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2019. Un Ravissant Petit Village

 

Première mondiale : Un Ravissant Petit Village n'a jamais été créé à la scène.

 

Pièce numéro 25

 

Publication : 

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Résumé court :  

Simone Desforges a choisi Nanteuil-lès-champs pour se reposer quelques jours. Hélas! Cette commissaire en retraite ne s’imaginait pas devoir reprendre du service. Un flot de lettres anonymes va en décider autrement.

Demander une autorisation de représentation :

Belgique :  S.A.C.D. Belgique

 

Canada :  S.A.C.D. Canada

 

France et reste du monde : 

- Amateurs :  S.A.C.D. France

- Professionnels : S.A.C.D. France

Personnages

Desforges, commissaire en retraite.

Bertheau, propriétaire de gîte.

Marie, bonne à tout faire, très jeune.

Eichberg, compositeur de musique.

Andry, pharmacien.

Anita, sa mère, retraitée.

Montvallon, patronne du Grand Veneur. 

Claire, sa fille, étudiante.

 

 

Le décor

L’action se déroule dans le salon du gîte que tient Bertheau. Au fond, une ouverture vers un couloir desservant les autres pièces de l’habitation. C’est une maison de village ancienne, rustique mais confortable. Une table, deux chaises, un canapé, une table basse, des revues, un coffre où l’on range des bouteilles, un buffet. 

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Acte I

 

Tableau 1.

Scène 1. Desforges, Bertheau, puis Marie.

Desforges est assise sur le canapé et fait des mots-croisés. Bertheau, quant à elle, fait l’inventaire de ses bouteilles d’alcool.

Bertheau.— Et comment avez-vous eu l’idée de venir dans notre ravissant petit village ?

Desforges.— Internet.

Bertheau.— Nanteuil est sur internet ? Nanteuil-lès-champs ?

Desforges.— Nanteuil-lès-champs. À condition de taper les bons mots clefs.

Bertheau.— Ah oui ? Lesquels ?

Desforges, pince-sans-rire.— Trou à rat.

Bertheau, pensant avoir mal entendu.— Je vous demande pardon ?

Desforges, toujours pince-sans-rire.— C’est de l’humour.

Bertheau, souriant par politesse.— De l’humour de la ville, sans doute… Je ne sais pas s’il sera très apprécié ici. Et pourtant, Dieu sait si j’aime les blagues ! Tenez connaissez-vous celle-ci : « une vache va voir sa copine et lui dit : ‘ça te fait pas peur, toi, ces histoires de vache folle ? – Je ne sais pas, lui répond l’autre, je suis un lapin !’ ».(Elle rit, mais pas Desforges. Aussi, Bertheau entreprend de lui expliquer :)En fait, elle pensait parler à une vache, mais c’était un lapin ! … (Desforges reste muette. Changeant de sujet et appelant :)Marie !

Desforges.— Excusez-moi : je repensais à votre question. Vous vous demandiez pourquoi je suis venue ici ? Chez soi, on tourne parfois en rond. Avec des idées noires dans la tête. J’avais besoin de changer d’air.

Bertheau.— Vous allez être servie. Ici l’air est pur comme nulle part ailleurs.

Desforges.— En tout cas, bravo pour votre gîte. Il est très agréable.

Marie entre, tablier de ménage et plumeau.

Marie, à Bertheau.— Vous m’avez appelée ?

Bertheau.— Je ne trouve pas le porto.

Marie.— Dans le buffet.

Bertheau.— Ouvre-le, s’il te plaît, je ne sais plus où j’ai mis mes clefs.

Marie, saluant Desforges.— Madame. 

Desforges, rendant le salut.— Jeune fille. (A la vue du grand trousseau de clefs que Marie sort après avoir posé son plumeau.)Eh ben ! (À Marie :)Tu gardes les clefs de tout le village ?

Marie, qui a choisi une clef et répond à Desforges.— Presque !

Desforges, à Bertheau, alors que Marie ouvre le buffet, sort le porto, deux verres, fait le service et sort.— Y a toujours du brouillard, comme ça ?

Bertheau.— En septembre, toujours un peu, surtout le matin.

Desforges.— En tout cas, bravo. J’ai trouvé qu’il y avait dans votre village une belle… une belle harmonie. Tous ces volets bleu marine… c’est impressionnant… c’est vrai, quelqu’un aurait pu peindre les siens en rouge ou en vert, mais non ! Bleu marine, exclusivement.

Bertheau.— Nous essayons de nous mettre d’accord pour que personne ne dénote… C’est tout de même plus agréable. Les affaires courantes sont réglées par la mairie centrale de Grandville, mais elle est à quatre kilomètres ! Alors nous avons mis sur pied une association de voisinage, Vigilance Nanteuil.Nous y discutons de tout et cela nous permet de maintenir de bonnes relations.

Desforges.— Il y a des choses à voir, dans le coin ?

Bertheau, saisissant un livret et le présentant à Desforges.— J’ai justement fait un petit guide à l’intention de mes locataires saisonniers.

Desforges, sentant avec plaisir le livret.— Hum ! Quel parfum… Et sinon ? Dans le village ?

Bertheau.— Il y a la rue Grande et ses commerces. Malheureusement, ils sont de moins en moins nombreux… Ces dernières années, le village a perdu beaucoup de Nanteuillais. 

Desforges, tendant l’oreille.— D’où ce calme… ce silence…

Bertheau.— Un peu plus bas, au bord du Loing, il y a l’allée du Temps perdu, qui passe en-dessous du viaduc. En face, sur le vallon, vous pourrez vous promener sur le Bois-Corbin. Quoique…

Desforges.— Quoique ?

Bertheau.— Oubliez le Bois-Corbin : la chasse vient d’ouvrir.

Desforges.— C’est bien ce que je pensais.

Bertheau.— Ce que vous pensiez ?

Desforges, avec un contentement sincère.— Je sens qu’ici je vais vraiment me barber !

Bertheau.— Oh !

 

Desforges.— Ne vous en faites pas : je suis là pour ça ! (Sortant un petit livre :) Me barber et n’avoir rien d’autre à faire que mes mots-croisés. Et, ainsi, peut-être, me vider la tête. (Consultant une grille, à Bertheau :)« Oiseau de malheur », en sept lettres ? (Son téléphone sonne. À part :)Tiens, on capte, ici ? (Décrochant :)Allô, Henri ? (Un temps.)Je prends quelques jours de repos. (Un temps.)Dans un trou à r… (Rectifiant :)Dans un ravissant petit village… (Un temps.)Ah ? (Un temps.)C’est sérieux… (Un temps.)Ah non, Henri, je regrette, mais je ne bouge pas. (Un temps.)Eh ben trouve quelqu’un d’autre. Je suis sûre qu’il y a de nombreux collègues qui accepteront de t’aider. (Un temps.)Tu parles ! Je suis partie justement parce que j’étais plus bonne à rien. (Un temps.)Me passe pas de pommade, ça sert à rien. D’autant que maintenant, j’ai pas enquêté depuis… pfff… quinze ans ! (Un temps, peu convaincue :)Comme le vélo, comme le vélo… j’en suis pas sûre…(Un temps, gentiment grondeuse :)Allez, perds pas ton temps avec une vieille peau comme moi, et retourne bosser, feignant ! (Elle raccroche.)

Bertheau, curieuse.— Un problème ?

Desforges.— Un ancien collègue… Il voulait que je vienne lui donner un coup de main. Une sombre histoire de meurtre. Encore une…

Bertheau.— Vous êtes dans la police ?

Desforges.— J’étais. Commissaire Desforges. Mais je me suis rangée des voitures. (Soudain, elle remarque un livre. Lisant :)« Agatha Christie, La Plume empoisonnée. » C’est à vous ?

Bertheau. —C’est un livre de Marie.

Scène 2. Eichberg, Desforges, Bertheau.

Eichberg.— Salut la compagnie ! (Voyant Desforges qui se lève, à Bertheau :)Ach ! Rose, je ne savais pas que vous aviez une nouvelle locataire ! (À Desforges, se présentant :)Johann Kristof Eichberg. 

Desforges.— Simone Desforges.

Eichberg.— Je suis un peu le fou du village, il en faut toujours un. Je serai ravi de vous accueillir chez moi pour un petit schnaps. J’habite un vieux manoir dans la partie nord de Nanteuil.

Desforges.— Je crois que je suis passée devant en me promenant ce matin. J’ai entendu un piano.

Eichberg.— En ce moment, je travaille un concerto qui me donne du fil à retordre.

Desforges.— Monsieur est pianiste ?

Eichberg.— Compositeur. Comment avez-vous eu l’idée baroque de venir vous enterrer à Nanteuil-lès-champs ?

Bertheau.— Johann Kristof, vous n’allez pas recommencer…

Eichberg.— Un concentré de paysans, tous plus limités les uns que les autres…

Bertheau, avec réprobation.— Johann Kristof…

Eichberg.— Mais si vous souhaitez faire une étude ethnographique sur le crétinisme rural, vous aurez ici une matière inépuisable. 

Bertheau, à Desforges, tentant de sourire.— Il plaisante…

Eichberg, tendant le courrier à Bertheau.— C’était sur le paillasson. 

Bertheau, désignant le journal, à Desforges.— L’Écho du Bocage, nouvelles locales. Je dois être une des plus anciennes abonnées. (Regardant une enveloppe dont l’adresse a été écrite avec des lettres découpées.)Tiens… (Elle déchire l’enveloppe, lit et, choquée :)Oh !

Eichberg, lisant avec un petit sourire.— « Sale droguée. Ta nouvelle locataire sait-elle que tu prends de la cocaïne ? » Charmant…

Bertheau, sous le choc.— C’est… c’est… c’est immonde !

Eichberg, ne pouvant s’empêcher de sourire.— Calmez-vous, ma chère…

Bertheau, à Desforges.— Commissaire, pourriez-vous…

Desforges, la coupant.— Je ne suis plus commissaire.

Bertheau.— Vous seule pouvez enquêter pour découvrir l’auteur de ce torchon.

Desforges.— Ah non ! Je suis à la retraite et qui plus est, en vacances !

Elle sort.

Bertheau.— Elle n’a même pas bu son porto.

 

***

 

Tableau 2.

Scène 1. Desforges, Bertheau, puisAndry, puis Eichberg.

Bertheau.— Je vous demande la discrétion la plus absolue, commissaire.

Desforges, grignotant.— Arrêtez de me donner ce titre, je ne suis plus commissaire. Je suis une simple retraitée.

Bertheau.— Hier, cette lettre m’a mise sous le choc, mais aujourd’hui je me suis rétablie, et je ne voudrais pas que quelqu’un…

Desforges.— Écoutez, la lettre que vous avez reçue, je m’en fiche comme de ma première chemise ! (Proposant une part à Bertheau :) Tenez, votre boulangère fait un délicieux cake aux fruits…

Entre Andry, un dossier sous le bras, nerveux.

Andry, coupant Desforges.— Bonjour commissaire.

Desforges, contrariée.— Vous aussi ? Je ne suis pas commissaire !

Andry.— C’est comme ça que tout le village vous appelle.

Desforges, surprise.— Tout le village ? Mais… Et d’abord… je ne pense pas vous connaître…

Andry.— Excusez-moi. (Se présentant :)Théodore Andry, pharmacien et trésorier adjoint du Cercle de chasse. (Revenant à ses moutons :)Voilà, commissaire…

Desforges, excédée.— Ne m’appelez pas comme ça…

Andry.— Comme vous le savez, hier plusieurs Nanteuillais ont reçu des lettres anonymes. 

Desforges.— Plusieurs ? Vous voulez dire : d’autres en plus de Mme Bertheau ?

Bertheau, bas, à Desforges.— Mais enfin ! Je vous avais dit de…

Andry.— Vous en avez reçu ?

Johann Kristof entre, radieux.

Eichberg.— Salut, bande de ploucs ! Mon petit doigt m’a dit que le facteur avait eu beaucoup de travail, ce matin…

Andry, bas, à Desforges.— Nous reparlerons de tout ça plus tard…

Eichberg.— Tiens, Théodore ! Avez-vous enfin trouvé l’âme sœur ?(À Desforges :)Il cherche, le pauvre garçon, il cherche mais il ne trouve pas… Il faut dire qu’avec sa maman chérie, ce n’est pas simple…

 

Andry, remettant une enveloppe à Desforges.— Permettez-moi de vous inviter à notre banquet annuel d’ouverture de la chasse. (Faisant de l’humour :)Et ce n’est pas une lettre anonyme !(À Bertheau :)Attention, vous avez déjà sorti votre poubelle…

Bertheau.— Zut ! 

Bertheau sort vivement.

Desforges.— Que se passe-t-il ?

Andry.— Une question d’hygiène… Vous restez pour notre réunion ?

Desforges.— Votre réunion ?

Andry.— La réunion de notre association de voisinage,Vigilance Nanteuil.

Eichberg, acide.— Ah ! Cette association… On devrait la rebaptiser Le Club des vieilles pies.

Andry.— Je vous en prie !

Eichberg.— Ma suggestion n’est peut-être pas très adéquate, j’en conviens. On y trouve aussi quelques faisans. 

Andry, regardant l’heure sur sa montre.— Quoi qu’il en soit, c’est bientôt l’heure.

Desforges.— Jolie montre.

Andry, avec fierté.— Une Vortex.

Scène 2. Anita, Bertheau, Desforges, Andry, Eichberg.

Bertheau, entrant avec Anita, vêtue de manière colorée, qui tient dans ses mains une écharpe.— Je vous assure que je ne l’avais pas sortie, je faisais juste un peu de rangement dans le cellier lorsque vous…

Anita, la coupant, à Desforges.— Vous êtes le commissaire Desforges ?

Desforges.— Je ne suis pas commissaire ! Ou plutôt je ne le suis plus.

Anita, à Andry.— Tu es déjà là, mon grand ? 

Andry, à Desforges.— Je vous présente ma mère, commissaire. (Cette apostrophe contrarie Desforges.)

Anita, à Desforges, confidentielle, parlant d’Andry.— Il est beau, n’est-ce pas ? Hélas, il n’a pas encore trouvé chaussure à son pied…

Andry, bouillant intérieurement, bas, à Anita.— Maman…

Anita, à Desforges.— Que voulez-vous ? Il n’est pas comme tout le monde. Ça peut effrayer…

Andry, se retenant d’exploser, bas, à Anita.— Maman, s’il te plaît…

Anita, à Desforges.— Je lui dis : « Théodore, sois un peu plus normal ! » Mais rien n’y fait… Toujours affairé à ses histoires de chasse…

Andry, rongeant son frein, bas, à Anita.— Maman, arrête…

Anita, à Desforges.— D’ailleurs il a toujours été original. Figurez-vous qu’il a fait pipi au lit jusqu’à dix-sept ans !

Andry, éclatant.— Assez !

Anita, à Desforges, après un silence durant lequel tout le monde s’est montré gêné par l’éclat de Théodore.—À propos, ça me ferait plaisir que vous veniez prendre le thé chez moi. J’habite à deux pas de chez mon fils. 15 chemin des Prés. 

Desforges.— Chemin des blés ?

Anita, sortant une feuille de papier et un stylo.— Des Prés. Je vais vous l’écrire. (Écrivant :)15 chemin des Prés. Et voilà ! (Elle donne la feuille à Desforges. À Andry, lui tendant l’écharpe :)Je t’avais dit de mettre ton cache-nez !

Andry, gêné par cette remarque.— Je n’en ai pas besoin, merci…

Anita, lui mettant autoritairement l’écharpe.— Taratata ! Le temps a fraîchi. D’ailleurs, ce matin, tu as oublié de prendre ton suppositoire. Tiens ! (Elle joint le geste à la parole.)

Andry, bas.— Pas devant tout le monde…

Anita.— Au fait, je t’ai vu conter fleurette à la petite Fanny. Enlève-toi cette fille de la tête, elle n’est pas pour toi…

Andry, à part.— J’en peux plus…

Bertheau, doucement perfide, à Anita.— Au fait, ma chère, il m’a semblé voir un peu de laisser-aller sur votre pelouse…

Anita.— Michel était en congé, alors il n’a pas pu… (Prenant soudain conscience de quelque chose :)Oh mon dieu ! Je dois dépasser, maintenant…

 

Scène 3. Les mêmes, Montvallon.

Montvallon, entrant triomphalement des dossiers sous le bras et une revue à la main.— Ça y est, je l’ai !

Bertheau.— Qu’avez-vous ?

Montvallon, lui donnant le journal. —Un article sur le restaurant ! Dans mon journal professionnel ! 

Bertheau, lisant le titre du magazine.— La Restauration ?

Montvallon, avec fierté. —La Restauration… (Voyant soudain Desforges :)Vous êtes le commissaire Desforges ?

Desforges, se retenant d’exploser. —Une bonne fois pour toutes, je ne suis plus commissaire, je suis en retraite depuis fort…

Montvallon, lui tendant la main. —Laurène Montvallon, patronne du Grand Veneur, le restaurant qui est dans la rue Grande.

Desforges. —Spécialités de grillades au feu de bois ?

Montvallon. —C’est ça ! Vous restez pour notre réunion ?

Desforges. —Non.

Montvallon, avec intention. —Je comprends… Vous allez enquêter ?

Desforges. —Enquêter ?

Montvallon. —Cette histoire de lettres anonymes…

 

Desforges, sèche. —Non madame, je ne vais pas enquêter. Je vais prendre l’air car je suis retraitée de la police et qui plus est, en vacances !

Elle sort.

Montvallon. —Bizarre… M. Eichberg, vous n’êtes pas membre de notre association, aussi je vous demanderai de…

Eichberg. —Rassurez-vous, je vais vous laisser à vos… (Il imite un caquètement.) … discussions… Ne médisez pas trop. Le fiel, ça rend les dents jaunes.

Il sort.

Scène 4. Montvallon, Bertheau, Anita, Andry.

Montvallon. —Nous allons pouvoir commencer… (Tous prennent place autour de la table.) Je déclare la réunion ouverte. Je relève l’absence de notre vice-présidente, Claire. (Un petit silence : Montvallon est contrariée.)Quelques remarques préliminaires. Rose, on m’a rapporté que vous avez sorti votre poubelle ce matin.

 Bertheau. —Je l’ai fait machinalement, mais je vous assure que…

Montvallon. — Je vous rappelle qu’afin de préserver notre cadre de vie, les membres de Vigilance Nanteuil se sont engagés à sortir leurs poubelles seulement une heure avant le ramassage des ordures, soit à dix-sept heures. J’aimerais que vous respectiez les horaires avec plus de discipline.

Bertheau, soumise. —Bien, présidente.

Montvallon, à Anita, qui rit sous cape de la déconvenue de Bertheau. — Vous n’avez pas lieu de rire, Anita. Votre gazon fait exactement trois centimètres six de hauteur. 

Anita. —Quoi ? Ça m’étonnerait !

Montvallon. — Inutile de contester, je viens d’aller le mesurer moi-même.

Anita. —Je suis confuse. Michel est en vacances, alors il n’a pas pu faire…

Montvallon, sèche. — Ne cherchez pas des excuses. Vous êtes coupable de négligence. Dois-je le redire ? Dans un souci de cohérence esthétique, et ce afin de donner l’exemple à l’ensemble du village, les gazons des membres de l’association ne doivent en aucun cas dépasser trois centimètres, taille de rigueur. Que je ne vous y reprenne plus.

Anita, soumise. —Bien, présidente.

Montvallon, consultant ses dossiers. — Nous allons maintenant nous prononcer sur une demande d’adhésion. M. Gorgetti, Antonio.

Bertheau. —Gorgetti ? C’est italien, non ?

Montvallon, lisant. — M. Gorgetti réside à Nanteuil depuis six mois.

Bertheau. —Oh oui, sûrement un Italien… ça m’en rappelle une bonne : c’est un Italien, un Américain et un Belge qui sont envoyés sur la Lune. Alors l’Italien a emmené des spaghettis…

Montvallon, la coupant. — Je vous en prie, Rose, ce n’est pas le moment…

Anita. —Il parle français, ce Gorgetti ?

Montvallon. — Six mois seulement à Nanteuil, ça me paraît un peu jeune. D’autant que ce monsieur ne maîtrise pas encore toutes nos coutumes, si j’en juge par son jardin… Je mets donc l’adhésion de M. Gorgetti aux voix. (Elle regarde les autres.)

Anita. —Défavorable.

Andry. —Défavorable.

Bertheau. —Défavorable.

Montvallon. — Défavorable. (Sans état d’âme :)Adhésion refusée. (À Andry :)Secrétaire, vous nous faites votre compte-rendu hebdomadaire ?

Andry. —Bien, présidente. (Andry se lève, ouvre son dossier. Des papiers tombent sur la table, dont une enveloppe sur laquelle son adresse est écrite avec des lettres découpées. Un silence se fait. Tous regardent la lettre.)

Montvallon. — Vous aussi, vous en avez reçu ?

Anita, se levant, prenant la lettre et l’ouvrant. — Qu’est-ce qu’elle dit ?

Andry. — Non, Maman…

Anita, lisant. — « Quand tu vas chasser, tu préfères tirer les femmes plutôt que les sangliers, espèce de porc. » (Sous le choc, Anita s’effondre sur sa chaise.)

Andry, nerveux. — C’est… ce sont des calomnies ! Une fois de plus…

Tous gardent un silence anxieux. 

***

 

Tableau 3.

Scène 1. Andry, Bertheau, Anita, Montvallon, Marie, puis Desforges.

Tout le monde parle en même temps dans un brouhaha général. Marie sert des rafraîchissements.

Montvallon. — Silence ! Qui demande la parole ? (Anita lève la main, Montvallon lui fait un signe.)

Anita, très nerveuse et vêtue de manière sombre. — Ça fait une semaine que ça dure ! Tout le monde en reçoit… Tous les jours je vais au courrier et je me demande si je vais en trouver une. Tous les jours ! Ma vie est devenue un cauchemar…

Montvallon. — Vous en avez reçu ?

Anita. —Pas encore !

Andry. —Ça ne saurait tarder…

Bertheau. — C’est justement ça qui est insupportable ! Cette attente… 

Marie. —Les Moreau en ont reçu une hier.

Andry. —Et voilà !

Anita. —C’est une contagion !

Desforges paraît avec deux valises.

Desforges. — Bonjour tout le monde. MmeBertheau, c’est l’heure du départ. Je vais vous régler ma note.

Andry. —Vous… ? Vous partez ?

Desforges. — Je vais d’abord faire un dernier petit tour de Nanteuil et après, ciao la compagnie !

Anita, apeurée. —Vous ne pouvez pas nous laisser comme ça, commissaire !

Desforges, à part. — Quand ça rentre pas, ça rentre pas…

Bertheau. —Oui commissaire, restez et aidez-nous à démasquer cet affreux corbeau !

Andry, à Desforges. —Restez.

Marie, à Desforges. —Oh oui, restez.

Montvallon, aux autres. —Allons, n’ennuyez pas Mme Desforges. Tout ça va s’arrêter, et bientôt ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

Desforges. — Enfin une parole sensée ! Messieurs-Dames, je vous laisse quelques instants, histoire de prendre quelques clichés de votre ravissant petit village, et je reviens vous faire mes adieux. 

Marie. —Vous avez encore besoin de moi, Mme Bertheau ?

Bertheau. — Non.

Marie. —Alors, je peux accompagner Mme Desforges dans sa promenade ? (Se tournant vers Desforges :)Enfin, si vous permettez…

Desforges. — Avec plaisir !

Anita. — Eh bien, Marie ? Tu oublies un peu vite qu’aujourd’hui tu fais le ménage chez moi.

Andry, réprobateur. — Maman… (À Marie :)Va faire un tour. Tu passeras chez ma mère après.

Marie. — Merci M. Andry !

Desforges et Marie sortent.

Bertheau. —Madame va tranquillement se promener… alors que le village est plongé dans l’angoisse ! C’est tout de même dommage… Quand on pense que la gendarmerie de Grandville se contrefiche de nous et qu’on a la chance d’avoir une commissaire dans nos murs, on pourrait profiter de ses compétences pour…

Montvallon, sèche. —MmeDesforges nous a dit non. Je vous demande de respecter son choix. Pour l’heure, l’important est de se calmer et de garder le silence sur tout ceci. Si la nouvelle se répandait, ce serait fatal pour Nanteuil. Nous avons un ravissant petit village. Ne souillons pas son image.

Andry. —Présidente, c’est impossible. Tout Nanteuil ne parle plus que de ça. J’ai même vu Charon, de L’Écho du Bocage. Je suis sûr qu’il veut faire un article. 

Anita. —Un article ? Mais la nouvelle va se savoir dans tout le pays !

 

Montvallon. —Inutile d’être alarmiste. Laissez-moi réfléchir. (Un temps.)Nous allons rédiger un communiqué de presse. Enfin… je vais m’en charger. Je pense être la plus à même de trouver les mots justes. Je dirai que… il s’agit d’une mauvaise plaisanterie. Et que tout est déjà rentré dans l’ordre.

Scène 2. Claire, Andry, Bertheau, Anita, Montvallon.

Claire, entrant en courant. — Ah ! Maman, tu es là !

Montvallon. —Évidemment, je suis là.

Claire. — Il faut absolument que je te dise, ce matin j’ai…

Montvallon, rude. —Tu permets ? Nous sommes en réunion et la situation est grave.

Claire. — Mais maman, il s’agit des…

Montvallon. —Il n’y a pas de mamanqui tienne. Je suis en train de rédiger un communiqué de presse pour Charon, au sujet des lettres anonymes.

Claire. — Pas la peine.

Montvallon. —Je te demande pardon ?

Claire. — J’ai rencontré Charon sur la place du marché et je lui ai donné tous les détails.

Montvallon. —Quoi ?

Claire. — L’article paraîtra demain.

Montvallon. — Qu’est-ce que tu lui as dit ?

Claire, déstabilisée. — Eh bien je… je lui ai tout raconté et…

Montvallon. —Espèce de petite idiote ! (Cet éclat jette un froid.)Maintenant, tous les charognards vont se ruer sur Nanteuil.

Claire. — Mais je… j’ai été précise et… je n’ai donné que les faits et… tu verras… tu n’auras pas à te plaindre de moi…

Montvallon. —Je n’aurai pas à me plaindre de toi ? Mais c’est mon occupation principale depuis que tu es née ! Tu veux m’expliquer que tu as su quoi dire à Charon ?… Laisse-moi rire…

Claire, les larmes aux yeux. — Oui, c’est vrai, à la réflexion, j’aurais dû te laisser faire, je suis désolée…

Montvallon. —Arrête de d’excuser. Je hais les excuses. Les excuses sont les béquilles des faibles. (Aux autres :)Vous pouvez féliciter Claire. À cause d’elle, Nanteuil sera désormais connu pour son corbeau.

Montvallon sort. Un silence, puis, Andry et Anita se lèvent.

Andry, mettant la main sur l’épaule de Claire. —Elle prend cette histoire très à cœur… (Anita regarde la main d’Andry d’un air réprobateur. Il la retire.)

 Anita. —Il y a de quoi… L’atmosphère devient irrespirable !

Elle sort, suivie d’Andry.

Bertheau, près de Claire. —Tout le monde est à cran en ce moment.

 

Scène 3. Desforges, Marie, Claire, Bertheau.

Desforges, entrant avec Marie et poursuivant la discussion. —Ettu les as tous lus ? Tous les romans d’Agatha Christie ?

Marie. —Tous !

Desforges. —Je suis impressionnée.

Marie. —Il faut bien que je m’intéresse au sujet, si je veux rentrer dans la police…

Desforges. —Tu veux rentrer dans la police ?

Marie. —Comme vous.

Desforges. —Moi ? C’est de l’histoire ancienne…

Bertheau. — Navrée d’interrompre cette intéressante conversation, mais… Marie, tu es attendue chez MmeAndry.

Marie, tendant la main à Desforges. —J’ai été ravie de vous connaître, commissaire.

Desforges. — Toi, je veux bien que tu m’appelles comme ça.

Marie sort.

Desforges, sortant des billets et les donnant à Bertheau. — MmeBertheau, merci pour tout.

Bertheau. — Mmela commissaire, je vous en supplie. Vous voyez dans quelle détresse nous sommes. Y a t-il une chose qui pourrait vous convaincre de rester ?

Desforges. — Rien, hélas, j’en ai peur.

 

Bertheau. — Tant pis. J’espère que vous ne garderez pas de Nanteuil un trop mauvais souvenir ?

Desforges. — Un mauvais souvenir ? Au contraire ! Quelle idée…

Bertheau. — Bien. N’hésitez pas à revenir, si le cœur vous en dit. Me permettez-vous de vous laisser ? J’ai une course urgente.

Desforges. — Je vous en prie.

Bertheau, tendant la main à Desforges. — Au revoir.

Desforges, serrant la main à Bertheau. — Au revoir.

Bertheau sort.

Scène 4. Claire, Desforges.

Desforges va à ses valises, qu’elle prend. Elle s’aperçoit soudain de la présence de Claire.

Desforges, saluant Claire. — Au revoir.

Claire, d’une voix étranglée. — Madame.

Desforges, sans bouger, observant Claire. — Mais… vous pleurez ? (Claire garde le silence. Desforges pose ses valises et va à Claire. Elle sort un mouchoir et le présente à Claire.)Tenez.

Claire. — Ce n’est rien…

Desforges. — Je vous en prie…

Claire. — Ça va passer…

Desforges, mettant la main sur son épaule. — Allons, mademoiselle… (Claire fond en larmes. Douce :)Eh ben voilà… Faut que ça sorte… (Claire pleure en silence quelques secondes, puis s’arrête.)Vous voyez ? C’est sorti. (Elle lui présente de nouveau le mouchoir, que Claire prend.)

Claire. — Merci.

Desforges. — Voir pleurer une jeune fille, ça, je ne le supporte pas ! (Se présentant :)Simone Desforges.

Claire. — Claire Montvallon.

Desforges. — Montvallon… Montvallon du Grand Veneur ? Vous êtes la fille de MmeMontvallon, la patronne ? (Claire acquiesce.)Une femme de tête, votre mère.

Claire. — Parfois, nous n’arrivons pas à nous comprendre. Quant à vous, je n’ai pas bien saisi. Vous êtes de la police ?

Desforges. — Je l’ai été.

Claire. — Je voulais en parler à ma mère, mais elle ne m’a pas laissé… Vous permettez ? (Claire sort une enveloppe dont l’adresse a été écrite en lettres découpées.)

Desforges. — Vous aussi ?

 

Claire, lisant, après avoir ouvert la lettre. — « Il te les faut tous dans ton lit ? Tu subiras la vindicte des épouses nanteuillaises quand je publierai ton tableau de chasse, sale nymphomane. » Comment peut-on écrire des choses pareilles ?

Desforges. — La nature humaine est insondable.

Claire. — Je sais ce que vous vous dites : pas de fumée sans feu. Mais tout est faux, je le jure !

Desforges. — Je vous crois.

Claire. — S’il met sa menace à exécution, s’il publie sa prétendue « liste », vous imaginez quelle sera ma réputation ? Que deviendra ma vie ici ? Aidez-moi. S’il vous plaît.

Scène 5. Les mêmes, Bertheau, Marie.

Bertheau, entrant avec Marie, terminant sa conversation. — Tu as dû le laisser dans l’arrière-cuisine. (Apercevant les deux autres :) Tiens, Claire ! Et vous aussi, commissaire, vous êtes encore là ? 

Desforges. — Je m’en vais. Sinon je vais rater mon train.

Bertheau. — Alors vous ne savez pas.

Desforges. — Je ne sais pas quoi ?

Bertheau. — Le trafic est interrompu jusqu’à demain. Un gros accident à Grandville.

Desforges. — Quoi ?

Bertheau. — Je crains que vous ne soyez contrainte de prolonger votre séjour chez nous…

Desforges. — Zut !

Claire. — En ce cas, vous voulez bien mener l’enquête ? (Desforges garde le silence.)Ça vous fera passer le temps…

Desforges, après une hésitation. — Pourquoi pas… (Manifestation de contentement des autres.)Mais après-demain, vous vous débrouillerez sans moi !

Marie, empressée. — Je remonte vos valises dans votre chambre !

Desforges. — Non, petite. J’ai une mission pour toi.

Bertheau. — En ce cas, c’est moi qui m’en charge ! (Elle disparaît avec les valises.)

Desforges, à Marie. — Va dans Nanteuil, sonne chez les gens et demande leurs lettres anonymes. Je veux en lire le plus possible.

Marie. — Bien, commissaire !

Desforges, à part. — Faut que je m’y fasse. Pour tout le monde ici, je suis le commissaire Desforges. (À Marie :)Dis-donc, toi, avant de partir, sers-moi donc un porto.

Marie. — Avec plaisir, commissaire !

Tableau 4.

Scène 1. Desforges, Marie.

Desforges et Marie sont assises à la table, qui est jonchée de lettres anonymes.

Desforges. — Faisons le point. (Prenant un morceau de cake et en proposant un à Marie :)Reprends une part de cake, ça aide à réfléchir. (Reprenant sa réflexion :) Les envois ont commencé voici trois jours. Les lettres ont parfois le cachet du bureau de Nanteuil, parfois aucun cachet, puisqu’elles sont déposées directement dans les boîtes des destinataires. Le guichetier n’a rien remarqué d’anormal. Il est donc vraisemblable que le corbeau soit un Nanteuillais.

Marie. — Je crois aussi. 

Desforges. — Les lettres s’en prennent à tous les Nanteuillais, sans que je puisse identifier un groupe qui serait visé en particulier. Le corbeau a l’air d’en avoir après tout le village. Enfin… tout village… Façon de parler. Tout le monde n’a pas reçu de lettre.

Marie. — C’est vrai. Moi, je n’en ai pas reçu.

Desforges. — Ni Anita, ni Eichberg, ni Montvallon.

Marie. — Quelle conclusion en tirez-vous ?

Desforges. — Je ne sais pas. Pourquoi le corbeau frappe-t-il untel et pas untel ? Est-ce que ça veut dire quelque chose ? Je n’arrive pas à discerner de logique. 

Marie. — Dans des affaires antérieures, le corbeau n’était qu’un psychopathe dont la maladie était de cracher son venin sur ses voisins.

Desforges. — Tu as raison. Je vois que tu connais bien le sujet. Et pourtant, quelque chose me dit que ce n’est pas dans cette direction qu’il faut chercher.

Marie. — Dans quelle direction, alors ?

Desforges. — Je ne sais pas… Reprenons les accusations qui sont contenues dans les lettres. (Elle déplace quelques lettres et en prend une.)Celle de Bertheau. Le corbeau lui reproche d’être cocaïnomane. (À Marie :)Qu’en penses-tu ?

Marie, gênée. — Je… je ne sais pas…

Desforges, avec un sourire en coin.  — Tu ne vas pas me faire croire que tu ne connais pas la réponse !

Marie. — Bon alors… vous ne lui direz pas que c’est moi qui vous l’ai dit ?

Desforges.  — Tu as ma parole !

Marie, confidentielle. — C’est vrai.

Desforges.  — Bien entendu que c’est vrai ! À mon tour de te demander ta discrétion : (Bas :)j’ai fait des fouilles quand elle est sortie faire des courses. (Haut :)Oh je ne l’accable pas. Elle a eu une existence difficile. (Prenant une autre lettre :)Celle d’Andry accuse carrément le pharmacien d’avoir tué une femme. Tu as des informations là-dessus ?

Marie. — Il y a eu une affaire… il y a quelques années… Mais il n’a pas été reconnu coupable.

 

Desforges.  — J’ai vu ça, en effet. En consultant la collection complète de L’Écho du Bocagede Bertheau. Une histoire d’accident de chasse, qui s’est terminée par un non-lieu. (Prenant une autre lettre :)Quant à Claire, elle est présentée comme une nymphomane.

Marie. — Je ne vais pas vous dire le contraire : elle aime plaire.

Desforges.  — Tiens ? Rien n’est venu confirmer cette allégation. En revanche, il semble bien qu’elle a pour habitude de cacher sa vie sentimentale.

Marie. — Avec la mère qu’elle a…

Desforges, approuvant. — À sa place, je ferais la même chose… (Se concentrant :) Récapitulons. Parfois le corbeau fait ressortir des vérités, parfois il amplifie, parfois il ment… En tout cas, il veut faire mal. Une chose est sûre : tout le monde, ici, a ses secrets. Bien. Essayons de nous souvenir… La première lettre c’était…

Marie. — Une lettre pour MmeBertheau.

Desforges, se souvenant. — Une lettre pour MmeBertheau. J’étais là quand elle l’a ouverte. Et… (Soudain, elle change de figure.)Mais bien sûr !

Scène 2. Eichberg, Desforges et Marie un court instant.

Eichberg, entrant. — Ach, commissaire ! Mon petit doigt m’a dit que vous prolongiez votre séjour ?

Desforges. — Vous arrivez à point, Eichberg. Laisse-nous, Marie. 

Marie sort.

Eichberg, moqueur. — Commissaire, à quoi dois-je le privilège d’un entretien en tête à tête avec vous ?

Desforges. — Ce n’est pas pour rire, Eichberg. La première lettre du corbeau a été pour MmeBertheau. 

Eichberg, riant. — Je m’en souviens ! Ça lui a fait un effet bœuf, à la vieille…

Desforges. — C’est vous qui l’avez apportée.

Eichberg. — Je l’avais trouvée sur le paillasson.

Desforges. — Comme c’est pratique !

Eichberg. — Que signifie cette remarque, commissaire ?

Desforges. — Avouez que le procédé est efficace : on écrit une lettre anonyme, on l’apporte chez la personne concernée et on prétend qu’elle était déposée devant sa porte…

Eichberg. — Voulez-vous m’expliquer pourquoi j’ai la désagréable impression que vous m’accusez d’être le corbeau ?

Desforges. — Avez-vous reçu une lettre ?

Eichberg. — Non.

Desforges. — Pourquoi le corbeau s’écrirait-il à lui-même ?

Eichberg. — Mais c’est… c’est ridicule ! Et d’abord, pourquoi irais-je écrire ces insanités à tous ces Nanteuillais ?

Desforges. — Par rancune.

Eichberg. — Par rancune ? En vérité vous êtes burlesque ! Quelle rancune ?

Desforges. — Celle que vous éprouvez depuis qu’on a dessiné des croix gammées sur votre manoir.

Eichberg. — Quoi ? Des… mais qu’est-ce que vous racontez ?

Desforges. — Je les ai remarquées, lorsque je suis passée devant chez vous. Oh vous avez bien essayé de les effacer. Vous avez dû frotter de toutes vos forces. Mais en plissant les yeux, on les devine encore.

Eichberg. — Commissaire, vous faites ressurgir un épisode des plus désagréables…

Desforges. — Les responsables ont été pris ?

Eichberg. — Non. Ces petits salopards courent toujours.

Desforges. — J’imagine que vous devez soupçonner tout le monde. (Eichberg ne répond rien.)Et que votre rancœur doit être importante.

On sonne.

Eichberg, d’un air détaché. — Bof… C’est la vie, commissaire ! Je suis passé à autre chose…

Desforges. — C’est en tout cas ce que vous voulez qu’on croie…

 

Eichberg, avec un sourire. — Alors vous pensez vraiment que je suis le corbeau ?

Scène 3. Bertheau, Eichberg, Desforges.

Bertheau, entrant rapidement, une enveloppe à la main. — Il y en a une nouvelle ! On vient de la déposer !

Desforges, en sortant vivement. — Oh bon d’là ! 

Eichberg, prenant l’enveloppe, tétanisé. — Mais… elle est à mon nom !

Bertheau, regardant l’enveloppe à son tour. — Hein ? Oh ! C’est vrai…

Eichberg. — Qui l’a déposée ?

Bertheau. — Je n’en sais rien. J’étais en train de mijoter mon pot-au-feu, quand ça a sonné. Je n’ai pas eu la présence d’esprit d’aller… (Elle s’arrête car Desforges revient, essoufflée.)

Desforges. — Personne dans les rues. J’ai juste eu le temps de voir un manteau rouge disparaître dans un coin. Mais… la course à pied… ce n’est plus de mon âge… (Regardant l’enveloppe, à Eichberg :)Mais, c’est pour vous ? (Silencieux, Eichberg ouvre avec appréhension la lettre et la lit à haute voix.)

Eichberg, lisant. — « Ignoble charognard, tu vas continuer longtemps à piller Marquez ? »

Desforges, réfléchissant. — Marquez ? Qui est-ce ?

Eichberg, avec gêne. — Euh… c’était un photographe… qui avait une galerie, rue Grande…

Desforges. — C’était ?

Eichberg. — Eh bien… il… il a fermé boutique…

 Desforges. — Pourquoi vous lancer cette accusation de charognard ?

Eichberg. — Mais je n’en ai aucune idée !

Bertheau. — Johann Kristof, je vous en prie !

Eichberg. — Quoi Johann Kristof je vous en prie ?

Bertheau. — On vous a vu plusieurs fois entrer dans l’ancienne galerie de Marquez et en ressortir avec des dossiers…

Eichberg. — Ce sont des mensonges éhontés !

Bertheau. — Attendez… Pourquoi une lettre pour vous est-elle arrivée chez moi ? Le corbeau sait que vous êtes ici ?

Desforges. — Vous avez probablement été suivi dans Nanteuil par le corbeau, qui n’a eu ensuite qu’à déposer la lettre qu’il vous avait concoctée.

Eichberg, mal à l’aise. — Le corbeau m’a ?... Permettez, commissaire, mais je n’ai aucune envie de traîner ici…

 

Il sort vivement.

Scène 4. Bertheau, Desforges.

Bertheau. — Le corbeau rôde à travers Nanteuil ? Et s’il passait des menaces verbales aux menaces physiques ? Je ne sais pas si je saurais y faire face…

Desforges. — Quelques techniques issues des arts martiaux traditionnels peuvent vous y aider. Je vais vous montrer. Tenez : attaquez-moi par derrière.

Bertheau. — Très bien. (Bertheau amorce une sortie.)

Desforges. — MmeBertheau ? (Bertheau disparaît.)MmeBertheau !

Bertheau, qui reparaît. — Oui ?

Desforges. — Qu’est-ce que vous faites ?

Bertheau. — Vous m’avez dit de vous attaquer par-derrière.

Desforges. — Et alors ?

Bertheau. — Alors j’allais dans la cour de derrière.

Desforges, après une seconde durant laquelle elle est atterrée. — Je voulais dire : attaquez derrière moi.

Bertheau, comprenant. — Ah ! (S’exécutant :)Très bien… (Elle se met à donner une multitude de petites tapes à Desforges.)

Desforges, impassible, alors que Bertheau poursuit ses petites tapes. — Qu’est-ce que vous faites ?

Bertheau, continuant consciencieusement à donner ses petites tapes. — Ben, je vous attaque.

Desforges, tandis que Bertheau continue. — Vous m’attaquez, là ?

Bertheau, convaincue. — Oh oui…

Desforges, arrêtant les tapes de Bertheau. — Écoutez, MmeBertheau, on oublie les arts martiaux. 

Bertheau, déçue. — Ah bon ?

 

Desforges. — Si le corbeau vous attaque… Appelez-moi !

Scène 5. Marie, Bertheau, Desforges.

Marie, entrant vivement. — Mmele commissaire ! (Montrant une lettre :)J’en ai une !

Desforges. — Où l’as-tu trouvée ?

Marie. — J’ai ouvert la fenêtre pour mettre à refroidir ma tarte aux pommes et une minute plus tard, la lettre était là. (Elle tend la lettre à Desforges, qui l’ouvre.)

Desforges, lisant. — « Sous tes airs d’ange, tu es un vrai démon, petite punaise. MmeBertheau sait-elle que tu la voles ? »

Bertheau, regardant Marie. — C’est vrai, Marie ?

Marie, gênée. — Moi ? Une voleuse ?

Bertheau. — Ces derniers temps, plusieurs billets ont disparu… Et quand on connaît ta tendance à fouiner partout…

Marie, avec force. — Ce n’est pas moi !

Scène 6. Les mêmes, Claire.

Bertheau, alors que Claire entre. — Ah ! Claire. Une nouvelle lettre est arrivée !

Claire. — C’est pour qui ?

Bertheau. — Pour Marie.

Claire, compatissant. — C’est immonde.

 

Desforges. — L’Écho du Bocagea-t-il paru ?

Claire. — Oui ! (Claire s’éclipse.)

Bertheau, à Marie. — Si toi et ta mère vous avez des soucis d’argent, la prochaine fois, parle m’en. 

Marie. — Je vous dis que ce n’est pas moi !

Claire, rentrant avec son manteau à la main, sortant le journal d’une des poches et le tendant à Desforges. — Voilà.

Desforges, prenant le journal mais restant en arrêt devant le manteau. — Merci. (Elle pose le journal et prend le manteau.)Je connais ce rouge. C’est le rouge que j’ai vu tout à l’heure…

Claire. — Tout à l’heure ?

Desforges. — MmeBertheau revenait de courses, et elle a trouvé une lettre devant chez elle. Une lettre anonyme. Pour Eichberg.

Claire. — Pour Eichberg ?

Desforges. — Bizarre, n’est-ce pas ? Pourquoi déposer une lettre à l’intention de Eichberg chez MmeBertheau ?

Claire. — C’est étrange, en effet…

Desforges. — Le plus étrange, dans tout ça, c’est que Eichberg était précisément ici.

Claire. — Mais alors, mais ça veut dire que le corbeau… ?

Desforges. — Le corbeau savait que Eichberg était ici. Dès que je l’ai compris, je suis sortie voir dans la rue. Hélas, mes jambes ne sont plus aussi vives que mon esprit… Je n’ai eu le temps que de voir un bout de tissu rouge claquer au coin d’une rue. (Désignant le manteau :)Ce rouge. Le rouge de ce manteau…

Claire. — Mais je… Hum… Dois-je comprendre, commissaire, que vous m’accusez ? Vous m’accusez d’être le corbeau ?

Desforges. — Je n’accuse personne. J’énonce des faits.

Claire. — Des faits qui m’accusent. Pourquoi faites-vous ça ? Vous avez lu la lettre que j’ai reçue. Vous vous souvenez des immondices qu’elle contenait ? Et pourtant vous m’accusez !

Desforges. — Le corbeau peut très bien s’envoyer des lettres à lui-même, histoire de brouiller les pistes. 

Claire. — Quoi ? Je me serais envoyé à moi-même ? … Et pour quel motif ?

Desforges. — Votre accueil à Nanteuil. 

Claire. — De quoi parlez-vous ?

Desforges. — Votre arrivée ici, avec votre mère, a fait jaser au début. Une femme et sa fille… sans père… 

Claire. — Mon père est parti à ma naissance. Et je souhaiterais que ce souvenir…

Desforges. — N’est-il pas vrai que vous trouviez souvent, sur votre vélo, un papier sur lequel était écrit : « bâtarde » ?

 

Claire, troublée. — Oui. Ça été le cas dans les premiers temps. 

Desforges. — Ça a duré plusieurs mois. Assez pour faire naître une rancœur tenace contre le village tout entier.

Claire. — Ce n’est pas moi !

Desforges. — Vous étiez dans le quartier il y a cinq minutes ?

Claire, vexée. — Bien entendu. J’étais à la Maison de la Presse, pour acheter L’Écho du Bocage.

Elle sort vivement.

Marie, à Desforges. — Avez-vous encore besoin de moi, commissaire ?

Desforges. — Tu peux vaquer à tes occupations.

Elle sort.

Scène 7. Montvallon, Bertheau, Desforges.

Montvallon, entrant et heurtant presque Marie. — Que se passe-t-il ? Ma fille n’a pas voulu me le dire.

Desforges, dépliant le journal. —Je crois que Claire était fâchée d’être sur la liste des suspects.

Montvallon. — Vous suspectez ma fille ?

Desforges, lisant le journal. —Comme je suspecte tous les Nanteuillais. 

Montvallon. — C’est bien beau d’avoir des suspicions. Mais il faudrait commencer à avoir des certitudes. 

Desforges, posant le journal. —C’est curieux, il n’y a aucun article sur le corbeau.

Montvallon. — J’y ai veillé : je connais bien le rédacteur en chef. Mais tout ça commence à aller trop loin. (Elle sort une lettre qu’elle tend à Desforges.)

Desforges, ouvrant la lettre et lisant. —« Tu penses que tes clients aimeraient savoir que tu te tapes de jeunes hommes prostitués, espace de sal… » Je n’ose pas le dire… Que voulez-vous ? Je suis vieille France. Il vous tutoie. Il vous connaît ?

Montvallon. — Que voulez-vous que je vous dise ?

Desforges. —D’ailleurs il tutoie tout le monde, ce corbeau. 

Montvallon. — Épargnez-nous vos analyses de style.

Desforges. —Est-ce vrai ? 

Montvallon. — Je vous demande pardon ?

Desforges. —Les jeunes hommes prostitués.

Montvallon. — Vous osez me poser la question ?

Desforges. —Une enquêtrice se doit de poser toutes les questions. Même les plus difficiles.

Montvallon. — En l’occurrence, ce n’est pas la question ! La seule question qui vaille est la suivante : Qui est la pourriture qui écrit ces lettres ?

Desforges. —C’est ainsi que vous voyez la vie, MmeMontvallon ? Il y a les pourritureset les gens bien ? Les méchants et les gentils ?

Montvallon. — Après l’étude de texte, le débat philosophique ! De mieux en mieux… Vous avez voulu vous charger de l’enquête ? Alors faites le job ! Et dénoncez la coupable !

Desforges. —Je vous demande pardon ?

Montvallon. — Je vous demande de révéler l’identité du corbeau.

Desforges. —Non, non… vous avez dit « dénoncez lacoupable ».

Montvallon, déstabilisée. — J’ai dit ? …

Desforges. —Selon vous, le corbeau est une femme ?

Montvallon. — Eh bien oui !

Desforges. —Vous piquez ma curiosité.

Montvallon. — Cette lettre m’insulte.

Desforges. —Hélas ! Tous les destinataires du corbeau l’ont été.

Montvallon. — Mais l’insulte qui est utilisée a déjà été lancée à quelqu’un d’autre.

Desforges. —L’insulte est assez commune, et si l’on devait faire la liste de toutes celles qui…

Montvallon. — MmeBertheau, en particulier, l’a souvent essuyée, lors de son installation.

Bertheau. — Quoi ? Mais qu’est-ce que vous voulez…

Montvallon. — Est-ce faux ? Cette insulte ne se trouvait-elle pas régulièrement postée par des anonymes sur le site internet de votre gîte ?

Bertheau, défaite. — C’est exact… 

Desforges. — Pour quel motif ?

Bertheau, balbutiant. — Eh bien… j’avoue que cela reste un mystère…

Montvallon, réprimant un rire. — Un mystère !...

Desforges. — MmeMontvallon ? Une idée ? 

Montvallon. — Allez Rose, dites-le…

Bertheau. — Dire quoi ?

Montvallon. — Que vous avez acquis plusieurs photos chez Marquez. 

Bertheau. — Moi ? Jamais de la vie !

Montvallon. — Allons… nous le savons tous… 

Bertheau. — Commérages !

Desforges. — Pardonnez-moi, mais j’ai du mal à saisir en quoi un achat de photos peut jeter l’opprobre sur quelqu’un ?

Montvallon. — Tout dépend du genre de photos réalisées par le photographe.

Desforges. — Ah oui… Ce Marquez était photographe, c’est bien ça ? Et quel était son genre de photos ?

Montvallon. — Un genre interdit aux moins de dix-huit ans.

Desforges. — C’est-à-dire ?

Montvallon. — Des nus. Il ne faisait que ça ou presque.

Desforges. — Quelque chose me dit que cela ne devait pas être du goût de Vigilance Nanteuil.En tout cas, mesdames, me voilà en charmante compagnie : l’une aime les jeunes hommes qui se vendent, l’autre les jeunes hommes qui s’affichent !

Montvallon, choquée. — C’est de la diffamation !

Desforges. — Je plaisante…

Bertheau, rouge comme une pivoine. — Tout ceci relève de la médisance… je n’ai jamais pris de photos à ce monsieur…

Montvallon, tranchante. — Vous en avez acheté plusieurs, cela s’est su, on vous a insultée, et vous en avez conçu une aigreur que vous nous faites payer aujourd’hui ! Avouez, Rose : le corbeau, c’est vous !

Bertheau, affolée. — Hein ? Mais pas du tout !… comment pouvez-vous affirmer que…

Desforges, à Montvallon. — MmeMontvallon, je vous mets en garde : une telle accusation requiert des preuves.

Montvallon. — Des preuves ? J’en ai ! (Elle prend la lettre et la colle sous le nez de Desforges.)Sentez !

Desforges, humant la lettre. —Tiens, c’est drôle… il y a un délicieux parfum d’amande… (Allant à la table et prenant d’autres lettres.)Un parfum que l’on retrouve dans les autres lettres…

Montvallon. — Et ça ne vous rappelle rien ?

Desforges, réfléchissant. —Attendez… Mais si ! (Elle va prendre le petit guide que Bertheau lui avait présenté trois jours plus tôt.)C’est la même odeur qu’on trouve dans la brochure touristique que vous avez confectionnée… Avec quoi la faites-vous ?

Bertheau, perdue. — Depuis des années, j’utilise la colle Néfertiti. Elle est si pratique, pour relier les pages. Et elle sent si bon… 

Montvallon. —On la trouve à Nanteuil ?

Bertheau, perdant pied. — Non…

Montvallon. — À Grandville ?

Bertheau. — Non plus…

Desforges. — Comment vous la procurez-vous ?

Bertheau, vaincue. — Je la fais venir de… de Belgique. 

Desforges. — Où la rangez-vous ?

Bertheau, désignant le buffet. — Ici.

Desforges ouvre le buffet, en sort un corbeau empaillé et le pose sur la table.

Montvallon. — Vous avez le chic pour dégoter des objets rares…

Bertheau. — Qu’est-ce que c’est ?

 

Desforges. — Ce n’est pas à vous ?

Bertheau. — On veut me faire une blague, mais elle est mauvaise…

(Elle s’assoit, prend la lettre du corbeau entre les mains et s’absorbe dans sa contemplation.)

Scène 8. Les mêmes, Anita.

Anita, lugubre, vêtue de noir. — Bonsoir… (Après un silence :)Eh bien vous en faites, des têtes !

Montvallon. — L’heure est grave, Anita.

Anita. — Ah ?

Montvallon. — Nous avons trouvé des preuves, au sujet du corbeau.

Anita, voyant le corbeau empaillé. — Ah ! Il est là !

Montvallon. — Quoi ?

Anita. — Le corbeau !

Montvallon. — Ne vous occupez pas de ça… Anita, il va falloir que vous soyez forte.

Desforges. — Nous n’avons aucune certitude ! Rien ne vous permet d’affirmer quoi que ce soit.

Montvallon. — Ma preuve ne vous a pas convaincue ?

Desforges. — C’est en effet un élément très important. Mais de là à porter une accusation…

Bertheau, se relevant, la lettre en main. — Je sais qui écrit les lettres ! Je sais qui est le corbeau !

Desforges, Montvallon,Anita.— Quoi ?

Bertheau, amenant la lettre à Desforges. — Regardez ce papier, ce papier si caractéristique ! Il ne vous dit rien ?

Desforges, reprenant la lettre. — Je l’ai déjà vu quelque part… (Fouillant dans ses poches, elle en tire un papier identique.)Le voilà ! C’est le même ! Une sorte de papier recyclé… 

Montvallon. — D’où vient ce papier ?

Desforges. — C’est MmeAndry qui me l’a remis. Elle y a inscrit son adresse…

Montvallon, à Anita. — C’est un papier commun ?

Anita. — Au contraire ! Je vais le chercher à Château-Guyard. 

Montvallon. — Mais c’est à cent kilomètres d’ici !

Anita. — Que voulez-vous ? Quand on a des convictions écologistes…

Montvallon. — Et vos convictions écologistes, que pensent-elles de la trace carbone engendrée par ces trajets ?

Desforges, observant le reste du courrier. — Toutes les lettres ont été faites avec ce papier. (Tout le monde se tourne vers Anita.)

Anita. — Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? Vous n’êtes quand même pas en train d’imaginer que je…

Bertheau. — Oh si, on est en train de l’imaginer…

 

Anita. — Ce… ce n’est pas moi ! Pourquoi j’aurais écrit toutes ces lettres ?

Bertheau. — Quand vous êtes venue rejoindre votre fils, vous avez eu beaucoup de mal à trouver une location. Personne ne voulait louer à quelqu’un d’extérieur au village… 

Anita. — Cette vieille histoire…

Bertheau. — Personne d’autre que vous n’a ce genre de papier à Nanteuil. Avouez !

Desforges. — Gardons notre calme !

Scène 9. Les mêmes, Andry.

Andry, entrant avec un journal à la main. — Bonjour, tout le monde… (Voyant Laurène :)Ah, Laurène, vous êtes là… Dans un sens, tant mieux…

Anita. — Tu tombes bien, mon grand. Je suis devenue la suspecte numéro un.

Andry. — Quoi ? Mais c’est ridicule…

Anita, pleurant. — Moi qui suis si honnête… Je ne sais pas si je m’en remettrai…

Andry, allant vers Anita. — Maman…

Anita, séchant ses larmes. — Reste en dehors de tout ça… Viens à la maison, je vais te faire un bon chocolat…

Andry, gêné. — Ce n’est pas le moment…

Anita, prenant le bras d’Andry. — Mais si, viens…

Andry, bas. — Non !

Anita, ajustant la tenue de son fils. — Et puis arrange-toi un peu ! Pas étonnant que tu ne trouves personne à mettre dans ton lit !

Andry, furieux. — Arrête !

Anita, cramponnée à son fils. — Heureusement, je suis là, moi !

Andry, se détachant avec vivacité. — Assez ! (Cet éclat est suivi d’un silence. Voyant le corbeau empaillé :)D’où ça sort, ça ? 

Desforges. — Vous vouliez me voir ?

Andry. — En effet. Lors de la dernière réunion de Vigilance Nanteuil, j’ai emporté ceci par mégarde. (Il montre le journal avec lequel il est entré.)

Montvallon. — C’est ma revue professionnelle : Restauration. On y fait un article sur Le Grand Veneur.

Andry. — En revenant chez moi, je me suis vite aperçu de ma méprise. Et puis, en le feuillant, j’ai eu une comme une révélation… (Donnant le journal à Desforges :)Regardez, commissaire.(Desforges prend le journal et l’examine. D’abord, rien de probant ne lui apparaît. Elle regarde alors Andry d’un air interrogateur. Elle réexamine le journal, et soudain, une idée la traverse. Elle pose alors le journal sur la table, et elle en rapproche différentes lettres.)

Desforges, concluant. — C’est sans ambiguïté !

Montvallon. — Pouvez-vous nous expliquer ce qui se passe ?

Desforges. — Le texte des courriers a été formé avec des lettres découpées dans Restauration. On reconnaît la police de caractère très particulière. 

Montvallon. — Je… je ne suis pas sûre de saisir…

Desforges. — À part Le Grand Veneur, y a -t-il d’autres restaurants à Nanteuil ?

Montvallon. — Non. Mais je ne vois pas…

Desforges. — Vous êtes donc la seule à recevoir le magazine Restauration ?

Montvallon. — Oui, mais en quoi cela ? … (À Andry :)Qu’est-ce que vous avez derrière la tête ?

Andry. — Moi ?

Montvallon. — Pourquoi venir voir le commissaire avec ce magazine ?

Andry. — J’ai juste fait le rapprochement avec la lettre que j’avais reçue, alors…

Montvallon. — Vous m’accusez d’être le corbeau ? C’est trop fort ! Et pourquoi ? Pourquoi écrirais-je ces lettres abominables ? …

Andry. — Laurène, ne me forcez pas à…

Montvallon. — Ah non ! Ce serait trop simple ! Vous arrivez, vous m’accusez, alors vous allez vous justifier !

Andry. — Laissons au commissaire le soin de…

Montvallon. — Assumez donc vos actes, espèce de lâche !

 

Andry. — Lâche ? Moi ? Très bien… Je vous accuse, Laurène, d’être le corbeau !

Montvallon. — Vous me le paierez !

Andry. — Tout le monde ici sait que vous avez gardé contre le village une haine tenace, depuis que quelqu’un est allé raconter à un journaliste que la sémillante patronne du Grand Veneuravait recours à la prostitution, et que L’Écho du Bocage y a consacré un article qui a fait grand bruit !

Montvallon. — Des ragots sans aucun fondement !

Andry. — Là n’est pas la question. Oui ou non, votre chiffre a-t-il radicalement baissé depuis cette histoire ?

Montvallon. — Je n’ai pas à vous rendre de comptes.

Andry. — Oui ou non ?

Scène 10. Les mêmes, Marie.

Marie,entrant, à Bertheau. — Le dîner va être prêt. 

Bertheau, désignant le corbeau. — Tu as vu ça quand tu as fait le ménage, ce matin ?

Marie. — Non. (Elle regarde les autres, qui ne disent rien, avec étonnement. Desforges, pendant ce temps observe les enveloppes. Puis, elle sort de ses affaires une autre enveloppe et les compare entre elles. Puis elle semble vouloir détecter un détail, qu’elle détecte enfin. Ce petit manège est observé avec curiosité par les autres.)

Desforges, concluant. — Voilà autre chose. 

Bertheau. — Quoi ?

Desforges. — Toutes les enveloppes du corbeau appartiennent au même modèle. Un modèle un peu particulier venant de la papeterie Belgramme et Crozier. (À Andry :)C’est le modèle que vous avez utilisé pour m’inviter au banquet annuel d’ouverture de la chasse. 

Andry, ne sachant que dire. — Mais… je…

Desforges, montrant l’enveloppe qu’Andry lui a remise. — Belgramme et Crozier.On ne trouve pas ces enveloppes en grande surface. Ni même dans les magasins spécialisés. Je ne me souviens pas en avoir vu.

Andry, troublé. — Euh… non, en effet…

Desforges. — Comment sont-elles entrées en votre possession ?

Andry. — Eh bien… c’est le siège national de la société de chasse, qui en fournit gracieusement aux clubs de province…

Monvallon. — C’est vous… C’est vous le corbeau !

Anita. — Qu’est-ce que vous dites ?

Monvallon. — J’en étais sûre !

Andry. — Vous délirez…

Monvallon. — Vous n’avez jamais digéré que nous refusions d’intégrer dans l’association cette fille… j’ai oublié son nom…

Andry, dont le regard se voile. — Jennifer.

 

Anita. — Elle n’était pas faite pour toi ! … Une vulgarité…

Monvallon. — Vous nous l’aviez présentée comme votre fiancée…

Anita. — Elle l’a quitté cinq jours après, heureusement !

Andry, vaincu. — Y a-t-il une chose qui pourra arrêter votre venin ?

Scène 11. Tous.

Eichberg, entrant et s’adressant à tous les autres. — Bravo ! J’ai trouvé Claire en pleurs, juste à côté d’ici, sur la place. Elle n’a rien voulu me dire. Mais j’en sais suffisamment pour vous blâmer ! Je suis sûr que vous y êtes pour quelque chose. « Nanteuil-lès-champs », « un ravissant petit village », mon œil, oui ! Je lui ai dit que je venais justement vous dire vos quatre vérités. Vous n’êtes qu’une meute d’hypocrites bien pensants. Quant à ce corbeau, c’est une chance pour Nanteuil ! Les vérités éclatent enfin au grand jour ! (Alors que Claire entre :)Regardez-la. Vous devriez avoir honte !

Claire. — Laissez, M. Eichberg, ce n’est rien.

Eichberg, acide. — Elle en redemande ! Décidément, il n’y en a pas une pour racheter l’autre ! Vous êtes tous plus lamentables les uns que les autres. On se demande qui est le plus à gifler ici, les bourreaux ou les victimes ?

Desforges. — Ce n’est pas eux qui sont en cause, Eichberg. C’est moi. N’est-ce pas, mademoiselle ?

Claire. — J’ai été stupide, commissaire, excusez-moi. Votre devoir est de ne négliger aucune piste. Je l’ai compris. (Un silence suit cette remarque, durant lequel chacun montre une gêne et regarde ailleurs.)

Eichberg, voyant le corbeau. — Ah ! Bravo ! D’un goût exquis, vraiment… Je ne sais pas qui a eu l’idée mais cela convient parfaitement à la situation…

Desforges. — Eh bien MmeBertheau, si vous détendiez un peu l’atmosphère ? Nous aurions bien besoin d’un petit délassement.

Bertheau. — Euh… Vous croyez ?

Desforges. — Vous aimez faire rire, il me semble ?

Bertheau. — Je ne sais pas si j’aurais le cœur…

Desforges. — Allons !

Bertheau. — Hum… Je peux vous faire une imitation d’Édith Piaf ? Mon petit neveu n’y résiste pas… Tenez… (Elle prend une pose :)« Allez venez biloute, vous asseoir à ma table, il fait si froid dehors, ici c’est confortable, laissez-vous faire, biloute, et prenez bien vos aises… » (Voyant que personne ne rit.)C’est drôle parce que dans la chanson, c’est pas biloutemais milord. biloutec’est du ch’ti. (Silence durant lequel tous la regardent, consternés.)C’est pour ça que c’est drôle… Sinon, je peux essayer une blague. J’en connais des très rigolotes.

Desforges, peu convaincue. — Pourquoi pas ?

Bertheau. — Il paraît que je les raconte très bien. Mon petit neveu me les réclame toujours ! Alors… attention, vous allez rire ! Comment appelle-t-on les parents de l’homme invisible ? Les transparents ! (Elle rit mais elle est la seule.)Elle est trop drôle, celle-là… Et celle-ci : Combien de psys faut-il pour changer une ampoule ? Réponse : un seul mais il faut que l’ampoule ait vraiment envie de changer ! (Elle rit à gorge déployée mais elle est toujours la seule.)Elle me fait toujours rire… ça me fait penser… Un chef de guerre arrive dans un bar. Il lance au barman : « Nous sommes vaincus ». « Impossible lui répond le barman, nous n’avons que dix-neuf chaises ! » (Elle rit à s’en décrocher la mâchoire mais les autres ne réagissent pas.)Tiens, encore une…

Desforges. — Je crois qu’un petit verre serait plus indiqué pour briser la glace.

Montvallon. — Un verre ?

Anita. — Non merci !

Andry. — Boire en pareille circonstance…

Eichberg. — Je n’ai pas envie de boire… mais plutôt de… vomir !

Desforges. — Vous ne comprenez pas ? Vous faites exactement ce que le corbeau attend de vous !

Montvallon. — Quoi ?

Desforges. — Ces lettres n’ont qu’un but : vous monter les uns contre les autres. Et elles y sont parvenues ! Vous n’allez pas tomber dans le panneau ? Ressaisissez-vous et montrez au corbeau que vous êtes plus forts qu’il ne le croie !

Montvallon. — Je suis d’accord : nous sommes plus forts que lui.

Bertheau. — Oui, c’est vrai.

Andry. — À condition de rester solidaires.

Montvallon. — Alors montrons-lui qu’il nous a sous-estimés et faisons la démonstration de notre cohésion. (Un brin solennelle :)Apéro !

Bertheau. — Apéro ! (Elle va au coffre et l’ouvre.)Un petit blanc, ça dit à tout le monde ? (Approbations.)

Eichberg. — Qu’est-ce que vous avez comme blanc ? (Regardant dans le coffre :)Ah un Riesling ! (Il prend la bouteille.)

Anita, saisissant une autre bouteille. — Plutôt un sancerre. 

Eichberg, regardant la bouteille prise par Bertheau. — Elle est déjà ouverte ?

Anita. — Oui, nous l’avons ouverte hier avec Rose. Je peux vous dire qu’il est excellent.

Andry. — Et toi, Marie, tu ne vas pas boire du blanc ?

Bertheau. — Il y a du jus d’orange. (Andry prend une bouteille dans le coffre.)

Claire. — Vous avez des petits gâteaux ?

Bertheau. — Dans le tiroir de droite. (Claire cherche. À Marie :)Va chercher des glaçons. 

Marie s’éclipse.

Desforges. — Si vous aviez une crème de pêche ou de mûre, pour faire un kir…

Bertheau, sortant une autre bouteille. — Oui, oui, j’ai ça…

Montvallon. — Attendez, que je me rende utile… Où sont les verres ?

Bertheau. — Dans le buffet. (Montvallon sort les verres et les met sur la table.)

Anita. — Je vais faire le service…

Montvallon. — C’est à moi de le faire. En tant que présidente. (Montvallon sert les verres de blanc. Eichberg les remplit instantanément de crème de pêche.)

Andry, à Eichberg. — Vous avez mis de la crème à tout le monde ?

Eichberg. — Je croyais…

Bertheau. — Ce n’est pas bien grave…

Marie réapparaît avec des glaçons. Elle en met un dans chaque verre.

Desforges. — Des glaçons dans un kir ?

Montvallon, à Marie. — Petite sotte ! Tout le monde n’en voulait peut-être pas !

Andry, saisissant les verres et les distribuant. — Je vais servir…

Marie, regardant son verre. — Vous m’avez donné du jus de pomme ?

Claire, suivant Andry et donnant sa part à chacun. — Et voilà les petits gâteaux…

Andry. — Claire, nous formons un duo efficace…

Montvallon. — Tout le monde est-il servi ?

Anita. — Nous touchons au but…

Desforges. — Voilà qui, j’espère, nous détendra un peu… (Soudain, elle regarde au milieu des bouteilles.)Mais… il y a une enveloppe, là !

Anita. — Ça ne va pas recommencer…

Bertheau. — Une enveloppe ? Où ça ?

Desforges, prenant l’enveloppe. — Là !

Anita. —Ne me dites pas que c’est pour moi…

Desforges, regardant l’enveloppe. — N’ayez crainte. Elle est pour moi. (Réactions de stupeur dans l’assemblée.)

Bertheau. —Vous n’êtes pas obligée de l’ouvrir devant nous.

Desforges. — Au contraire, j’y tiens. (Dans un silence de mort. Desforges décachète l’enveloppe et déplie la lettre. Elle lit d’abord silencieusement. Cela la touche beaucoup. Elle se fait violence et lit à voix haute :)« Que diraient les gens du village, s’ils savaient que tu n’es qu’une incapable et une raciste ? Pitoyable ratée. » (Un lourd silence suit cette lecture.)

Bertheau, mettant la main sur l’épaule de Desforges. —Commissaire…

Desforges. — Cette lettre contient du vrai et du faux. 

Bertheau. —Personne ne vous demande de…

Desforges. — Je ne souhaite pas favoriser les racontars. Alors écoutez bien car je ne le redirai pas deux fois. Voici quinze ans, lorsque je travaillais encore, un jeune homme est venu me voir. Il s’appelait Mehdi. Il venait d’arriver en France, mais pas de manière légale. En venant au commissariat, il avait pris un risque, le risque que je le dénonce aux services de l’immigration. Il avait quitté son pays, sa famille, ses amis. Je n’ai pas voulu le livrer. J’ai écouté ce qu’il avait à me dire. Il se sentait menacé par son patron. Son patron, nous le connaissions. Un certain Granger qui exploitait les clandestins, comme Mehdi. Alcoolique, violent, Granger leur menait une vie d’enfer. Agir contre Granger, ça aurait voulu dire révéler la situation de Mehdi et entraîner son expulsion. Je n’ai rien fait. Quelques jours plus tard, Mehdi est mort, sous les coups de Granger, dans l’indifférence générale. « Un migrant de moins ! » se sont réjouis certains collègues. Je me suis mise en retraite anticipée. Incapable ? Je l’ai été. Mais raciste ? Oh non. Je ne le suis pas et ne le serai jamais. Voilà. Vous connaissez toute l’histoire. Notre corbeau est bien renseigné. Mais je vous en fais la promesse : aussi vrai que j’ai laissé tomber Mehdi, je ne laisserai pas tomber Nanteuil. Nous démasquerons le corbeau ! (Elle empoigne le corbeau empaillé et s’adresse à lui comme s’il pouvait l’entendre :)Eh oui, pépère, je te trouverai et je te plumerai ! (Levant son verre :)À Nanteuil !

Tous, levant leurs verres. — À Nanteuil ! (Ils boivent et croquent des petits gâteaux.)

Desforges. — Nous voir tous réunis autour d’un verre est déjà une petite victoire. 

Andry. — C’est vrai, commissaire, je dois l’avouer. Je n’aurais pas cru ça possible.

Desforges. — Vous voyez ? Il ne faut jamais désespérer.

Soudain, Bertheau commence à tousser, a du mal à respirer puis est prise de convulsions. On s’agite autour d’elle, on l’appelle : « Rose ! Rose ! ». Soudain, elle s’écroule complètement. Andry lui prend alors le pouls.

Andry. — Elle est morte. (Stupeur générale.)

Desforges. — Posez tous ce que vous avez dans les mains. (Tout le monde s’exécute.)Il faut appeler le centre antipoison.

Anita. — On va tous mourir ?

Desforges. — Si l’ensemble des victuailles avaient été empoisonné, nous ne serions déjà plus de ce monde. Non, seul le verre de Rose a été visé. Ce qui veut dire que le corbeau est ici, parmi nous, dans cette pièce.

Cette remarque jette un souffle glacé dans l’assistance. Chacun se regarde d’un air interrogateur.

Eichberg. — C’est vous, Anita ! Vous avez absolument tenu à ce qu’on boive du sancerre !

Anita. — Vous pouvez parler ! Vous avez servi à tout le monde la crème de pêche !

Eichberg. — Marie a ajouté les glaçons !

Anita. — Ne soyez pas ridicule ! Vous soupçonnez cette enfant ?

Marie. — Je ne suis plus une enfant !

Anita. — Mais vous… Laurène… c’est vous qui avez pris les verres, vous avez très bien pu…

Montvallon. — Je vous signale que c’est votre fils qui a fait le service, et à cette occasion il a eu tout loisir de…

Desforges. — Assez ! (Un silence suit cet éclat.)Marie, va chercher le portable de Rose. Il faut prévenir sa famille.

Marie s’éclipse.

Desforges. — L’affaire devient grave. Jusqu’ici, je me suis chargée seule des investigations. Il est temps de prévenir les autorités, je m’en occupe.

Marie reparaît, avec un portable et une enveloppe.

Anita, voyant l’enveloppe. — Oh non…

Andry, idem. — Ça ne s’arrêtera jamais…

Marie, donnant l’enveloppe à Desforges. — Elle était avec le portable de MmeBertheau…

Montvallon. — Que celui ou celle qui l’a déposée se dénonce !

Desforges. — Vous êtes tous passés par le vestibule. (Ouvrant la lettre et lisant :) « Ramassis d’ordures, je vous aurai tous, un par un »

Montvallon. — C’est atroce…

Desforges. — Il y a une signature. (Un silence durant lequel tout le monde est suspendu aux lèvres de Desforges. Elle achève alors sa lecture :)« Arkam ».

Claire. — Arkam ?

Desforges, confirmant. — Arkam.

Anita. — Qu’est-ce que c’est ?

Andry, sidéré. — Il est revenu !

 

***

FIN 

DE 

L’ACTE I

Je suis un paragraphe. Cliquez ici pour ajouter votre propre texte et me modifier. C'est facile.

Acte II

 

Tableau unique.

Scène 1. Marie, Desforges.

Marie, sans tablier. — Alors c’est vrai ce que vous avez dit hier : vous ne partez plus ?

Desforges. — Je partirai quand j’aurai le fin mot de cette histoire. 

Marie, son visage s’illumine. — Merci commissaire ! (Elle prend Desforges dans ses bras, qui en est surprise.)

Desforges. — Ne me remercie pas. Je le dois à Rose. Fais entrer Claire.

Marie sort. Desforges déplie la dernière lettre et la relit.

Scène 2. Claire, Desforges.

Desforges, alors que Claire paraît. — Asseyez-vous. (Claire s’assoit et Desforges s’apprête à prendre des notes.) Pouvez-vous le décrire physiquement ?

Claire. — Grand, mince, cheveux court, nez fin, petite bouche, yeux bleus, peau noire

Desforges. — Comment l’avez-vous connu ?

Claire. — Je l’ai rencontré chez M. Marquez.

Desforges. — M. Marquez… le photographe ?

Claire. — Oui. M. Marquez l’avait embauché comme assistant. 

 

Desforges. — Où vivait-il ?

Claire. — M. Marquez lui louait pour rien un petit studio derrière la galerie.

Desforges. — Comment était-il arrivé à Nanteuil ?

Claire. — Le camion dans lequel il se cachait a été arrêté près de Grandville. Lui et ses compagnons se sont enfuis chacun de leur côté.

Desforges. — Je ne saisis pas… Comment a-t-il atterri chez Marquez ?

Claire. — M. Marquez m’a raconté qu’il l’avait trouvé sous un pont et qu’il lui avait proposé de l’héberger.

Desforges. — Vous discutiez avec M. Marquez ?

Claire. — Parfois.

Desforges. — J’imagine que cela devait vous valoir certaines réflexions.

Claire. — Oh oui !

Desforges. — Et ce jeune homme, dont M. Marquez avait fait son assistant… Il s’appelait… euh… voyons… (Elle jette un œil sur la dernière lettre :) Arkam, c’est ça ?

Claire. — C’est ça. 

Desforges. — C’est la première fois que j’entends ce prénom.

Claire. — Il signifie homme qui s’attache. 

Desforges. — Manifestement, il n’a pas fait honneur à cette signification.

Claire. — En effet.

Desforges. — Vous en avez été touchée ?

Claire, après un silence. — Oui.

Desforges. — Vous teniez à lui ?

Claire. — Je… je suis obligée de répondre ?

Desforges. — C’est inutile. Son nom de famille ?

Claire. — Je ne le connaissais pas.

Desforges. — D’où venait-il ?

Claire. — D’Érythrée.

Desforges. — Illégalement, bien entendu ?

Claire. — Nous n’en avons pas parlé.

Desforges. — De quoi avez-vous parlé ?

Claire. — D’Asmara, de sa famille, de son frère mort en mer…

Desforges. — Vous parliez souvent ensemble ?

Claire. — Chaque jour, ou presque.

Desforges. — Vous a-t-il semblé qu’il éprouvait un sentiment de revanche, ou de haine envers un ou plusieurs nanteuillais ?

Claire. — Jamais. Arkam était très calme. Quand on était près de lui, il émanait de sa personnalité une sorte de… une sorte de paix intérieure. Il était très reconnaissant à M. Marquez de l’avoir aidé.

Desforges. — D’où la stupéfaction que son départ a dû provoquer.

Claire. — Oui.

Desforges. — Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

Claire. — La veille de son départ.

Desforges. — Vous a-t-il semblé différent de d’habitude ?

Claire. — Non.

Desforges. — Rappelez-moi les circonstances de son départ.

Claire. — M. Marquez s’était absenté et avait laissé Arkam tenir la galerie. Lorsque M. Marquez est revenu, en fin de journée, Arkam avait disparu, ainsi que le contenu de la caisse et plusieurs appareils photos de grand prix.

Desforges. — Quelles ont été les réactions ?

Claire. — Beaucoup ont dit : « J’en étais sûr ». « Les gens comme lui, ils ont tous ça dans le sang. »

Desforges. — Et vous ? Qu’en avez-vous pensé ?

Claire. — Arkam ne peut pas avoir volé la caisse de M. Marquez, ni ses appareils photos. J’en ai la conviction. Cela ne lui ressemble pas.

Desforges. — Selon vous, pourquoi est-il parti ?

Claire. — Arkam était bien à Nanteuil. Évidemment, beaucoup le regardaient de travers. Mais il s’en fichait. On en riait souvent. S’il est parti… c’est qu’il ne pouvait pas faire autrement.

Desforges. — Vous pensez qu’on a pu le pousser à partir ?

Claire. — Sûrement.

Desforges. — La police était-elle venue le chercher ?

Claire. — Plusieurs fois. Il avait dû être dénoncé. Mais à chaque fois, Marquez l’a caché.

Desforges. — Quand son départ est-il intervenu ?

Claire. — Il y a un an.

Desforges. — Marquez a porté plainte ?

Claire. — Non. Lui non plus ne pouvait pas croire qu’Arkam lui avait fait ça. Il le considérait comme son fils.

Desforges. — Quand a-t-il fermé sa galerie ?

Claire. — Quelques temps après. 

Desforges. — Pourquoi a-t-il fermé ?

Claire. — Une pétition l’accusait d’obscénité. 

Desforges. — À cause de ses nus ? (Claire acquiesce.)Quelque chose me dit que Vigilance Nanteuilétait à l’origine de la pétition… 

Claire. — Vous avez vu juste.

 

Desforges. — Vous êtes restée en contact avec Marquez ?

Claire. — Non. Il a coupé les ponts avec tout ce qui pouvait lui rappeler Nanteuil.

Desforges. — J’ai cherché sa trace mais je ne l’ai pas trouvé. Qui puis-je interroger au sujet d’Arkam ?

Claire. — Tous les Nanteuillais l’ont connu.

Desforges. — Eh bien… je vais peut-être commencer par MmeAndry…

Claire. — Anita ? Oh non. Elle n’a jamais rencontré Arkam. Elle est arrivée à Nanteuil pour rejoindre son fils alors que M. Marquez avait déjà fermé sa galerie.

Desforges, relisant la dernière lettre. — « Ramassis d’ordures, je vous aurai tous, un par un » (À Claire :)D’après vous, Arkam a-t-il écrit cette lettre ?

Claire. — Non. 

Scène 3. Les mêmes, Montvallon.

Montvallon, son téléphone à la main. — Ah ! commissaire ! J’ai une question à propos de Rose.

Desforges. — Voyez l’inspecteur Lestrade. C’est lui qui est officiellement chargé de l’enquête.

Montvallon. — Cet incapable ? Il n’en fiche pas une rame ! D’ailleurs il est reparti à Grandville. Il ne reviendra pas avant demain.

Desforges. — En quoi puis-je vous être utile ?

Montvallon. — C’est au sujet de Rose. Elle est toujours morte ?

Desforges, surprise. — Vous avez de ces questions…

Montvallon. — Je vous demande ça parce que parfois… (Elle fait un signe exprimant des doutes.) Mais, c’est confirmé ? Elle est morte-morte ?

Desforges. — La strychnine échoue rarement…

Montvallon. — Et merde ! (Soupirant.)Vous ne pouvez pas savoir comme cette mort est mauvaise pour le commerce !

Desforges, indignée. — Il me semble qu’elle est d’abord difficile pour la famille de Mme Bertheau…

Montvallon. — Elle a juste un petit-neveu… Il n’a pas l’air si pressé de venir rendre hommage à la dépouille. En tout cas, moi, depuis hier, j’ai eu dix-huit annulations ! (On l’appelle :)Allô ? (Silence.)Oui ? (Silence.) Pour ce soir ? (Silence.) Quatre couverts ? Oui, je m’en souviens… (Silence plus long.) Quoi ? Vous vous décommandez ? Mais pourquoi ? (Silence bref.) Le meurtre ? Mais quel meurtre ? (Silence plus long.) Ah ! celui-là !... Mais qui vous dit que c’est un meurtre ? (Silence.)C’est un simple accident, faites-moi confiance, la pauvre vieille était totalement distraite et a confondu… Allô ? Allô ? (Éteignant :)Elle a raccroché, le chameau ! Cette mort va définitivement plomber l’image de Nanteuil et… (Son téléphone sonne de nouveau :)Allô ? (Silence.)Mais avec plaisir ! (Bas, aux autres :)Une réservation pour ce soir !

 

Desforges. — Vous voyez ? Il ne faut pas désespérer ! L’image de Nanteuil n’est peut-être pas si ternie…

Montvallon, au téléphone. — Pardon ? Si je suis près de la maison de la morte ? Oh Mais non ! j’en suis très loin… Mais après le repas, vous pourrez aller admirer notre splendide viaduc dix-neuvième, il a été construit… (On lui dit quelque chose :)Près de la maison de la morte ? Oh Mais non ! Il en est très loin… Mais ensuite, vous pourrez aller faire un tour dans notre merveilleux jardin public où… (On lui dit quelque chose :)où allait souvent se promener la morte ? Oh Mais non ! Elle n’y allait jamais… (Silence.)Quoi ? Vous annulez ? Mais enfin… (Elle éteint.)Alors là !... les gens sont d’un voyeurisme !...

Desforges. — Est-ce pire que l’indifférence ?

Scène 4. Les mêmes, Marie.

Marie, entrant vivement, choquée. — Écoutez… écoutez… Anita est morte !

Desforges. — Quoi ?

Montvallon, fulminant. — Ah non ! Ça commence à bien faire…

Desforges. — Qu’est-ce qui s’est passé ?

Marie. — Elle s’est suicidée…

Montvallon, fulminant toujours. — Alors ça, c’est le pompon !

Desforges. — Suicidée ?

Marie. — Je l’ai vue… Elle a sauté du viaduc…

Desforges. — Oh Bon d’là !

Desforges sort rapidement.

 

Claire, emmenant Marie. — Viens…

Scène 5. Andry, Eichberg, Montvallon.

Eichberg, entrant avec Andry et le soutenant. — Venez mon pauvre vieux…

Andry, pleurant. — C’est terrible… Je ne sais pas si je m’en remettrais…

Eichberg. — Il n’est pas d’épreuve que nous ne puissions surmonter. Croyez-en mon expérience. (Il prend une bouteille dans le coffre puis deux verres dans le buffet.)

Montvallon, de mauvaise humeur, à Andry. — Elle n’aurait pas pu attendre un autre moment ?

Andry. — Qu’est-ce que vous dites ?

Eichberg, à Montvallon. — Ma chère, le temps n’est pas à la plaisanterie !

Montvallon. — Hier un meurtre, aujourd’hui un suicide, et demain, ce sera quoi ? Un viol ? Non mais allez-y ! Allez-y carrément, si vous voulez défigurer l’image de Nanteuil ! 

Eichberg, face à Montvallon. — Si vous étiez un homme, je vous giflerais.

Montvallon, face à Eichberg, avec un air de défi. — Ne vous gênez pas. Vous croyez que vous me faites peur ?

Andry. — Je vous en prie…

 

Eichberg. — Vous avez raison. Ne laissons pas l’indécence nous détourner de notre deuil. (Donnant un verre à Andry et en prenant un autre :)Je lève mon verre à Anita. Je l’ai peu connue, mais elle m’a toujours semblé une des meilleures nanteuillaises, car elle était l’exact contraire de ses voisins : généreuse. (Il boit d’un coup sec. Puis il met la main sur l’épaule d’Andry :)Je vais prévenir M. le Curé. Je sais qu’Anita l’aurait voulu.

Andry. — C’est bien vrai…

Eichberg sort.

Scène 6. Andry, Montvallon.

Montvallon, à part. — Sale boche…

Un silence durant lequel Andry reste prostré.

Montvallon, venant près d’Andry. — Excusez-moi, Théodore… Je suis un peu à cran, en ce moment…

Andry. — Ce n’est rien…

Montvallon. — J’essuie de nombreuses pertes et je me demande comment je vais… Enfin, oubliez ça…

Andry. — Je comprends…

Montvallon. — Heureusement, depuis hier cet affreux corbeau nous laisse un peu en paix… mais jusqu’à quand ?

Andry. — Justement, c’est à cause du corbeau que… (Il ne peut poursuivre.)

Montvallon. — Anita avait reçu une lettre, elle aussi ? (Andry fait signe que oui.)Je ne vous en demanderais pas plus. 

Andry. — Je veux que nous fassions un bel enterrement.

Montvallon. — Oui. Nous lui ferons un bel enterrement. Mais un bel enterrement discret. Inutile d’attirer sur nous les projecteurs, la réputation de Nanteuil est assez éclaboussée comme ça… 

Andry. — J’aimerais que la fanfare nanteuillaise au grand complet lui rende les honneurs…

Montvallon, effrayée par ce souhait. — Oh non, Théodore… ce serait déplacé, une véritable faute de goût. Quelque chose d’intime serait plus approprié…

Andry. — Oui, vous avez raison… trois ou quatre trompettes, par exemple…

Montvallon, encore peu satisfaite par cette proposition. — Ou une petite flûte… C’est bien ça, une petite flûte…

Andry. — On mettra une grande photo d’elle en pied, devant son cercueil.

Montvallon, affolée. — Une grande photo, une grande photo, ce serait dommage… ça va cacher le cercueil…

Andry. — Je n’y avais pas pensé…

Montvallon. — Vous n’avez pas plus petit ?

Andry. — Si. J’ai un joli portrait…

Montvallon. — Un portrait, un portrait… entre les fleurs et les cierges… où est-ce qu’on va le mettre ?

Andry. — Je ne sais pas…

Montvallon. — Mais moi non plus ! Vous avez sa carte d’identité ?

Andry. — Oui.

Montvallon. — Découpez son visage et hop ! On le colle sur le cercueil, ce sera plus pratique.

Andry. — Je compte sur Vigilance Nanteuilpour un bel hommage…

Montvallon. — Naturellement ! Anita était une adhérente très investie.

Andry. — Vous ferez un beau discours…

Montvallon, peu convaincue. — Oh vous savez, les discours… pendant les enterrements, les gens ne les écoutent jamais, trop de chagrin…

Andry. — C’est vrai, dans le fond… Vous écrirez un grand texte qu’on placardera dans tout Nanteuil !

Montvallon, prenant peur. — Vous n’y pensez pas ! On va prendre une amende pour affichage sauvage… Non… je ferais une petite bricole, et au moment où je passerai devant le cercueil, bing ! je le glisse à l’intérieur, ni vu ni connu ! 

Andry. — Vous croyez ?

Montvallon, mielleuse. — Comme ça il sera toujours avec Anita… Bien. Je vous laisse. Je vais aller voir si la flûtiste de la fanfare est disponible pour la cérémonie.

 

Scène 7. Claire, Andry et Montvallon un court instant.

Montvallon, alors que Claire apparaît. — Reste avec ce pauvre garçon, il est au bout du rouleau.

Elle sort.

Claire, se rapprochant d’Andry. — Théodore, je suis désolée…

Andry. — Merci, Claire.

Claire. — J’imagine que c’est très difficile.

Andry. — Très…

Claire. — Si je peux faire quoi que ce soit…

Andry. — Oui, vous le pouvez…

Claire. — Oui ? Je vous écoute…

Andry. — Je crois que… prendre l’air me ferait du bien… Peut-être… peut-être pourrions-nous aller nous promener au Bois-Corbin ?

Claire. — Si vous voulez. Je vais demander à Marie si elle veut venir avec nous. 

Andry. — Oh non !... Attendez… je préfèrerais… je préfèrerais que nous y allions seuls…

Claire. — Seuls ?

Andry. — Vous et moi. 

Claire, gênée. — Ah… Euh… Oh ! Je ne me souvenais plus que j’avais un rendez-vous important…

Andry. — Pourquoi me mentez-vous ?

Claire. — Je ne vous mens pas. Je l’avais complètement oublié…

Andry. — Pourquoi me fuyez-vous ?

Claire. — Qu’est-ce que vous racontez ?...

Andry, se rapprochant d’elle lors qu’elle s’éloigne. — Je vous fais peur ?

Claire. — Mais pas du tout ! Qu’est-ce que vous ? …

Andry, se rapprochant toujours. — Vous n’avez personne… moi non plus…

Claire. — Théodore, il faut que je parte…

Andry, mettant ses mains sur elle. — Nous pourrions… nous soutenir l’un l’autre…

Claire. — Qu’est-ce que vous faites ?

Andry, resserrant son étreinte. — Laissez-vous aller… Vous avez besoin de quelqu’un à qui vous confier…

Claire. — Enlevez vos mains…

Andry. — Je peux être gentil, vous savez…

Claire, se débattant. — Laissez-moi…

Andry, la maintenant. — Ça vous dirait de partir avec moi au soleil… loin de Nanteuil… loin de toute cette boue…

Claire, se débattant avec vigueur. — Lâchez-moi !

 

Scène 8. Desforges, Andry, Claire un court instant.

Desforges, entrant sur ces entrefaites et après un bref silence. — Tout va bien, Claire ?

Claire, encore sous le coup de l’agression. — Oui.

Elle sort.

Desforges, ironique. — M. Andry, je vois que vous êtes… disons… encore sous le choc…

Andry. — Oui… c’est dur, commissaire…

Desforges. — J’ai plusieurs questions à vous poser.

Andry. — C’est bien normal.

Desforges. — Je voudrais que vous me racontiez ce qui s’est exactement passé ce matin.

Andry. — Eh bien voilà… Ce matin… ma mère a reçu une lettre du corbeau.

Desforges, surprise. — Ah ?

Andry. — Elle en a été bouleversée…

Desforges. —Que disait-elle ?

Andry. — Ah… euh… je ne l’ai pas lue…

Desforges. — Il faut aller chez votre mère.

Andry. — Inutile. Elle l’a brûlée.

Desforges. — Nous pouvons donner les fragments à analyser et…

Andry. — Après elle l’a jetée dans la cuvette des toilettes.

Desforges. — Alors là, évidemment…

Andry. — Elle se sentait vraiment mal, alors je l’ai laissée chez elle et j’ai été immédiatement prévenir l’hôpital. Je sentais qu’elle avait besoin d’une prise en charge rapide.

Desforges. — Pourtant différentes personnes vous ont vu marcher dehors avec elle.

Andry. — Euh… oui, oui… parce que je pensais qu’elle avait besoin de respirer un peu d’air frais. Ensuite nous sommes rentrés.

Desforges. — Vous avez l’heure ?

Andry. — Bien entendu, il est… (Il veut consulter sa montre mais ne la trouve pas.)

Desforges. — Vous n’avez pas votre montre ?

Andry, troublé. — Non.

Desforges. — Vous aurez oublié de la mettre.

Andry. — Sans doute.

Desforges. — À moins que… (Elle fouille dans ses poches et en sort la montre d’Andry :)Oh ! La voilà ! C’est bien votre Vortex ?(Elle la lui donne.)

Andry, la prenant. — Ah ! exact, merci… (Il la regarde.)

Desforges. — Que se passe-t-il ?

Andry, rangeant sa montre. — Rien… rien…

Desforges. — Vous ne la mettez pas à votre bras ?

Andry, gêné. — Euh… non…

Desforges. — Il est vrai que ce n’est pas commode, le bracelet a été arraché.

Andry. — Ah ?

Desforges. — Oui, regardez bien.

Andry. — Oui, oh, je verrai ça plus tard…

Desforges. — Mais non, regardez tout de suite.

Andry, ressortant à regret la montre. — Si vous voulez… (Il l’examine.)Eh oui… arraché…

Desforges. — C’est curieux… comment vous êtes-vous fait ça ?

Andry. — Écoutez, je ne m’en souviens pas…

Desforges. — Vous avez dû tirer dessus.

Andry. — Moi ? Non…

Desforges. — Alors quelqu’un a dû tirer dessus… Et tirer dessus très fort, pour arracher le bracelet…

Andry. — Sûrement… Sûrement…

Desforges. — Vous savez où je l’ai trouvée ?

Andry, prenant peur. — Non ?

Desforges. — En haut du viaduc.

Andry. — Ah oui ?

Desforges. — Exactement à l’endroit d’où est tombée votre mère.

Andry. — Ah… c’est… une sacrée coïncidence…

Desforges. — D’autant que ce n’est pas un endroit de promenade… Il n’y a que les deux rails de chemin de fer qui y passent…

Andry. — En effet. Je vais tout vous expliquer… (Il ouvre la bouche mais rien ne sort.) Tout vous expliquer… (Il s’assoit, vaincu.)

Desforges. — Anita n’a jamais reçu de lettres du corbeau.

Andry. — Non.

Desforges. — Vous l’avez poussée.

Andry. — Oui.

Desforges. — Vous risquez gros, vous le savez ?

Andry. — Je le sais.

Desforges. — C’est le principal. (Elle le menotte.)

Andry. — Qu’est-ce que vous faites ?

Desforges. — Vous voyez bien.

Andry. — Vous n’avez pas le droit ! Seul un agent de l’État peut entraver quelqu’un.

Desforges. — Je suis au courant, merci.

Andry. — Vous êtes en retraite !

Desforges. — J’étais ! J’ai repris le service.

Andry. — Quand ?

Desforges. — À l’instant ! (Un silence.)Elle vous aimait beaucoup, votre mère.

Andry. — Trop.

Desforges. — Vous expliquerez ça au juge. 

Andry. — Vous pensez que vous pouvez m’avoir quelque chose de pas loin ?

Desforges, après un temps. — Je vous demande pardon ?

Andry. — Je vais aller en prison, commissaire.

Desforges. — Il y a une forte probabilité, en effet. 

Andry. — J’aimerais autant que ce soit pas loin, pour garder un œil sur la pharmacie.

Desforges. — Qu’est-ce que vous imaginez ? Qu’on va vous envoyer le catalogue et que vous allez choisir votre centre de détention ?

Andry. — Je pense qu’avec vos relations, vous pouvez faire quelque chose.

Desforges. — Et je vais faire quoi ? Aller voir le juge en disant : « M. Andry aimerait bien une prison pas loin de chez lui. Si éventuellement vous pouviez lui construire sa cellule privative à Nanteuil même, il serait ravi ! »

Andry. — Je ne demande pas une chose pareille, mais enfin quoi, je paie des impôts, et en tant que futur détenu, j’ai droit à être traité dignement.

Desforges. — Personne ne dit le contraire.

Andry. — C’est pourquoi j’aimerais bien donner plein sud.

Desforges. — Hein ?

Andry. — Plein sud, l’exposition. J’ai un déficit de vitamine D, il me faut du soleil.

Desforges, ironique. — Plein sud ? Mais bien entendu. Attendez, je note ça. (Elle sort son calepin.)

Andry. — Vous êtes gentille. 

Desforges, notant avec le plus grand sérieux. — Alors nous avons donc dit : une cellule plein sud. Avec terrasse et parking ?

Andry. — J’aimerais autant.

Desforges, notant. — Terrasse, parking… À quelle heure, le petit-déjeuner ?

Andry. — Pas trop tôt.

Desforges. — Non, bien sûr, faut que vous puissiez vous reposer.

Andry. — Disons vers dix heures.

Desforges, notant. — Bacon, œufs brouillés, jus d’orange ?

Andry. — Pas de bacon, ça ferait beaucoup…

Desforges, arrachant la page de son carnet. — Je suis d’accord : faut tout de même pas exagérer. (Elle donne la page à Andry.)

 

Andry, prenant la page. — Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ?

Desforges. — Donnez ça au juge.

Andry. — Qu’est-ce qu’il en fera ?

Desforges. — Procédure habituelle.

Andry. — C’est quoi la procédure habituelle ?

Desforges. — Il la prendra, en fera une boule et la jettera au panier !

Andry. — Je ne comprends pas…

Desforges. — Je vois ça. Alors écoutez-moi bien : ce n’est pas au Ritz que vous allez finir, mais en taule !

Scène 9. Les mêmes,Montvallon, puis Claire,puis Eichberg un court instant, puis Marie.

Montvallon, entrant. — Tout va bien, la flûtiste de la fanfare pourra jouer pendant la cérémonie ! 

Andry. — Merci, Laurène.

Montvallon. — Maintenant, je vais vous demander de m’excuser, mais il faut que j’aille préparer le service de ce soir. (Appelant :)Claire !

Andry. — En tout cas, sachez, Laurène, que j’ai été ravi de vous connaître.

Montvallon. — Pourquoi parlez-vous au passé ? Vous n’allez pas quitter Nanteuil, vous aussi ?

Claire paraît.

Claire. — Tu m’as appelée ?

Montvallon. — Oui. J’ai besoin de toi au restaurant.

Desforges. — Mesdames, je crains de devoir vous retenir. 

Eichberg paraît.

Eichberg. — Ça y est, Théodore, j’ai tout arrangé avec le Curé.

Montvallon. — Une flûtiste de la fanfare jouera à l’enterrement. Vous pourriez peut-être vous rendre utile, une fois, par hasard, et composer une petite mélodie funèbre pour flûte solo ?

Eichberg. —Composer une petite ? … Mais… ça ne se fait pas comme ça, chère madame…

Montvallon. — Je ne vous demande pas d’écrire une Messe solennelle pour quatre-vingts musiciens et cent vingt choristes ! Juste une petite mélodie pour flûte. Ça devrait être faisable…

Eichberg. — Navré, MmeMontvallon, mais je ne suis pas une machine à composer !

Il sort vivement.

Desforges, à part. —S’il est compositeur, moi je suis la Reine d’Angleterre. (Appelant :)Marie !

Montvallon. — Vous en avez pour longtemps ?

Desforges. — Vingt minutes devraient faire l’affaire.

Montvallon. — Et Eichberg ? Vous ne le retenez pas ?

Desforges. — Lui ? Non. Aucun intérêt…

Marie paraît.

Marie. — Vous avez besoin de moi, commissaire ?

Desforges. — Plus que jamais ! 

Montvallon. — Pouvons-nous nous asseoir ?

Desforges. — Je vous le conseille.

Montvallon, morne. — Ça promet. (Elle s’assoit. Elle aperçoit alors les menottes d’Andry.)Mais… Théodore ? Vous êtes menotté ?

Claire. — Que se passe-t-il ?

Andry. — Eh bien je… j’ai… hum… je ne sais pas comment vous le dire…

Desforges. — Je m’en charge. (Aux autres :)Anita ne s’est pas suicidée. C’est Théodore qui l’a poussée.

Montvallon, après un silence. — Quoi ? Je… Mais… C’est ignoble !

Desforges. — MmeMontvallon, un peu de retenue, s’il vous plaît.

Montvallon, se levant. — Il est hors de question que je reste dans la même pièce que cet homme !

Desforges, avec autorité. — Assez ! Cet homme, comme vous dites, est encore un homme. Certes, il a commis un crime, j’en suis convaincue. Mais c’est à la justice de le juger, non à vous. (Matée, Montvallon se rassoit. À Marie :)Il est temps de nous servir un remontant.(Marie s’exécute.)Passons maintenant à un autre sujet. Vous connaissiez tous Arkam. 

Claire. — Pas Anita.

Desforges. — En effet.

Claire. — Ni Eichberg.

Desforges. — C’est vrai. (Regardant ses notes.)Il est arrivé à Nanteuil… il y a environ six mois… Donc, comme je vous le disais, vous connaissiez tous… (Elle s’arrête, réfléchit et un éclair passe dans ses yeux :)Mais bien sûr ! Que je suis godiche… J’avais tout pour découvrir le pot-aux-roses, et je n’avais pas fait le lien ! Quand je raconterais ça à Henri… (Elle boit une gorgée de porto.)Excellent… Rose avait un don pour choisir d’admirables portos. 

Montvallon. — C’est indécent de vider ainsi sa cave après sa mort.

Desforges. — Au contraire. Nous honorons sa mémoire. Elle qui avait un si grand sens de l’accueil. (Saisissant ses mots-croisés :)« Proie du Lion, en huit lettres » ? 

Montvallon. — Nous ne sommes pas ici pour faire des mots-croisés. 

Desforges. — C’est vrai. Mais vous auriez pu trouver. Surtout vous.

Montvallon. — Surtout moi ? 

Desforges. — Parfaitement. 

Montvallon. — C’est une accusation ?

Desforges. — C’est une constatation.

Montvallon. — Et si nous arrêtions de jouer ?

Desforges. — Nous commençons à peine. Ce serait dommage d’arrêter la partie tout juste entamée. (À Marie :)Coupe-nous quelques tranches de ce délicieux cake aux fruits que j’ai pris ce matin.  

Marie. — Bien, commissaire.

Elle sort.

Desforges. — Je vous parlais d’Arkam. Certes, ce jeune homme devait subir les regards et les réflexions d’un certain nombre d’habitants. Néanmoins il était heureux à Nanteuil. J’en suis persuadée. Il y avait un travail, et de plus il avait tissé des liens affectifs précieux. (Elle a regardé Claire, qui regarde ailleurs, alors que Montvallon et Andry la regardent également.)Honnête, reconnaissant, il était surprenant qu’il ait volé de l’argent à Marquez, plusieurs appareils photos et se soit enfui. Et pour cause. Arkam ne s’est pas enfuit. Il a été tué.

Claire, se levant. — Quoi ?

Desforges. — J’en suis presque certaine.

Claire. — Presque ? En ce cas comment osez-vous l’affirmer ?

Desforges. — J’ai trouvé du sang chez Marquez.

Claire. — Impossible. J’ai fouillé la galerie de fond en comble.

 

Desforges. — Dans l’escalier qui descend à la cave. Quelques traces, infimes. J’ai fait un prélèvement. Les résultats me sont parvenus ce matin, très tôt. Ce sang présente un ADN de type africain.

Marie apporte le cake.

Desforges. — Merci Marie.

Elle s’en va.

Desforges. — Reste, s’il te plaît. J’ai besoin de toi.

Marie. — Moi ?

Desforges. — Oui. J’étais en train d’annoncer à l’assistance que selon toute probabilité, Arkam avait été tué. (Silence.)Tu n’en parais pas surprise.

Marie. — Non.

Desforges. — Je le savais. Tu peux disposer. Mais reste dans la maison.

Marie sort.

Scène 10. Desforges, Andry, Montvallon,Claire.

Desforges, à Montvallon, Claire et Andry. — En attendant, c’est à vous que je m’adresse. 

Montvallon. — Je ne vois pas en quoi nous pouvons vous être utiles. 

Desforges. — Oh c’est très simple. Le jour du meurtre d’Arkam vous avez peut-être remarqué quelque chose d’inhabituel. Même un détail pour vous sans importance pourrait faire avancer l’enquête.

Montvallon. — Eh bien moi, j’ai remarqué quelque chose. 

Desforges. — Je vous écoute.

Montvallon. — Au sujet de ma fille. 

Claire. — Non, maman…

Montvallon. — Je suis désolée, mais je ne peux plus me taire ! Voilà commissaire… Le jour où l’assistant de Marquez a disparu, je n’ai pas vu ma fille de la journée. Dieu sait où elle était fourrée… Toujours est-il qu’en fin d’après-midi, elle est rentrée dans nos appartements, au-dessus du restaurant. Elle était essoufflée, nerveuse. Je me suis approchée d’elle et j’ai constaté que sa robe était déchirée. Et puis… j’ai distingué… sur ses bras… son dos… des griffures. Jamais elle n’a voulu me donner d’explications. 

Desforges. — Claire, est-ce vrai ?

Claire, après une hésitation. — Oui.

Montvallon. — Tu t’es débattue ? Pourquoi ? On t’a contrainte ?

Desforges. — Qui vous a fait ça ? (Claire reste muette.)Est-ce Arkam ?

Claire. — Non, ce n’est pas Arkam. Jamais il n’aurait fait ça !

Desforges. — Alors qui est-ce ? (Un silence.)Est-ce M. Andry ? (Claire fait ouide la tête.)

Montvallon, à Andry. — Qu’avez-vous fait à ma fille ?

Andry. — Laurène… Ne vous méprenez pas… Il serait facile de faire fausse route…

Montvallon. — Eh bien racontez-nous !

Andry, gêné. — Absolument Laurène, je vais vous raconter !... Je crois que l’heure de la vérité a sonné… Il est temps de dire vrai, de se confier en toute transparence, de tomber les masques, de… de mettre au placard les mensonges, les inventions… les tromperies, les impostures, les blagues, les craques, les feintes, les… 

Desforges, le coupant. — On a compris l’idée générale. Venez-en au fait.

Andry, gêné. — Oui… oui commissaire… je vais en venir au fait… (Résolu :) Je vais vous parler franchement. Je vais arrêter de tourner autour du pot, (Retrouvant sa gêne :) de… de couper les cheveux en quatre, de… de louvoyer de… de reculer éternellement le moment des…

Montvallon, le coupant. —Andry, vous allez cracher le morceau, oui ?

Andry, sur le grill. — Laurène… le… les choses sont simples… simples… très simples… si simples…trop simples…

Montvallon, acide. — Ça a l’air bien compliqué, cette simplicité !

Desforges, à Andry. — Vous avez voulu prendre un baiser à Claire, elle a refusé, vous avez insisté, elle a répété son refus, alors vous l’avez agressée avec violence.

Andry, après un silence. — Oui.

Montvallon. — Quel salaud… (À Claire :)Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? (Claire se cache le visage.)

Desforges, réconfortant Claire. — Il aura à répondre de ça aussi. (Elle sort un mouchoir et essuie les yeux de Claire.) Buvez un peu. (Elle propose un verre que Claire accepte.)Et vous Claire ? Vous n’avez rien vu de suspect le jour de la disparition d’Arkam ?

Claire. — Non, je n’ai rien vu. (Un silence.) Mais j’ai entendu… oh je ne sais pas si ça peut vous intéresser…

Desforges. — Outre les mots-croisés, le porto et le cake aux fruits, tout m’intéresse !

Claire. — Eh bien… ce jour-là, j’ai entendu plusieurs coups de fusil. (Elle semble prendre conscience de quelque chose.)Et plus tard… quand j’ai croisé M. Andry… il en portait un. (Tous se mettent à dévisager Andry.)

Desforges. — Andry savait-il pour vous et Arkam ?

Andry. — Commissaire, je vous assure que je ne me suis jamais douté de ce qu’il pouvait y avoir entre MlleMontvallon et…

Claire, à Desforges. — Il savait.

Andry. — Moi ? Mais enfin ! Comment aurais-je pu me…

Claire, à Desforges. — Il m’en a parlé, ce jour-là. Il m’a dit que je perdais mon temps avec ce… ce « pauvre mec », mais que, lui… il pouvait m’offrir une vie douce…

Desforges, à Andry. — Vous confirmez ?

Andry. — Quoi ?

Desforges. — Vous confirmez avoir dit ces mots à Claire ?

Andry. — Mais pas du tout ! Je ne me souviens pas du tout avoir prononcé ces paroles et je m’insurge contre…

Desforges, à Claire. — M. Andry vous a-t-il semblé jaloux de votre relation avec Arkam ? 

Andry. — Moi, jaloux ? Jaloux de quoi ? Ce minable ? Autant assistant qu’assisté ?

Claire, à Desforges. — M. Andry était très jaloux.

Andry. — Elle ment !

Claire, à Desforges. — Ce n’était pas la première fois qu’il dénigrait Arkam en ma présence.

Andry. — Je ne m’intéressais absolument pas à ce tocard…

Desforges. — Et à propos du fusil ? Claire dit-elle la vérité ? 

Andry. — Quel fusil ?

Desforges. — Le fusil que vous portiez lorsque vous avez vu Claire ?

Andry. — Ah euh… oui… c’est possible…

Desforges. — Un fusil qui aurait été très pratique pour tirer sur Arkam.

Andry, après un silence. — Hein ? Non mais attendez… attendez une seconde… Vous n’allez pas tout me mettre sur le dos, quand même ? Oui, j’ai poussé ma mère du viaduc, oui, j’ai agressé Mlle Claire, mais jamais, au grand jamais, je n’ai…

Montvallon. — Et Bertheau ?

Andry. — Quoi, Bertheau ?

Montvallon. — Empoisonnée à la strychnine.

Andry. — Je suis au courant.

Montvallon. — Avouez qu’en tant que pharmacien, vous êtes le mieux placé pour vous en procurer.

Andry. — Et puis quoi encore ? Le braquage du Crédit paysan ? Le vol de la patinette du petit Kévin avant-hier ? Allez-y, faites-vous plaisir ! 

Desforges. — Le jour du meurtre, êtes-vous passé à la galerie ?

Andry, haussant les épaules. — Qu’aurais-je eu à y faire ? 

Desforges. — Qu’avez-vous fait le jour du meurtre ?

Andry, réfléchissant. — Eh bien je… le matin j’étais à la chasse, elle venait d’ouvrir…

Desforges. — Au Bois-Corbin ?

Andry. — Oui.

Desforges. — Vous étiez seul ?

Andry. — Nous étions trois ou quatre.

Desforges. — Ils pourront confirmer ?

Andry. — Oui.

 

Desforges. — Et ensuite ?

Andry. — L’après-midi je suis passé à la pharmacie.

Desforges. — Ça aussi, ce sera aisément vérifiable. Et entre les deux ?

Andry. — J’ai déjeuné avec ma mère.

Desforges. — Elle ne pourra plus le confirmer. (Andry baisse la tête.)

Montvallon. — Bien. Commissaire, pouvons-nous disposer ? J’ai du travail. 

Desforges. — Je crains que ce soit impossible, madame.

Scène 11. Les mêmes plusEichberg puisMarie.

Eichberg, entrant, revigoré. — Mais qu’est-ce que vous fabriquez tous encore là ?

Desforges. — Vous faites bien de revenir. Il ne manquait plus que vous pour que le tableau soit complet. 

Marie, apparaissant. — M. Eichberg, je vous sers quelque chose ?

Eichberg. — Une petite vodka serait la bienvenue ! 

Marie s’incline et sort.

Desforges, à Eichberg. — Vous avez l’air de bonne humeur.

Eichberg. — Il flotte dans tout Nanteuil une atmosphère exécrable absolument délicieuse !

Desforges. — Prenez place. Vous savez ce qu’on dit : plus on est de fous…

Eichberg. — Pourquoi notre ami Théodore est-il menotté ?

Desforges. — Demandez-le lui. (Eichberg regarde Théodore d’un air interrogatif mais Théodore ne répond pas.)

Montvallon. — Il a tué Anita.

Eichberg. — Jésus-Marx-Heidegger ! (À Théodore :)Ce n’est pas vrai ? Vous n’avez pas fait ça ? Une des seules Nanteuillaises valables.

Montvallon. — Merci pour nous !

Eichberg, sec. — Je ne vous adresse pas la parole !

Montvallon. — Qui êtes-vous pour nous juger ? Vous n’êtes Nanteuillais que d’adoption !

Eichberg. — Tout comme vous, vous semblez l’oublier !

Montvallon. — Moi, je suis là depuis huit ans ! Mais vous, vous n’êtes qu’un sale… (Elle s’arrête.)

Eichberg, souriant. — Un sale quoi ? Allez-y, ma chère, nous sommes tous suspendus à vos lèvres. 

Desforges. — Vous n’aimez pas les étrangers, n’est-ce pas, MmeMontvallon ?

Montvallon. — Je vous en prie, commissaire, ne vous gênez pas, traitez-moi de raciste !

Desforges, surprise. — Vous n’êtes pas raciste ?

Montvallon. — Moi ? Raciste ? (Elle rit :)Mon chien est noir !

Desforges. — Votre chien ?

Montvallon. — Mon labrador, Philae, noir des pattes au museau ! 

Eichberg, acide. — Mais quel amour pour les étrangers, ma chère ! Je dois dire que j’en suis ému…

Montvallon. — M’accuser de racisme alors qu’il n’y a pas si longtemps, j’ai mis de l’antilope au menu du Grand Veneur.

Eichberg. — Et pour ça, vous voudriez qu’on vous décerne le Nobel de la paix ?

Montvallon, furieuse. — Et après ? Et si je ne les aimais pas, les étrangers ? Ce serait mon droit, non ? On est encore en démocratie, que je sache ! À moins que vous n’inventiez le délit d’opinion ? Je vous écoute : expliquez-moi donc ce que je dois penser, ce sera plus simple !

Desforges. — MmeMontvallon, vous êtes totalement libre d’avoir vos opinions et vos préférences.

Montvallon, sèche. — Je vous remercie.

Desforges. — De quel œil voyiez-vous la relation entre Claire et Arkam ?

Montvallon. — Eh bien j’étais… oui, j’étais inquiète, je ne vous le cache pas.

Desforges. — Pourquoi inquiète ?

Montvallon. — Mettez-vous à ma place : j’élève ma fille seule, ce n’est pas si simple. Pour elle, je veux le meilleur. La voir se lier à ce sans-papier, recherché par la police, et qui plus est un voleur…

Claire. — Arkam n’est pas un voleur !

Desforges. — Qu’avez-vous fait le jour du meurtre d’Arkam.

Montvallon, immédiatement. — J’ai passé la journée à Grandville. Il y avait une rétrospective Clouzot au cinéma Les Variétés. J’ai vu Les Diaboliquesle matin et La Véritél’après-midi. J’ai déjeuné au Café de la mairie.Mais si la cinéphilie devient un crime…

Desforges. — Il est très rare de se souvenir avec une telle exactitude de ce qu’on a fait un an auparavant.

Montvallon. — Qu’est-ce que vous croyez ? J’avais prévu votre question. Alors j’ai rassemblé mes souvenirs.

Desforges. — Vous avez encore les tickets ?

Montvallon. — Un an après ? (Ironique :)Commissaire ! Qui les aurait conservés ?

Desforges, prenant son téléphone. — Le jour du crime, vous dites que vous étiez le matin et l’après-midi au cinéma Les ? …

Montvallon. — Les Variétés.

Desforges, regardant son téléphone. — Les Variétés, à Grandville, c’est bien ça. (Elle appuie sur l’écran et met le téléphone à son oreille.)

Montvallon. — Que faites-vous ?

Desforges. — Simple vérification. (Au téléphone :)Bonjour madame, je vous appelle pour un renseignement. Voici un an, est-ce que vous avez programmé une rétrospective Clouzot ? En septembre dernier ? Très bien. Et le 27, exactement, pourriez-vous m’indiquer quelle était la programmation ? J’attends. (Un silence.)Oui ? Les Diaboliquesle matin, et La Vérité l’après-midi ?(Un peu déçue, alors que Montvallon se montre satisfaite :)Ah, bien… merci. Au revoir, madame. Pardon ?(Un silence plus long.)Alors vous n’avez pas pu… (Un autre silence.)Et vous les avez remboursés. (Court silence.)Le 27, nous sommes bien d’accord ? (Court silence.)Très bien. Je vous remercie beaucoup, madame, et je vous souhaite une bonne journée. (Desforges raccroche. Un silence durant lequel tout le monde la regarde.)Le 27 il y a eu un problème technique au cinéma Les Variétés. Le matin, la séance des Diaboliquesa commencé mais, cinq minutes après le début du film, le projecteur s’est grippé. Le film a été annulé et les spectateurs, remboursés. La séance de La Vérité n’a pas eu lieu. Le projecteur a été réparé le lendemain, et la rétrospective s’est achevée avec L’Assassin habite au 21. Personne n’a pu voir Les Diaboliquesaux Variétés, ni La Vérité. (À Montvallon :)Pourquoi avoir menti ?

Montvallon, troublée. — J’ai dû confondre avec L’Assassin habite au 21.

Desforges. — Vous aviez l’air si sûre de vous. (Le téléphone de Desforges sonne.)Allô ? Ah ! Fifi, merci de me rappeler. Alors ? (Un silence long.)Bien. Je te remercie beaucoup, ça m’aide énormément.(Un silence plus court.)Ça se pourrait ! Salut, grand ! (Elle raccroche. A Montvallon :)Donc, je vous écoute.

Montvallon, agressive. — Quoi « vous m’écoutez » ?

Desforges. — Vous n’avez pu voir ni Les Diaboliquesni La Vérité, pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont jamais été projetés !

Montvallon, pataugeant. — Écoutez, c’était une période très difficile… je travaillais jour et nuit pour le restaurant… je… j’ai dû m’endormir.

Desforges, après un silence. — Vous endormir ?

Montvallon. — Oui, c’est sûrement ça, j’ai dû dormir.

Desforges, sans comprendre. — Dormir ?

Montvallon. — J’ai pris mes tickets, je suis entrée dans la salle de cinéma, et je me suis endormie.

Desforges, incrédule. — Toute la journée ?

Montvallon. — Vous savez, moi, quand je suis partie…

Desforges. — Et vous n’avez pas entendu l’interruption de la projection ? Ni les gens se lever et sortir ?

Montvallon. — J’ai le sommeil très lourd…

Desforges. — À ce stade, ce n’est plus du sommeil, c’est du coma ! Enfin… Figurez-vous que je viens de recevoir un coup de fil intéressant. Vous n’avez pas remarqué quelque chose de bizarre, hier, au restaurant ?

Montvallon. — Au Grand Veneur ?

Desforges. — Oui !

Montvallon. — Non…

Desforges. — Pourtant, j’ai inspecté à fond la cheminée ! Mais alors… à fond !

Montvallon. — Il est vrai que cela fait bien longtemps qu’on ne l’avait pas nettoyée.

Desforges. — Vous savez, même en la nettoyant très bien, il y a toujours d’infimes petites particules qui restent. (Cette remarque glace Montvallon.)J’ai mis les cendres dans un sac et je les ai envoyées à un labo que je connais bien. C’était eux. Les cendres ont parlé. Elles contiennent un ADN humain. Un ADN d’origine africaine.

Montvallon, après un long silence. — Je n’ai pas voulu le tuer. Je suis venue à la galerie pour lui demander de cesser toute relation avec ma fille. Il était si calme. Je me suis emportée, j’ai eu envie de tout casser. La porte de la cave était ouverte. Il a tenté de me ramener à la raison, je me suis débattue, il est tombé dans les escaliers et il s’est brisé les os. 

Desforges, après un silence. — Et après ?

Montvallon, après un autre silence. — Après j’ai… j’ai pris un sac, j’y ai vidé le contenu de la caisse et j’y ai mis quelques appareils photos. J’ai nettoyé les escaliers. J’ai pris Arkam sur mon dos, il n’était pas lourd. Je suis passée par derrière, j’ai filé sur le Chemin du Temps perdu et je suis entrée dans l’arrière-cuisine du Grand Veneur. 

Desforges, après un silence. — Et là ?

Montvallon, après un silence. — Et là je… j’ai mis le sac à la poubelle et…

Desforges, après un silence. — Et le corps ? (Un silence.)Qu’avez-vous fait du corps ? (Un silence plus long.)Vous l’avez découpé, conservé et donné à manger à vos clients. Pendant trois semaines. C’était la grande période de « L’Antilope grillée », n’est-ce pas ?

Eichberg, après un silence se jetant sur Montvallon. — Espèce d’ordure ! Comment as-tu pu faire ça ?

Desforges, retenant Eichberg. — Je vous en prie ! (En l’agrippant, les cheveux d’Eichberg lui restent dans la main : c’était une perruque. Tous le regardent, ébahis.)

Claire, dévisageant Eichberg. — M. Marquez ?

Marquez, qui se faisait passer pour Eichberg. — Ouais… Ah je vous ai tous bien baisés… Vous y avez cru, hein ? 

Desforges. — Je l’avoue, j’ai cru à votre personnage d’Eichberg, jusqu’à tout à l’heure. J’avais déjà trouvé étrange qu’un compositeur de musique tel qu’Eichberg refuse d’écrire une simple mélodie pour flûte en hommage à Anita ; mais lorsque Claire nous a opportunément rappelé qu’Eichberg n’avait pas connu Arkam et était arrivé voici six mois, j’ai fait le lien. Ce Eichberg, par ailleurs accusé d’aller chiper dans la galerie, ne pouvait être que Marquez, l’ancien photographe revenu sous un autre nom dans la ville où Arkam avait disparu.

Marquez. —Je lui avais tout donné. Il pouvait pas être parti comme ça. J’étais sûr qu’il y avait une saloperie derrière tout ça… J’avais raison. J’ai eu raison de m’entêter. J’ai eu raison de revenir. 

Claire. — Comment avez-vous pu écrire toutes ces abominations ?

Marquez. — Quoi ? Les lettres ? C’est pas moi ! 

Desforges. — En effet. Le corbeau n’est pas M. Marquez. Ce matin, quand j’ai eu fini de prendre mon petit déjeuner, j’ai trouvé ça. (Elle sort une lettre de journal découpée.)Alors, j’ai eu une idée. (Elle se dirige vers une petite valise à laquelle personne n’avait prêté attention jusqu’alors.)Et j’ai emprunté ceci. (Elle sort de la valise un tablier.)Marie, tu le reconnais ? (Elle garde le silence.)Voici ce que j’y ai trouvé.(Desforges en sort une paire de ciseaux et plusieurs lettres découpées.)

Claire, à Marie. — Mais… mais pourquoi ? 

Marie. — Sans ça, tu crois que le commissaire aurait eu envie de mener l’enquête ?

Desforges. — Tu aurais peut-être pu m’en parler directement ?

Marie. — Commissaire, vous connaissez l’Amba Soira ?

Desforges. — Non.

Marie. — C’est une montagne d’Érythrée. C’est là-bas qu’Arkam a grandi, au milieu d’une forêt d’oliviers. Je venais souvent le voir. À chaque fois, il me disait : « Ne reste pas là, je vais avoir des histoires. » Je lui demandais : « Emmène-moi là-bas ». Il me répondait : « Ce n’est pas un voyage pour les petites filles. » Je protestais : « Je ne suis plus une petite fille. » Il me répétait : « Mon pays est malade. » Et moi : « Et quand il sera guéri, on ira ? » Lui, il gardait le silence. Et puis, une fois, il m’a dit : « Je ne retournerai jamais là-bas. J’ai choisi de partir. Ma vie est ici, maintenant. Cette vie, je veux la partager avec une femme. » « Qui c’est ? », je lui ai dit. Mais lui, il voulait pas me le dire. Chaque jour, je revenais et je lui disais : « Allez, dis-moi le nom de ton amoureuse. » Il a fini par me dire : « Peu importe comment elle s’appelle. Dans mon cœur, je l’appelle Amba Soira. Parce qu’elle est belle, pure, et un peu fière, comme l’Amba Soira. Mais ne le dis à personne. Ce sera notre secret. » (Claire émue, s’approche de Marie pour la prendre dans ses bras, mais Marie s’éloigne.)

Claire, après un silence. — Tu te rends compte de ce que tu as fait à Rose ? 

Marquez. — Elle n’a rien fait à Rose. 

Claire. — Alors c’était vous… Pourquoi vous attaquer à elle ?

Marquez. — Elle ou un autre… 

Montvallon. — De la strychnine ?

Marquez, approuvant. — De la mort-aux-rats. 

Montvallon. — Comme c’est pratique…

Marquez. — C’est surtout le plus indiqué.

Montvallon. — Le plus indiqué ?

Marquez. — Oui, le plus indiqué, quand on veut purger un trou à rat. 

Claire. — Nous, des rats ? Et vous, qu’est-ce que vous êtes ?

Marquez. — C’était pour Arkam. 

Desforges. — Je vous interdis de faire parler les morts ! Vous croyez vraiment que c’est ce qu’il aurait voulu ? (Marquez ne répond pas et baisse la tête.)

Claire, après un silence. — Non, il n’aurait jamais voulu tout cela. (À Marie :)Et le corbeau, dans le buffet ? Pourquoi ?

Marie. — J’ai jamais mis de corbeau dans le buffet.

Claire. — Alors qui est-ce ?

Desforges. — C’est moi qui l’y ai mis.

Claire. — Pour rire ?

Desforges. — Je me disais que ça surprendrait le vrai corbeau.

Claire. — Ça n’a pas vraiment marché.

Desforges. — Non. Mais ça a contribué à installer une atmosphère de peur… Ce qui est toujours pratique pour que les langues se délient… (À Montvallon, Andry et Marie :) Mesdames, messieurs, c’est l’heure de rejoindre l’inspecteur Lestrade. Il a été prévenu, il vous attend devant le porche. 

Andry se lève et sort, suivi de Marquez. Laurène se lève également et s’arrête devant Claire.

Montvallon, après un silence. — Tu m’accompagnes jusqu’à l’inspecteur ?

Claire, après un silence. — Non.

Montvallon sort.

 

Desforges, à Marie qui n’a pas bougé. — Toi aussi, jeune fille. 

Marie va pour sortir mais s’arrête.

Marie. — J’ai peur.

Desforges. — Trouve le courage. Grâce à toi, la vérité est connue. Mais, le chemin que tu as choisi n’était peut-être pas le meilleur.

Elle sort.

Scène 12 et dernière. Desforges, Claire.

Claire. — Elle est si jeune.

Desforges. — Ne vous inquiétez pas, on ne va pas l’enfermer dans une cellule ! En revanche, une petite réflexion sur les conséquences de ses paroles me semblerait la bienvenue. (Saisissant l’assiette de cake :) Eh ben tout ça, ça m’a donné un petit creux. Pas vous ? (Elle présente l’assiette à Claire.)

Claire. — Si !

Elles mangent.

Desforges. — C’est bon, mais ça donne soif. Un petit porto là-dessus et ce sera parfait ! (Elle saisit un verre et en donne un autre à Claire.)Je lève mon verre à Arkam, Rose et Anita. (Claire fait de même. Elles trinquent et boivent.)Au fait : vous êtes vice-présidente de Vigilance Nanteuil.Vu la situation de votre présidente, c’est désormais vous la cheffe de l’association.

Claire, qui n’avait pas pensé à ça. — C’est vrai.

Desforges, levant son verre à Claire. — Présidente…

Claire, levant également son verre. — Merci. 

Desforges. — Quelle sera votre première décision ?

Claire, réfléchissant. — Eh bien… j’abroge le règlement intérieur !

Desforges. — Vous voulez dire que désormais on pourra librement choisir la hauteur de son gazon et la couleur de ses volets ?

Claire. — Exactement !

Desforges. — Bien que non-adhérente, j’adhère ! (Répondant à un appel.)Allô, Henri ? (Un silence.)Oui, tout est terminé ! Les suspects sont au violon. (Un silence.)Oh oui, et il me tarde de retrouver mon bureau. Qui l’occupe ? (Un bref silence.)Bien, alors, tu me le vires ! Tu enlèves son nom sur la porte et tu vas au secrétariat me commander une nouvelle plaque. (Un bref silence.)Comment ça, ce qu’il faut y mettre ? À ce que je vois, il faut tout t’expliquer. Alors écoute-moi bien : sur la plaque, tu fais graver en lettres majuscules : « Commissaire Desforges ».

 

FIN 

DE

UN RAVISSANT PETIT VILLAGE

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