moi…

Christelle. — Tu es sûr ?

Nicolas. — ça fait combien de temps ?

Christelle. — Pardon ?

Nicolas. — ça fait combien de temps, vous deux ?

Christelle. — C’est gênant, comme question…

Nicolas. — Je m’informe…

Christelle. — Je n’en sais rien…

Jérôme, piqué. — Tu n’en sais rien ?

Christelle. — Ben tout dépend de…

Jérôme. — Tout dépend de quoi ?

Christelle. — Tout dépend si on tient compte de la première fois où on a… ou bien de la première fois où je t’ai…

Nicolas. — Tu pourrais être plus claire, s’il te plaît ?

Christelle. — Tu sais, moi, les dates…

Jérôme, vexé. — Eh bien je vois que tout ça a beaucoup d’importance pour toi…

Christelle. — ça a de l’importance, mais je ne retiens pas forcément le jour et l’heure…

Jérôme. — L’heure n’est pas nécessaire. Mais tu pourrais au moins retenir le jour…

Christelle. — ça doit faire un an, un an et demi grand maximum…

Jérôme. — ça fait exactement un an, huit mois et sept jours. (Regardant sa montre :) Plus trois heures et cinquante-deux minutes.

Nicolas. — Ce n’est pas rien.

Christelle. — Ce n’est pas non plus extraordinaire.

Jérôme, vexé. — Pas extraordinaire ?

Christelle, tentant de se rattraper. — Mais si, c’est extraordinaire ! Je parlais de la durée… ce n’est pas…

Jérôme. — Ce n’est pas quoi ? Un an, huit mois, sept jours, trois heures et cinquante-trois minutes…

Christelle. — Cinquante-deux…

Jérôme, regardant sa montre. — Maintenant, ça fait cinquante-trois ! C’est tout de même quelque chose !

Nicolas, abondant dans le sens de Jérôme. — Mais bien sûr que c’est tout de même quelque chose !

Jérôme, à Christelle. — Tu vois, c’est tout de même quelque chose ! Même ton mari le dit…

Christelle.  — Vous n’avez pas mis longtemps pour vous entendre…

Nicolas. — Donc ça fait un an, huit mois, euh…

Jérôme. — …sept jours et cinquante-trois minutes !

Nicolas. — Merci ! Donc, ça fait tout ce temps-là que vous vous cachez, comme ça, derrière des fausses visites à tantine, des fausses réunions, etc. ? ça ne doit pas être simple.

Christelle.  — Un mari parfait !

Nicolas. — Pardon ?

Christelle.  — Il apprend que je le trompe, et il va finir par me dire : « Ma pauvre chérie, ça ne doit pas être facile à vivre, cette liaison secrète ! »

Nicolas, approuvant. — Tout à fait !

Christelle.  — Le mari parfait !

Nicolas. — De qui tu parles ?

Christelle.  — De toi !

Nicolas. — Moi, je suis un mari parfait ?

Christelle.  — Oh là !

Nicolas. — Je suis tellement parfait que tu me trompes depuis plus d’un an !

Christelle.  — Exactement ! Parce que moi, toute cette perfection, ça m’étouffe !

Nicolas. — Christelle, tu exagères, j’ai tout de même des défauts.

Christelle.  — Ah oui, lesquels ?

Nicolas. — Je veux toujours venir en aide aux autres.

Christelle.  — Tu parles d’un défaut !

Nicolas. — Je suis très arrangeant, trop.

Christelle, ironique.  — Oh lala, mais quel défaut !

Nicolas. — Qu’est-ce que tu voudrais ? Que je crie ? Que je casse la vaisselle ? Que je te traite de salope ?

Christelle.  — Et pourquoi pas ? Au moins, ça, ça serait normal !

Jérôme. — Christelle, calme-toi ! Nicolas essaie d’être compréhensif…

Nicolas. — J’essaie surtout d’être pratique. Parce que s’aimer entre deux portes, ce n’est pas très amusant.

Jérôme. — Ni très romantique.

Nicolas. — J’allais le dire. C’est pourquoi j’ai une proposition simple à faire : Jérôme n’a qu’à s’installer ici !

Silence : Jérôme et Christelle sont désarçonnés.

Christelle, surprise.  — Pardon ? Je ne suis pas sûre d’avoir très bien…

Nicolas. — Plutôt que de continuer à vous cacher, à déployer des trésors d’imagination pour trouver des prétextes, Jérôme n’a qu’à vivre ici avec nous.

Christelle, surprise.  — Ici ? Mais… mais comment…

Nicolas. — Comment ? Rien de plus simple : la chambre d’amis est libre, elle deviendra votre chambre ! Moi je resterai dans la mienne. Et voilà ! Le tour est joué.

Christelle, vexée.  — Eh bien, je constate que tu as accepté la situation sans difficulté !

Nicolas. — Quoi ? Tu vas me dire que tu renonces à Jérôme ?

Christelle.  — Mais non !

Nicolas. — En ce cas, autant organiser notre nouvelle vie, tu ne penses pas ?

Christelle.  — Si, si…

Jérôme. — Pardonnez-moi, mais il me semble que j’ai voix au chapitre.

Nicolas. — Absolument, Jérôme.

Jérôme. — C’est hors de question.

Nicolas. — C’est à dire ?

Jérôme. — Il est hors de question que j’habite ici.

Christelle.  — Écoute, j’ai commencé par trouver ça surprenant, mais plus j’y réfléchis, plus je pense que ce serait beaucoup plus simple.

Nicolas. — Bien sûr !

Christelle.  — En plus on est à dix minutes du cabinet.

Jérôme. — Peu importe !

Nicolas. — Surtout, vous auriez un toit pour héberger votre amour !

Jérôme. — Excusez-moi, mais c’est très gênant !

Nicolas. — Gênant ? Mais qu’est-ce qu’il y a de gênant ?

Jérôme. — Vivre tous les trois sous le même toit ! Surtout sous ce toit-là !

Christelle.  — Et on peut savoir ce que tu lui reproches ?

Jérôme. — Ce n’est pas chez moi.

Christelle.  — Tu t’y feras. Tu verras, on est bien ici.

Jérôme. — Non, je crois que je ne pourrais pas m’y faire.

Christelle.  — Ah ? Et pourquoi ?

Jérôme. — Ben… les meubles, les couleurs, rien ne me plaît, ici…

Christelle.  — Regardez cette fine bouche !… On a mis du temps à choisir tout ça, avec Nicolas.

Nicolas. — ça a été un gros travail.

Christelle.  — Alors, tu pourrais au moins témoigner un peu de respect pour ce qu’on a essayé de faire.

Nicolas. — C’est vrai que ce n’est pas très agréable de se faire critiquer comme ça…

Christelle.  — Excuse-le, il ne se rend pas compte…

Jérôme. — Je peux vous laisser, si vous voulez.

Nicolas. — Mais non, Jérôme, tu as raison. Ce n’est pas chez toi, ici.

Jérôme. — Tu vois, Nicolas, au moins, il me comprend.

Christelle.  — Eh bien, installe-toi avec lui.

Nicolas, riant.  — C’est une idée !

Jérôme, à Christelle. — Ne sois pas bête. Il y a une autre solution.

Nicolas. — Laquelle ?

Jérôme. — Christelle vient habiter chez moi.

Nicolas. — Mais bien entendu ! Quelle bonne idée ! N’est-ce pas Christelle ?

Christelle.  — Ah non !

Jérôme. — Et pourquoi ?

Christelle.  — Chez toi, c’est au bout du monde !

Jérôme. — C’est à peine à vingt minutes de bus d’ici…

Christelle.  — Tu vois, c’est bien ce que je dis ! Et en plus, c’est une cage à lapin !

Jérôme. — ça fait toujours plaisir…

Christelle.  — C’est normal, c’est un studio. C’est conçu pour une personne…

Nicolas. — Vous serez peut-être un peu à l’étroit, là-bas.

Jérôme. — Peut-être, en effet.

Nicolas. — Mais pour moi, ce serait parfait.

Christelle.  — Qu’est-ce que tu veux dire ?

Nicolas. — Soyons logiques. Si Nicolas ne veut pas vivre à trois sous le même toit, et si tu ne veux pas habiter avec lui dans son studio, on n’a qu’à permuter !

Jérôme. — Permuter ?

Nicolas. — Permuter toi et moi. Tu prends ma place ici, je prends ta place là-bas !

Jérôme. — ça ne résout pas le problème.

Nicolas. — En quoi ?

Jérôme. — Ce sera toujours chez vous, ici.

Nicolas. — Pas forcément.

Jérôme. — Comment ça ?

Nicolas. — Si tu me donnes carte blanche pour ton studio, je te donne carte blanche pour ici.

Christelle. — Carte blanche, comment ça, carte blanche ?

Nicolas. — Changer les peintures, dégager les bibelots, repenser la distribution des pièces, vous pourrez tout changer !

Jérôme. — Pourquoi pas ?

Christelle. — Ah non ! Il est très bien cet appart’ ! Qu’est-ce que tu veux y changer ?

Jérôme. — Je ne sais pas… Des tas de choses…

Nicolas. — C’est normal, Christelle. Si vous vivez tous les deux ici, il faut qu’il se sente chez lui.

Christelle. — Mais on ne va pas tout effacer d’un coup ! C’est notre appartement, on l’a acheté à deux, on l’a décoré à deux…

Nicolas. — Notre vie prend manifestement une autre direction.

Jérôme. — Je vois bien des couleurs plus sombres, plus intimes…

Christelle. — Jérôme, on ne peut tout de même pas mettre Nicolas à la porte !

Nicolas. — Puisque c’est moi qui le propose !

Jérôme. — Puisque c’est lui qui le propose !

Christelle. — Tu ne sais pas ce que tu dis ! Nicolas est un cuisinier hors pair !

Nicolas. — C’est ce que tu préfères chez moi ? Ma méthode hors pair pour te remplir le ventre ? Merci !

Jérôme. — À ce propos, on pourrait ouvrir la cuisine. On gagnerait en lumière.

Christelle. — Ne sois pas indécent, s’il te plaît.

Jérôme. — Indécent ? Moi, indécent ?

Christelle. — Tu changes les peintures, tu ouvres la cuisine, mais tu te prends pour qui ? Les propriétaires ici, c’est Nicolas et moi !

Jérôme. — ça ne marchera pas.

Christelle. — Non, je ne crois pas.

Jérôme. — Nous deux, dans cet appartement, ça ne marchera pas. 

Christelle. — C’est évident.

Jérôme. — Notre histoire est nouvelle. Elle a besoin d’un nouveau toit.

Christelle. — Un nouveau toit ? Mais alors tu veux…

Jérôme. — Je vends mon studio, vous vendez votre appartement et toi et moi on se cherche quelque chose.

Christelle. — Vendre l’appartement ? Ce serait vraiment dommage…

Nicolas. — C’est vrai : une si belle vue, des équipements presque neufs, des commerces de proximité…

Jérôme. — On peut trouver tout ça ailleurs !

Christelle. — C’est à dix minutes du cabinet !

Jérôme. — On peut aussi trouver à dix minutes du cabinet !

Christelle. — Je ne sais pas Jérôme, vraiment je ne sais pas…

Jérôme. — Mais Christelle, qu’est-ce qui se passe ?

Christelle. — Il se passe que je ne comprends pas cette obstination à chercher je-ne-sais-où ce que tu as sous la main…

Jérôme. — Tu es sûre de toi ?

Christelle. — Qu’est-ce que tu veux dire ?

Jérôme. — Tu es sûre de ce que tu ressens ?

Christelle. — Actuellement, je ressens plutôt une espèce d’ingratitude…

Jérôme. — Je ne comprends pas…

Christelle. — Cet appartement nous a accueillis tant et tant de fois…

Nicolas. — Surtout, faites comme si je n’étais pas là…

Jérôme. — La vérité, c’est que tu ne veux pas t’investir dans notre histoire !

Christelle. — Moi, je ne veux pas ? … Et qu’est-ce que je fais, depuis tout à l’heure ? Je cherche des solutions !

Jérôme. — Des solutions ! Mais pour qui ? Pour toi ! Pas pour nous !

Christelle. — Tu plaisantes ? On te propose de venir habiter ici !

Jérôme. — Tout ! Tout plutôt que de quitter cet appartement, c’est ça ?

Christelle. — Cet appartement a des qualités indéniables…

Jérôme. — Tout plutôt que de quitter ton petit confort, tes petites habitudes…

Christelle. — Tu vas reprocher à cet appartement d’être confortable ?

Jérôme. — La vérité, c’est que tu ne veux pas partir d’ici !

Nicolas. — Je vais vous laisser…

Christelle. — Non, Nicolas, reste…

Jérôme. — Tu ne veux pas non plus laisser Nicolas partir ! ça, tant qu’on se voyait entre deux réunions, tant que madame pouvait continuer à profiter de son jacuzzi, de sa clim réversible, là, tout allait bien ! Mais quand il s’agit de faire un choix, de montrer que tu veux changer de vie, alors là tout devient problème ! Eh bien je vais te dire, Christelle : reste ici, dans cet appartement parfait, parfaitement bien situé, décoré à la perfection par un mari parfait qui fait parfaitement la cuisine ! En revanche, oublie-moi ! Trouve quelqu’un d’autre pour tes galipettes extra conjugales ! Trouve une autre poire à baratiner de belles promesses ! Ne m’appelle plus. Et ne cherche plus à avoir une relation avec moi autre que professionnelle ! Par contre, j’ai quelque chose à te raconter et je crois que tu vas être bien étonnée !

Nicolas. — ça sent le cramé.

Christelle. — Le cramé ? Mince ! Le four ! J’ai mis ton lapin à la moutarde à réchauffer et je l’ai complètement oublié !

Christelle sort précipitamment.

Jérôme, lançant un regard noir à Nicolas. — Tu es satisfait ? 

Nicolas. — Pas vraiment, non !

Jérôme. — Ah ?

Nicolas. — Un lapin à la moutarde que j’ai mis des heures à mitonner… C’est une pitié de le voir finir ainsi.

Jérôme. — Je ne parlais pas du lapin à la moutarde.

Nicolas. — Ah ?

Jérôme.  — Je m’en fous, du lapin à la moutarde.

 

 

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