2015. David  Vincent les a vus

 

Première mondiale : Orvanne - Écuelles, Salle Jean-Mermoz, Production : le Thabou, 18 septembre 2015. 

 

Pièce numéro 6

 

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Résumé court : Trois hommes tentent de monter une adaptation théâtrale de la série Les Envahisseurs. Les ratages, la mort, la maladie et la folie s'en mêlent.

 

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Texte intégral

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Obscurité puis faible lumière. Un homme s’avance.

Une voix off. « Les Envahisseurs ». Une production « Quin Martin ». Avec Roy Thinnes, dans le rôle de David Vincent. Les envahisseurs. Des êtres étranges venus d’une autre planète. Leur destination : la Terre. Leur but : en faire leur univers. David Vincent les a vus. Pour lui, tout a commencé par une nuit sombre, sur une petite route de campagne déserte, alors qu’il cherchait un raccourci que jamais il ne trouva. Tout a commencé par une auberge abandonnée, par un homme que le manque de sommeil avait rendu trop las pour continuer sa route. Tout a commencé par l’atterrissage d’une soucoupe volante venant d’une autre galaxie. Maintenant, David Vincent sait que les envahisseurs sont là, qu’ils ont pris forme humaine. David Vincent sait qu’il lui faut convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé. Jack Lord, Alfred Ryder et Diana Hyland sont les principaux interprètes de l’épisode d’aujourd’hui : « Vikor ». (La lumière gagne en intensité. L’homme qui s’avançait est David Vincent.) David Vincent a lu dans les journaux comment un installateur de lignes téléphoniques a, juste avant de mourir, déclaré à son camarade d’équipe qu’il avait vu un homme lumineux dont le corps semblait en feu. La police fit une enquête et l’affaire tomba vite dans l’oubli[1]. Cependant David Vincent sait que ce rougeoiement n’est pas anodin. C’est le symptôme que les envahisseurs, peu habitués à l’atmosphère terrestre, émettent lorsqu’ils ont besoin d’être régénérés. C’est pourquoi David Vincent s’est immédiatement rendu à Fort Scott, en Floride, où se trouve la direction des établissements « Vikor », là précisément où ce fait divers a eu lieu. Cette usine cacherait-elle un quartier général des envahisseurs ? David Vincent est déterminé à le découvrir. À l’aide d’une fausse identité, il se fait embaucher comme technicien de surface. Il lie rapidement connaissance avec un dénommé Bob, coéquipier du réparateur disparu.

La lumière devient celle d’un beau jour de septembre, en Floride. Bob apparaît à son tour. Il mange un sandwich. David le rejoint.

David.  Ils m’ont donné le casier n° 6. (Bob s’étrangle.) Ça va ?  

Bob.  C’était le casier d’un copain. Un très bon copain. Rick.

David.  Il ne travaille plus ici ?

Bob.  Non.

David.  Il est parti ?

Bob.  Non il est… il est mort.

David.  Ah oui… j’ai lu ça quelque part… Et juste avant de mourir, il t’a dit qu’il avait vu un homme dont la peau était comme en feu. C’est bien ça ?

Bob.  Je veux pas en parler.

David.  Cet homme, cet homme dont le corps était lumineux, tu l’as vu aussi ?

Bob.  Je t’ai dit de te taire.

David.  Ça s’est passé ici, à l’usine ?

Bob.  Bon, puisque tu veux pas…

David.  Je te pose la question parce que… parce que moi aussi, j’en ai vu. Des hommes comme celui-là, le corps pareil à des braises, j’en ai vu plusieurs fois. Et ce ne sont pas des hallucinations.

Bob.  Si Monsieur Vikor m’entendait dire…

David.  Ce serait la porte immédiatement, je le sais. Je connais la musique. À ton avis, pourquoi j’étais au chômage ? Et pourquoi je suis venu chercher du travail ici ? Ici, justement ? Je veux comprendre. Et pour ce qui est de rester discret, tu peux compter sur moi.

David tend une cigarette à Bob. Bob l’accepte. David l’allume et s’en allume une aussi.

Bob.  On était en train de changer des fils sur la face nord du bâtiment interdit.

David.  Le bâtiment interdit ?

Bob.  Un bâtiment que Nexus a fait boucler à son arrivée.

David.  C’est qui ce Nexus ?

Bob.  On sait pas très bien. Un type. Un peu bizarre. Arrivé ici avec une escouade de cols blancs, y a pas longtemps. Et on dirait presque… oui, on dirait presque que c’est Nexus qui dirige l’usine maintenant… Bref, tout à coup, à travers une grille entrouverte, Rick a vu plusieurs hommes dans des tubes de verre. Plusieurs hommes qui scintillaient. Il m’a appelé. Et moi aussi, je les ai vus. Mais j’ai rien dit. Rick était dans un tel état de choc, ses cris avaient attiré les vigiles de l’usine. Ils l’ont embarqué et après…

David.  Tu ne l’as plus jamais revu en vie. N’est-ce pas ? (Bob acquiesce.) Écoute-moi bien, Bob. Ces hommes… ce ne sont pas des hommes. Ce sont des extra-terrestres qui ont pris notre apparence. Ce que vous avez vu Rick et toi, ces tubes, ça ressemble à un centre de régénération. Ces… ces choses… L’ossature de leur main n’est pas comme la nôtre. Leur planète est en train de mourir. Ce que veulent ces êtres : nous anéantir. Lentement, doucement, en silence. Et devenir les seuls maîtres de la Terre.

Bob.  Je crois que t’as besoin de voir quelqu’un.

David.  Je ne suis pas aussi fou que tu penses. Je vais te le prouver. Je vais te dire de quoi Rick est mort.

Bob.  Personne le sait. Quand les journalistes ont voulu…

David.  Hémorragie cérébrale.

Bob.  Qui te l’a dit ?

David.  Je le sais. C’est comme ça qu’ils se débarrassent des témoins gênants.

Bob.  Qu’est-ce qui me garantit que…

David.  Je ne te demande pas de me croire. Plus tard je t’apporterai toutes les preuves. En attendant, nous devons nous introduire dans le bâtiment interdit.

Bob.  Mais si jamais on nous surprend…

David.  Pour la mémoire de Rick. Tu n’as jamais voulu savoir la vérité ?

Bob.  Si.

David.  Tu sauras. Mais pour ça nous devons rester unis. Dacodac ? (Il tend la main à Bob.)

Bob.  Dacodac. (Bob prend la main que David lui tend.)

Krystian.  Je peux savoir ce que vous faites ?

David.  On se serre la main.

Krystian.  Et après ? Vous allez boire un lait fraise à la cafète ?

David.  On peut pas se serrer la main ?

Krystian.  « Dacodac » ? Mais qu’est-ce qui te prend, putain ?

David.  Oui, j’ai pris une petite liberté avec le texte…

Bob.  Moi je trouve ça pas mal.

Krystian.  Vous avez entendu ce que j’ai dit ? J’ai dit David « lie connaissance » avec Bob. J’ai pas dit David « veut se taper » Bob.

Jacques-Yves, qui jouait David.  Ah ! on a l’impression que je veux me taper…

Krystian, qui jouait la Voix off.  Bob est ouvrier au téléphone dans les années 60, pas apprenti coiffeur !

Jean-Louis, qui jouait Bob.  Qu’est-ce que t’as contre les apprentis coiffeurs ?

Krystian.  Et David se rapproche de lui parce qu’il soupçonne l’usine d’être une couverture pour les envahisseurs ! C’est ça la scène !

Jacques-Yves.  Justement, avec Jean-Louis, on voulait venir travailler la scène en plus de la répèt’, alors si tu pouvais…

 Krystian.  Impossible, vous le savez bien. Mme Zambaud, les clefs, elle les laisse qu’à moi. D’ailleurs répéter plus n’est pas la solution. Arrêtez de faire semblant. Il faut être David ! Il faut être Bob ! Être ! Et maintenant !

Jean-Louis.  Marlon Brando, au secours !

Krystian.  Nom de Dieu ! Quand est-ce que vous allez comprendre ? Si vous vous contentez de jouer à, si le spectateur voit ces pauvres Jacques-Yves et Jean-Louis qui essaient de faire croire à David, qui essaient de faire croire à Bob, mais le spectateur, bordel, il va se barrer ! Et puis mettez-vous ça dans le crâne : vous êtes pas des gonzesses !

Jacques-Yves.  Je comprends ce que tu dis, mais David est très seul, et rencontrer Bob lui apporte un réconfort qui…

Krystian.  Foutaises !

Jean-Louis.  Jacques-Yves a pas tort. Parce que Bob, faut quand même pas l’oublier, il est complètement perdu après la mort de son copain. Alors quand David vient le voir, eh ben il ressent toute la compassion que son nouveau collègue…

Krystian.  Conneries ! (Un grand cahier à la main.) J’ai passé la nuit à relire la scène. J’ai entouré ça, avec mon stylo rouge, à trois heures du matin. « Tu peux compter sur moi. » Ce que dit David à Bob : « Tu peux compter sur moi. » Quelques mots très simples. Mais significatifs. « Tu peux compter sur moi », c’est pas de l’amitié ; « Tu peux compter sur moi », c’est pas de l’affection ; « Tu peux compter sur moi », c’est pas de la tendresse ; « Tu peux compter sur moi » c’est un accord, c’est un marché, c’est un contrat. C’est subtil, c’est habile, c’est viril.

Jacques-Yves.  T’as raison.

Jean-Louis.  C’est vrai.

Krystian.  De toute façon, on vire le sandwich.

Jacques-Yves.  Pas assez subtil.

Jean-Louis.  Pas assez viril.

Krystian.  L’autre jour, à la Bibliothèque Nationale, j’ai consulté une thèse sur la nutrition des ouvriers de Floride septentrionale entre 1952 et 1969.  53% des sujets témoins consommaient du Bourbon sur leur lieu de travail. « Jim Beam », pour la plupart. (Il sort une bouteille.) J’en ai commandé une caisse. (Il jette la bouteille à Jean-Louis.) Et fait pas comme si. On reprend à cette putain de réplique. Vas-y, Jacques-Yves.

 Jacques-Yves, regardant Jean-Louis, après un temps.  Tu peux compter sur moi.

Krystian.  Plus viril.

Jacques-Yves, plus rauque.  Tu peux compter sur moi.

Krystian.  Et ta testostérone ? Elle a mis son caleçon de flanelle ou quoi ?

Jacques-Yves, encore plus rauque.  Tu peux compter sur moi.

Krystian.  Charles Bronson ! Je veux voir Bronson !

Jacques-Yves, à s’en fusiller les amygdales.  Tu peux compter sur moi !

Krystian.  Là tu le tiens ! Et toi, Jean-Louis, tu lui files du Bourbon.

Jean-Louis s’exécute. Jacques-Yves boit.

Jacques-Yves, s’étranglant.  Merde !...

Krystian.  Camarades, aujourd’hui, on a fait un pas de plus vers la lumière. Jacques-Yves, dans tes yeux, j’ai vu le regard de David. (Il bascule.) Mais voilà… mais bien sûr… je crois que j’ai trouvé le titre du spectacle : « David Vincent les a vus ».

Jean-Louis.  Ça, c’était vraiment tout Krystian.

Jacques-Yves.  Juste. Chtonk ! au milieu d’une répèt’, on savait pas pourquoi, une idée lui venait. Il nous disait tout ce qui lui passait par la tête.

 Jean-Louis.  Justement, un jour, ça m’est passé par la tête, j’ai fait une recherche google sur Krystian. C’était pas n’importe qui. Il avait fait ses études avec Grotowski. Et puis après, un passage au Berliner Ensemble. La pointe, quoi. L’avant-garde de l’avant-garde théâtrale.

Jacques-Yves.  Mais pourquoi il avait atterri à Villiers-sur-Loing ? Et qu’est-ce qu’il pouvait bien faire avec des amateurs comme nous ? Dans le local de l’association « Rempaillage de chaises et tisanes bio » ?

Jean-Louis.  « Krystian Waldecker : un jeune espoir de la mise en scène gâché par le goût du kitsch et du vulgaire ». J’ai fini par savoir pourquoi il s’était fait virer du Berliner. Imaginez : Krystian voulait tout simplement monter une adaptation de « Dallas » ! Ah ! Ah ! Ah ! La tête de Heiner Müller ! – le tôlier du Berliner – La tête que Müller a dû faire !

Jacques-Yves.  Il habitait une espèce de gourbi, en lisière de forêt.

Jean-Louis.  Avec une parente à lui, je crois. Une vieille femme.

Jacques-Yves.  Tu te souviens de la toute première séance ?

Jean-Louis.  Pour le premier exercice, on peut pas dire que Krystian s’était foulé.

Krystian.  Au lieu de discuter, je vous propose une chose simple : chacun se présente. 

Jacques-Yves.  Chacun se … ? Mais qu’est-ce qu’on doit dire ?

Krystian.  Ce que vous voulez. À vous de choisir. Jean-Louis, à toi.

Jean-Louis.  Moi ? J’ai rien à raconter.

Krystian.  Cherche.

Jean-Louis.  Elle est nulle, ma vie !

Krystian.  C’est pas ta vie qui nous intéresse. On s’en fout, de ta vie. Ce qui peut nous embarquer, c’est la façon dont tu vas nous la raconter. 

Jean-Louis.  Je suis médaillé du conservatoire de Saint-Polycarpe-des-Bois, après, quelques castings ici ou là… et puis rien. Aucun film, aucun spectacle, je suis devenu prof, prof d’EPS, je m’emmerde dans mon boulot, j’emmerde mes élèves, j’emmerde mes collègues et résultat : je viens faire du théâtre avec deux types que je connais à peine ! Voilà ! T’es content ?

Krystian.  On t’écoute, Jacques-Yves.

Jacques-Yves.  Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Pour moi tout va bien. Et quand tout va bien, y a pas d’histoire. Avant c’était autre chose. Je bossais dans une tour à la Défense. L’objectif de mon boss, ce qu’il nous demandait : faire le max de profit. Mais moi, ça me révoltait, alors je me suis retrouvé avec un carton dans les bras, sur le parvis. Voilà tout le profit que j’ai fait. Après je suis allé manger des donuts. Et pendant que je lisais ma notification de licenciement, j’ai compris. Compris que le plus important, c’était pas le fric. Non. Ça non. J’ai compris que le plus important, c’était la famille. Ma famille : Sylke, ma femme ; Paul et Marie, mes enfants. J’ai compris que quand on a la chance d’avoir une famille, faut tout faire pour la préserver. J’ai compris que y a pas de honte à vouloir une bonne vie pour sa famille. Alors on est venu ici, à Villiers. Lotissement des Lys, sécurisé, portillon automatique – ça a fait rire les mômes -, enclos blanc électrifié. Ce que je pouvais trouver de mieux pour eux. Pas forcément donnée, la maison aux Lys. Mais bon. On est privilégié, ici. Sylke a pu trouver un local assez grand, moi j’ai trouvé un job chez Babillot, et on a inscrit les enfants à Sainte-Blandine. Ces deux petites fripouilles ! Exactement ce qu’il leur fallait. Besoin d’un vrai cadre. Y a pas de honte à vouloir un bon collège pour ses enfants. Tous les soirs, moi, un petit footing ! Faut prendre le temps de s’occuper de soi. Hyper important, s’occuper de soi. Souvent, le soir, on boit un verre dans un petit café sympa, le « Marquis », notre fief. Les Lys, le ciel bleu qui se reflète sur le miroir des piscines, un petit verre, tranquilles, on est comme des rois… Y a pas de honte à se faire du bien. Y a pas de honte à vouloir une belle vie pour sa famille.

Krystian.  Si je résume, pour toi tout va bien.

Jacques-Yves.  Ce que je te disais.

Krystian.  Alors pourquoi tu fais du théâtre ?

Jacques-Yves.  Pourquoi ?

Krystian.  T’as déjà tout. Qu’est-ce qu’on peut encore t’apporter ?

Jacques-Yves.  Disons que… j’aimerais me changer les idées.

Krystian.  Je comprends pas. T’as la vie dont tu rêvais, non ?

Jacques-Yves.  Oui mais… en fait… récemment, j’ai vécu quelque chose de… quelque chose d’un peu pénible… pas quelque chose de grave, non, mais… quelque chose d’un peu… d’un peu chiant ! Alors je me disais que cet atelier, ça serait peut-être l’occasion de…

Krystian.  Raconte.

Jacques-Yves.  Oh je vais pas déballer toute ma…

Krystian.  C’est important, tes motivations, pourquoi tu es venu là, avec nous. Un acteur n’est pas une page blanche. C’est un vieux manuscrit où sont incrustées des centaines d’histoires. Ces histoires, il faut prendre le temps de les raconter, avant d’en ajouter une nouvelle…

Jacques-Yves.  Si tu veux. Euh… comment dire… tout est parti d’une connerie… j’avais invité à la maison Christophe et Manuel.

Jean-Louis.  Des voisins ?

Jacques-Yves.  Non, des amis d’enfance. Ils étaient jamais venus aux Lys. Mais allez savoir pourquoi, ils s’étaient mis en tête de me faire signer une pétition. 

Krystian.  À quel sujet ?

Jacques-Yves.  Une usine qui va fermer. Schneider.

Jean-Louis.  Et tu nous as raconté. Tout. Dans le détail. Après, tu te souviens ce que Krystian nous a demandé ?

Jacques-Yves.  Comment l’oublier ? Il nous a tout simplement demandé de rejouer la scène.

Krystian.  C’est essentiel. Nous devons vivre ça ensemble, tous les trois. C’est un événement important de ta vie.

Jacques-Yves.  Important, important, c’est pas comme ça que…

Krystian.  Il est important puisqu’il t’a fait entrer en théâtre. (Il est allé chercher une feuille de papier.) Je vais faire Christophe. Jean-Louis, tu feras Manuel. Et toi, Jacques-Yves, toi tu joueras ton propre rôle.

Jacques-Yves.  Mais tu crois vraiment que…

Christophe.  Tu sais pour Schneider ?

Jacques-Yves.  Pour Schneider ? Non.

Manuel.  Ils ferment.

Jacques-Yves.  Ah.

Manuel.  La boîte a été rachetée.

Jacques-Yves.  Ah ?

Christophe.  Par « Kyrie Eleison Mutual Funds ».

Jacques-Yves.  … ?

Manuel.  Un fonds de pension américain.

Jacques-Yves.  Merde.

Christophe.  Je te le fais pas dire.

Manuel.  On est plusieurs à vouloir bouger.

Christophe, tendant à Jacques-Yves le papier.  Tu signes ?

Jacques-Yves.  C’est quoi ?

Manuel.  Une pétition de protestation.

Jacques-Yves.  Ah.

Silence.

Christophe.  Alors, tu signes ?

Jacques-Yves.  Je sais pas.

Silence.

Manuel.  Tu sais pas ?

Jacques-Yves.  Non mais… les gars… sans rire… Ça part d’une bonne intention, votre truc, mais ça sert à rien.

Christophe.  À rien ? Ce qu’on fait, depuis cinq jours, ça sert à rien ?

Jacques-Yves.  Je me suis mal exprimé…

Manuel.  Si chacun se dit ça, c’est sûr ! C’est sûr que ça servira à rien. C’est tous ensemble qu’on fera changer les choses !

Jacques-Yves.  Non et puis… voir mon nom, comme ça, associé à une action publique… même une action juste, je dis pas, hein, eh ben ça… non ça me plaît pas. Ça regarde pas les autres, ce que je pense, ce que je crois…

Christophe.  Y a près d’une cinquantaine de types qui vont se retrouver sur le carreau. Et leurs familles, aussi. C’est elles qui vont éponger les dégâts. Ça vaut pas le coup de faire un effort ?

Jacques-Yves.  Je crois que le mieux, c’est de saisir les pouvoirs publics et après…

Manuel.  Laisse tomber, Christophe, on se casse.

Christophe.  T’as raison.

Manuel.  Attends, y a le portillon.

Christophe, à Jacques-Yves.  Tu nous descends le pont-levis, s’il te plaît ?

Jacques-Yves.  Attendez les gars, on va pas s’embrouiller pour cette histoire de…

Christophe.  Y a pas que les Lys, dans la vie.

Jean-Louis, à Jacques-Yves.  Cette impro, ça t’avait un peu retourné, hein ?

Jacques-Yves.  Oui, c’est vrai, je…

Jean-Louis.  Krystian, lui, il était allé écrire dans son grand cahier.

Jacques-Yves.  Au bout du compte, je crois que c’est la personnalité de Krystian qui m’a poussé à m’inscrire à son atelier. Quand j’ai compris la façon dont il allait nous…

Jean-Louis.  Tu parles. Dès la première séance, tu voulais te barrer. Je t’entends encore. « Qu’est-ce que c’est que ces méthodes ? Psychologiquement parlant, c’est dangereux ! Ce type est un malade. Un grand malade. Sans parler du local. ‘Rempaillage de chaises et tisanes bio’. Voilà où on va travailler ! Et moi, toute cette paille, avec mes acariens, tu comprends, c’est pas possible, je vais étouffer ».

Jacques-Yves.  Mais tu racontes absolument n’importe quoi ! C’est toi qui disais tout ça. Et même, tu ne te gênais pas pour en rajouter : « Je m’y suis pris trop tard. Tous les cours de théâtre étaient déjà complets. C’est pour ça que je me suis inscrit ici. Mais ce mec est d’une nullité. D’ailleurs tu vois bien, y a que nous deux. Ça te paraît pas louche ? »

Jean-Louis.   Comment on peut mentir comme ça ? En fait, c’est uniquement quand Krystian a parlé du projet que t’as eu le déclic.

Krystian.  Je vous propose une transposition théâtrale de la série « Les Envahisseurs ». Vous connaissez ?

Jacques-Yves.  Ah oui ! Oh ! Qu’est-ce que ça pouvait me foutre les jetons quand j’étais petit !

Krystian.  J’ai adapté l’un des épisodes clefs de la série, « Vikor ». Vous êtes d’accord ?

Jean-Louis.  J’aurais préféré Cyrano ou Rodrigue, mais bon… ça ou autre chose, ça suffira à montrer à tous ces ignards que…

Jacques-Yves.  Oui ! Oui ! Excellente idée ! D’ailleurs tout le monde la connaît, cette série ! Sylke… tout le monde ! Y a moyen de faire quelque chose de rigolo.

Jean-Louis.  « Quelque chose de rigolo. » « Rigolo », justement,  c’est rigolo d’y penser, avec le recul.

Jacques-Yves.  Les répétitions avaient pas si mal commencé.

Jean-Louis.  Au contraire. Elles avaient plutôt bien commencé.

Jacques-Yves.  Non, c’est vrai, y avait une espèce d’allant, de bonne humeur.

Jean-Louis.  Mais progressivement, faut bien le dire…

Jacques-Yves.  Progressivement, lentement, on sait pas quand, pas vraiment…

Jean-Louis.  On sait pas quand, ça a changé… on sait pas vraiment quand, insensiblement…

Jacques-Yves.  Ça a changé… il a changé.

Jean-Louis.  Oui, il a changé, Krystian… On le sentait moins… moins dans le truc…

Jacques-Yves.  C’est vrai qu’on le sentait moins emballé par ce qu’on faisait…

Jean-Louis.  Moins, beaucoup moins…

Jacques-Yves.  Par rapport à nos propositions, y avait comme… comme une petite retenue…

Krystian.  Qu’est-ce que c’est que ce boulot de chiottes ? Ma parole, vous êtes complètement déglingués ! Deux bouffons, deux petits branleurs, voilà ce que vous êtes !

Jean-Louis.  Ça va ! N’en rajoute pas ! Elle était pas si mauvaise que ça, notre scène !

Krystian.  Pas si mauvaise ? Vous me donnez envie de déféquer !

Jacques-Yves.  Jean-Louis, faut bien avouer que sur ce coup-là, on était un peu moyen…

Jean-Louis.  OK ! Mais c’est pas une raison pour se laisser…

Krystian.  On vous apprend pas ça, au Conservatoire de Saint-Polycarpe-des-bois ? On vous append pas à lire les textes et à les comprendre ?

Jean-Louis.  Si tu veux bien me laisser…

Krystian.  Pamela découvre le monde. Depuis sa naissance on a toujours tout fait pour elle. D’abord sa nurse, puis son précepteur, maintenant son mari !

Jean-Louis.  Si tu veux bien me…

Krystian.  David lui ouvre les yeux… Il lui montre que l’homme qu’elle aime le plus au monde manigance des choses pas très propres avec des extra-terrestres !

Jean-Louis.  Si tu veux bien…

Krystian.  Son mari s’est transformé. Vikor n’est plus le jeune homme affectueux, le héros de Corée, l’industriel industrieux, le…

Jean-Louis.  Si tu veux…

Krystian.  Elle prend conscience qu’on l’a considérée comme une petite fille et qu’aujourd’hui, enfin, un étranger lui parle comme à une adulte !

Jean-Louis.  Si tu veux bien me laisser en placer une ?! C’est possible, une ? En placer une ? En placer rien qu’une ? Juste une ? Juste rien qu’une ? Mais peut-être, oui, peut-être bien que c’est dans ta gueule qu’il faut la placer, hein ?

Jacques-Yves.  Jean-Louis, calme-toi, voyons…

Jean-Louis.  Ne me dis pas « calme-toi », s’il te plaît ! Ne me dis surtout pas calme-toi, OK ? OK ? ! OK ? ? !!

Jacques-Yves.  OK, Jean-Louis, Ok !

Jean-Louis.  Pamela n’est pas si sotte ! Oh merde… mais pourquoi c’est toujours moi qui joue les rôles de meuf ?… Pamela a une lucidité qui…

Krystian, le coupant.  Tu comprends rien à ce personnage.

Jean-Louis.  Moi  je ?... je… Jacques-Yves ! au début !

Pamela, jouée par Jean-Louis.  Je ne comprends pas ce que vous voulez dire…

David, jouée par Jacques-Yves.  Ce Nexus, Madame Vikor, j’ai la certitude qu’il s’agit d’une créature venue d’une autre planète et qu’il manipule…

Krystian, le coupant.  Vous jouez comme des veaux.

Jean-Louis.  Mais dirige-nous, pauvre con !

Krystian.  Aguiche-le.

Jean-Louis.  Il n’est pas question que je serve de…

Krystian.  J’ai dit aguiche-le.

Jean-Louis.  Tu nous prends pour qui ? Si tes fantasmes te tapent sur…

Krystian.  Aguiche-le ! Aguiche-le ! Aguiche-le !

Jean-Louis.  J’ai compris ! Espèce de frustré !...

Pamela, aguicheuse.  Je ne comprends pas ce que vous voulez dire…

Krystian.  Non, engueule-le.

Jean-Louis.  Mais tu viens de me dire…

Krystian.  Je sais ce que je t’ai dit ! Engueule-le !

Pamela, tranchante.  Je ne comprends pas ce que vous voulez dire !

Krystian.  Non, non, non et non ! Engueule-le, mais engueule-le … avec du désir… avec de la passion ! Sexy, l’engueulade !

Jean-Louis.  Tu te fous de moi !

Jacques-Yves.  Il a raison, Pamela ne peut pas être toute blanche ou toute…

Krystian.  Ou plutôt non, tiens, chiale !

Jean-Louis.  Metteur en scène de mes deux !

Krystian.  Un jour, en répétition, Heiner Müller a dit : « Il est aigu, le chant de la perruche, mais grave est le discours du chat mélancolique».

Jean-Louis.  Moi et Pamela, on pige que dalle, t’as compris, connard ?

Krystian.  Je m’en fous, s’il le faut on restera jusqu’à 3 heures du matin pour que tu comprennes ! J’ai dit chiale !

Jean-Louis.  Je renonce à jouer Pamela, je…

Krystian.  De toute façon, pour toi, Pamela, c’est fini !

Jean-Louis.  Hein ?

Krystian.  C’est moi qui vais jouer Pamela !

Jean-Louis.  Toi ? Pamela ? Mais… Que-ce que je vais jouer, moi, alors ?

Krystian.  Un nouveau personnage ! L’idée vient de me traverser l’esprit à l’instant ! Vous savez que « Les Envahisseurs » sont, en fait, une représentation symbolique de la Guerre froide ? Les extra-terrestres représentent, de façon cryptée, la menace communiste que McCarthy et sa clique ont peur de voir s’immiscer dans la société capitaliste américaine des années 60. Et ça… quand on vous voit… je m’excuse… c’est loin d’être évident. Alors devinez qui va venir frapper à la porte de Pamela et suggérer quelques idées à David ? (Silence.) Karl Marx ! Karl Marx en personne ! Surgi du grand fracas mécanique et politique du siècle précédent !… Et c’est toi, Jean-Louis, qui va l’incarner !

Jacques-Yves.  Là, j’avoue que j’ai été un peu… un peu perdu, en fait.

Jean-Louis.  Moi aussi. Je suis sorti de cette répet’ un peu… un peu troublé…

Jacques-Yves.  Je vois plus très bien où on va, là…

Jean-Louis.  Je sais pas. Je sais plus…

Jacques-Yves.  Moi qui pensais faire un spectacle sympa… plaisant… vintage… plaisamment vintage… je sais plus quoi dire… quoi penser…

Jean-Louis.  Les choses prennent une tournure difficile à cerner…

Jacques-Yves.  David Vincent… les soucoupes… tout ça… ça aurait pu être drôle… mais Marx… ça va être mortel !

Jean-Louis.  Je dirais pas forcément ça…

Jacques-Yves.  Tu plaisantes ? Et puis les gens ne vont plus rien comprendre. Ils viennent voir « Les Envahisseurs » et ils se retrouvent avec Karl Marx ! Tu m’expliques le rapport ? Non, y a carrément tromperie sur la marchandise !

Jean-Louis.  N’exagère pas.

Jacques-Yves.  J’exagère ? Y a 2 minutes c’est toi qui…

Jean-Louis.   J’ai peut-être été un peu nerveux… oui… c’est vrai… mais Krystian a une véritable vision… Il faut tout de même lui accorder ça… Et puis avec Marx… le spectacle prend une autre dimension… sans compter que… je ne l’ai jamais fait encore… un personnage historique ! C’est Le Roy qui va faire la gueule…

Jacques-Yves.  Le Roy ?

Jean-Louis.   Georges Le Roy. Mon prof, à Saint-Polycarpe. Lors du dernier cours, il m’a dit : « Si un jour vous jouez dans un drame historique, pensez à pas m’inviter ». Vieux con. Il en fera une tête, quand il me verra paraître en Karl Marx. Il se rendra compte que je méritais le premier prix.

Jacques-Yves.  Je sentais bien que Jean-Louis et moi on était plus sur la même ligne. Malheureusement ça c’est confirmé à la répèt suivante.

Jean-Louis.   J’ai beaucoup réfléchi depuis la semaine dernière. Je crois qu’on est à un tournant. L’introduction de Karl Marx dans l’intrigue change profondément la nature du spectacle. Au début je me suis demandé ce que ça allait pouvoir donner. Ces histoires d’extra-terrestres, d’invasion de la Terre, ça me semblait un peu… Mais l’arrivée de Karl Marx ouvre de nouvelles perspectives, plus vastes, et un arrière-plan philosophique extrêmement fort. Bref, c’est une excellente idée et je l’approuve.

Jacques-Yves.  Est-ce que vous ne croyez pas que…

Krystian.   J’en suis heureux. On peut ranger les Mauser Karabiner.

Jacques-Yves.  Est-ce que vous ne croyez pas que…

Jean-Louis.  Mais je pense aussi qu’on ne va pas assez loin.

Krystian et Jacques-Yves.   Ah ?

Jean-Louis.  Krystian, tu nous as rappelé, avec raison, que « Les Envahisseurs » ne sont, ni plus ni moins, qu’une représentation symbolique de la Guerre froide. Je me suis renseigné et c’est, du reste, l’analyse de nombreux critiques.

Krystian.   Et alors ?

Jean-Louis.  Tu l’as dit, ces extra-terrestres ne sont qu’une métaphore, celle de communistes agissant dans la clandestinité pour miner la société américaine des 60’s de l’intérieur.

Krystian.   Exactement.

Jean-Louis.  Mais, les extra-terrestres de la série, ces proto-communistes donc, sur quoi s’appuient-ils ? d’épisode en épisode ? Si ces pseudo-créatures accroissent peu à peu leurs forces, c’est uniquement grâce aux faiblesses des « humains » : goût du lucre, individualisme, absence pathologique de solidarité, j’en passe et des plus navrantes. La société américaine telle qu’elle est présentée dans la série est une société en voie de dissolution.

Krystian.   Tu m’as compris.

Jean-Louis.  Et c’est là que Karl Marx entre en jeu. C’est Marx qui va mettre en lumière ces mécanismes pour le spectateur, c’est Marx qui va les révéler à David Vincent. D’ailleurs, j’ai écris une scène en ce sens. En réalité, si on accepte de regarder les choses en face, le véritable héros de notre nouveau spectacle, c’est Marx.

Krystian, qui bascule.  Mais bien sûr. Mais évidemment. En t’écoutant, je le comprends. C’est Marx qui doit être le centre… C’est lui qui doit occuper toute notre attention. Nous allons changer le titre du spectacle. A partir d’aujourd’hui, il s’appellera « Karl Marx les a vus. »

Jacques-Yves.  Quoi ? … mais… mais pourquoi ?

Krystian.  Ça coule de source. Marx devient l’allié de David Vincent, son conseiller… plus encore… son mentor. Et son regard. C’est son regard qui va changer David.

Jacques-Yves.  Attendez… attendez… Et David, dans tout ça ?

Jean-Louis.  David va devenir la main armée de Marx.

Jacques-Yves.  Permettez, mais là je doute… je doute que cette espèce de… je doute qu’un seul spectateur se laisse séduire par cette mixture ! Faut pas laisser tomber David. David, il a quitté son boulot, vous l’oubliez ? Son boulot d’architecte… terminé, ça ! Et sa petite amie ? Pareil !

Jean-Louis.  Arrête, tu vas me faire pleurer !

Krystian.  Jacques-Yves, je réclame plus de hauteur de vue.

Jean-Louis.  Tu comprends pas qu’on a l’occasion de faire autre chose qu’un mélo ? Tu comprends pas qu’on a l’occasion de délivrer une réflexion de haute volée sur la société de consommation des USA ?

Jacques-Yves.  Mais ça intéresse combien de spectateurs, ça, putain ?!

Jean-Louis.  Alors c’est ça, toute ton ambition, flatter les goûts du spectateur ?

Krystian.  Moi, le spectateur, je lui chie à la gueule.

Jacques-Yves.  Désolé, désolé, je suis désolé, vraiment désolé, mais David vaut mieux que ça, David vaut mieux que votre mépris ! C’est Karl Marx qui vous intéresse ? Montez une adaptation du « Capital » ! Montez le « Manifeste du Parti Communiste » ! Montez pas les « Envahisseurs ». Moi, j’aime mon personnage. J’aime David. Et je vous montrerai qu’il est aussi profond que Karl Marx. C’est sûr, il écrit pas des essais philosophiques, il écrit pas des traités d’économie politique, mais il est digne d’intérêt, lui aussi. Autant que Karl Marx. Parce qu’il a ses fêlures. Parce qu’il a ses fragilités. Parce qu’il est humain, tout simplement... (Rien.) Profondément blessé, j’étais. Alors j’ai voulu leur montrer, leur montrer qu’ils se trompaient. Que le vrai héros du spectacle, ce ne pouvait être que David. Le hic, c’est que je connaissais pas la série si bien que ça. Je l’avais plus revue depuis mon enfance. Alors, j’ai passé des heures sur internet. Tous les soirs une heure, puis deux, puis trois, puis toute la nuit. J’ai regardé les 43 épisodes. Un par un. Plusieurs fois. Je suis allé sur tous les sites spécialisés. J’ai beaucoup appris. Cette série racontait l’invasion d’extra-terrestres qui ressemblaient aux humains, à l’exception d’une raideur de l’auriculaire et d’une absence totale de sentiments. La série reproduisait de façon diffuse l’atmosphère de paranoïa qui régnait lors du maccarthysme : difficile, alors, de démasquer le traître, l’agent de Moscou, l’envahisseur. Je dois dire que j’ai été impressionné par la maîtrise de David, je veux dire, sa capacité, malgré les événements, à toujours rester calme, lucide et apte à prendre des décisions difficiles. Le problème, ça a été Sylke. Très agacée par ma soudaine passion. M’a sucré l’ordinateur. Mais moi je pouvais plus m’en passer. Alors j’en ai racheté un deuxième. Dans son dos, sans lui dire. L’a très mal pris. Notre première véritable dispute. Des mots… des mots terribles. Le pire, c’est que j’ai réalisé… j’ai réalisé que cette dispute… je n’y avais pas accordé tant d’importance. L’important, le plus important, c’était que j’allais pouvoir reprendre mes recherches. Et je les ai reprises.

Jean-Louis.  Tu te rappelles quand ça a clashé ?

Jacques-Yves.  À la période où Krystian a commencé à avoir ses quintes de toux…

Jean-Louis.  Tu te rappelles comment ça a clashé ?

Jacques-Yves.  Euh… attends… Ah oui ! C’était quand Marx expliquait à David les rudiments de la lutte des classes.

Karl, joué par Jean-Louis, ajustant sa longue barbe blanche.  Attends David, tonton Kari remet sa barbe… c’est une barbe d’époque… nourrie à la charcuterie prussienne et aux aristos de 48…

David.  Une seconde, Karl. Je suis persuadé d’avoir repéré une base secrète d’atterrissage de soucoupes volantes, et je dois…

Karl.  La paix, avec tes soucoupes. J’ai traversé le siècle pour te dire une chose essentielle. Notre société est divisée en deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat. La première possède le capital tandis que la seconde, pour subsister, n’a d’autre choix que de vendre sa force de travail. Le sens de l’Histoire, en vérité je te le dis, David, ne mène qu’à une révolution d’où émergera la dictature du prolétariat visant l’établissement d’une société égalitaire et sans classes.

Krystian, quinte de toux.  Non, non, pas du tout ! Donne-moi ça, je vais te montrer. (Il prend la barbe de Karl. Quinte de toux.) « Une société égalitaire et sans classes ! ». Tu vois ?  Il faut être beaucoup plus ému, beaucoup plus transporté ! Toi, tu nous récites ça comme les horaires de la Deutsche Bahn !

Jean-Louis.  J’ai compris.

Krystian.  T’as rien compris. Ça fait vingt fois que je t’explique, vingt fois que t’es à côté de la plaque !

Jacques-Yves.  Oh, écoute, Ne sois pas …

Krystian.  Puisque c’est comme ça, c’est moi qui vais jouer Karl.

Jacques-Yves.  Hein ?

Jean-Louis.  Quoi ?

Krystian.  Vous m’avez bien entendu, je prends le rôle. Et tout de suite.

Jean-Louis.  Et moi, alors ?

Krystian.  Oh toi, tu reprends Pamela… T’étais pas si mauvais que ça, finalement…

Jean-Louis.  Mais tout ce travail… toutes ces recherches que j’ai faites, j’ai passé des nuits à…

Krystian.  Oh ne t’inquiète pas, je vais m’approprier tout ça. (Quinte de toux.) Bon, ne perdons pas de temps… On reprend. Donc, toi, Jacques-Yves, tu viens d’assister à plusieurs atterrissages de soucoupes derrière la montagne rocheuse. Tu veux en parler à Karl.

David.  Karl, vos théories ne manquent pas d’intérêt, cependant le pays court un grave danger.

Karl, joué par Krystian, quinte de toux.  Les prolétaires des USA courent un danger plus grave encore chaque fois que l’acier grimpe.

Pamela, jouée par Jean-Louis.  Mais au fait, David, c’est qui ce mec avec une grosse barbichouille toute grise ?

Jacques-Yves.  C’est vraiment ça, le texte ?

Jean-Louis.  Oh ! … ça ou autre chose, on s’en fout, non ? De toute façon, c’est moi qu’ai écrit cette scène à la con, alors ! Et si j’ai bien compris, on s’en fout de moi, hein ? On s’en fout complètement ?

Krystian.  Continue, Jacques-Yves.

David.  Ces soucoupes me préoccupent.

Pamela.  Moi aussi, David ! Que j’ai peur, houu ! Ah les vilaines soucoupes ! Bouh !

Krystian.  Tu veux bien arrêter tes conneries ?

Pamela.  De quoi tu causes, mon petit karlounet ?

Krystian.  Alors, ça y est ! monsieur n’est plus au centre du monde : monsieur fait chier le monde ! Tant que tu jouais Marx, tant que le projecteur était sur toi, y avait pas de problème, mais il suffit que je te change de rôle et tu vas nous emmerder jusqu’au bout ! J’en ai connus, mais toi tu tiens la palme.  Espèce d’égocentrique ! (Quinte de toux.)

[1] Tout le texte qui précède est tiré de la traduction française de l’épisode « Vikor » de Les Envahisseurs, DVD 2, épisodes 4 à 6, Speling Entertainment Inc., TF1 vidéo, 2011, 00’00’’ - 05’11’’. Ce qui a trait aux Envahisseurs dans cette pièce est librement inspiré de The Invaders, 1967, série créée par Larry Cohen, épisode n°6 « Vikor », scénario de Michael Adams et Don Brinkley, première diffusion 14 février 1967 sur NBC

Jean-Louis.  J’ai dû mal entendre… Égocentrique ? Tu me traites d’égocentrique ? Mais c’est le bœuf qui se fout de l’eunuque ! Tu nous joues les martyres de la mise en scène, « au Berliner » par-ci, « du temps de Brecht » par-là, et c’est moi l’égocentrique ?

Krystian.  Tu aimes t’écouter, hein ? Pauvre narcissique !

Jean-Louis.  Joue pas à ça avec moi…

Krystian.  Tu veux bien t’intéresser à autre chose qu’à ta petite gueule ? Mis à part toi, y a d’autres personnes dans le projet ! T’es au courant ou tu veux que je t’envoie un fax ? Karl Marx, oui, ça, ça te passionnait ! T’allais pouvoir te mettre en valeur, prouver je-ne-sais-quoi à je-ne-sais-qui, mais maintenant que le rôle t’échappe, ta seule manière d’exister encore un peu, c’est de saborder le navire. Tu n’es qu’un sale… qu’un sale acteur de boulevard !

Jean-Louis.  Oh ! Comment oses-tu ? C’est immonde ! Pauvre raté !

Krystian gifle Jean-Louis.

Jean-Louis.  Ah ! Oui, Putain ! Encore !...  juste une fois, s’il te plaît. (Soudain, il est gêné.)

Krystian.  Va te faire voir au Théâtre des Variétés !

Jean-Louis.  De toute façon, depuis le début tu ne me fais pas confiance ! Jacques-Yves, c’est différent, il dit amen à tout, tu peux le balader comme tu veux !

Jacques-Yves.  Jean-Louis, là je trouve que tu…

Jean-Louis.  Mais moi je te résiste… ah c’est sûr, je suis plus coriace que l’autre mou… Pourtant, je suis un acteur, un vrai, moi, pas comme cette espèce de carpette !

Jacques-Yves.  Maintenant, ça suffit ! Tu dépasses les bornes !

Jean-Louis.  Prends-moi dans tes bras, j’ai froid.

Surpris, Jacques-Yves s’exécute.

Jacques-Yves.  Je pense que tes mots sont allés au-delà de ta pensée. On respire un grand coup et on se remet au travail ?

Jean-Louis, se dégageant.  Où t’as appris ça ? Chez les scouts ?

Jacques-Yves.  Dans un spectacle, tous les personnages sont importants. Que ce soit Karl ou Paméla. Tu sais, lorsque Paméla découvre les soucoupes, pour elle c’est comme…

Jean-Louis.  Mais arrête ! C’est qu’un spectacle ! Quand je t’écoute j’ai l’impression que tu crois à toutes ces salades !

Jacques-Yves.  Toi aussi t’y as cru !

Jean-Louis.  Y a une petite différence entre David Vincent et Karl Marx…

Jacques-Yves.  Eh ben oui, j’y crois. Bien sûr ! Pour jouer David Vincent, il faut quand même, un peu, pas au point d’avoir des visions naturellement, mais malgré tout, il faut y croire, oui, de temps en temps, en tout cas quand on joue.

Jean-Louis.  Toi, t’y crois, mais les gens ? Ils vont y croire, les gens ? Tes petites soucoupes, tes petits martiens ?

Jacques-Yves.  Pourquoi pas ? Ils croient bien au journal de 20h.

Jean-Louis.  Tu me fais pitié.

Jacques-Yves.  Et moi tu me fais de la peine. C’est triste, à ton âge, d’être jaloux.

Jean-Louis.  Moi, jaloux ?

Jacques-Yves.  Je le sais parfaitement. T’aurais voulu le rôle de David.

Jean-Louis.  Ah ! Ah ! Ah ! C’est bien connu, les acteurs, y a trois rôles qu’ils veulent jouer avant de mourir : Hamlet, Le Roi Lear et David Vincent ! Ah ! Ah ! Ah !

Jacques-Yves.  Ton mépris ne m’atteint pas. Je ne suis pas acteur professionnel, moi. David, c’est un personnage qui me suffit. J’ai reconnu en lui bien des choses de moi.

Jean-Louis.  Respirer un grand coup, tu disais ? Peut-être ça qu’il me faut.

Jacques-Yves.  C’était une stratégie, c’est ça ?

Krystian.  Quoi ?

Jacques-Yves.  Le coup de Marx ? Un stimulus, une décharge pour nous faire réagir ? J’ai vu juste ? Pour nous montrer, par l’absurde, la voie à suivre ?

Krystian.  Absolument pas. Le salut du spectacle repose sur ce personnage.

Jacques-Yves.  Je ne peux pas le croire ! Mais enfin… mais c’est… mais c’est complètement dingue !

Krystian.  Tu m’excuseras mais…

Jacques-Yves.  Mais enfin… mais enfin… on peut pas jouer « Les Envahisseurs » et… et… et… et faire arriver Karl Marx au beau milieu d’une pluie de soucoupes !

Krystian.  Et alors ?

Jacques-Yves.  Mais Krystian… c’est… c’est tout simplement nase ! Tu plaques sur la série des idées pseudo-philosophiques qui en sont totalement absentes !

Krystian.  Au contraire : j’explicite le sous-texte idéologique de la série par l’intervention d’un narrateur brechtien !

Jacques-Yves.  Je ne suis pas sûr de bien…

Krystian.  Cette série possède un fort potentiel politique, et c’est Marx qui va le faire exploser !

Jacques-Yves.  Désolé, désolé, je suis désolé, vraiment désolé, mais…

Krystian.  D’ailleurs tu outrepasses tes prérogatives. Tu es un acteur. Tu es au service d’un projet dramaturgique global qui te dépasse et, permets-moi  de te le dire, il te dépasse de beaucoup ! Le projet, c’est moi qui l’élabore. Aussi je te saurais gré de garder désormais pour toi tes réflexions personnelles ! (Quinte de toux.) D’une façon générale, je me méfie des conseils. Surtout quand ils viennent d’un individu qui ne veut pas saisir que le théâtre est en lien avec le monde.

Jacques-Yves.  Alors c’est comme ça que tu me vois, hein ?

Krystian.  Non, écoute, j’ai peut-être été…

Jacques-Yves.  Un gars sympa, mais coupé du monde.

Krystian.  Mais, arrête, tu…

Jacques-Yves.  Un bon con. Un con gentil. Mais qu’est-ce que tu crois ? Moi aussi j’ai des idées sur le monde ! Moi aussi j’ai des opinions !

Krystian.  Sûrement, sûrement… (Quinte de toux.)

Jacques-Yves.  Simplement je les étale pas à tous les coins de rue ! Et le public, lui, eh ben, quand il vient au théâtre, il veut simplement passer un bon moment.

Krystian.  Aaaah ! Comme tu as raison ! Sachons rester pudiques ! Surtout, ne faisons pas de vagues ! N’ébruitons pas nos opinions… Alors, c’est ça, le théâtre, hein ? Un endroit où on passe de « bons moments » ! Et les « bons moments », ce sont ceux, bien entendu, où on se cache la vérité ! où on ferme les yeux sur les réalités difficiles ! Bande de lâches !

Jacques-Yves.  Mais essaie d’y réfléchir une seconde : qui va aimer ce spectacle, Krystian ? Qui ? Les gens qui viennent nous voir ? Nos familles ? Nos amis ? T’es pas au Berliner, ici. T’es à Villiers-sur-Loing. Et nos spectateurs ont besoin de s’évader. Pas d’assister à une conférence politico-économique !

Krystian.  Peut-être.

Jacques-Yves.  Crois-moi. J’apprécie ton travail. Je l’apprécie vraiment. Mais ta démarche est trop originale. Ils seront pas capables de suivre.

Krystian.  Sans doute.

Jacques-Yves.  T’y as jamais réfléchi, Krystian, mais… pourquoi y a que deux inscrits à ton atelier ? Pourquoi y a que Jean-Louis et moi ? (Quinte de toux de Krystian.) Je vais te le dire. Ta pensée est trop compliquée. Sois plus accessible. Sinon c’est toi qui vas te couper du monde.

Krystian.  Il se pourrait que tu aies raison.

Jacques-Yves.  Ce personnage de Marx… je crois qu’il fonctionne pas.

Krystian.  Hum ?

Jacques-Yves.  Tirons-en les conclusions. Faisons-le disparaître.

Krystian.  Oui.

Jacques-Yves.  Et revenons-en à la série. Purement et simplement.

Krystian.  Purement et simplement.

Jacques-Yves, tendant la main.  Dacodac ?

Krystian, prenant la main, avec un sourire.  Dacodac. 

Jacques-Yves.  Après, j’ai longtemps repensé à ce moment, chez moi, dans mon jardin, en sirotant une bière. Je me disais qu’on était reparti sur une nouvelle dynamique, qu’on avait retrouvé l’esprit qui nous animait au début des répèt’s. Ça  allait être chouette, j’en étais sûr. J’étais loin d’imaginer ce qui allait se passer ensuite. Comment j’ai appris la nouvelle, je ne sais plus très bien…

Jean-Louis, avec le grand cahier de Krystian à la main.  C’est moi qui te l’ai dit.

Jacques-Yves.  Ah oui ! C’est vrai. Je suis arrivé la semaine suivante comme d’habitude. Tu étais déjà là, avec Mme Zambaud. Ce qu’elle avait jamais fait : elle t’a laissé la clef. J’ai remarqué des larmes sur son visage. Et j’ai vu aussi que tu avais le grand cahier de Krystian. Et là j’ai dit : « Qu’est-ce qui se passe ? »

Jean-Louis.  Jacques-Yves. J’ai… j’ai une nouvelle difficile à t’annoncer…

Jacques-Yves.  Quoi ?

Jean-Louis.  Krystian… Krystian est mort.

Jacques-Yves.  Hein ? Mais… mais comment ?...

Jean-Louis.  Cancer foudroyant.

Jacques-Yves.  Merde…

Silence.

Jean-Louis.  J’ai pas toujours été en accord avec lui, mais… c’était un vrai passionné. (Silence.) Une grande perte, pour le théâtre. (Silence.) En tout cas, pour notre atelier. Sa grande-tante ou… sa grande-cousine… je n’ai pas très bien compris, la dame qui l’hébergeait, nous a transmis son grand cahier. C’est logique qu’il te revienne. De nous deux, tu es la dernière personne à l’avoir vu en vie. Tu sais comment il voulait poursuivre le spectacle. Je te le laisse.

Il donne le cahier à Jacques-Yves, qui le prend, et s’assoit.

Jacques-Yves.  J’ai été anéanti. Je me suis mis à feuilleter le cahier. Le grand cahier de Krystian. J’ai réalisé que les notes commençaient bien avant le début de nos répétitions. « Lu hier : Abraham Lincoln va au théâtre de Larry Tremblay. J’hésite : soit il a tout compris, soit il a rien compris. Lu avant-hier : Burnout d’Alexandra Badéa. Pas de doute, elle, elle a tout compris. » Mais après… on sentait qu’il y avait comme… comme un changement de style à la date de la répétition durant laquelle le personnage de Marx avait été introduit. L’écriture devenait plus… plus fébrile. Plusieurs portraits de Marx… annotés… Et puis… et puis on sentait aussi, à partir de la période où les quintes de toux de Krystian étaient devenues plus… plus agressives… on sentait… on voyait que l’écriture devenait… moins lisible… les phrases semblaient… inachevées… plus courtes… avec de plus en plus de ratures, de biffures, de mots entourés, stabilotés, et aussi – dans la semaine qui avait précédé la mort… des abréviations – ce qu’on avait jamais vu avant – des flèches, des symboles mathématiques, des formules chimiques même… Krystian s’était mis à écrire dans tous les sens, à la verticale, en diagonale, dans les interlignes… comme s’il avait été pris d’une sorte de… de folie, oui, d’une sorte de fureur qui… et puis… le jour même de notre conversation… la conversation qu’on avait eue, lui et moi, seul à seul… j’ai déniché… en bas d’une page… une note presque informe… au crayon à papier… surlignée en jaune… entourée en rouge… une note qui disait ceci… textuellement : « Aujourd’hui, ai réussi à faire croire à Jacques-Yves qu’on allait abandonner Marx, histoire qu’il me foute la paix. Mais la solution n’est pas là. Lui retirer d’urgence le rôle de David Vincent. Jacques-Yves a acquis des connaissances sur David Vincent, mais il ne pourra jamais être David Vincent. Il ne sait que faire semblant. » (Silence.) Je peux pas expliquer ce que ça m’a fait… ça m’a… ça m’a tué. Je sais pas combien de temps je suis resté là, dans la salle de rempaillage de chaises… le cahier sur les jambes… sans rien dire. Puis je me suis mis à pleurer… j’ai… j’ai pleuré comme ça… comme un con pendant… pendant un petit moment… et puis… et puis je me suis levé, j’ai pris le cahier, je l’ai tenu face à moi comme si c’était Krystian et je lui ai dit : « Pas question. Je vais te montrer que je peux jouer… qu’est-ce que je dis… que je peux être David… oui. Oui, je peux être David et je vais être David ! À partir de maintenant, c’est moi qui prends les commandes. » J’ai dit à Jean-Louis : Toi et moi, on peut pas laisser tomber le spectacle. On n’a pas le droit. Pour Krystian. Alors… alors on va continuer. Mais pour faire quelque chose d’un peu… d’un peu différent : voilà, on va plus raconter « Les Envahisseurs », David Vincent, les soucoupes, tout ça… Ou plutôt on va plus seulement raconter ça. On va raconter l’histoire de trois types qui essaient de monter un spectacle de théâtre à partir de ça.

Jean-Louis.  J’avoue que ça m’a séduit. C’est un truc que j’avais jamais fait : jouer mon propre rôle !

Jacques-Yves.  Je me suis mis à écrire le script. En souvenir du moment ou Mme Zambaud nous avait regardés le jour de la mort de Krystian, j’ai décidé d’appeler notre nouveau spectacle : « Yvonne Zambaud les a vus». Il nous manquait quelqu’un pour faire Krystian. J’ai passé une petite annonce. Robin nous a tout de suite plu.

Robin, qui jouait Krystian.  Robin Yverdon. 39 ans. Facteur. J’aime le ping-pong et lire mon journal, le soir. (Il le montre.) « Le Courrier du gâtinais ». Nouvelles locales. Et je connais rien au théâtre. Mais alors, rien.

Jean-Louis.  La ressemblance est frappante.

Jacques-Yves.  N’exagère pas. Il y a quelque chose, c’est vrai.

Jean-Louis.  M’enfin, c’est Krystian tout craché ! Pour voir, dites « s’il le faut on restera jusqu’à 3 heures du matin pour que tu comprennes ! »

Robin.  S’il le faut on restera jusqu’à 3 heures du matin pour que tu comprennes !

Jean-Louis.  Furieux. Beaucoup plus furieux.

Robin, furieux.  S’il le faut on restera jusqu’à 3 heures du matin pour que tu comprennes !

Jean-Louis.  Oui mais, en roulant les « r ». Très légèrement.

Jacques-Yves.  Il roulait les « r » ?

Robin, furieux et en roulant très légèrement les « r ».  S’il le faut on restera jusqu’à 3 heures du matin pour que tu comprennes !

Jean-Louis.  Krystian tout craché !

Robin.  Le projet de Jacques-Yves et Jean-Louis m’a emballé. Et puis je trouvais ça chouette, rendre hommage à leur ami, ce Krystian… En plus, moi, le théâtre… Alors ça m’amusait de jouer le rôle de Krystian. Jacques-Yves m’a laissé son grand cahier et puis, peu à peu, je me suis imprégné du rôle. D’ailleurs, cette pièce de théâtre montrant des répétitions… je me disais… finalement… vu qu’on avait zéro moyens… c’était peut-être la meilleure solution, non ? Attends, Jacques-Yves, je voulais te reparler de la scène que tu viens d’écrire, tu sais, celle où le fantôme de Krystian revient…

Jean-Louis.  C’est Sylke qu’est venue m’en parler, un soir, avant la répèt. Moi, j’aurais aimé que Jacques-Yves me donne des garanties sur Marx. J’acceptais qu’il dirige le projet mais à condition que Karl Marx y soit. Et que ce soit mon rôle, évidemment… tout ça s’agitait dans ma tête quand Sylke est arrivée. Moi, je la connaissais pas, Sylke. Elle avait l’air… elle avait l’air pas bien, ce soir-là. Elle m’a dit que Jacques-Yves avait changé. Il semblait comme… préoccupé. En fait, elle venait parce qu’un jour, le patron de Jacques-Yves, Babillot lui-même avait téléphoné à Sylke. Jacques-Yves avait placardé sur la porte de son bureau, « David Vincent ». Il avait retiré la plaque à son nom, et à place, il avait mis une autre plaque au nom de David Vincent. Sur sa porte. Donc  les gens qui entraient n’avaient plus rendez-vous avec Jacques-Yves Cotonec, mais avec David Vincent en personne. Babillot avait essayé de raisonner Jacques-Yves. En vain. Sylke aussi avait tenté de lui parler. Elle avait tenté de lui expliquer que ça faisait du tort au cabinet, que ça le décrédibilisait aux yeux des clients, mais Jacques-Yves s’était emporté… il lui avait fait comprendre que ça faisait partie de son travail d’acteur… que pour le spectacle… il fallait qu’il se mette dans la peau de David Vincent, qu’il pense, qu’il parle, qu’il agisse comme David Vincent. D’ailleurs David Vincent était architecte, comme lui. Et un excellent architecte, comme le laissait entendre l’épisode n°10, à ce qu’il disait. Il ne voyait donc pas de problème dans le fait d’incarner David Vincent durant ses heures de bureau. Sylke était un peu déboussolée. Elle voulait que je parle à Jacques-Yves, que j’essaie, à mon tour, de lui faire comprendre…

Jacques-Yves.  J’ai dit oui à tout. Oui, pour retirer la plaque, oui pour Marx, oui pour qu’il me foute la paix ! J’étais contrarié que Sylke déballe comme ça notre vie devant… mais j’étais pas au bout de mes surprises. La répèt avait été bonne, ce soir-là. Robin était parti en oubliant son texte. C’était la grande scène de confrontation entre Vikor et sa femme. Et le texte de Robin, c’était en fait le propre texte de Krystian. Que j’avais donné à Robin. Pour qu’il puisse en prendre connaissance. J’ai pris le texte, avec l’intention de le déposer chez Robin en rentrant. Mais, au dos de la dernière page, je remarquais une petite note manuscrite, de cette écriture inimitable de Krystian, fine, bousculée, en tempête, caractéristique de la semaine qui s’est écoulée entre notre dernière rencontre et sa mort… Ce que j’ai lu… je ne l’ai pas cru d’abord… In extenso… « Jacques-Yves : petit-bourgeois incapable de s’intéresser à autre chose que son petit bonheur personnel. Le rôle qui lui conviendrait : Pamela. » Alors c’était ça, ce que tu pensais, au fond de toi ?

Krystian.  Tu as lu.

Jacques-Yves.  Je te prouverai le contraire.

Krystian.  Je n’attends que ça.

Jacques-Yves.  C’est plus le spectacle, plus seulement, ce que je veux prendre en main : c’est ma vie.

Krystian.  Enfin.

Jacques-Yves.  Je sais regarder autour de moi. Tu verras.

Krystian.  Je t’observe.

Jacques-Yves.  Et là… je me suis retrouvé devant la grille de Robin… je me souviens plus trop comment… je lui ai donné son texte et puis… et puis je l’ai vue. Je l’ai vue, très nettement. Et toi ?

Robin.  Quoi ?

Jacques-Yves.  Tu la vois ?

Robin.  Quoi ?

Jacques-Yves.  Bah ! … Tu la vois ?

Robin.  Euh… oui…

Jacques-Yves.  Oh !... Tu la vois aussi ?

Robin.  Oui… je crois, oui…

Jacques-Yves.  Tu te rends compte, on l’a vue !

Robin.  C’est fou !… c’est fou…

Jacques-Yves.  Et là, à travers les hublots… c’est des gens, hein ?

Robin.  Heu… oui. Oui… oui…

 Jacques-Yves.  T’es sûr ? Parce que…

Robin.  Oui… oui… Sûr. Sûr… sûr…

Jacques-Yves.  T’en avais déjà vu avant ?

Robin.  Euh… non.

Jacques-Yves.  Moi non plus. C’est ma première soucoupe.

Robin.  Ah ! Aaah ! C’était une soucoupe que t’as…

Jacques-Yves.  Évidemment, une soucoupe volante. Toi aussi, tu l’as… ?

Robin.  Bien sûr… bien sûr…

Jean-Louis.  Mais arrêtez vos conneries ! Une soucoupe volante ? Au-dessus de Villiers ?

Jacques-Yves.  C’était une sorte de disque, quelque chose d’ovale… je dirais… un diamètre d’environ 20-25m. Elle flottait au-dessus de la vallée du Loing… Puis, d’un coup, elle s’est mise à bouger et, après une accélération fulgurante, elle est allée disparaître juste derrière le Gros-Bois.

Jean-Louis.  Et alors ?

Jacques-Yves.  Immédiatement, je suis allé voir.

Jean-Louis.  Bon !

Jacques-Yves.  Plus rien ! Pas une trace.

Jean-Louis.  Ah !

Jacques-Yves.  Ils sont très forts. Très, très forts.

Jean-Louis.  Quoi ?

Jacques-Yves.  Tu comprendras dans ces conditions que les répétitions sont ajournées jusqu’à nouvel ordre.

Jean-Louis.  En quel honneur ?

Jacques-Yves.  Un objet volant non identifié a effectué un trajet au-dessus de Villiers ! Seule une intelligence extra-terrestre peut produire une telle technologie. Ses intentions sont sûrement hostiles et en toute hypothèse, c’est sans doute le début d’une attaque plus vaste et plus…

Jean-Louis.  Tu délires… tu délires complètement…

Jacques-Yves.  Mais… Robin l’a vu aussi.

Robin.  Oui, oh…

Jean-Louis.  Alors notre spectacle…

Jacques-Yves.  Il y a plus urgent. Sauver le monde.

Jean-Louis.  Dommage, « Les Envahisseurs », ça devenait d’actualité !

Jacques-Yves.  Je n’ai que faire de ton ironie ! Espèce de petit-bourgeois incapable de t’intéresser à autre chose qu’à ton bonheur personnel !

Jean-Louis.  Mao, c’est ça ?

Jacques-Yves.  L’ensemble des Nations courent un grand danger.

Jean-Louis.  Tu t’investis peut-être un peu trop dans ton rôle.

 Jacques-Yves.  Ce n’est pas du théâtre. C’est la vie. Et elle se trouve menacée. Intime conviction.

Jean-Louis.  OK. Maintenant, on arrête. Maintenant, tu arrêtes. TU arrêtes, OK ? !

Jacques-Yves.  Qu’est-ce qui te prend ?

Jean-Louis.  Et toi, qu’est-ce qui te prend ? Mais putain ! Oh ! Réveille-toi ! (Hurlant.) Y a quelqu’un là-dedans ? Merde alors ! Alors maintenant, alors maintenant tu cesses, alors maintenant tu cesses immédiatement cette crise de puberté intellectuelle ! Y a plus de soucoupes, y a plus de David Vincent, y a plus d’extra-terrestres, y a plus de… de… de… oh fais chier !

Jacques-Yves.  Toi aussi tu refuses de voir !

Jean-Louis.  Après j’ai essayé de me calmer et j’ai demandé à Jacques-Yves de prendre une semaine de congé. De se reposer. De prendre le temps de réfléchir à ce qu’il était en train d’affirmer.

Jacques-Yves.  Cette semaine m’a été extrêmement profitable. J’ai pu faire le point. Et surtout, important, passer à l’action.

Jean-Louis, un papier à la main.  Tu m’expliques ?

Jacques-Yves.  J’en ai mis un dans chaque boîte. Cette nuit. Entre 2 et 3 heures du matin.

Jean-Louis.  Tu as reçu des appels ?

Jacques-Yves.  Quelques plaisantins…

Jean-Louis.  Et Sylke ?

Jacques-Yves.  Elle est comme toi. Comme beaucoup de gens. Elle refuse de voir la réalité en face. Tout ça la gêne.

Jean-Louis.  C’est étonnant ! (Lisant :) « Villarons, Villaronnes, l’heure est grave. Un OVNI a survolé notre petit village voici 7 jours. Ce vaisseau spatial est sûrement l’éclaireur d’une flotte plus importante que nous devons nous attendre à voir atterrir dans les semaines qui viennent. Contactez-moi : Jacques-Yves Cotonec, 06 23.. » Tu as vu l’ouverture de l’école, ce matin ? »

Jacques-Yves.  Non, je…

Jean-Louis.  Je peux te dire que Paul et Marie se sont fait sérieusement chahuter ! Quolibets… insultes… Et j’imagine ce que les clients de Sylke ont dû lui raconter !

Jacques-Yves.  Je ne sais pas… Elle passe quelques jours chez sa mère, elle est partie avant que…

Jean-Louis.  Jacques-Yves, je… je vais essayer de te parler avec calme… je ne sais pas ce qui se passe, mais je te demande d’arrêter… au nom de ta femme, de tes enfants, du bonheur de ta famille, de la tranquillité du village…

 Jacques-Yves.  Ah ! Voilà ce qui vous fait peur, à tous ! Que soit entamé votre petit bonheur personnel, votre petit confort ! ça me révulse !  Bande de lâches ! Désolé, mais le monde est en danger. Et ma mission est de vous ouvrir les yeux ! Et s’il le faut, malgré vous !

Jean-Louis.  C’est alors que j’ai compris. Compris que plus rien ne pourrait arrêter Jacques-Yves. La catastrophe était certaine. Il ne restait qu’à attendre. Et à bien s’accrocher. Quelques jours plus tard, il m’a demandé de venir au local de répèt.

Jacques-Yves.  Salut.

Jean-Louis.  Qu’est-ce que tu fais ici ? Je croyais que tu arrêtais le spectacle.

Jacques-Yves.  Je vais plus bosser depuis trois jours.

Jean-Louis.  Voilà autre chose !

Jacques-Yves.  Y a un type qui me suit.

Jean-Louis.  ?

Jacques-Yves.  Un type… je sais pas qui c’est mais… une sorte de type… impassible… en imper… avec un chapeau feutre… il est là partout où je vais. Le matin, quand je sors la voiture, il est en face, le soir, quand je sors, il fume une cigarette sur le trottoir d’en face !

Jean-Louis.  Préviens la police.

Jacques-Yves.  Depuis l’histoire des tracts, ils m’ont dans leur collimateur… mais attends… l’autre jour… le type, il était au « Marquis ». Je prenais un café. Lui aussi, il en prenait un. Et il en prenait un comme ça. (Jacques-Yves mime quelqu’un qui prendrait une tasse le petit doigt relevé. Incompréhension de Jean-Louis.) Il buvait comme ça. (Jacques-Yves refait le geste.) Tu vois, avec cette façon de…

Jean-Louis.  Oui, j’ai compris, et alors ?

Jacques-Yves.  Tu comprends pas ? Il avait le petit doigt relevé ! C’est un des leurs, une saloperie d’envahisseur! Je suis devenu leur cible !

Jean-Louis.  Je t’en prie, Jacques-Yves…

Jacques-Yves.  Évidemment, je suis un des seuls à avoir détecté leur présence ! Ils sont en train d’étudier mes habitudes, les endroits où je vais, ce que je fais, tous les jours… et le moment venu, quand je m’y attendrai le moins, ils me buteront comme ils ont buté tous les autres !

Jean-Louis.  Les autres ?

Jacques-Yves.  Oui. Tous ceux de la série ! Rick, John, Jessica, Wilbur…

Jean-Louis.  Jacques-Yves, pense à ta femme ! Pense à tes enfants ! Tu ne comprends pas que tu es en train…

Jacques-Yves.  Au-dessus des liens familiaux, il y a ma vie et celle des 3,5 milliards d’habitants de la Terre ! Je file parce que, si j’ai bien vu, cet envahisseur m’a suivi jusqu’ici !

Jean-Louis.  C’est alors que l’inévitable est arrivé. J’aurais pu le prévoir. Personne ne pourra dire que je n’avais pas essayé de prévenir Jacques-Yves.

Jacques-Yves, avec un papier à la main.  Je suis arrivé. La maison était silencieuse. J’ai appelé. « Sylke ! » « Paul ! » « Marie ! » Pas de réponse. Aucune lampe n’était allumée. Je suis entré dans la cuisine. J’ai trouvé ça. (Il donne le papier à Jean-Louis.)

Jean-Louis, lisant.  « Jacques-Yves, vivre avec toi, vivre à Villiers-sur-Loing n’est plus possible pour nous. Tous les jours, les enfants sont l’objet de moqueries permanentes. J’ai été porter plainte pour harcèlement. Hier, Paul s’est même fait frapper par un de ses camarades, dans les toilettes. La directrice en personne m’a demandé de les retirer de Sainte-Blandine, pour ‘pacifier l’établissement’ ainsi qu’elle a dit. Je ne te parle pas de la boutique. Tous les matins je dois essuyer les tags, les inscriptions insultantes sur le rideau de fer. Je quitte la ville, avec les enfants. Ne cherche pas à savoir où nous sommes. Sylke. »

Jacques-Yves.  Je crois que j’ai fait une connerie. Je tiens à eux plus que tout. Je les retrouverai. Je demanderai pardon à Sylke.

Jean-Louis.  Mais… et la menace qui pèse sur notre planète ?

Jacques-Yves.  On verra ça plus tard.

Robin, un journal à la main.  Salut les gars.

Jacques-Yves.  Mais… c’est ma soucoupe ! (Il s’empare du journal.)

Robin.  Tiens, j’avais pas…

Jacques-Yves.  Quoi ? Oh… Oh non ! C’est pas vrai !

Jean-Louis.  Qu’est-ce qui se passe ?

Jacques-Yves, lisant.  Voici une révélation qui intéressera nos lecteurs. Il y a quinze jours, le ciel de Villiers-sur-Loing a été le théâtre d’un étrange ballet lumineux. Différentes lueurs sont venues troubler la paisible nuit des Villarons et certains ont même été jusqu’à parler de soucoupes volantes. Ils peuvent être rassurés. En effet, l’Observatoire du Mont-Chauve est en mesure de déclarer que le phénomène qui a été observé n’était qu’une météorite qui a fini sa course un peu au-dessus du lieu-dit du « Gros-Bois ». De fines particules ont en effet été recueillies qui ne laissent aucun doute possible : l’OVNI apparu cette nuit-là était une manifestation totalement naturelle. Amateurs de science-fiction, vous pouvez donc ranger vos gaules sidérales. La venue des petits hommes verts n’est pas pour cette fois. (Il cesse de lire. Silence. Il regarde Robin.) Dis donc toi…

Robin.  Quoi ?

Jacques-Yves.  Tu m’as bien dit que t’avais vu la soucoupe ?

Robin.  Moi ?

Jacques-Yves.  Joue pas au con s’te plaît…

Robin.  J’ai pas vraiment dit ça…

Jacques-Yves.  Quoi ?

Robin.  C’est toi qu’a parlé de soucoupe…

Jacques-Yves.  Quand je t’ai demandé si tu la voyais dans le ciel, tu m’as bien dit « oui » ?

Robin.  Je pensais que tu parlais d’autre chose, de…

Jacques-Yves.  Ah oui et de quoi ? D’un caleçon volant, connard ?

Jean-Louis.  Jacques-Yves, calme-toi…

Jacques-Yves.  Ne me dis pas « calme-toi », s’il te plaît ! Ne me dis surtout pas calme-toi, OK ? OK ? ! OK ? ? !!

Jean-Louis.  OK Jacques-Yves, OK…

Jacques-Yves, saisissant Robin au col.  À cause de toi, tu te rends compte de ce que j’ai foutu en l’air, pauvre con ? Mon boulot, ma femme, mes gosses, ma vie ! Toute ma vie ! Ordure, sale ordure. (Il veut donner un coup de poing à Robin mais Jean-Louis s’interpose. C’est lui qui reçoit le coup.)

Jean-Louis.  Merde !

Jacques-Yves.  Jean-Louis ! (À Robin :) Tu perds rien pour attendre, toi !

Robin.  Effectivement j’ai peu attendu. Juste après, Jacques-Yves s’est littéralement déchainé contre moi. Puis ça a été ma voiture, la grille de mon jardin, la porte de la maison… rien ne l’arrêtait. Il m’a obligé à appeler les gendarmes. Visiblement, les menottes n’ont pas eu sur lui un effet apaisant. Au contraire. Il a mordu au sang le mollet droit du brigadier-chef. Un tendon sectionné, 1 mois d’arrêt. Et une nuit au mitard ne lui a pas non plus porté conseil : il a craché son café bouillant au visage d’un vieux maréchal des logis. Brûlé au 3ème degré. Défiguré. On peut comprendre que le lieutenant ait demandé pour lui une hospitalisation sans consentement. Et on peut comprendre qu’elle lui ait été accordée. C’est vrai que… cette soucoupe… on peut pas dire que je l’avais vraiment vue… Moi j’y connais rien au théâtre mais, finalement, c’est quoi le théâtre ? Le théâtre, finalement, est-ce que c’est pas un jeu de télé-réalité sans télé ? J’ai revu Jacques-Yves, après. Il était attaché, quand même. Attaché au lit. Il avait les yeux dans le vague et un filet de bave s’échappait de sa bouche entrouverte. En tout cas, Jean-Louis, il voulait plus me voir. Ni entendre parler de théâtre. Mais moi, je voulais continuer. Il fallait raconter cette histoire incroyable. L’histoire d’un type qui s’identifie tellement à son personnage qu’il finit par ne plus distinguer la scène et le monde. Et raconter l’histoire depuis le début. Alors j’ai passé une annonce. Mme Zambaud m’a laissé la clef du local. Et j’ai recruté Olivier, pour jouer Jacques-Yves,

Olivier, qui jouait Jacques-Yves.  Bonjour.

Robin.  Et Laurent, pour jouer Jean-Louis.  

Laurent, qui jouait Jean-Louis.  Bonjour.

Robin.  Avouez qu’on y croirait. Avec un peu d’imagination, bien sûr. J’ai repensé au regard végétal de Jacques-Yves dans la chambre grise de l’hôpital psychiatrique, et j’ai décidé d’appeler le spectacle, en son hommage : « Jacques-Yves Cotonec les a vus ». Je me suis replongé dans le grand cahier de Krystian, ainsi que dans un petit carnet rouge, visiblement un carnet de notes beaucoup plus personnelles. J’ai repris au moment où Jacques-Yves était encore relativement sain d’esprit et j’ai réécrit une scène de confrontation entre Jacques-Yves et Krystian. Mais cette fois-ci, il allait tout lui lâcher. En pleine gueule. Tu sais, Olivier, Jacques-Yves a énormément d’admiration pour Krystian. Mais Krystian, de son côté, Olivier, trouve Jacques-Yves quelque peu… limité. Limité dans son imaginaire, dans son univers… Olivier, Jacques-Yves refuse d’en prendre clairement conscience mais il en a l’intuition. Et cela le blesse. Au plus profond de lui. Tu vois ?

Olivier.  Oui, je crois que je vois.

Robin.  Là, il répète une scène avec Laurent, euh… Jean-Louis, qui joue Nexus, tu suis, Jacques-Yves ? Euh… Olivier ? Nexus, le chef des envahisseurs qui dirige en réalité l’usine de Vikor. La subtilité, Olivier et Laurent, c’est de jouer à la fois vos personnages, Jean-Louis et Jacques-Yves, et de jouer aussi les personnages que ces personnages jouent : Nexus et David Vincent, vous voyez ?

Laurent et Olivier.  Ouais… ouais…

Robin.  Alors on roule ! Moi, je m’occupe de Vikor, euh… Nexus.

David.  Vous êtes abominable, Nexus ! Vous exploitez Vikor, sa propension à vouloir assurer le bonheur de sa femme et de sa petite famille en se contrefichant des autres.

Nexus.  Mais M. Vincent, tous les humains sont faits ainsi. Je vais vous anéantir. Vous et vos semblables. Ah !... Ah !... Ah !...

Krystian.  Mais, non, Jacques-Yves, putain, tu n’es pas assez accusateur !

Jacques-Yves.  Mais je suis accusateur !

Krystian.  Mais, non, ton accusation, elle est à chier !

Jacques-Yves.  Oh !

Krystian.  Oui, à chier, tout simplement ! Tu n’oses pas accuser Vikor et je vais te dire pourquoi ! Tu n’oses pas accuser Vikor parce que tu es Vikor ! Tu n’oses pas l’accuser parce que tu es ce petit bourgeois ! Voilà pourquoi tu ne seras jamais capable de dire cette réplique !

Jacques-Yves.  Mais de quel droit tu me dis ça, hein ? Comment tu te permets de me juger ? Tu ne comprends rien à rien, pauvre con ! Tu as raté ta vie ! Tu habites dans un bidonville ! Tu t’es fait jeté de tous les théâtres de l’Europe ! Tu couches avec ton arrière-cousine et tu prétends me donner des leçons. Pauvre minable !

Robin.  Y avait pourtant un truc que Jacques-Yves avait pas vu. Une petite note consignée dans le petit carnet rouge de Krystian : « La seule façon de tirer quelque chose de Jacques-Yves serait de le pousser à bout ». Krystian avait émis une hypothèse. Et j’étais bien décidé à vérifier sa validité.

Krystian.  Ne cherche pas des prétextes, des excuses pour ne pas jouer cette scène comme tu le dois ! En ce moment, le minable, c’est toi !

Jacques-Yves.  T’as gagné, je me tire ! (Il va à la sortie.)

Krystian.  C’est ça ! Fuis ! C’est encore ce que tu sais faire de mieux !

 Jacques-Yves tente, sans succès, d’ouvrir la porte.

Krystian.  Inutile, j’avais prévu ta lâcheté ! J’ai verrouillé toutes les issues !

Jacques-Yves.  Ouvre cette porte, bordel !

Krystian, montrant la clef.  Si tu veux la clef, va falloir venir la chercher !  

Jean-Louis.  Krystian, pour des questions élémentaires de sécurité, je me dois de…

Jacques-Yves.  Tu veux qu’on se batte ?

Krystian.  Encore des prétextes, encore des faux-fuyants, des faux-semblants pour ne pas t’investir dans le spectacle !

Jacques-Yves.  Moi je… je… je… je fais semblant ? Moi, je ne m’investis pas dans le spectacle ?

Krystian.  Ouvre les yeux, regarde le monde et agis ! Tu fais semblant dans ta vie et tu fais semblant ici aussi ! Tu crois qu’au théâtre on fait semblant ? Tu crois qu’au théâtre tout est faux ? Tu penses que le théâtre ne peut pas avoir un impact sur le monde ? (Il tire un revolver de sa poche.) Regarde. (Il tire au plafond. Quelques miettes en tombent.) Si t’es un homme, si t’es un acteur, prends-le. (Il met le revolver dans les mains de Jacques-Yves. Désignant Jean-Louis.) Nexus, ton pire ennemi. Tue-le.

Jean-Louis.  Attendez… attendez… J’ai dû rater quelque chose…

Krystian.  Tire.

Jean-Louis.  Jacques-Yves… attends, attends, on va gentiment reprendre ses esprits…

Krystian.  Tire.

Jean-Louis.  Je suis Jean-Louis… ton camarade de jeu…

Krystian.  Ne l’écoute pas et tire !

Jean-Louis.  Je sais qui je suis, je suis Laurent ! euh… non.. Jean-Louis !

Krystian.  Je te dis de ne pas l’écouter ! Tire !

Jean-Louis.  Quoi, je ne suis pas Laurent ? Euh non ! Je ne suis pas Jean-Louis ?

Krystian.  Tu es Nexus et tu veux anéantir David ! Tout le monde sait ça !

Jean-Louis.  Mais vous déconnez complètement ou quoi ! Jean-Louis ! Je suis Jean-Louis !

Krystian.  Tout à l’heure, tu n’as pas dit à David « Je vais vous anéantir. Vous et vos semblables. » ?

Jean-Louis.  Si.

Krystian.  Ah ! tu vois ! Tire, bordel !

Jean-Louis.  Mais une seconde ! Je ne l’ai pas dit vraiment !

Krystian.  Pas vraiment ?

Jean-Louis.  Je jouais !

Krystian.  Tu jouais quoi ?

Jean-Louis.  Nexus !

Krystian.  Je veux dire tu jouais quel état ?

Jean-Louis.  Quel état ?

Krystian.  Oui, l’état de Nexus durant cette réplique ?

Jean-Louis.  Ben… euh… La haine !

Krystian, à Jacques-Yves.  Tu vois ! Il te haïssait ! Tire !

Jean-Louis.  Attends Jacques-Yves ! Attends ! Je ne te haïssais pas !

Krystian.  Tu  ne le haïssais pas ?

Jean-Louis.  Mais non !

Krystian.  Quand tu joues la haine, tu es dans quel état ?

Jean-Louis.  Hein ?

Krystian.  Dans quel état tu es quand tu joues la haine ?

Jean-Louis.  Je sais pas… je…

Krystian.  Quand tu joues la haine tu es dans un état d’amitié ?

Jean-Louis.  Mais non… bien sûr…

Krystian.  Quand tu joues la haine tu es dans un état de sympathie ?

Jean-Louis.  Non, évidement non !...

Krystian.  Tu es un de ces acteurs à la Diderot, qui récitent leurs tables trigonométriques en jouant une scène de haine ?

Jean-Louis.  Pas du tout ! Je vis mes rôles, moi !

Krystian.  Alors quand tu joues la haine, tu ressens quoi là ? (Il lui cogne la poitrine.) Hein ? C’est de la guimauve là ? (Il cogne la poitrine.) Espèce de chiffe ! Quand tu joues la haine, tu ressens quoi ?

Nexus.  De la haine oui ! oui, de la haine ! Oui, je le hais, ce sale David Vincent ! Lui et son engeance terrienne ! De la vermine ! Immondice, va ! (Il se met en mouvement, comme un boxeur, un combattant qui se prépare à l’assaut.)

Krystian, à Jacques-Yves.  Tu vas te laisser insulter comme ça ? Tire ! Allez tire ! Il te hait !

Nexus.  Je te hais !

Jacques-Yves.  Tais-toi !

Krystian.  Il te hait ! Tire !

Nexus.  Je te hais !

Jacques-Yves.  Tais-toi !

Krystian.  Il te hait ! Tire !

Nexus.  Je te hais !

Jacques-Yves.  Tais-toi !

Krystian.  Une fois dans ta vie, fais quelque chose ! Montre-nous que tu peux agir ! Que l’acteur ne fait pas que gesticuler ! Que son action peut véritablement changer la vie ! Vraiment ! Tire !

Nexus.  Allez !

Krystian.  Mais tire ! Pauvre petit-bourgeois bouffi de confort !

Nexus.  Allez !

Krystian.  Tire ! Pauvre lâche !

Jacques-Yves tire sur Jean-Louis, qui s’effondre. Il tire sur Krystian, qui s’effondre aussi. Puis il retourne l’arme sur lui-même, tire et s’effondre à son tour. Obscurité.

Paraissent Pascal, Pierre et Damien.

Applaudissements. Saluts.

Pascal, qui jouait Robin.  Merci, merci ! Voilà. On a essayé de vous jouer les choses comme elles se sont passées.

Pierre, qui jouait Olivier.  Du moins comme on a pu les reconstituer. À peu près.

Damien, qui jouait Laurent.  À travers les témoignages que les proches des uns et des autres ont bien voulu nous donner. D’ailleurs on voulait remercier la famille de Jacques-Yves, (Applaudissements.), les familles, bien entendu, de Robin, Laurent et Olivier (applaudissements.), on voulait aussi remercier Jean-Louis, qui est là-bas, tout au fond, (Applaudissements.) et puis, évidemment, Mme Zambaud. (Applaudissements.)

Pascal.  Naturellement on s’est beaucoup appuyés sur le grand cahier de Krystian, le seul, le vrai cahier, que vous avez vu durant le spectacle et aussi sur un certain nombre de feuilles qui traînaient dans son bureau, et puis, bien sûr, sur son petit carnet rouge. Alors, oui, une question qu’on nous pose beaucoup, comment on a appris ?

Damien.  Dans « Le Courrier du Gâtinais », tout simplement, à la page des faits-divers. Un titre qui a attiré l’œil de Pierre : « Théâtre amateur : Triple meurtre dans le local de rempaillage de chaises ». Ça ressemblait tellement à du Krystian…

Pascal.  Effectivement, à un moment, l’article précisait : « les 3 acteurs amateurs préparaient un spectacle hommage au metteur en scène Krystian Waldecker, qui avait fait ses armes en Europe de l’Est »…

Pierre.  En fait, c’est un hasard total, parce que, j’avais commandé sur internet un siphon d’occasion, et il se trouve que le vendeur était de Villiers-sur-Loing. Alors il a emballé son siphon dans une page du « Courrier du Gâtinais » cette fameuse page des faits-divers ! Que j’ai reçue avec ma commande !

Damien.  C’est quand même fou de penser que si Pierre n’avait pas eu l’évier bouché, on n’aurait jamais appris la nouvelle !

Pascal.  Ensuite Pierre nous a appelés immédiatement, et on s’est rendus sur-le-champ à Villiers-sur-Loing.

Pascal.  Et très rapidement, on a eu envie de reprendre là ou Robin, Laurent et Olivier s’étaient arrêtés.

Pierre.  Oui, parce que nous sommes tous les trois d’anciens élèves de Krystian. Nous l’avions rencontrés lors d’un stage intitulé « Brecht, économie et aligot », organisé au Conservatoire de Decazeville, et c’était une personnalité qui nous avait… oui… vraiment…

Pascal.  C’est vrai qu’on s’est pas présenté ! Pascal, acteur amateur et avocat. Il y a des points communs…

Damien.  Damien, acteur amateur et conseiller régional. Il ya des similitudes…

Pierre.  Pierre, acteur amateur et commercial. Là, ce sont quasiment des synonymes…

Damien.  Bref, nous ne pouvions pas ne pas rendre à Krystian un dernier hommage ! On a donc repris le synopsis de Robin, et nous l’avons achevé. Pas Robin, le synopsis. Et puis, tant son regard a permis à chacun de nous de grandir, on a décidé d’appeler notre spectacle « Krystian Waldecker les a vus ».

Pierre.  Alors, nous avons une très bonne nouvelle à vous annoncer. La Fédération Nationale du Théâtre Amateur vient de décider de remettre un Molière posthume à Robin, Olivier et Laurent, qui ont risqué leur vie pour faire vivre cet art. Bravo ! (Applaudissements.)

Damien.  Nous avons aussi une annonce à faire. En effet, un nouveau groupe de théâtre amateur vient de se constituer à Villiers-sur-Loing et ils joueront très prochainement, ici même, un vaudeville de Rivoire et Cartier : « L’amant est dans le placard, sa bite est dans le tiroir ».

Pascal.  Il ne nous reste plus qu’à vous remercier pour votre bienveillance. Et n’oubliez pas : tout ceci n’était que du théâtre.

 

 

***

 

FIN de

 David Vincent les a vus

 

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