2017. Trois fois Axelle

 

Première mondiale : représentation privée. Production : le Thabou, mise en scène de Johannes Landis, 21 mai 2017.

 

Pièce numéro 13

 

Publication : 

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Résumé court :  

Axelle vend sa maison. Mais en a-t-elle vraiment envie ? Dans le même temps, elle tente d’organiser son divorce malgré un mari peu collaboratif et essaie de comprendre sa fille, dont les choix radicaux lui échappent de plus en plus. 

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Texte intégral

Personnages

Axelle.

Faustine, sa fille.

Richard, mari d’Axelle.

Jimmy.

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

Lieu

La maison d’Axelle et Richard.

 

  

Axelle, entrant, au téléphone. — Il refait un tour. Il voulait voir… je sais pas quoi. Je la sens pas, cette visite. En ce moment, je foire tout. (Un temps.) Je t’assure : la villa avec piscine, c’est Marc qui l’a vendue… (Temps court.) Si, c’est encore lui ! Ce gros lard… Le studio entièrement refait en centre ville : Samantha ! (Un temps court.) Samantha ! Je peux plus l’encadrer, cette pouf… (Un temps.) La chaumière ? Ils veulent plus vendre. (Un temps.) Mais si, justement, c’est ma faute ! La seule fois où je l’ai fait visiter, j’ai été tellement négative ils veulent refaire la déco, les fenêtres et la fosse sceptique ! (Un temps court.) Des vieux cons, je te dis…

Faustine, entrant, trempée, au téléphone. — Je sais pas, y a personne.

Axelle, au téléphone. — Au fait, je t’ai pas dit ?

Faustine, idem. — Si, elle devrait être là. (Un temps.) Allô ?

Axelle, id. — Il a viré toutes les annonces. (Un temps.) Celle de l’agence aussi. Il a appelé, il a fait toute une histoire…

Faustine, id. — Oui je sais. Si tu crois que c’est simple…

Axelle, id. — Je comprends pas, on était d’accord.

Faustine, id. — On est d’accord.

Axelle, id. — Eh ben alors ?

Faustine, id. — Entre le dire et le faire…

Axelle, id. — Des excuses, toujours des excuses…

Faustine, id. — Allô ? (Un temps.) Je vais lui dire ! Et en même temps j’aime pas ça…

Axelle, id. — En plus, dans la chambre du fond, y a cette fenêtre qui ferme mal, et dans la salle de bain, je crois qu’on a une fuite.

Faustine, id. — Tout se brouille, j’y vois plus clair…

Axelle, id. — Le navire prend l’eau.

Faustine, id. — Allô ? Allô ? (Elle décolle le téléphone de son oreille et appuie dessus.)

Axelle, id. — Je te rappelle. (Elle décolle le téléphone de son oreille et appuie dessus.)

Faustine, id. — T’es toujours là ?

Axelle, id. — Oui maman.

Faustine, id. — Je sais pas trop comment…

Axelle, id. — Ça va, ne t’inquiète pas. (Un temps.) Chez une copine. (Un temps.) Chez un copain. (Un temps.) Chez son copain.

Faustine, id. — Ok, ok… Bon… Je veux lui annoncer.

Axelle, id. — Non, non, c’est pas une bonne idée. T’as tes habitudes, j’ai les miennes…

Faustine, id. — J’ai peur… peur qu’elle le prenne mal.

Axelle, id. — On en a déjà parlé.

Faustine, id. — C’est une croyance bloquante, oui. (Un temps.) C’est une croyance bloquante parce que… parce que j’intériorise ses craintes potentielles…

Axelle, id. — Je voudrais venir plus souvent ! Mais avec le boulot… Et puis en ce moment…

Faustine, id. — Ok. (Un temps.) Elle le prendra bien. Elle me dira : « bonne idée. » Elle comprendra.

Axelle, id. — Arrête de pleurer… C’est ma vie, c’est mon choix…

Faustine, id. — « J’accepte ma responsabilité. »

Axelle, id. — Je dois raccrocher, maman, j’ai une visite… Oui, oui… (Elle raccroche. Elle est défaite et reste perdue dans ses pensées.)

Faustine, id. — « Je vis le moment présent. »

Richard, entrant, au téléphone. — Tout le côté droit. L’aile avant, les portières…

Faustine, au téléphone. — « J’ai foi en mon dieu intérieur. » 

Richard, idem. — Il avait la prio, mais pas ses anti-brouillard. Il a déboulé comme un malade…

Faustine, id. — « Dieu est partout. »

Richard, id. — Mais c’est pas pour ça que je… Hein ? (Un temps.) Oui, je l’ai signé, son putain de papier.

Faustine, id. — « Dieu est en moi. » 

Richard, id. — Je sais plus comment elle appelle ça… La « convention ».

Faustine, id. — Je me sens mieux. 

Richard, id. — Je vais pas lui donner. Enfin, pas comme ça.

Faustine, id. — Je suis toujours toute seule.

Richard, id. — On n’était plus un couple. On était devenu… de simples gestionnaires.

Axelle, de nouveau au téléphone. — Allô M. Zambeaux ? Axelle Girard, Sporting immo. Comment allez-vous ?

Richard, id. — Les gestionnaires de nos ressources communes.

Axelle, id. — Je vous appelais à propos de votre projet de vente. (Temps court.) Vous hésitez encore ?

Faustine, id. — « Sois le maître de ta vie, tu vivras en harmonie ».

Axelle, id. — N’hésitez plus : ça repart !

Richard, id. — Elle a pris la bonne décision.

Axelle, id. — Il faut saisir l’occasion.

Faustine, id. — « Sois le maître de ta vie, tu vivras en harmonie ».

Richard, id. — Mais ça me fait tellement chier…

Axelle, id. — Bravo M. Zambeaux ! Vous avez fait le bon choix !

Faustine, id. — « Sois le maître de ta vie, tu vivras en harmonie ».

Axelle, id. — On pourrait faire le point à l’agence vers 10h ? Oui, demain, demain jeudi ! Parfait, à demain ! (Elle raccroche, puis appuie sur quelques boutons.)

Richard, id. — T’as raison, je me suis mis en position de perdant…

Faustine, id. — Merci. J’y vois plus clair.

Richard, id. — Ce divorce, c’est son idée…

Axelle, id. — Je peux savoir ce qui s’est passé avec l’annonce ?

Richard, id. — Non, non, c’est une bonne idée… mais finalement… cette idée… c’est pas encore la mienne…

Axelle, id. — Elle m’a raconté. Elle est en stage, elle a pas à prendre ce genre d’initiatives.

Faustine, id. — Je te rappelle. (Elle raccroche, s’assoit en position du lotus et ferme les yeux.)

Richard, id. — Quoi ? (Un temps.) Non, vas-y !

Axelle, id. — Richard est d’accord, il nous a signé un mandat.

Richard, id. — Mais vas-y, je t’appelle pour ça !

Axelle, id. — Primo, tu remets l’annonce en ligne tout de suite.

Richard, id. — Un « looser » ? (Un temps.) T’abuses un peu, là…

Axelle, id. — Deuxio, tu romps tout de suite le stage de Lila. 

Richard, id. — Je t’ai appelé pour ça mais quand même ! Un « looser » ?

Axelle, id. — ça n’a rien de personnel.

Richard, id. — Tu sais combien de projets je drive, en ce moment ?

Axelle, id. — C’est pas la question.

Richard, id. — Je le prends pas mal, mais…

Axelle, id. — Y a pas de « mais » : tu romps tout de suite le stage de Lila. 

Richard, id. — Ah ok… C’est clair… Au taf, un winner, mais à la maison un… ça va j’ai compris !

Axelle, id. — J’ai écouté ton avis, mais c’est moi qui prends la décision.

Richard, id. — Bon ben… merci…

Axelle, id. — Au fait, demain 10h, j’ai rendez-vous avec Zambeaux.

Richard, id. — T’inquiète, ça va aller. Je te rappelle asap. (Il coupe son téléphone et reste méditatif.)

Axelle, id. — Ouais, je l’ai décidé ! Bye ! (Elle coupe son téléphone.)

Richard. — Un looser… (Il fouille, sort un papier et le relit.)

Axelle. — Bon. La fenêtre, c’est pas un drame, et la fuite, c’est l’affaire d’un coup de fil ! (Elle regarde autour d’elle.) On a quand même su en faire quelque chose… (Voyant Faustine :) Bonjour, Titine.

Faustine, sursautant. — M’appelle pas comme ça.

Axelle. — Tu cherches quoi ?

Richard. — Je t’avais pas vue.

Axelle. — Qu’est-ce que tu fais là ?

Richard. — J’ai à te parler.

Faustine. — Faut que je te parle.

Jimmy, entrant. — On est à combien du cinéma le plus proche ?

Axelle. — Euh… je ne sais pas …

Richard. — J’aimerais te faire un feed-back sur…

Jimmy. — Et un théâtre ? Y a un théâtre pas loin ? Ma femme adore sortir.

Faustine. — Je suis trempée. Avec ce déluge…

Axelle. — Tu veux une serviette ?

Richard. — J’ai réfléchi, cette convention…

Faustine. — Maman, j’ai une mauvaise nouvelle.

Jimmy. — La taxe d’habitation est à combien, déjà ?

Axelle. — Euh… je ne sais plus… c’est pas sur la fiche ? (Elle le heurte.) Pardon.

Faustine. — J’ai quelque chose à t’annoncer.

Axelle. — T’appelles l’agence, tu demandes à la stagiaire de retirer l’annonce, c’est quoi le problème ?

Richard. — Tout ça va un peu vite pour moi…

Jimmy. — C’est très lumineux finalement. 

Axelle. — Ne croyez pas ça. L’après-midi, c’est une vraie tombe. Et encore, aujourd’hui il fait grand soleil. (Elle le heurte.) Désolée.

Faustine. — Martin et moi on se sépare. 

Axelle. — On divorce, non ?

Faustine. — C’est moi qui… je m’en vais.

Axelle. — Qu’est-ce qui se passe ?

Jimmy. — Une tombe, une tombe… vous exagérez un peu.

Faustine. — On voit plus les choses de la même façon.

Axelle. — T’es sûre de ce que tu fais ?

Richard. — Oui je t’ai dit que j’étais OK pour vendre, oui je vous ai signé un mandat pour l’agence, oui je t’ai donné le feu vert pour démarrer les visites, oui vous aviez le droit de mettre une annonce, mais…

Axelle. — Vous avez tout traversé à deux : votre brevet, votre bac, la licence… vous êtes ensemble depuis dix ans !

Richard. — … on est marié depuis dix ans…

Jimmy. — On n’entend pas les voisins.

Axelle. — Détrompez-vous ! Entre Audrey et ses deux mômes qui piaillent sans arrêt, Georges qui travaille son tuba tous les soirs, Renée qui fait hurler sa télé dès dix-sept heures…

Faustine. — Il reste dans le matériel. Moi j’ai besoin de quelque chose de plus spirituel.

Richard. — Pourtant je crois que c’est ce qu’il faut faire mais…

Jimmy. — J’aime l’animation. 

Axelle. — T’as changé depuis quelque temps. Beaucoup changé.

Faustine. — Tu dis ça parce que tu me vois sur un seul plan. On vit sur plusieurs plans.

Axelle. — Vangelis ?

Faustine. — Commence pas…

Richard. — Je sais pas si je suis prêt.

Axelle. — Et la convention ? ça fait quinze jours que tu dois la signer, la convention !

Richard. — C’est vrai…

Axelle. — C’est bien joli de faire visiter la maison, mais ça serait bien d’avoir un document disant clairement et noir sur blanc qu’on la vend !

Jimmy. — En tout cas la vue est dégagée.

Axelle. — Pas pour longtemps. (Elle le heurte.) Pardon.

Richard. — Excuse-moi…

Jimmy. — Excusez-moi ?

Axelle. — Pardon ?

Jimmy. — Vous avez dit « Pas pour longtemps. »

Axelle. — Vous en avez parlé ? Je veux dire… discuté, tous les deux ?

Faustine. — J’ai pris la décision.

Axelle. — Si je comprends bien, ça se passe à la schlag ?

Richard. — Voilà la convention. 

Axelle. — En face, ils vont construire un centre de retraitement de déchets, alors la vue dégagée…

Jimmy. — J’ai rarement rencontré une vendeuse aussi… aussi directe…

Faustine. — Parce que toi, ton divorce avec Richard, ça se passe pas à la schlag ?

Axelle. — C’est ma maison… enfin, notre maison, à moi et à mon mari… enfin… à moi et à mon ex-mari… enfin… nous allons divorcer… enfin, nous sommes en train…

Richard. — Je l’ai signée.

Faustine. — Je rêve où tu forces un peu les choses ?

Axelle. — Merci.

Jimmy. — Vous voulez vendre, vous êtes sûre ?

Richard. — Non.

Axelle. — Quoi, non ?

Richard. — Je vais pas te la donner.

Axelle. — Faut pas se le cacher, le bateau coule…

Jimmy. — Vous la vendez combien ?

Axelle. — C’est pas sur la fiche ?

Jimmy. — Y a rien sur votre fiche.

Axelle. — Qu’est-ce qui te prend ?

Faustine. — Maman ?

Jimmy. — Combien ?

Axelle. — 300 000.

Richard. — Je veux qu’on change de process.

Axelle. — Non, attendez, je me suis trompée. 400 000.

Jimmy. — 400 000 ? Vous êtes sûre ? Sûre, sûre ?

Axelle. — Euh… oui, oui ! (Elle le heurte.) Pardon, pardon, pardon !

Richard. — Je veux que tu m’expliques.

Axelle. — Tu m’avais dit que t’étais d’accord, ça fait quinze jours que j’attends ce putain de papier, et maintenant tu me dis…

Jimmy. — J’ai jamais vu une visite comme ça…

Faustine. — Tu veux plus me parler ?

Jimmy. — Pourtant vous êtes une vendeuse pro, non ?

Axelle. — Un jour c’est oui, un jour c’est non, comment tu veux que je m’y retrouve…

Richard. — On est encore mari et femme, non ? J’ai bien le droit de discuter avec ma femme ?

Axelle. — Écoute…

Jimmy. — je vous ai vue, je crois, à Sporting immo…

Richard. — Tu peux pas juste dire « Bonjour chéri, j’ai réfléchi, on divorce, alors tu me signes un mandat pour la maison, l’agence va s’en occuper…

Axelle. — Richard, je…

Richard. — Tu me signes aussi la convention préparée par Me Moro-Giafferri et rendez-vous au tribunal ! »

Jimmy. — Visiblement, c’est un peu compliqué…

Axelle. — En ce moment, c’est loin d’être simple…

Richard. — « Ah, j’oubliais, chéri : et surtout ta gueule ! »

Faustine. — Tu fais la gueule ?

Richard. — « Mais alors, chéri… hermétique, hein, ta gueule ! »

Axelle. — En ce moment, je foire tout…

Richard. — Un divorce, ça ne se fait pas au bulldozer !

Jimmy.  — On va se calmer… Un divorce… c’est jamais facile.

Faustine. — C’est drôle…

Jimmy.  — Une vente immobilière, c’est toujours un peu spécial… C’est pas à vous que je vais apprendre ça. 

Faustine. — Y a dix ans, tu rencontrais Richard…

Richard. — Un bulldozer.

Faustine. — Moi, Martin… On était en Sixième !

Richard. — Un bulldozer sans conducteur.

Jimmy.  — Des visites, j’en ai fait. On met pas seulement les pieds chez quelqu’un, on met les pieds dans la vie de quelqu’un.

Faustine. — Et aujourd’hui, ciao tout le monde.

Richard. — Axelle ?

Jimmy.  — On entre dans l’intimité d’un étranger, à un moment où il est fragile, où il est entre deux eaux. On passe d’une pièce à l’autre et lui, ou elle, c’est comme si elle ou lui pouvait sentir le regard qu’on pose sur les choses. C’est comme une brûlure, un jugement porté sur ses meubles, son papier peint, et finalement sur sa vie, sans en connaître que l’écume… et pourtant, malgré ces regards inquisiteurs, toujours inquisiteurs, peu ou prou, il espère, elle espère que le visiteur lui dira « j’achète », lui permettra d’écrire une nouvelle page, de commencer un nouveau chapitre.

Richard. — Axelle…

Jimmy.  — Vous savez, ma femme est venue la semaine dernière. Une grande blonde, ça vous dit quelque chose ? Elle a eu un coup de cœur. Moi, avec les enfants, j’étais débordé… On a énormément discuté. Kerstin, au début, elle était pas très sûre de ce qu’elle voulait. Et puis, peu à peu, en discutant, je crois qu’elle a compris ce qu’elle avait au fond d’elle-même. Et moi aussi. Bien sûr, j’avais vu la maison qu’en photo, et puis il y avait ce que m’en avait raconté Kerstin… Je vais vous dire : une maison, ça a toujours des défauts. Je bricole pas mal, et on n’a aucune envie d’habiter dans un reportage de Marie-Claire Maison. Et puis, ici, je trouve qu’on est bien. Très bien, même. Je vois que vous êtes un peu paumée, je suis pas aveugle… Je veux pas profiter de la situation. Alors je vais vous faire une proposition. Faut que vous sachiez que c’est du solide. Ce que je veux que vous compreniez, c’est qu’on s’engage, fermement. Je suis plus trop sûr de savoir à combien vous voulez vendre, en tout cas, nous, on vous propose 380 000.

Axelle. — 380 000 ?

Richard. — Oh et puis merde…

Jimmy.  — Pour ce prix-là, je suis prêt à prendre la barre.

Axelle. — Vous pourriez me l’écrire ?

Jimmy.  — Sur la mail de l’agence ?

Faustine. — Bien. Je vais te dire ce que j’ai à te dire et puis partir.

Jimmy.  — Et voilà.

Axelle. — Je… j’ose pas y croire…

Jimmy.  — Vérifiez.

Axelle, regardant sur son téléphone. — Oh ! Wouah… je… Merci ! Merci ! (Elle prend Jimmy dans ses bras.)

Jimmy, un peu gêné.  — Mais je… je vous en prie.

Axelle, serrant énergiquement la main à Jimmy. — Merci, merci ! Vous pouvez pas savoir…

Faustine. — Tout à l’heure, j’ai rassemblé les affaires que j’avais laissées chez Martin. Je suis venue chercher les deux ou trois trucs que j’ai encore ici.

Axelle. — Vous pouvez pas savoir ce que ça représente pour moi, cette maison… Au début c’était austère, sans grâce… et puis petit à petit, avec Richard…

Jimmy.  — J’imagine…

Axelle. — Commencer à vivre… enfin ! Me libérer de ce poids… Quel beau soleil aujourd’hui ! Champagne ?

Faustine. — Tu sais… moi, en ce moment…

Jimmy.  — Je bois pas d’alcool.

Axelle.  — Je suis heureuse pour vous aussi. Je sens qu’elle vous plait, cette maison.

Jimmy.  — Elle a un énorme potentiel.

Axelle.  — Ça fait partie des choses qui me donnent envie de me lever le matin. Tant de gens cherchent un toit, moi je leur en trouve un. C’est comme un jeu. Je leur fais passer un questionnaire digne du F.B.I. 

Faustine. — Je suis triste… mais aussi, comme… remplie d’une espèce de joie… une joie immense…

Axelle.  — Budget, nombre de pièces, nombre de chambres, nombre de salles de bains/salles d’eau, surface, mitoyenneté, orientation, cave, parking fermé, box, garage, jardin, parquet, ascenseur, balcon, terrasse, piscine, toilettes indépendantes, cheminée, air conditionné, chauffage électrique, au gaz, au fioul, au sol, collectif, gardien, interphone, digicode, neuf, ancien, rénové, type de quartier, style de construction.

Faustine. — Alors… ce soir…

Axelle.  — Sur mon écran, j’ai tous mes biens. Il faut juste que je trouve où faire entrer mes clients. Comme dans un jeu. Si je trouve, ils achèteront et j’apporterai ma pierre à leur bonheur. En fait, c’est pas des maisons que je vends, c’est du bonheur.

Faustine. — Ce soir, je dors au campus.

Axelle. — Au campus ? Mais…

Faustine. — Dans la colline.

Axelle. — Tu vas dormir…

Faustine. — Ils me prêtent une cabane.

Axelle. — Avec cette pluie ?

Faustine. — Elles sont très bien isolées.

Axelle. — Tu peux parfaitement dormir ici, ça ne pose aucun…

Faustine. — Tu comprends pas.

Richard. — Finalement, si je me repasse le film…

Jimmy.  — Vous pensez à quoi ?

Faustine. — Je m’installe là-bas.

Axelle. — Hein ?

Faustine. — La cabane fait vingt mètres carrés, y a un point d’eau… Vangelis m’a autorisée à y habiter…

Axelle. — Quoi ? Non mais attends, tu tu tu… je comprends pas…

Faustine. — J’avais compris.

Richard. — J’ai rien compris !

Jimmy. — Non, ne me dites pas.

Richard. — Tu m’as jamais dit…

Faustine. — Je vais vivre là-bas.

Axelle. — Qu’est-ce que ça veut dire  « Je vais vivre là-bas » ? ça veut rien dire !

Richard. — Tu m’as jamais dit, ce qui, entre nous… enfin… ce qui, selon toi, n’a pas…

Faustine. — Dans mon esprit, c’est pas temporaire.

Axelle. — Tu vas habiter là-bas, dans la colline, au milieu de ces illuminés ?

Jimmy. — Je vous laisse profiter du moment.

Richard. — On n’a jamais fait de vrai debrief.

Faustine. — Au campus.

Axelle. — « campus », ça n’a rien d’un campus…

Richard, acceptant un appel. — Tu m’excuses ?

Axelle. — Une espèce de bidonville insalubre…

Faustine. — « Ne jugez pas, pour n’être pas jugés ».

Richard, au téléphone. — Oui ? Ah oui !

Axelle. — Pitié, épargne-moi ça…

Richard, au téléphone. — De toute façon, je suis en tort, je suis en tort…

Axelle. — Tu peux pas faire ça à Martin. Pas comme ça. Tu décides et il exécute ?

Faustine. — Comme toi avec Richard.

Richard, au téléphone. — Merci et au revoir. (Il coupe son téléphone.)

Axelle. — Comme moi avec ?… Tu crois que ça été une décision simple à prendre ? J’ai réfléchi ! Longtemps… Et Richard est d’accord.

Faustine. — Moi aussi, j’ai réfléchi.

Jimmy, au téléphone. — Allô Kerstin ?

Richard. — J’ai embouti un type à cent cinquante mètres.

Faustine. — Je sais que je fais le bon choix.

Axelle. — On t’a forcée.

Faustine. — On m’a forcée ?

Jimmy, au téléphone. — Tout va bien.

Axelle. — Ce type, c’est lui qui t’a mis cette idée dans la tête, hein ?

Faustine. — Ne parle pas de lui comme ça. Grâce à lui, tout s’éclaire.

Richard. — Putain de brouillard. Depuis quand on n’a pas eu un brouillard comme ça ?

Axelle. — Je comprends pas, une fille comme toi, intelligente, bardée de diplômes…

Jimmy, au téléphone. — Je lui ai fait la proposition. (À Axelle :) C’est ma femme.

Axelle. — T’es en train de te faire complètement vampiriser par ce type…

Faustine. — Tu dis ça parce que tu comprends rien à la Méthode. Tu t’agrippes à tes vieux schémas de vie…

Jimmy. — Je lui dis quoi ?

Axelle. — Quoi ?

Jimmy. — À ma femme, je lui dis quoi ?

Axelle. — Eh ben vous lui dites que c’est bon !

Richard. — Et si je nous faisais un petit café ?

Jimmy. — Vous êtes contrariée ?

Axelle. — T’es en train de t’isoler, de t’enfermer, de te barricader…

Faustine. — C’est pas vrai.

Axelle. — T’es en train de te retirer dans ton… dans ta… comment vous appelez ça ? Ta « forteresse intérieure » ?

Jimmy, au téléphone. — C’est quoi, cet anniversaire ?

Faustine. — « Forteresse » ? On parle de dieu intérieur.

Richard. — Un thé alors ?

Axelle. — Aujourd’hui c’est Martin, mais tes amis, tu les vois plus ; grand-mère, tu passes plus la voir ; et maintenant tu me dis que tu vas t’installer chez ces dingues ?

Jimmy, au téléphone. — Je suis pas au courant. De toute façon, c’est non.

Faustine. — L’enseignement de Vangelis m’a transformée ! Mais ça, tu l’as jamais accepté !

Axelle. — Un « enseignement » ?

Faustine. — La relation au corps, à la conscience, au cosmos… Mais de quoi je te parle ?

Jimmy, au téléphone. — On passe le weekend en famille.

Faustine. — Au campus, ce sera plus simple de suivre les ateliers et les séminaires.

Axelle. — Combien ?

Jimmy, au téléphone. — Non, rien de spécial. Juste un weekend en famille. Comme tous les weekends.

Richard. — Je peux aussi presser une orange…

Axelle. — J’ai pas soif.

Jimmy, au téléphone. — Passe-le moi.

Faustine. — Quoi « combien » ?

Axelle. — Entre les conférences, les stages, les livres, les huiles de ceci, les essences de cela, mais tu leur as donné combien de fric ?

Jimmy, au téléphone. — Allô Adam ?

Faustine. — Aucune importance. 

Richard. — Je veux juste qu’on parle.

Axelle. — C’est trop tard.

Richard. — C’est jamais trop tard.

Faustine. — Ce que Vangelis m’a permis de découvrir est tellement immense…

Axelle. — Tu sais très bien que ça va plus.

Jimmy, au téléphone. — Oui, maman m’a dit.

Faustine. — Là-haut l’air est si pur, la vue, si belle…

Axelle. — Comment tu vas aller à la gare ? Il doit y avoir au moins une demi-heure de marche pour…

Faustine. — Pourquoi aller à la gare ?

Axelle. — Tes cours.

Richard. — J’aimerais juste qu’on mette des mots sur tout ça.

Jimmy, au téléphone. — Désolé, mon garçon, c’est non.

Axelle. — Y a plus rien entre nous, sauf la maison.

Jimmy, au téléphone. — Le weekend, on se retrouve, tous ensemble, en famille, à la maison.

Faustine. — La fac, j’ai démissionné. Je passerai pas mon master.

Axelle. — Quoi ?

Faustine. — J’abandonne.

Axelle. — Faustine, tu te rends compte ? Tu te rends compte de ce que t’es en train de faire ?

Richard. — On a raté quelque chose. Mais quoi ?

Axelle. — Toi et moi, on a abandonné. On… on s’est absentés. 

Richard. — Ces derniers temps, j’ai été beaucoup en déplacement.

Axelle. — T’étais pas obligé.

Jimmy, au téléphone. — Qu’est-ce qui est le plus important pour toi ? Parader à l’extérieur ou passer du temps avec ta famille ?

Faustine. — C’est pas un master de commerce international qui va… ça n’a plus de sens pour moi, tout ça, tu comprends ?

Axelle. — Passer ton master, ça n’a plus de sens ?

Jimmy, au téléphone. — Adam, j’ai besoin de me mettre en colère ?

Axelle. — Les réunions, les colloques, les voyages d’études, t’aurais très bien pu dire stop.

Richard. — C’est vrai.

Jimmy, au téléphone. — J’aime mieux ça.

Axelle. — Démissionner, par contre, ça, ça a du sens ?

Jimmy, au téléphone. — Là, je te retrouve, mon fils !

Axelle. — Mais qu’est-ce qui a du sens, pour toi, putain ? !

Faustine. — La relation au corps, à la conscience, au cosmos…

Axelle. — Ils t’ont lobotomisée…

Jimmy, au téléphone. — J’ai visité la maison. J’ai pris une photo de ta future chambre.

Axelle. — D’un côté ton boulot, de l’autre côté moi. T’as fait ton choix.

Richard. — C’est vrai.

Axelle. — « C’est vrai ». T’as rien d’autre à dire ?

Faustine. — Je veux apprendre à vivre, tout simplement.

Axelle. — Prends ça dans ta gueule, Axelle.

Richard. — J’aime l’action.

Jimmy, raccrochant. — À bientôt, mon grand.

Axelle. — Tu veux apprendre à vivre dans les bois, là-haut, coupé de tout ?

Faustine. — Tu connais le campus ? T’es jamais venue.

Richard. — Je ne recherche pas le pouvoir mais j’ai le goût de l’organisation, du management des équipes, du projet accompli collectivement. J’aime ce temps particulier, à la fois en prise avec le réel et détaché des contingences, où chacun se met au service d’une cause qui le dépasse.

Jimmy. — Excusez-moi, une affaire de famille. C’est moi qui m’occupe de… enfin… je reste à la maison.

Axelle. — Vous ne travaillez pas ?

Jimmy. — C’est un travail ! Un travail complet.

Richard. — Une cause noble.

Jimmy. — Bien sûr, il s’agit de préparer les repas, assurer l’entretien du mobilier et du linge, faire les courses, établir le budget…

 Richard. — Produire l’énergie de demain tout en conservant un haut niveau d’exigence éthique et écologique.

Jimmy. — Mais c’est aussi aménager l’espace, créer pour tous un environnement agréable, stimulant, où chacun puisse trouver une sécurité, un accomplissement, un épanouissement.

Richard. — J’ai le sentiment, de cette façon, en quelque sorte, d’apporter ma contribution.

Jimmy. — Rassurez-vous, nous avons des revenus suffisants.

Faustine. — De là-haut on domine la Seine qui serpente entre les rives d’une forêt épaisse.

Axelle. — Il est hors de question que je mette les pieds dans ce gourbi !

Faustine. — « Ils ont des yeux mais ils ne voient pas. Ils ont des oreilles mais ils n’entendent pas. »

Jimmy. — Il y a deux ans maintenant, après discussion avec Kerstin, j’ai décidé d’arrêter de travailler pour élever nos enfants.

Richard. — L’action commune crée un lien d’une qualité particulière.

Jimmy. — M’occuper de ma carrière n’avait plus de sens pour moi. La pression était énorme. Je ne mangeais plus, ne dormais plus. J’étais devenu… une sorte de somnambule.

Richard. — Agir ensemble, c’est mieux se connaître, c’est se rencontrer dans une vérité concrète, sans le masque des discours, des formules qui claquent ou des récits brillants.

Jimmy. — Alors, au centre de ma vie, j’ai placé ma famille.

Richard. — Mes efforts finissent par payer. Ils viennent de me proposer de prendre des parts ! Tu te rends compte ?

Axelle. — Devenir associé… pour toi, tout tourne autour de ça.

Jimmy. — Je sais que ça peut surprendre, mais je m’épanouis pleinement dans ce rôle. Mon rôle. Homme au foyer.

Richard. — Tu te souviens de ce que j’ai subi ?

Faustine. — « Entrez par la porte étroite. La porte étroite et le chemin étroit mènent à la vie. Bien peu le trouvent ».

Jimmy. — Vous savez, quand Kerstin est revenue de chez vous, elle m’a dit « je peindrais bien tout ça en orange. »

Axelle. — Pouvoir un jour, écrire sur ta carte de visite, « Richard Girard, associate ».

Richard. — Tu te souviens de l’époque des charrettes ? Tu te souviens de l’acharnement d’Hartmann ?

Faustine. — Quand Vangelis a fondé L’Université du bien-être, il n’y avait rien, juste un coin de forêt sauvage. Chênes, bruyère…

Jimmy. — Carotte.

Richard. — Des bilans de compétences prétextes à tous les dénigrements, à toutes les critiques infondées, des stages de développement personnel servant à cautionner des humiliations publiques, des notes insultantes visant à justifier des tâches dégradantes…

Faustine. — L’Université du bien-être…

Axelle. — Tu vas, tu viens, tu parles, tu respires que pour ça.

Richard. — J’ai pu inverser la vapeur, devenir directeur de site ! C’est rarissime !

Jimmy. — Orange carotte. Au début, j’étais un peu sceptique, mais maintenant que je suis là, je dois bien avouer que je trouve l’idée vraiment excellente.

Axelle. — Tout le reste est en attente.

Faustine. — Peu à peu, L’Université a grandi, l’enseignement de Vangelis, sa Méthode s’est fait connaître. Une véritable école du mieux vivre !

Axelle. — J’en ai assez d’attendre, moi, je veux vivre !

Faustine. — Des étudiants sont venus de partout…

RIchard. — Si je n’avais pas remplacé Berthier au pied levé, je serais peut-être encore…

Jimmy. — On se fait souvent une fausse idée du carotte. Le carotte est très vif mais pas agressif. Le carotte est une couleur roborative, certes, mais aussi une couleur amicale. Y a…  y a une tendresse du carotte.

Axelle. — Carotte ? Oui… si vous y tenez…

Richard. — On pourrait peut-être essayer de…

Axelle. — Trop tard. Le pli est pris.

Faustine. — Vangelis a dessiné les plans du campus, trois cabanes seulement, puis quatre, cinq, maintenant une quinzaine… La Méthode aborde aussi l’architecture.

Richard. — T’as raison. On est chacun dans son couloir, comme deux coureurs solitaires.

Axelle. — Chacun sa ligne d’arrivée, chacun ses objectifs. Dans ces conditions, on fait la seule chose à faire.

Faustine. — Architecture d’extérieur, architecture d’intérieur.

Jimmy. — Un bel orange carotte, ça va donner !

Richard. — Nos dix ans de couple, y a rien à en garder ? Tout est à jeter ?

Axelle. — Non, tout n’est pas à jeter, mais au fil du temps, le lien s’est dissout. Il n’y a plus rien. Électro-encéphalogramme plat.

Jimmy. — Ça va donner à tout ça un peu de peps, parce que, sans vouloir critiquer…

Axelle. — Plus rien qui fasse sens pour moi.

Richard. — « Plus rien qui fasse sens pour moi. » On dirait Faustine…

Axelle. — Je l’ai vue hier, elle est complètement… mais complètement…

Jimmy. — De toute façon, les goûts et les couleurs…

Richard. — Ah ? Fais-moi un petit reporting.

Jimmy. — Ça, c’est tout Kerstin. La créativité incarnée.

Axelle. — C’est  difficile… c’est un ensemble…

Richard. — C’est L’université de je-sais-plus-quoi ? Ils lui ont mis le grappin dessus ?

Jimmy. — Sans arrêt en activité : dessin, danse…

Axelle. — On peut encore trouver une solution. Contrairement à nous.

Richard. — Tu crois ? Tu crois qu’on est foutus ? Est-ce qu’on a tout essayé ? Est-ce qu’on a tout tenté ?

Jimmy. — Récemment, elle s’est mise au théâtre.

Axelle. — Est-ce qu’on veut tout essayer, est-ce qu’on veut tout tenter ?

Faustine. — Aujourd’hui nous sommes une quarantaine.

Axelle. — Aujourd’hui vous êtes en quarantaine.

Richard. — Aujourd’hui on a la quarantaine.

Jimmy. — Théâtre à domicile.

Richard. — Et on se sépare en emportant plus de questions que de réponses.

Axelle. — Qu’est-ce qui t’arrives ?

Richard. — Je suis paumé, je crois…

Jimmy. — C’est assez curieux. La pièce a lieu chez les gens, dans le salon, le séjour ou la salle à manger…

Richard. — Y a jamais eu de crise majeure entre nous.

Faustine. — Mensonges.

Axelle. — Vivre dans deux galeries, séparés par un mur de béton, comme deux taupes anesthésiées, c’est pas une crise majeure ? Qu’est-ce qu’il faut attendre ? Des cris, des assiettes qui volent, des vitres brisées ?

Jimmy. — Moi, le théâtre, j’y connaissais rien… mais j’avoue je trouve que c’est art vivant très… oui, très vivant.

Faustine. — Parmi les étudiants, il y a des artistes souhaitant améliorer leur potentiel créatif.

Jimmy. — Moi aussi, j’ai mon côté artiste. Vous allez sûrement me trouver un peu… mais ici… ou non plutôt là, je vais mettre ma collection de nains de jardin.

Axelle. — Des… des quoi ?

Richard. — Enfin, Axelle, merde ! Fais pas semblant de pas comprendre !...

Faustine. — Des enseignants, qui recherchent de nouvelles techniques de mémorisation.

Richard. — Une crise majeure, c’est quand ça chie dans le ventilo ! Est-ce que je t’ai déjà mis une tarte ?

Axelle. — T’en as eu envie ?

Faustine. — Des couples, qui souhaitent retrouver des relations pacifiées.

Jimmy. — Des nains de jardin, qui cherchent où habiter.

Axelle. — Ah ? Des nains de… J’avais bien compris…

Faustine. — Des sportifs, désireux de devenir plus performants.

Richard. — Non mais… est-ce que je t’ai déjà mis un pain ?

Jimmy. — Ça surprend souvent les gens, mais ça me fait vraiment kiffer !

Axelle. — Je devrais m’estimer heureuse, peut-être ?

Faustine. — Des scientifiques, qui s’intéressent à la santé holistique.

Jimmy. — Ils ont été créés par un jeune sculpteur suisse : Luciano Del Trecidi.

Richard. — Peut-être oui… peut-être que tu devrais t’estimer heureuse…

Faustine. — Des gens qui cherchent simplement un nouveau sens à leur vie, comme moi. 

Richard. — Avec tes lubies, tu nous mets vraiment dans la merde…

Jimmy. — J’en n’ai pas beaucoup, j’en ai trois.

Axelle. — Des lubies ? Mais c’est toi-même qui parlais de deux coureurs…

Jimmy. — Durzak : barbe hirsute, grande mèche dressée à l’occiput, les yeux mauvais, il fait un doigt d’honneur.

Faustine. — On se libère de tous les codes sociaux inutiles.

Axelle. — Qu’est-ce que tu vas faire ?

Faustine. — Méditer, aller au bout de moi-même…

Richard. — Je vais te dire comment ça s’appelle : le démon de midi !

Axelle. — À cette heure-ci ?

Richard. — Il passe pas toujours à l’heure, surtout en banlieue.

Axelle. — Je crois que j’ai mal entendu… être heureuse, vouloir vivre, t’appelles ça le démon de midi ?

Jimmy. — Berdok : tranquillement assis sur la cuvette en train de faire son affaire.

Axelle. — Pauvre type…

Faustine. — Je me consacrerai à l’harmonie intérieure et extérieure, la mienne et celle des autres.

Axelle. — De quoi tu vas vivre ?

Jimmy. — Winnifer : une petite coquine ouvrant son manteau et laissant voir ses appâts dans toute leur splendeur.

Axelle. — Pardonnez-moi, mais des nains de jardin, ça ne se met pas plutôt euh… dans le jardin ?

Faustine. — Vangelis va me nommer assistante. La cérémonie aura lieu demain.

Richard. — Ah ces gonzesses… vous pouvez vous vanter d’avoir le sourire…

Faustine. — C’est une étape très importante pour moi. Une fois ma nomination actée, je pourrai animer des ateliers sur le campus.

Jimmy. — On aime être tous ensemble.

Axelle. — « on » ? Qui « on » ?

Jimmy. — Moi et les nains !

Axelle. — Vous et les… ?

Richard. — Du temps des parents, ça tournait pas comme ça… Quand ça allait pas dans le couple… eh ben on attendait que ça passe !

Axelle. — C’est ce que je devrais faire, peut-être ?

Richard. — Peut-être, oui, peut-être…

Axelle. — Attendre que ça passe ? Parce que ça va me passer, c’est évident ! C’est un caprice, une lubie, le démon de onze heures…

Richard. — Dans ton cas, c’est midi.

Axelle. — Onze heures et demi à la rigueur !

Jimmy. — Nous sommes très unis.

Richard. — Tiens… Stéphane et Isolde, par exemple, lui, il s’est tapé je-sais-plus-comment-elle-s’appelait-cette-pute, elle, elle l’a trompé avec son meilleur ami, ça, c’est ce que j’appelle une putain de crise majeure ! Ça, ça justifie un divorce !

Jimmy. — C’est idiot, mais ils font partie de la famille.

Axelle. — Bien, maintenant stop !

Faustine, Jimmy et Richard. — Quoi « stop » ?

Axelle. — Quand un conjoint trompe l’autre, pour toi c’est une crise majeure ?

Richard. — Bien sûr !

Faustine. — C’est quand même un monde ! Tu t’intéresses à mes activités, maintenant ? Jusqu’ici tu t’es pas montrée tellement…

Axelle. — Jusqu’ici, je disais rien… tu allais dans cette association…

Faustine. — L’Université du bien-être.

Jimmy. — Vous savez qu’ils chantent ? Hé ho, Hé ho, on rentre du boulot, des trucs comme ça !

Axelle. — Ah Ah c’est amusant… mais à propos de Berzok et Durdek…

Jimmy. — Durzak, Berdok et Winnifer !

Axelle. — Oui, Bordek, Demerl et… bidulefer… euh…

Jimmy. — Oui ?

Axelle. — Je sais plus…

Jimmy. — De toute façon, chacun a son nom gravé dans le dos.

Richard. — Rien n’est gravé dans le marbre, ni notre séparation, ni la convention… il ne s’est rien passé entre nous qui justifie…

Jimmy. — Ce que j’apprécie, ici, c’est l’espace.

Axelle. — N’est-ce pas ?

Jimmy. — Alors, on va tout péter.

Axelle. — Tout… tout péter ?

Jimmy. — À coups de masse, je vois que ça…

Richard. — L’adultère, par contre, ça…

Axelle. — Tromper l’autre, ça justifie un divorce ?

Richard. — Bien sûr !

Axelle. — Si je t’avais trompé, t’aurais trouvé notre divorce justifié ?

Richard. — Bien sûr !

Faustine. — Qui pourrait être contre le bien-être ?

Axelle. — Mais personne ! Et c’est ça, le truc ! Qui pourrait ne pas aimer les rencontres, les discussions collectives, les marches en forêt, les tisanes bios, les massages à l’huile d’argan ?

Jimmy. — Justement, j’ai un copain qu’adore ça ! Un vrai défouloir.

Faustine. — Séances de méditation en état alpha, ateliers de pensée positive, initiations à l’Hatha-yoga, bases de l’hypnose en pleine conscience…

Jimmy. — Je l’imagine déjà… Baoûm !... Il va se déchaîner, ce bourrin…

Axelle. — Mais vous allez tout euh…

Jimmy. — Ah… tout péter, on va tout péter…

Axelle. — Une fois par semaine, pour commencer, puis deux, puis trois …

Faustine. — Peu à peu, j’ai senti mon esprit investir la totalité de mon corps.

Richard. — Si tu m’avais trompé, je peux te dire que…

Axelle. — T’aurais signé la convention sans broncher ?

Richard. — Bien sûr !

Axelle. — Richard, j’ai quelque chose à te dire…

Jimmy. — Ça va être un massacre…

Richard. — Quoi ? (Silence.) Ne me dis pas que…

Axelle. — Si Richard, je te le dis.

Richard. — Non… c’est pas vrai…

Faustine. — Il s’agit d’un vrai parcours initiatique qui chamboule toutes nos idées préconçues.

Axelle. — Plus le temps avançait, plus je sentais que tu te transformais… jusqu’au jour où j’ai dit à Richard : « ce n’est plus ma fille ».

Faustine. — J’ai vu ma conscience s’élargir et mon corps habiter un espace inconnu.

Richard. — Tu m’as pas fait ça ? …

Axelle. — Si. 

Richard. — Mais c’est pas possible !...

Jimmy. — Cet espace, quelle chance ! La chance de tout réorganiser selon nos envies !

Axelle. — Je te dis que si.

Richard. — Mais avec qui ?

Axelle. — Alexis.

Richard. — Alexis ?

 Faustine. — J’avais la sensation de pouvoir communier avec les autres.

Axelle. — Tu n’agissais plus comme avant, tu t’étais mise à parler une langue inconnue.

Richard. — C’est qui, ça, Alexis ?

Axelle. — Réorganiser ? Vous voulez réorganiser ?

Faustine. — L’enseignement de Vangelis implique une restructuration globale de la pensée et de l’action.

Axelle. — Alexis a été… c’était un de nos stagiaires…

Richard. — Mais alors… il était très jeune !

Axelle. — Oh là !

Richard. — Quel âge ?

Jimmy. — Kerstin a dix ans de moins que moi, mais elle a une intelligence de l’espace avancée. On a énormément discuté elle et moi…

Axelle. — Au début, ça mangeait pas de pain.

Faustine. — Vangelis a dit : « À chacun selon ses moyens. »

Jimmy. — Elle a une mémoire photographique étonnante. Elle a pu tracer à main levée un plan exact, je m’en rends compte aujourd’hui, un plan exact de votre espace de vie.

Richard. — Putain ! …

Axelle. — Progressivement, les sommes sont devenues plus importantes.

Jimmy. — Pendant des heures, on a dessiné des cloisons, gommé des parois, percé des dégagements, muré des ouvertures, débaptisé des pièces, rebaptisé des salles… 

Richard. — Vous vous êtes bien amusés ?

Faustine. — Vangelis a dit : « L’argent n’est rien mais il est le symbole de l’implication. »

Richard. — Mais comment ? … comment … ?

Axelle. — Tu sais ce que c’est, passer ses soirées ici, toute seule ?

Jimmy. — On fait tout ensemble… enfin, presque tout.

Axelle. — Tu as mis en place un virement mensuel permanent.

Faustine. — Par pure praticité. 

Axelle. — Je me suis renseignée : L’Université du bien-être est une association soi-disant « à but non lucratif » dont le siège social est établi à Lausanne.

Richard, très ému. — Alors là je suis… mais je suis…

Jimmy. — Pour Kerstin, maintenir une surface propre, sécurisée, ventilée et bien éclairée a toujours été une priorité.

Axelle. — Elle dispose d’un compte à la Banque cantonale vaudoise. 

Faustine. — Il faut bien un coffre pour garder les deniers du culte.

Axelle. — Ne sois pas aveugle.

Faustine. — « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. »

Jimmy. — Kerstin bosse dans une entreprise de self-storage.

Richard. — C’est un choc… un vrai choc…

Axelle. — Tu t’es éloignée de tes amis, tu as jeté tes livres favoris, tu ne lis plus que les délires écrits par Vangelis… Maintenant tu veux habiter là-bas ? Je dis non ! Tu n’iras pas chercher tes affaires, tu ne feras pas ta valise, tu n’iras pas vivre dans la forêt, ce n’est pas légal. Je te l’interdis, tu entends ? Je te l’interdis !

Faustine. — Tu n’es pas en mesure de m’interdire quoi que ce soit.

Axelle. —  Je vois bien que tu es mal…

Faustine. — Si je décide que…

Axelle. — Je suis ta mère.

Faustine. — Je suis majeure.

Axelle. — Le self-stockage…

Faustine. — Je suis adulte.

Richard. — Au contraire.

Jimmy, rectifiant. — Le self-storage.

Axelle. — Au contraire ?

Richard. — Oui, au contraire…

Axelle. — Storage, si vous voulez…

Richard. — C’est un tel soulagement…

Axelle. — Un soulagement ?

Jimmy. — C’est de l’anglais.

Faustine. — Je suis libre.

Axelle. — Tu es sous emprise.

Jimmy. — ça veut dire auto-stockage.

Faustine. — Laisse-moi passer.

Axelle. — Où crois-tu aller ?

Richard. — C’est une vraie libération ! Oh ma chérie, j’imaginais pas qu’on était pareils à ce point…

Axelle. — Quoi ? Attends… tu vas pas me dire que…

Richard. — Si ! Moi aussi, je t’ai trompée !

Axelle. — Hein ? Mais avec qui ?

Richard. — Si tu crois que je retiens leurs noms, à ces morues !

Axelle. — Mais… plusieurs fois ?

Richard. — À la moindre occasion ! ….

Jimmy. —  On dit « storage » pour l’international.

Axelle. — Le self-storage et l’aménagement d’une maison ne fonctionnent pas exactement sur les mêmes… comment dire ?...

Faustine. — On s’est tout dit.

Axelle. — Nous peut-être… (Sortant une marionnette et tendant une autre marionnette à Faustine.) …mais pas Lexa et Nitsof !

Jimmy. — Pardon ?

Faustine. — Oh non, maman…

Axelle. — Non, non, je ne t’entends pas !

Jimmy. — Je comprends pas à quoi vous voulez en venir.

Faustine. — Arrête !

Axelle. — Je n’entends rien, mais alors rien de rien !

Faustine. — S’il te plaît…

Richard. — C’est tellement énorme que…

Axelle. — Arrête de chialer, merde !

Jimmy. — Les problèmes d’espace sont des problèmes d’espace.

Axelle. — Nitsof, où es-tu ? Je ne te vois pas ! Nitsof !

Faustine. — J’ai plus six ans !

Jimmy. — On va transformer la cuisine en remise à vélos.

Axelle. — Allons Nitsof, tu sais très bien que nous deux, on peut se dire des choses que jamais Faustine et Axelle n’oseraient se dire !

Faustine. — Je déteste ça…

Axelle. — En remise à… mais et la cuisine ?

Jimmy. — Je viens de vous le dire. Elle devient une remise à vélo.

Axelle. — Oui, mais la cuisine ?

Jimmy. — Je ne sais pas comment mieux me faire comprendre…

Axelle. — Je veux dire, la nouvelle.

Jimmy. — La nouvelle cuisine sera en bas.

Axelle. — En bas ?

Jimmy. — À la cave.

Axelle. — C’est original…

Faustine, mettant à contrecœur la marionnette que lui tend toujours Axelle. — Putain, c’est pas vrai…

Axelle. — T’as jamais eu l’idée que ça, ça pouvait être une crise majeure ?

Richard. — Je savais pas que tu me trompais !

Jimmy. — La nourriture pour nous, se rattache à la terre.

Axelle. — Ta propre infidélité ne suffisait pas ? Il fallait que je te trompe aussi pour que ça devienne grave ? Mais t’es con ou quoi ?

Richard. — Écoute Axelle, j’aimerais bien qu’on essaie de rester dans les limites de la…

Axelle. — Oh ! Bonjour Nitsof ! Quelles sont les nouvelles de Faustine aujourd’hui ?

Faustine. — Faustine… Faustine est partagée. Elle est à la fois… heureuse… et mélancolique…

Axelle. — Vous ne pensez pas que pour des raisons de pure praticité, il serait plus judicieux…

Jimmy. — Dans notre famille, l’hygiène physique est très importante. Le vélo tout-terrain est chez nous un exercice quotidien. Et pour moi, une vraie passion.

Axelle. — Oh ! Cette Faustine ! C’est docteur Jésus et Mister Hype !

Jimmy. — Ici, nous ferons notre salle de sport.

Axelle. — T’es vraiment un salaud !...

Faustine. — Je… Faustine a décidé d’habiter sur le campus…

Richard. — Tu vas m’insulter longtemps, comme ça ?

Faustine. — Sa mère ne veut pas.

Axelle. — Non ? Et pourquoi ça ?

Jimmy. — Nous avons un équipement bien fourni.

Richard. — On est deux à avoir déconné.

Jimmy. — Presse à mollets, presse à fessiers, tirage horizontal, tirage vertical, cardio, vélos, abdos…

Faustine. — Je crois qu’elle pense que c’est dangereux…

Jimmy. — Quand je dis vélos, je parle, bien sûr, d’indoor bikes.

Axelle. — « indoor bikes » ?

Jimmy. — Vélos d’intérieur. C’est de l’anglais.

Axelle. — Vous pourrez vous dépenser en profitant de la vue.

Jimmy. — Non.

Axelle. — Elle se trompe ?

Faustine. — Oui.

Axelle. — Moi, je t’ai trompé une fois, alors que toi, sans cesse…

Jimmy. — On mure les fenêtres.

Axelle. — Pardon ?

Faustine. — C’est pas dangereux, c’est juste… différent.

Axelle. — La presse locale affirme que le bidonville pompeusement appelé « campus » est un paradis pour les poux et la gale !

Richard. — Essayons de voir les choses positivement.

Faustine. — Quelques cas vite maîtrisés.

Richard. — Nous étions perdus, l’un comme l’autre, mais on a tenu le coup, malgré tout.

Jimmy. — Un entrainement physique de qualité nécessite une grande concentration.

Axelle. — Celui qui se fait appeler Vangelis a plusieurs fois été accusé d’attouchements sexuels et de…

Jimmy. — Cela tient de la méditation. Or je crains que…

Axelle. — C’est la preuve, justement. Tout ça n’était qu’une mascarade. Sûrement pas un mariage…

Richard. — On est encore là, tous les deux. On a acquis une certaine… une fidélité dans l’infidélité.

Axelle. — Où t’as trouvé ça ? Dans Je-sauve-mon-mariage-pour-les-nuls ?

Richard. — On peut certainement continuer à avancer ensemble si… faisons un brainstorming !

Axelle. — Tu te rends compte ? … Tu te rends compte de ce qu’on a fait ? …

Faustine. — Nul n’est prophète en son pays ! À chaque fois, Vangelis a obtenu un non-lieu…

Jimmy. — À la place des fenêtres il y aura des écrans tactiles reliés au réseau informatique central et à l’extérieur, des panneaux solaires, car naturellement notre maison sera éco-responsable.

Richard. — Hé !… je comprends pas !...

Faustine. — Vangelis apporte beaucoup à Faustine.

Richard. — Ma parole, vous nagez en plein délire.

Axelle. — Vangelis lui prend beaucoup, aussi.

Jimmy. — Vous êtes qui, vous ?

Axelle. — Tu comprends pas ? Tu comprends pas pourquoi une femme pleure quand elle apprend que son mari est allé baiser ailleurs ?

Richard. — Et vous, vous êtes qui ?

Axelle. — Richard, si tu veux bien rester en dehors de tout ça…

Richard. — ça me concerne, non ?

Axelle. — Faustine s’est entichée de ce type…

Faustine. — « Entichée ! »…

Richard. — Tu voulais divorcer, t’as enfin une bonne raison, tu devrais être satisfaite. Ça montre bien qu’en fait, malgré ce que tu dis, t’es encore…

Faustine. — « Entichée » ça a vraiment une connotation…

Axelle. — Comme Faustine s’était entichée de son prof de sport ! Elle lui envoyait des cadeaux, elle avait appris par cœur ses horaires de sortie, se débrouillait toujours pour le croiser en ville…

Jimmy. — D’où sort ce mec ?

Axelle. — Comme elle s’était entichée de son moniteur d’équitation, à tel point entichée qu’il a fini par démissionner…

Faustine. — Pourquoi tu ressors ces vieilles histoires ?

Axelle. — Je voulais divorcer parce que je pensais qu’il n’y avait plus rien entre nous…

Faustine. — J’étais une ado… j’étais perdue…

Axelle. — O.K. Je crois qu’il faut clarifier les choses.

Jimmy. — À quel sujet ?

Axelle. — Au sujet de vos projets.

Jimmy. — C’est à dire ?

Axelle. — L’orange carotte, les nains de jardin, la remise à vélos, la salle de sport, passent encore…

Richard. — Et encore !... Et encore ! …

Axelle. — C’est curieux comme les choses se répètent…

Faustine. — Avec Vangelis, c’est différent !

Axelle. — Je me suis trompée.

Richard. — On s’est trompés. Enfin, quand je dis « on s’est trompés », je veux pas dire qu’on s’est trompés l’un l’autre, enfin, que l’autre a trompé l’un pendant que l’un trompait l’autre, mais plutôt que l’un et l’autre, on s’est trompé !

Faustine. — Je me sens perdue.

Jimmy. — Je crois que j’ai pas compris.

Richard. — Je veux dire que chacun s’est trompé tout seul, ce qui l’a amené à tromper l’autre, ou l’un, selon qu’on part du point de vue de l’un ou de… je sais pas si je suis clair ?

Faustine. — Mais je crois que je vois un chemin.

Axelle. — Je croyais qu’entre nous y avait plus rien.

Faustine. — Je crois qu’au bout il y a quelque chose.

Richard. — Je crois que c’est pas vrai. 

Axelle. — Je crois que c’est pas vrai. Entre nous y avait encore quelque chose.

Faustine. — Je crois que c’est quelque chose de bien.

Axelle. — Entre nous il y avait la dissimulation, le mensonge, la trahison…

Jimmy. — Vous essayez de me dire quoi ?

Axelle. — Les fenêtres aveugles, c’est pas possible.

Richard. — Très bien.

Axelle. — Ne te méprends pas sur mes intentions.

Richard. — Entre nous, il y a encore quelque chose.

Axelle. — Oui il y a encore quelque chose… quelque chose de nouveau… le dégoût.

Jimmy. — Le dégoût ?

Richard. — C’est pas à vous qu’elle parle, c’est à moi.

Faustine. — J’ai tort, peut-être. Mais laisse-moi faire mes erreurs.

Jimmy. — Excusez-moi, mais j’ai l’impression qu’on est en train de mélanger les…

Richard. — Il est hors de question que vous muriez ces fenêtres !

Jimmy. — Si vous pouviez dire à ce type de ne pas intervenir dans la conversation alors qu’il est censé se trouver…

Axelle. — Richard, je discute avec monsieur donc si tu veux bien ne pas te mêler…

Richard. — Ben quoi, c’est ma maison aussi, non, merde !

Axelle. — Mais d’où ça vient ce besoin de trouver quelqu’un à suivre… quelqu’un à adorer… quelqu’un à aduler…

Jimmy. — Ah ! Vous êtes le mari de madame… Enfin l’ex… enfin le presque ex…

Axelle. — Quelqu’un qui ferait claquer au vent un étendard et qui dirait : « je suis le chemin, la vérité et la vie, maintenant lève-toi et marche ».

Richard. — Ne m’approchez pas…

Jimmy. — J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

Richard. — Vous n’avez pas dit quelque chose qu’il ne fallait pas, vous êtes quelque chose qui ne devrait pas !

Axelle. — Quelqu’un qui serait prêt à frapper si on s’écartait du droit chemin.

Richard. — Eh ben… on dirait que le bulldozer a fait une sortie de route.

Jimmy. — Vous voulez bien m’expliquer ce qui…

Axelle. — Vous ne pouvez pas rendre cette salle aveugle.

Jimmy. — Vous vendez, oui ou non ?

Axelle. — Qu’est-ce que c’est que cette passion pour les codes de conduite, les règlements, l’autorité, le commandement, les chefs, les maîtres, les despotes, les tyrans…

Faustine. — Papa. (Un temps.) Tu sais ce que c’est, une enfance sans père ?

Richard. — Alors, c’est fini ?

Axelle. — Quand j’étais petite, on me disait souvent : « Qu’est-ce que tu vas faire plus tard ? » C’était une question qui me terrorisait. Au sens propre : elle me clouait à terre. Je me précipitais sous la table et je voulais plus voir personne.

Faustine. — Toi, t’as eu un père. Il était peut-être génial, il était peut-être chiant, mais c’était ton père.

Axelle. — Le soir, dans la pénombre de ma chambre, je tournais et retournais cette question dans ma tête : « Qu’est-ce que je vais faire plus tard ? »

Faustine. — Rentrée scolaire après rentrée scolaire, écrire en face du mot père le mot néant. Voilà mon père à moi : un néant.

Axelle. — On vend. Mais à une condition : interdiction de toucher aux fenêtres.

Jimmy. — Quoi ?

Richard. — Faut vraiment rien comprendre à cette maison pour seulement imaginer de…

Axelle. — Je t’ai déjà expliqué…

Faustine. — Je sais, vous étiez encore lycéens, il a eu peur, il est parti, d’ailleurs il ne veut plus me voir… Mais c’est là… en moi… comme un vide… un vide qui me ronge.

Jimmy. — Soit vous vendez, soit vous vendez pas !

Richard. — Moi, j’étais là, quand même…

Axelle. — Bien, maintenant, on arrête.

Faustine. — Richard ? Je t’avais pas vu…

Jimmy. — Vous avez raison. Je vais vous laisser réfléchir un jour ou deux, parce que je crois que là…

Axelle. — Vous m’avez pas compris. On arrête la négociation.

Richard. — J’allais te chercher au gymnase, je faisais les réunions parents profs…

Faustine. — T’as été super cool. Mais t’es pas mon père !

Axelle. — La question est toujours là. Elle a un peu changé. Elle est devenue : « Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? »

Jimmy. — J’ai peur de comprendre.

Axelle. — Il faut que je réponde. Il faut que je réponde avant qu’il soit trop tard.

Richard. — On vend plus, désolé.

Axelle, s’approchant de Faustine. — Mais écoute, Faustine, on peut quand même essayer de… (Faustine sort son téléphone : elle reçoit un appel. Axelle regarde.) C’est lui ? L’ordure ! (Elle prend le téléphone, et décroche :) Allô ?

Faustine. — Maman, s’il te plaît…

Jimmy. — Quoi ? Mais qu’est-ce qui ? …

Axelle, au téléphone. — Non, c’est la mère de Faustine au téléphone.

Faustine, essayant d’enlever le téléphone. — Maman, arrête tout de suite !

Axelle, au téléphone, se dégageant. — Bonjour monsieur Dumont.

Jimmy. — C’est nos projets de transformation ?

Axelle, au téléphone. — Non, vous ne vous appelez pas Vangelis ! Vous avez un nom et un prénom, comme tout le monde : Jean-Pierre Dumont. Vous voyez, j’ai fait ma petite enquête.

Faustine. — Maman, je ne te permets pas de…

Axelle, à Faustine. — Toi tu t’assieds et tu nous laisses parler ! Moi aussi je peux jouer à la mère supérieure ! (Au téléphone :) Oui, c’était Faustine. Non, vous ne pouvez pas lui parler.

Jimmy. — Ah ok… ok j’ai compris… Je conviens pas, c’est ça ? On convient pas ? On est pas assez bien pour votre palace ?

Axelle, au téléphone. — Non, elle ne viendra pas ce soir, ni demain d’ailleurs. Elle reste avec moi.

Faustine. — Je vais lui parler…

Axelle. — Tu te souviens, ce petit garçon ? Toi ? S’il avait pu voir ce qu’il deviendrait, s’il avait pu voir ce que t’es devenu aujourd’hui, qu’est-ce qu’il aurait dit ?

Jimmy. — Putain, mais c’est dingue !

Axelle. — S’il avait pu te voir, qu’est-ce qu’il aurait pensé dans sa tête de petit garçon ? Est-ce qu’il aurait été fier ? Impatient ? Est-ce qu’il aurait dit : « Waouh ! C’est ça, l’âge adulte ? J’ai hâte d’y être ! » ? Ou est-ce qu’il se serait enfui, simplement enfui, sans rien dire, la boule au ventre, le cœur serré ?

Richard. — Je vois pas où tu veux en venir…

Jimmy. — Vous vous prenez pour qui ? Vous êtes quoi ? Un modèle ?

Axelle, au téléphone. — Et maintenant, écoutez bien : primo, vous avez mis ma fille sous votre emprise. Des preuves ? Bien sûr que j’en ai, des preuves : sa démission de la fac et ses relevés bancaires.

Faustine. — T’as mes relevés bancaires ?

Axelle, à Faustine. — À la guerre, comme  à la guerre ! (Au téléphone :) Deuxio, votre association de mes fesses a tout d’une entreprise de manipulation organisée ; tertio, vous avez privatisé un domaine public de façon parfaitement illégale ; quarto, si vous étiez devant moi, je vous aurais bien collé mon poing sur la gueule ! (À Faustine :) Ah tu voulais quelqu’un qui te dise quoi faire, toi…

Jimmy. — Vous cherchez qui ? Un acheteur qui sera votre copie conforme ?

Axelle, au téléphone. — Vous avez compris ! J’ai vraiment les moyens de bien vous faire chier… Alors je vous préviens gentiment : si vous appelez encore une fois, une seule fois ma fille, ou si je la retrouve encore en train de suivre vos formations à la con, je porte plainte. Pervers ! (Elle raccroche.)

Richard. — Maintenant, barrez-vous !

Jimmy. — Pauvres cons !

Axelle. — Non… attendez ! Oh non… merde ! merde ! merde ! (Silence. À Richard :) Tu dis plus rien ? Toi aussi tu t’es enfui ? Enfui à la recherche du petit garçon ? De ton petit garçon ? Tu sais, dans la bande de Faustine, ils ont une expression… une expression pour désigner ce qu’il y a en nous…

Faustine. — Le « dieu intérieur ».

Axelle. — Oui, merci, le « dieu intérieur ». (À Faustine :) T’as entendu notre conversation ?

Richard. — Faustine, ta mère s’inquiète. 

Jimmy. — C’était pas les bons.  

Faustine. — Chacun a son dieu intérieur. C’est lui, lui seul qui connaît notre vérité. C’est un des seuls êtres au monde en qui on peut avoir une totale confiance. Mais encore faut-il savoir l’écouter.

Axelle. — Pour moi, ce qu’il y a en nous, c’est pas un dieu. C’est pas un être à qui on peut entièrement se remettre et qui nous remplit entièrement. Il y a en nous tant de choses contradictoires. Y a tellement de nous en nous. Mais parmi tous ces nous, il y a un enfant, celui que nous étions il y a longtemps. Un petit garçon ou une petite fille intérieure. Quoi qu’on fasse dans nos vies d’adulte, il faut juste faire attention. Attention à ne pas le blesser. En le blessant, on écorche en nous ce qu’il y a de plus pur.

Jimmy. — Ce regard, quand je dis « homme au foyer. »

Axelle, regardant un appel s’affichant sur son téléphone. — Qu’est-ce qu’on serait sans ces machines ?

Richard. — Grâce à elles on se dédouble, on se détriple…

Jimmy. — C’est presque pire que si je disais « chômeur. »

Axelle. — Triple Axelle ! (Au téléphone :) Allô ? (Un temps.) Oui, la maison est toujours à vendre. (Un temps.) Euh… vous aimez l’orange carotte ? (Un temps.) Ah non, non, moi non plus ! Ici c’est plutôt blanc et gris, voyez.

Richard. — Alors c’est fini ? Définitivement ?

Jimmy. — J’ai pas envie de rentrer.

Axelle, au téléphone. — Vous faites du sport ? (Un temps.) La pantoufle ? C’est quoi la pantoufle ? (Un temps.) J’aime bien votre humour… (Un temps.) Non, ce sont justes quelques questions pour …

Jimmy. — La cuisine, la serpillère, le dîner à préparer…

Axelle, au téléphone. — Oui mais pas avant 18h. (Un temps.) Rendez-vous devant l’église. À demain ! (Elle raccroche.)

Jimmy. — Je trouverai.

Faustine. — Je peux rester dormir là ce soir ?

Richard, donnant à Axelle la convention. — Tiens.

Jimmy. — Je trouverai comment faire.

Axelle. — Et si on prenait un petit café ?

Richard. — Je vais en faire.  

Axelle. — Je crois que j’ai besoin de sortir.

Richard. — Au café des amis ?

Faustine. — Je l’aimais bien, notre maison.

Axelle. — Tu l’aimeras aussi, notre future maison.

Richard. — Et tu l’aimeras aussi, mon futur appart.

Jimmy. — Et je l’ouvrirai, ma salle de fitness.

Faustine. — Ton futur appart ?

Richard. — Un grand studio refait en centre-ville. Tu sais, c’est cette fille… Samantha, c’est elle qui me l’a vendu.

Axelle. — Je peux plus l’encadrer, cette pouf…

Richard. — Pourtant je l’ai trouvée très open...

Jimmy. — Quand j’étais en activité, j’étais plutôt efficace. Je peux l’être encore. Contrairement à ce qu’elle dit.

Richard. — On y va avec ma voiture ? Enfin ce qu’il en reste ?

Jimmy. — Je lui prouverai qu’elle se trompe, que je suis pas aussi nul que ça.

Axelle. — Y a un problème ?

Jimmy, au téléphone. — Oui, chérie ?

Richard. — Un type. Il avait la prio, mais pas ses anti-brouillard. Il a déboulé comme un malade…

Axelle. — Des antibrouillards ? Avec cette pluie ?

Jimmy, au téléphone. — Ouais, c’est vrai, ce soleil, c’est vraiment agréable…

Richard. — Heureusement, rien de grave.

Faustine. — « Dieu est partout. »

Jimmy, au téléphone. — Non, ça va pas le faire… Écoute, désolé mais… finalement, elle me plaît pas.

Richard. — Au fait, ta petite stagiaire, Lila, garde-la, c’est une perle.

Faustine, au téléphone. — C’est moi. Je crois qu’il faut qu’on parle.

Axelle. — J’y penserai…

Jimmy, au téléphone. — J’avais oublié qu’on sortait, ce soir !

Richard. — À propos, la convention, je crois qu’elle aurait besoin d’un léger rewriting.

Axelle. — Peut-être.

Jimmy, au téléphone. — Tant mieux, ça va me faire du bien.

Axelle. — En ce moment, je foire tout…

Faustine, au téléphone. — Je suis avec ma mère et Richard.

Jimmy, au téléphone. — Au théâtre ? Parfait.

Faustine, au téléphone. — Tu nous rejoins ? (Un temps.) Oui, comme d’habitude.

Axelle. — C’était Martin ?

Jimmy, au téléphone ou non. — Tu sais bien que je suis devenu fan ! Et tu sais pourquoi ? Au théâtre, à la fin, même les malades, même les absents, même les morts reviennent et rejoignent la troupe. Alors, tous se prennent par la main, s’avancent, regardent les spectateurs et saluent.

 

 

 

*

*      *

FIN

DE

TROIS FOIS Axelle

 

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