2015. Le Partage du gâteau

 

Première mondiale : Cannes-Écluse, salle polyvalente, Production : le GAM, dans une mise en scène de Noëlle Champeau, 31 janvier 2015.

 

Pièce numéro 3

 

Publication : 

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Résumé court : Des quadruplés, parfaits sosies, se lancent dans une course-poursuite échevelée autour d'une valise remplie d'argent. Ils entraînent leur entourage dans un véritable tourbillon où plus personne ne sait qui est qui.

 

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Belgique :  S.A.C.D. Belgique

 

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France et reste du monde : 

- Amateurs :  S.A.C.D. France

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Texte intégral

Personnages

BEAUREPAIRE, capitaine de police.

BEAURIVAGE, lieutenant de police.

ALIENOR, femme de Marc-Antoine.

MARC-ANTOINE, fondateur de Fleurignac Comptabilité.

ALDO, maître d’hôtel d’Aliénor et Marc-Antoine.

HENRI, directeur comptable de Fleurignac Comptabilité.

ZAZA, femme du sous-préfet.

MARCIA, employée de maison.

MCCARTHY, président du Big Caribou Mutual Funds.

MCARTHUR, assistante de McCarthy.

BOB, malfrat.

FRANCK, voyou.

TAO-CHING, citoyen de la République Populaire de Chine.

RONALDINHO, footballeur brésilien.

 

***

N.B. Marc-Antoine, Franck, Tao-Ching et Ronaldinho sont joués par un seul et même acteur.

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

 

Le lieu

L’action se déroule dans la maison de Marc-Antoine et Aliénor, qui est une vaste demeure, cossue mais chic, sise au Vésinet. La scène représente le hall de la maison en trois murs. Le mur du fond est garni de la porte d’entrée, donnant sur l’allée qui aboutit à la rue après avoir traversé une courte bande de gazon. À côté de cette porte est accroché le portrait d’un homme en blouse blanche : il s’agit du professeur Fleurignac. Sur le mur situé à jardin, on voit une porte à deux battants menant au grand salon. Entre cette porte et la porte d’entrée, le mur du fond est percé d’une ouverture dévoilant un couloir continuant à angle droit, en direction de la cuisine. Une sonnette intérieure est posée au mur entre cette ouverture et la porte d’entrée, de l’autre côté de laquelle se trouvent quelques marches d’escalier montant dans les étages. À cour, le mur possède une porte vitrée mais opaque ouvrant vers le jardin d’hiver. Un canapé, un fauteuil, une table basse, une plante verte, un guéridon avec une chaise.

Acte I

Tableau 1

Un matin d’automne. Sur le guéridon est posé un cageot avec des orchidées en pot. Aliénor est en tenue de jardinage : jeans, bottes, chemise à carreaux, tablier bleu, chapeau de paille (d’Italie). Un peu folklorique, cette tenue n’en est pas moins du dernier chic. Beaurepaire et Beaurivage sont en uniforme.

BEAUREPAIRE. — Désolée de vous déranger de si bon matin. Nous passons avant notre service.

BEAURIVAGE. — D’ailleurs on n’a pas déjeuné, il fait faim.

BEAUREPAIRE, bas. — Taisez-vous, lieutenant. 

ALIENOR. — Je me lève toujours tôt. Pour mes orchidées.

BEAUREPAIRE. — Je vous explique rapidement : je dirige la fanfare de la brigade depuis des années. Notre concert annuel a lieu en février. Or, il nous manque un instrument : un tuba basse.

BEAURIVAGE. — Justement mon instrument. C’est vraiment pas de pot, ça. 

BEAUREPAIRE. — C’est ennuyeux. D’autant que nous reversons les bénéfices aux gens dans le besoin.

BEAURIVAGE. — Justement, moi aussi je suis dans le besoin : j’ai envie de faire pipi.

BEAUREPAIRE, bas. — S’il vous plaît, lieutenant. (Haut :) Nous ne voudrions pas annuler le concert et…

ALIENOR, lui donnant un billet. — Bravo pour votre action. Simplement, une question : vous ne pouvez pas faire sans ?

BEAUREPAIRE. — Sans ?

ALIENOR. — Sans tuba basse ?

BEAURIVAGE. — Et qu’est-ce que je vais faire, moi, pendant le concert ? Du tricot ?

BEAUREPAIRE. — Sans tuba basse ? Impossible ! Se passer de la solidité du tuba basse pour jouer ma « Symphonie pour Gyrophare, cuivres et matraques » !

ALIENOR. — Capitaine ! Vous composez ?

BEAUREPAIRE. — Oui… Oui… J’essaie. Enfin, tout le monde ne s’appelle pas Wolfgang Amadeus Mozarella.

ALIENOR. — Mozarella ?

BEAURIVAGE, à part. — Mozarella ? Pourquoi pas Ludwig van Bête de somme ?

BEAUREPAIRE. — Bref ! J’ai prévu avec tuba basse, il faut que ce soit joué avec tuba basse !

ALIENOR. — Ah ! l’imprévu ! C’est ce qui fait parfois le charme de la vie… Mais dites-moi, comment faites-vous ?

BEAUREPAIRE. — Pour ?

ALIENOR. — Ce n’est pas à vous que je parle mais au lieutenant.

BEAUREPAIRE. — Ah !

ALIENOR. — Oui, comment faites-vous pour répéter ?

BEAURIVAGE. — Oh ! C’est très simple ! Moi, je mime le tuba basse, comme ça (Elle fait comme si elle tenait un tuba basse entre les mains.), et je chante ma partie. Capitaine, on fait un petit bout à Mme Fleurignac ?

BEAUREPAIRE. — Oh… nous ne l’avons déjà que trop dérangée !

ALIENOR. — Au contraire, j’aime tant la musique !

BEAUREPAIRE. — Bon. Alors voici le premier mouvement de la symphonie, mouvement intitulé « Garde à vue. Alla marcia allegro agitato morendo barbaro ma non troppo comodo battaglia con forza con glacé con moto mais pas Yamaha. »

Comme un chef d’orchestre, Beaurepaire dirige Beaurivage qui mime un tuba et essaie d’en imiter le son en faisant une mélodie constituée de « pom, pom, pom ».

ALIENOR, peu convaincue. — C’est original. 

BEAUREPAIRE. — Évidemment, si j’obtenais une promotion, j’aurais assez d’argent pour acheter ce tuba.

BEAURIVAGE. — Eh ben, c’est pas demain la veille que je vais avoir mon biniou.

BEAUREPAIRE. — Merci, en tout cas, pour votre générosité. Je ne sais pas si tous les Vésigondins seront comme vous. Quoi qu’il en soit, nous sommes encore très loin du compte. Bonne journée.

ALIENOR. — Bonne journée, mesdames.

Beaurepaire et Beaurivage sortent par la porte d’entrée.

ALIENOR, s’adressant aux orchidées, radieuse. — Mes chéries, vous me surprendrez toujours.

Pendant ce temps, tendu, Marc-Antoine descend en trombe les escaliers, les yeux rivés sur sa montre. Il porte un costume cravate strict.

MARC-ANTOINE, consultant sa montre. — 7h45, café. J’ai dix secondes d’avance ! (Geste de victoire.)

ALIENOR. — Bonjour, mon cher.

MARC-ANTOINE, appelant vers le couloir. — Aldo ! Mon café ! (À Aliénor, qui s’est approchée pour l’embrasser :) Bonjour, princesse. (Au moment où elle va lui donner un baiser, il se détourne et va vers le couloir.) Aldo ! On se dépêche !

ALIENOR, dépitée. — Tu as bien dormi ? (Avec un sécateur, elle coupe délicatement quelques tiges des orchidées.)

MARC-ANTOINE, le nez sur sa montre. — Pourtant, je lui ai expliqué : 7h45, café ; 7h50, brossage de dents ; 7h52, rendez-vous avec Henri ; 8h02, départ pour l’agence, 8h12…

ALIENOR. — Henri ? Il vient ici ?

MARC-ANTOINE. — Il a juste à traverser la rue. On va pas aller à l’agence alors qu’il habite juste en face de chez nous.

ALDO, arrivant du couloir, costume et gants blancs, tenant un plateau sur lequel est disposé un journal, une soucoupe et une tasse de café fumant. — Votre café, monsieur.

MARC-ANTOINE, prenant la tasse et désignant le journal. — Posez ça là. J’avais dit 7h45.

ALDO. — Parfaitement, monsieur.

MARC-ANTOINE. — Vous êtes en retard.

ALDO. — En retard ? (Il regarde sa montre.)

MARC-ANTOINE. — En retard.

ALDO. — Que Monsieur m’excuse, mais il me semble, sauf erreur de ma part, qu’il est bien 7h45.

MARC-ANTOINE. — Quand je dis 7h45, pour vous, ça veut dire 7h44.

ALDO. — Bien monsieur.

MARC-ANTOINE. — Anticipez, mon vieux.

ALDO. — Oui monsieur.

MARC-ANTOINE. — C’est pas compliqué.

ALDO. — Non monsieur. (À part, avant de disparaître dans le couloir :) « Ô Temps, suspens ton vol »…

ALIENOR. — Ne t’inquiète pas. Je suis sûre qu’Henri va être emballé.

MARC-ANTOINE. — T’es gentille. Mais t’y connais rien.

ALIENOR. — C’est vrai. (Aspergeant ses orchidées avec un vaporisateur.) Mais parfois, il y a des choses inattendues. Regarde, ces orchidées, qui aurait pu imaginer que…

MARC-ANTOINE. — C’est vrai, parfois, il y a des choses inattendues. Comme cette rayure sur la Mercedes.

ALIENOR. — Ah !… oui… le virage de l’avenue… je l’ai pris de façon un peu raide…

MARC-ANTOINE. — En tout cas j’espère qu’Henri sera rapide. (De nouveau le nez sur sa montre.) Parce qu’après : 8h12, courrier ; 8h32, préparation de ma doc. ; 9h00, rendez-vous pour l’audit avec « Sharks and Co. »…

ALIENOR. — Je passe au marché faire quelques courses.

MARC-ANTOINE. — Comme prévu. (Sur sa montre :) Tu as une enveloppe de 25,75 €.

ALIENOR. — Je prends une viande pour ce soir ?

MARC-ANTOINE, toujours les yeux sur sa montre. — Deux steaks hachés de 150g pièce. C’est ce qui était programmé.

ALIENOR. — J’irai vers 11h00-midi, je ne sais pas très bien parce que…

MARC-ANTOINE, après avoir lu sur sa montre. — Non. Vas-y entre 9h30 et 10h00. Après, il y aura une averse de 2h15 avec des rafales localement fortes.

ALIENOR, moqueuse, au garde-à-vous. — Bien chef. (Réfléchissant.) Tu sais, Marco… je me disais… enfin… je me demandais… on a vraiment un beau mois d’octobre…

MARC-ANTOINE, lisant sur sa montre. — Exact. 4°C au-dessus des moyennes saisonnières. Du jamais vu depuis 1975.

ALIENOR. — Ah oui ? Eh bien justement, je pensais que ce soir, ça aurait été sympa d’aller manger une glace.

MARC-ANTOINE. — Une glace ?

ALIENOR. — Oui ! Chez Puccini. Elles sont délicieuses et…

MARC-ANTOINE. — Mais… enfin… je comprends pas… (Un léger temps.) Non, mais tu rigoles ?

ALIENOR. — Bah, non !

MARC-ANTOINE. — Mais… princesse… une glace… c’est pas prévu au budget !

ALIENOR. — Oui, je sais, mais... pour quelques euro… on devrait pouvoir…

MARC-ANTOINE. — Hors de question !

ALIENOR. — S’il te plaît, Marco…

MARC-ANTOINE. — N’insiste pas. Lundi on dépense 10 € de plus que prévu et vendredi on se retrouve en cessation de paiement ! Heureusement que je gère notre portefeuille et celui de mes clients avec plus de rigueur ! Tu veux une glace ? D’accord. Je planifie ça. (Il appuie sur l’écran de sa montre.) Le mois prochain. Lundi 18. Ce sera jour de glace.

ALIENOR, un peu triste, esquisse de nouveau le salut militaire. — Bien, chef.

MARC-ANTOINE, posant son café sur le guéridon avec un œil sur sa montre. — Aldo ! (À part :) 7h50, brossage de dents. (Il remonte l’escalier quatre à quatre.) 

Sonnerie de téléphone.

ALIENOR, regardant son appareil. — Une notification de Web-Flirt. (Lisant :) « Rudolf vous a envoyé une photo. » (Regardant si Marc-Antoine a bien disparu, puis faisant apparaître une photo sur l’écran.) T’es quand même pas mal, toi. Allez, tu mérites bien un commentaire. (Elle appuie sur l’écran.)

Aldo arrive du couloir, Aliénor range vivement son téléphone.

ALIENOR, tandis qu’Aldo prend la tasse. — Aldo, je sens que je vais faire une folie !

ALDO. — Madame Aliénor, ne me dites pas que…

ALIENOR. — Il s’appelle Rudolf, il est beau, nous avons les mêmes goûts et… et j’ai très envie de le rencontrer ! Une semaine qu’on s’envoie des messages sur Web-Flirt.

ALDO. — Vous n’y pensez pas, madame. Certes monsieur n’est pas évident tous les jours. Il faut dire que ces derniers temps il a été très pris par son projet… euh… comment appelle-t-il cela ?

ALIENOR. — Cupidor.

ALDO. — Cupidor, c’est ça ! Mais, il va se ressaisir.

ALIENOR. — Des années que j’attends ça ! Si seulement tout pouvait redevenir comme au premier jour. La tendresse… la passion… l’amour…

ALDO. — Vous avez essayé de parler avec lui ?

ALIENOR. — Comment faire ? Il a toujours les yeux rivés sur sa montre multifonction.

ALDO. — Ayez tous les deux une franche explication. Et puis donnez-lui une limite.

ALIENOR. — Une limite ?

ALDO. — Fixez-lui un délai. Et si, passé ce délai, rien n’a changé, alors, malheureusement, la seule solution sera peut-être de…

ALIENOR. — Mais oui ! ça c’est une idée. Un délai !

MARC-ANTOINE, descendant en trombe les escaliers. — Bientôt 7h52 ! Henri ne va pas tarder à… Aldo, laissez-nous ! J’ouvrirai à M. Zambeault. (À Aliénor :) Et toi, à tes orchidées !

ALIENOR, tandis qu’Aldo disparaît dans le couloir. — Une minute, Marco, je voudrais qu’on ait une petite discussion…

MARC-ANTOINE, allant prendre le cageot d’orchidées et le mettant dans les mains d’Aliénor. — Pas le moment ! J’ai des choses plus sérieuses à voir !

ALIENOR, raccompagnée malgré elle vers le jardin d’hiver. — Plus sérieuses ? Mais enfin, Marco…

MARC-ANTOINE. — S’il te plaît ! Henri va arriver !

ALIENOR, devant la porte du jardin d’hiver, le cageot dans les mains. — Écoute, Marco, cette situation est insupportable. Je te donne trois mois pour changer ça. Sinon on va au clash ! C’est compris ?

MARC-ANTOINE, regardant dehors. — Oui, oui, c’est d’accord ! (Aliénor sort dans le jardin d’hiver. Lui répondant alors qu’elle n’est plus là :) Je vais te le changer, ton cageot. Pas la peine de t’énerver.

Sonnette. Marc-Antoine va ouvrir.

HENRI, un attaché-case à la main, en costume cravate d’une tenue froissée. — Salut vieux.

MARC-ANTOINE. — Salut. (Poignée de main.)

HENRI. — Marco, ça va pas. Les peintures Bariolo ne renouvellent pas leur contrat. C’est la quatrième entreprise qui nous claque dans les mains en deux mois. Et toujours pour le même motif : monsieur Fleurignac est trop « tatillon ». Et quand je dis « tatillon », crois bien que j’édulcore. Bref, nous sommes au bord du gouffre.

MARC-ANTOINE. — Mon compte en banque aussi est au bord du gouffre. Je n’en parle pas à Aliénor, parce que vu le train de vie qu’on…

HENRI. — Et mon compte à moi ? Tu crois qu’il a le sourire ?

MARC-ANTOINE. — Mais qu’est-ce qu’on va faire ?

HENRI. — J’ai la solution : tu es un génie !

MARC-ANTOINE, riant. — Arrête tes bêtises !

HENRI. — Non, non ! Je suis sérieux. Assieds-toi. (Marc-Antoine s’assoit sur le canapé. Montrant l’attaché-case.) Ce que tu viens de créer est tout simplement révolutionnaire !

MARC-ANTOINE. — Tu crois ?

HENRI. — Sûr et certain.

MARC-ANTOINE. — Formidable !

HENRI. — Petit cachotier. Voilà ce que tu mijotais depuis plus d’un an…

MARC-ANTOINE. — Eh oui !

HENRI. — « Cupidor » ! Ton invention… Ton père, s’il était encore de ce monde, serait fier de toi. J’imagine très bien la pub qu’on pourrait faire ! (Comme un présentateur de télé-achat :) « Cupidor, le logiciel qui traque le gaspillage dans vos livres de comptes. Quel que soit le format de vos fichiers de comptabilité, vous n’avez qu’à les déposer dans Cupidor. Ensuite, laissez Cupidor travailler pour vous. Cupidor analyse vos mouvements de trésorerie, identifie les gaspillages et élabore le plan de rigueur personnalisé vous permettant d’éradiquer toutes les dépenses inutiles. Cerise sur le gâteau, Cupidor vous connecte aux prestataires les plus low cost du marché. Cupidor, l’austérité dans votre PC ! » (Il sort de l’attaché-case un ordinateur portable.) J’ai fait le test. J’ai fait analyser mes comptes par Cupidor. Grâce à lui, et rien qu’en éliminant les gaspillages, mon compte est passé d’un découvert de 6 423 € à un solde créditeur de 29 789 € ! ça, c’est de l’austérité ! Voilà un produit qui peut intéresser les particuliers, les entreprises et les États ! Ah ! Si la Grèce ou le Portugal avaient eu Cupidor ! Et ce n’est que le début… Un jour… pas si lointain… tous les ministres de l’économie du monde seront remplacés par Cupidor.

MARC-ANTOINE. — Tu t’emballes un peu, là…

HENRI. — Peut-être. Ce qui est certain, c’est que Cupidor représente l’avenir de Fleurignac Comptabilité. Or, c’est quoi, Fleurignac Comptabilité, quand on y réfléchit ? Notre boîte. Une agence comptable. Fondée par toi voici onze ans. Nous allions faire faillite. Mais Cupidor va nous permettre de refaire surface. Notre boîte ne sera plus un cabinet de comptabilité au bord de la ruine, mais une véritable entreprise d’informatique !

MARC-ANTOINE, se lève et sert la main à Henri. — Merci, Henri, d’avoir pris le temps de…

HENRI, lui serrant la main. — Tout le plaisir est pour moi, jeune homme. Je suis ton directeur comptable, après tout. Content qu’un vieux routier comme moi puisse te servir. Je suis claqué. (Il se laisse tomber dans le canapé.) Reste à trouver l’opportunité. Ce qui va lancer Cupidor. (Il sort un sachet. Il se sert un verre d’eau avec la carafe de la table basse et verse le contenu du sachet dedans.)

MARC-ANTOINE. — Toujours tes poudres !

HENRI. — Caféine, taurine, vitamines C, B1, B2, B3, B5… la  bonne formule pour être au top ! (Il avale son verre et déplie le journal.) T’es quel signe ?

MARC-ANTOINE. — Tu crois à l’horoscope de Vésinet-Info ?

HENRI, parcourant le journal. — Comme-ci comme-ça… d’ailleurs je ne sais pas si on va continuer à faire de la pub chez eux. (Henri montre une page du journal où l’on voit Henri et Marc-Antoine souriants, sous le slogan : « Fleurignac Comptabilité, et vos comptes sont maîtrisés ! » Puis, il continue à feuilleter.) Vu le peu de lecteurs que ce canard… Oh ! McCarthy vient chez nous !

MARC-ANTOINE. — McCarthy ?

HENRI. — Tu connais pas McCarthy ? (Lisant :) « Joseph Junior McCarthy, président du Big Caribou Mutual Funds, l’un des plus grands fonds de pension canadiens, nous fera l’honneur d’une visite au mois de janvier prochain. Les chefs d’entreprises de la ville sont déjà sur le pied de guerre pour séduire cet important investisseur… » Marco, mais… la voilà, notre opportunité ! On ne peut pas laisser passer ça ! The Big Caribou Mutual Funds, c’est des milliers d’employés et surtout des milliards de dollars ! Les économies de presque tous les petits vieux canadiens… Si seulement on réussissait à convaincre McCarthy que Cupidor est l’application qu’il lui faut… s’il signait un contrat d’exploitation de ta licence… mais ça serait… ça serait… la fortune ! (Henri se met à rire, ce qui entraine le rire de Marc-Antoine. Puis, Henri coupe net son rire et range son ordinateur dans son attaché-case.) Il n’y a pas une minute à perdre, je prends contact avec lui immédiatement !

MARC-ANTOINE. — Henri, je ne sais pas ce que je ferais sans toi !

HENRI. — Nul n’est irremplaçable. (Il va partir mais se ravise.) Seulement attention : je vais demander au boy-scout qui sommeille en toi de rester endormi.

MARC-ANTOINE. — Comment ça ?

HENRI. — McCarthy est connu pour aimer les petits cadeaux.

MARC-ANTOINE. — Quoi ?

HENRI. — Si on l’accueillait avec une valise de billets par exemple, je suis sûr que ça lui permettrait de trouver ton Cupidor d’une grande utilité.

MARC-ANTOINE. — C’est une blague ?

HENRI. — Je sais ce que tu penses, mais McCarthy est extrêmement courtisé et il faut mettre…

MARC-ANTOINE. — C’est contraire à tous mes principes !

HENRI. — On va avoir en face de nous Joseph Junior McCarthy, pas Sœur Sourire !

MARC-ANTOINE. — C’est ça, ta stratégie ? Payer un type pour qu’il nous achète un produit ?

HENRI. — Pense à l’avenir ! Cette petite somme fera pencher McCarthy pour Cupidor et nous permettra d’engranger par la suite des bénéfices conséquents !

MARC-ANTOINE. — Si tu le dis. Mais tu vas utiliser notre caisse noire ?

HENRI. — Bien sûr.

MARC-ANTOINE. — 160 000 ?

HENRI. — 160 000.

MARC-ANTOINE. — Ah. Parce que… en ce moment, je suis vraiment à sec. Et je comptais justement te demander de…

HENRI. — Hors de question. Nous allons investir ces 160 000 et crois-moi, ils vont nous rapporter gros. Partenaire ? (Il tend la main à Marc-Antoine. Marc-Antoine la serre.)

MARC-ANTOINE. — Partenaire !

HENRI. — Et maintenant, à nous trois, McCarthy !

 

***

 

Tableau 2

Trois mois plus tard. Brouhaha dans le grand salon : il y a du monde. Aliénor descend l’escalier en robe du soir extrêmement élégante, mais sans chaussures.

ALIENOR. — Aldo ! C’est quand même incroyable ! Aldo !

ALDO, arrivant du grand salon, en tenue de cérémonie, à la main un plateau avec différents verres, s’adressant à quelqu’un, avec une grande distinction. — Je reviens, madame la sous-préfète ! (À Aliénor :) Madame m’appelle ?

ALIENOR. — Je ne retrouve plus mes escarpins !

ALDO, retournant vers les portes du grand salon. — Que Madame m’excuse… (Il ferme les deux portes. Le brouhaha s’éteint.)

ALIENOR. — Les invités sont déjà là ?

ALDO. — Une trentaine, oui !

ALIENOR. — Et l’extra ?

ALDO. — Je l’attends.

ALIENOR. — La neige, peut-être.

ALDO. — Il est vrai que depuis ce matin, la tempête ne faiblit pas.

ALIENOR. — Retournez-y. Je vais me débrouiller. (Sonnerie de téléphone. Aliénor sort son appareil.)

ALDO, alors qu’il ouvre une porte du grand salon, très aimable, s’adressant à quelqu’un. — Oui, madame la sous-préfète, il me reste un whisky ! (À part, avant de disparaître :) Je rêve ou c’est son troisième ?

ALIENOR, lisant sur son téléphone. — « Chère Aliénor, je brûle… Rencontrons-nous ce soir. Rudolph. » Ce soir ? Non… non… pas aujourd’hui… Aujourd’hui ? Mais au fait… Mais oui ! Le 18 ! Trois mois ! Je lui avais donné trois mois ! Trois mois pour voir si tout pouvait redevenir comme au premier jour. Trois mois pour voir si Marc-Antoine saurait retrouver le chemin de mon cœur, trois mois pour voir si notre couple pouvait encore… (Sonnette.) Ah ! Je ne peux pas ouvrir comme ça ! (Elle parle de ses pieds nus. Elle remonte vite les escaliers tandis que les portes du grand salon s’ouvrent et laissent paraître Aldo avec son plateau, suivi de Zaza.)

ALDO. — Puisque je vous dis que je n’ai plus de cognac ! Du whisky, oui ; du cognac, non !

ZAZA, éméchée. — Eh ben je te crois pas, moi !

ALDO. — D’ailleurs, si je peux me permettre, je pense que madame la sous-préfète a assez bu comme ça…

ZAZA. — Non mais dis donc, toi ! J’ai demandé un cognac, j’aurai un cognac !

ALDO. — Il n’y en a plus ! Sauf dans la réserve personnelle de monsieur. Je ne vais quand même pas… (Zaza sort un billet.) Enfin madame, il est tout à fait exclu que je… (Zaza sort un deuxième billet). Madame me met vraiment dans une situation gênante et… (Zaza sort un billet plus important. Aldo prend alors tous les billets.) Bien madame.

Tandis que Zaza retourne dans le grand salon, Aldo ouvre la porte d’entrée. Paraît Marcia, une très jeune fille, habillée d’une doudoune épaisse. En dessous, elle porte un survêtement à la mode et tient en bandoulière un sac de sport.

ALDO. — Ma pauv’ choupette, tu t’es perdue dans le blizzard ?

MARCIA, pas choupette pour un sou. — Monsieur et Madame Fleurignac ?

ALDO. — Si c’est pour les pauvres, on a déjà donné la semaine dernière, alors désolé, Mistinguett, mais tu vas aller taper…

MARCIA. — Je suis envoyée par Domestis.

ALDO, après un temps. — Tu es… vous êtes… vous êtes l’extra ?

MARCIA. — Y a un problème ?

ALDO. — Mais quel âge vous-avez-tu-as-tu-vous ?

MARCIA. — Ben… Seize ans !... Et un mois !

ALDO, à part. — Les jeunes sont de plus en plus jeunes ! (À Marcia :) Vous avez votre tenue ?

MARCIA, montrant son sac. — Ouaip !

ALDO. — Je vous montre où vous pouvez vous changer. Passez devant. (Il lui indique le couloir. Marcia s’y enfonce. À part, avant de la suivre :) Domestis… Non mais, ils m’ont pris pour le centre aéré ou quoi ?

Pendant qu’Aldo disparaît la porte d’entrée s’ouvre. Henri et Marc-Antoine apparaissent, emmitouflés dans de grands manteaux.

MARC-ANTOINE. — Je n’en reviens pas ! Il est là ! Il arrive ! (Il enlève son manteau. Il est en smoking.)

HENRI. — Tu m’as l’air bien nerveux ! (Il enlève son manteau à son tour. Il est également en smoking.)

MARC-ANTOINE. — Il ne faut pas que ça rate, tu comprends ? Tout repose sur cette soirée ! J’ai encore reçu une relance d’huissier hier ! Si McCarthy ne signe pas le…

HENRI, pendant que Marc-Antoine va aux portes du grand salon, mettant la main dans une poche. — Nous discutons avec lui depuis trois mois, il se montre très intéressé, il accepte notre invitation, alors je ne vois vraiment pas ce qui…

MARC-ANTOINE, ayant entrebâillé les portes du grand salon, à part. — Où est Aldo ? (À Henri :) Il y a un monde fou ! (Il active la sonnette intérieure.)

HENRI, sortant un sachet de ses poches. — Dix chefs d’entreprises, leurs conjoints, le maire, le député et même le sous-préfet… (Il ouvre le sachet.) Je voulais que l’arrivée de McCarthy ait un peu de … (Il verse le contenu de son sachet dans un verre sur la table. À part :) Aujourd’hui, double dose ! Le breuvage du winner ! (À Marc-Antoine :) Ne t’inquiète pas ! Tout est réglé comme sur du papier à musique. Dans deux heures au plus, McCarthy nous signe un contrat d’exploitation pour Cupidor !

ALIENOR, redescendant les escaliers avec des escarpins, alors que Henri la dévisage et que Marc-Antoine reste préoccupé par ce qui se passe dans le grand salon. — Ah ! Mon chéri ! Tu ne devineras jamais… Depuis tout à l’heure je cherchais… (Tournant sur elle-même.) — Tu as vu, j’ai choisi la robe que j’avais trouvée à…

MARC-ANTOINE. — Princesse, tes histoires de chiffon, c’est vraiment pas le moment !

ALIENOR. — Je voulais quand même te dire que je suis inquiète. Tu m’as expliqué qu’Henri devait apporter 160 000 € ici et…

MARC-ANTOINE. — McCarthy arrive ! T’es pas encore coiffée ?  File !

ALIENOR, à part. — Très bien mon bonhomme. Tu as encore jusqu’à ce soir minuit pour me séduire. Sans quoi, bye-bye ! (Elle remonte.)

Sonnette.

HENRI. — Le voilà !

Paraissent alors McCarthy et McArthur, tous deux portants des canadiennes et des toques de fourrure sur la tête.

MCCARTHY, à Henri, accent québécois. — Tu sais-tu qu’il fait frette dans ton pays ?

MCARTHUR, à Henri, pas une once d’accent. — C’est exceptionnel, non ? Cette neige ?

HENRI, riant. —  Ah ! On dirait que la météo française a décidé d’être un peu canadienne ! (Rires. Il serre la main à McCarthy.) M. McCarthy nous sommes très… très… 

MARC-ANTOINE. —  Très…

HENRI. —  Très…

MARC-ANTOINE. —  Très…

HENRI. —  Très…

MARC-ANTOINE. —  Très-très…

HENRI. —  Très-très…

MARC-ANTOINE. —  Vraiment très-très !

HENRI. —  Absolument !

MARC-ANTOINE. —  Exactement !

HENRI. —  Complètement !

MARC-ANTOINE. —  Totalement !

MCCARTHY, un peu surpris. — Eh ben… Le plaisir, il est partagé !

MARC-ANTOINE, serrant lui aussi la main de McCarthy. — M. McCarthy, c’est un honneur de vous recevoir chez moi !

MCCARTHY. — Je te remercie pour l’invitation. Je vous présente mon assistante : Stella McArthur. (Marc-Antoine et Henri serrent la main à McArthur.)

MCARTHUR. — Bonjour messieurs. 

Durant les répliques suivantes, Aldo a paru avec son plateau et une bouteille de cognac. Voyant Marc-Antoine, il dissimule la bouteille derrière la plante verte et débarrasse McCarthy. Ce dernier porte un smoking.

MARC-ANTOINE, à McArthur. — C’est curieux, vous n’avez pas d’accent.

MCARTHUR. — Je suis originaire de Roquefort-la-Bédoule, petit village de Provence et je…

MARC-ANTOINE. — C’est pour ça, personne n’a d’accent là-bas !

Aldo débarrasse McArthur. Elle porte un tailleur très habillé et strict. Aldo disparaît dans le couloir.

MCCARTHY. — Dites-moi, on pourrait peut-être parler affaires ? Parce que votre Cupidor, je tripe au boutte dessus !

HENRI. — Marc-Antoine va vous en faire la présentation détaillée.

MARC-ANTOINE. — Mais auparavant, nous vous convions à vous désaltérer. Nous avons invité les plus hautes personnalités du Vésinet qui, j’en suis sûr, seront ravies de vous rencontrer !

MCCARTHY. — C’est vraiment une gentille attention…

HENRI. — Vous n’êtes pas encore au bout de vos surprises ! Car nous vous avons réservé un petit cadeau…

MCCARTHY, ses yeux s’allument. — Tiens ! Stella, tu entends-tu ? Un petit cadeau !… Bonne idée. J’adore les petits cadeaux.

HENRI, faux jeton. — Ah ? Je ne savais pas…

Aldo est revenu. Marc-Antoine lui fait un petit signe. Aldo se dirige vers les portes du grand salon et les ouvre.

ALDO, solennel. — Mesdames, messieurs, M. Joseph Junior McCarthy, président du Big Caribou Mutual Funds. 

Applaudissements nourris dans le grand salon.

MARC-ANTOINE, à McCarthy. — Après vous.

McCarthy et McArthur entrent dans le grand salon. Henri les suit mais est arrêté par Marc-Antoine.

MARC-ANTOINE, confidentiel. — Tout se déroule comme prévu. Mon planning a été respecté à la minute !

HENRI, enthousiaste. — Notre fortune ! C’est le début de  notre fortune !

MARC-ANTOINE. — Maintenant, tu vas chercher l’argent. T’as bien la clef du coffre ?

HENRI, tâtant une des poches. — Oui !

MARC-ANTOINE, regardant sa montre. — 18h30, tu reviens. On donne à McCarthy son petit cadeau. 18h35, je fais la présentation du Cupidor. 19h00, on monte dans mon bureau et je lui lis le contrat d’exploitation. 19h30, il signe le contrat et nous sommes riches ! Partenaire ? (Il tend la main à Henri. Poignée de main.)

HENRI. — Partenaire !

Henri prend son manteau et sort.

MARC-ANTOINE, consultant sa montre. — Et maintenant, je dispose du petit battement que j’avais prévu. J’ai juste le temps d’aller le chercher. (Il ouvre la porte d’entrée.) Brrr ! Quel froid ! Tant pis pour mon manteau ! (Il sort.)

Aldo, plateau à la main, entre par le couloir suivi de Marcia. Elle porte une robe noire avec un tablier et un bonnet blanc.

ALDO. — Venez par ici ! (À part, regardant Marcia des pieds à la tête, peu convaincu.) Bon ! Après tout on ne reçoit pas la Reine d’Angleterre… (À Marcia :) Donc vous avez vu, ce couloir mène à la cuisine, qui, elle-même, donne sur le grand salon. C’est très pratique, tout communique.

MARCIA. — Je fais le service ?

ALDO. — Tout à l’heure. D’abord vous allez en cuisine. Il y a 125 petits-fours à décongeler. 10 min à 180°C. Je les récupère au fur et à mesure.

MARCIA, déçue. — Ouaich.

ALDO, outré, il lui fait rectifier. — «  Bien monsieur » !

MARCIA, peu enthousiaste. — Bien monsieur… 

ALDO. — Filez ! Sauvageonne ! (À part, tandis que Marcia disparaît par le couloir :) ça sait à peine parler et ça veut jouer les premiers rôles ! (Il récupère le cognac dissimulé derrière la plante verte et entre dans le grand salon.)

Le hall reste vide un court instant. Puis la porte d’entrée s’ouvre très lentement. Apparaît la tête de Bob. Il observe le lieu.

BOB, s’adressant à quelqu’un derrière la porte. — Y a personne, Francky ! (Bob apparaît complètement. Il porte un vieux jeans crasseux et un blouson qui tombe en loques.) Allez, radine. Fais pas ta mijaurée.

Franck entre. C’est le sosie de Marc-Antoine. Il porte un long manteau plein de taches, avec une écharpe râpée et un survêtement douteux.

FRANCK. — Alors c’est là ! (Il fait le tour de la pièce.) C’est là qu’il habite, ce con…

BOB. — Arrête ! C’est quand même ton frère.

FRANCK, rectifiant. — Demi-frère !… Mais j’ai comme l’impression qu’il est pas au courant, lui.

BOB. — Hein ? Je sais que vous êtes pas de la même mère, mais pas que…

FRANCK. — Eh non. Il sait pas que j’existe. 

BOB. — Mais alors… ton père… il t’a pas reconnu ?

FRANCK. — ça l’aurait bien emmerdé, cette huile. M. le Professeur Fleurignac… connu dans le monde entier !... ça aurait vraiment fait tache si on avait appris qu’il batifolait hors mariage…

BOB. — Mais si t’es pas reconnu… t’as droit à rien, pas un radis !

FRANCK. — T’inquiète ! J’en ai pas mal parlé avec le blanchisseur…

BOB. — Au pressing ?

FRANCK. — Mais non ! Le taulard qu’était calé en droit et qui m’a filé des cours d’informatique… Il m’a dit que si je réussissais à prouver que j’étais bien le frère de l’autre… j’aurais droit à ma part d’héritage.

BOB. — ça, faut encore le prouver…

FRANCK. — Je le prouverai ! Je sais pas encore comment… mais je le prouverai ! En attendant, il faut le trouver et lui parler !

BOB. — OK. D’autant que, si j’ai bien compris, y a de l’oseille à se faire ?

FRANCK. — 300 000.

BOB. — 300 000…  300 000 d’héritage ?

FRANCK. — En tout. 150 000 pour moi. T’imagines ? Quand j’ai lu que le paternel avait laissé ça avant de casser sa pipe… alors… eh ben c’est là que je t’ai appelé pour me tirer des flûtes !

BOB. — Et j’ai répondu présent.

FRANCK. — C’est pour ça que les 150 000 qui me reviennent… Bob… quand je remettrai la main dessus… je t’en donnerai la moitié…

BOB. — 75 000 ?

FRANCK. — 75 000 !

BOB. — Franck ! Je suis fils unique… mais je peux te le dire… mon frère… c’est toi ! (Il le prend dans ses bras.)

Soudain on entend Zaza dans le grand salon : « Allez, baronne, trinquons ensemble à cette soirée ! Quoi ? Vous n’avez pas de verre ? ». Bob s’approche alors de la porte du grand salon et l’ouvre très délicatement.

BOB. — Merde ! C’est plein par ici… Et ils sont tous en costard ! Du beau monde, apparemment. (Il réfléchit.) Dis donc, Francky… Et si on profitait de l’occas’ pour se faire quatre ou cinq portefeuilles ? Je crois qu’on serait pas déçus du voyage.

FRANCK. — Bonne idée ! Avant de trouver mon frangin, faisons le plein de liquide !

BOB, désignant leurs vêtements. — Oui mais on peut pas entrer comme ça ! Et toi ! Mais… cache-toi !

FRANCK, mettant une casquette et des lunettes noires. — Oh ça va !

BOB. — T’as oublié ? Depuis ton évasion, avec ton portrait qui circule, t’es en train de devenir célèbre, ma poule… Si quelqu’un te reconnaît, toi et moi, on va se faire boucler ! Et bye-bye les 150 000 !

ALDO, arrivant du grand salon et s’adressant à quelqu’un avec son plateau. — Oui, madame la baronne !

BOB, donnant un coup à Franck. — Tourne-toi !

ALDO, vers le grand salon. — Oui, nous avons des cerises à l’eau de vie ! (À part :) Elles ont une de ces descentes, ces vieilles ! (Voyant Bob et Franck.) Messieurs, je suis navré, mais on a déjà donné ! Croyez-moi ! et bien au-delà de…

BOB. — Non, non, y a erreur, mec ! Dis voir, moi et mon pote on va à la petite sauterie, là. (Il a montré le grand salon.)

ALDO, dubitatif. — Vous ? Puis-je me permettre de vous demander votre carton ?

BOB. — On l’a pas, justement… et en plus on a oublié nos costards et nos pompes. (Sortant un billet.) Tu vas pouvoir faire quelque chose ?

ALDO. — Ah, messieurs, ça, c’est tout à fait impossible, je regrette…

BOB, sortant un deuxième billet. — Réfléchis bien.

ALDO. — Vous n’y pensez pas ! Bon… vu vos tailles, il y aurait la garde-robe personnelle de monsieur, mais je ne peux tout de même pas…

BOB, ajoutant un billet plus important. — T’es sûr ?

ALDO, prenant les billets. — Bien monsieur. Je reviens tout de suite. (Aldo pose son plateau sur le guéridon et monte l’escalier.)

BOB. — Et voilà ! Dès qu’on a les costards, on passe à l’action. À quoi il ressemble, ton frangin ?

FRANCK. — J’en sais rien !

BOB. — Ah oui c’est vrai ! En attendant, il faut faire le guet. On sait jamais avec ces flics. (Il va à la porte d’entrée, suivi de Franck.) Ah non ! Toi tu restes là. Pas le moment de te faire repérer !

FRANCK. — Qu’est-ce que je vais faire, moi ?

BOB. — Et ta revue ? Hein ? Monsieur l’intello !

FRANCK. — C’est pas parce qu’on a été en cabane qu’on a arrêté de penser ! (Bob ouvre avec précaution la porte d’entrée, puis, après avoir observé dehors une seconde, il disparaît. Franck sort de sous son manteau une revue intitulée « Marx aujourd’hui ». Il s’assoit sur le canapé, pose la revue sur la table basse et l’ouvre. Lisant :) « En résumé, la question n’est pas de savoir comment produire des richesses. Des richesses, il s’en produit à chaque seconde. » (Retirant ses lunettes, regardant le hall et le montrant :) La preuve ! « Le problème est donc de mieux redistribuer les richesses. Autrement dit, ce qui doit faire l’objet de toute notre attention, c’est le partage du gâteau. » (Exalté, retirant sa casquette et se levant.) C’est ça !

Aliénor paraît alors dans les escaliers et voit Franck. Elle est maquillée.

ALIENOR. — ça y est ! Je suis prête ! (À part, désabusée :) De toute façon, je sais très bien qu’il s’en fout…

FRANCK, posant sa revue sur la table basse, séduit. — Merde, une gonzesse ! 

ALIENOR, tournant sur elle-même. — Comment tu me trouves ? (À part, blasée :) Je sais même pas pourquoi je te demande… tu ne dois penser qu’à ton McCarthy…

FRANCK, interloqué. — Comment je te trouve ?

ALIENOR, morne. — C’est la question.  

FRANCK. — Ben… plutôt canon ! 

ALIENOR, surprise. — « Canon » ? Voilà un mot que je n’avais pas entendu depuis longtemps. Un vrai mot de collégien…

FRANCK. — Quoi, je parle mal ?

ALIENOR, attendrie, posant ses mains autour du cou de Franck. — Au contraire. On devrait retrouver plus souvent cette fraîcheur, cette naïveté…

FRANCK, enlaçant Aliénor. — Tu me plais, toi.

ALIENOR, défaillant. — Si on m’avait dit qu’un jour encore, j’entendrais ça, ici, et par ta bouche ! 

FRANCK, plus suave. — J’ai envie de toi !

ALIENOR, troublée. —  Ah ! Mais… tu n’y penses pas… je crois que les convenances nous interdisent…

FRANCK. — Les convenances, qu’est-ce qu’on en a à battre des convenances ?

ALIENOR, emportée. —  Cette façon de parler ! Ce ton de déménageur… (Ils s’embrassent. Puis Aliénor repousse Franck, qui cherche à prendre trop de privautés.) Assez ! C’est trop ! Je ne suis pas encore prête pour ce grand retour vers les premiers feux de la passion ! Pourtant… Quelle extase !

FRANCK. — Ah ouais !...

ALIENOR, regardant Franck. —  Mais pourquoi as-tu mis ce vieux manteau tout sale ?

FRANCK. — Je sais… je sais… mais c’est tout ce que j’ai trouvé, alors…

ALIENOR. —  Et ton smoking ?

FRANCK. — Il arrive !

ALIENOR. —  C’est pour ça qu’Aldo farfouille dans le dressing ! (Se remémorant l’image de Marc-Antoine en smoking.) Pourtant il me semblait bien… tout à l’heure… (Revenant à sa joie, à part :) Quel bonheur, cette complicité revenue ! C’est peut-être le moment de lui dire… (À Franck :) Je voulais te faire une confidence…

FRANCK. — Laquelle ?

ALIENOR. —  Je ne suis pas tranquille.

FRANCK. — Qu’est-ce qui se passe ?

ALIENOR. — Ben… les 160 000…

FRANCK. — Les 160 000 ?

ALIENOR. — Les 160 000 qu’Henri va amener…

FRANCK, ses yeux s’allument. — Les 160 000 ?... 160 000 € ?

ALIENOR. — 160 000 €, oui ! Pas 160 000 dinars !

FRANCK, faisant semblant de comprendre. — Les 160 000 €, oui, bien sûr !

ALIENOR. — C’est une grosse somme. Et l’amener ici, chez nous, c’est quand même dangereux…

FRANCK, à part. — C’est la femme de mon frère… (Haut :) T’inquiète pas !

ALIENOR. — Oui, je sais, tu m’as déjà dit que tu étais obligé de donner ce pot de vin à McCarthy pour remporter le marché…

FRANCK, à part. — Elle me prend pour mon frère ou quoi ?

ALIENOR. — As-tu pris assez de précautions ? Qui va veiller sur cet argent ?

FRANCK. — T’en fais pas, j’ai l’habitude.

ALIENOR. — Comment ça, tu as l’habitude ?

FRANCK. — J’ai l’habitude de prendre des précautions.

ALIENOR, à part. —  Il n’a pas l’air de prendre ça très au sérieux. (Nouveau baiser, à Franck :) Je compte sur toi pour l’argent. C’est une grosse somme. (Aliénor ouvre les portes du grand salon et disparaît.)

FRANCK. — Ah tu peux compter sur moi ! Je sais pas ce que traficote mon frangin, mais en tout cas il s’emmerde pas ! 160 000 € ! Ma part du gâteau ! Et avec les intérêts en plus ! Même plus besoin de rencontrer ce con. Maintenant reste à trouver cet Henri.

ALDO, descendant l’escalier avec deux sacs. — Voilà messieurs !

FRANCK, se rendant compte qu’il n’a plus ni lunettes ni casquette. — Putain ! (Il les remet rapidement.)

ALDO. — Deux costumes complets et deux paires de souliers vernis. Votre ami n’est pas là ?

Sonnette.

FRANCK. — ça doit être lui.

ALDO, après avoir ouvert la porte, à quelqu’un. — Ah ! On ne l’attendait plus ! Bon courage à vous ! (Il referme la porte, un journal à la main.) Vésinet-Info. (Posant le journal sur le guéridon.) Ils ne le livrent qu’à cette heure-ci. Avec cette neige, ils doivent être débordés. Pour vous changer, je conseille à monsieur le débarras qui se trouve tout de suite sur la gauche. (Il a désigné le couloir. Puis il retourne dans le grand salon.)

FRANCK. — Merci. (Il regarde le journal.) « Spectaculaire évasion à la maison d’arrêt de Bois d’Arcy. P. 5 » (Il ouvre le journal et le feuillette fébrilement.) Oh les enfoirés ! (Il retourne alors le journal qui laisse apparaître une large photo de lui ainsi légendée : « Cet homme est dangereux. » Lisant :) « Activement recherché, ce voyou s’est évadé hier de la prison de Bois d’Arcy. Si vous avez la moindre information sur cet individu, contactez immédiatement les forces de… » Bordel, je suis marron ! Il faut faire vite ! (Il va à la porte d’entrée, l’ouvre, regarde un instant.) Mais où il est, Bob ? (Il referme la porte, et, prenant le journal :) Ce torchon ! (Il le déchire et jette les morceaux derrière la plante verte.) À partir de maintenant, va falloir sérieusement activer ! (Il prend les sacs et disparaît dans le couloir.)

ALDO, entrant depuis le grand salon et s’adressant à quelqu’un. — Oui madame la sous-préfète, de la vodka, bien entendu. (Refermant la porte, à part :) Mais comment elle fait pour tenir encore debout ? Oh j’en ai assez de cette maison ! Passer son temps à habiller des ringards et à blinder des pochtronnes ! Certes il y a madame… quelle femme charmante… pas très heureuse, malgré tout… Pourtant je pense que je peux trouver mieux. Disons plus… plus smart.

MARC-ANTOINE, entrant par la porte d’entrée, un paquet à la main. — Ah ! Aldo ! Tout se passe bien ?

ALDO. — Très bien monsieur.

MARC-ANTOINE. — Monsieur McCarthy ?

ALDO. — Il a fait mettre de la musique. Envie de danser !

MARC-ANTOINE. — Danser ? Drôle d’idée ! Ces Canadiens sont originaux. (Donnant le paquet à Aldo.) Tenez. Cachez ça quelque part en cuisine. C’est pour ma femme. Vous savez, ces derniers temps, je n’ai pas été très… très disponible pour elle. Alors je souhaite lui faire ce petit cadeau, pour lui montrer que… pour lui montrer que je suis toujours présent.

ALDO, prenant le paquet. — Bien monsieur.

MARC-ANTOINE. — C’est un nouveau téléphone portable. Je l’ai configuré moi-même et j’y ai intégré un agenda électronique ! (Marc-Antoine attend la réaction d’Aldo, qui est plus que sceptique.) Elle qui ne sait pas quoi faire de ces journées, maintenant elle va pouvoir organiser sa vie minute par minute ! Génial, non ?

ALDO, glacial. — Quelle bonne idée ! Elle va adorer. On voit que vous la connaissez bien.

MARC-ANTOINE. — On est quand même mariés depuis 11 ans ! (Tandis qu’Aldo disparaît dans le couloir, Marc-Antoine ouvre les portes du grand salon.) Ah ! Mes amis ! (Il referme la porte derrière lui.)

BOB, déboule par la porte d’entrée, essoufflé. — J’ai dû faire plusieurs fois le tour du pâté de maison ! (Regardant autour de lui.) Où il est ? (Appelant, tout en essayant de rester discret.) Franck ! psst ! Francky ! Les flics sont dans les parages ! Faut se tirer ! Et en vitesse ! (Regardant l’escalier.) Il est peut-être là-haut. (Montant l’escalier.) Psst ! Franck !

FRANCK, venant du couloir, en smoking, mais toujours sa casquette vissée sur la tête, ajustant ses manches. — Finalement, ça ne me va pas trop mal.

ZAZA, venant du grand salon avec un verre. — Alors, cette vodka? Il est parti la chercher à Moscou ou quoi ? Heureusement, j’ai réussi à piquer ses cerises à l’eau de vie à la baronne ! (Voyant Franck.) Ah ! Mon petit chou ! Mais pourtant… il me semble que je viens de vous voir avec les invités… (À part :) Zaza, t’as trop bu… Tu tiens pas la route… (À Franck :) Vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais ! « Fleurignac Comptabilité, et vos comptes sont maîtrisés » (Désignant la casquette.) Et ça ! Quelle trouvaille ! J’adore ! Positivement ! Dites donc, votre petite réception, bravo ! ça a de la gueule.

FRANCK. — Je crois qu’y a erreur.

ZAZA. — Erreur ? J’ai pris quelques verres. Je ne sais peut-être plus très bien ce que je vois, mais je sais encore très bien ce que je dis ! Vous n’allez pas faire comme mon mari ? (Elle pose son verre sur la table basse.)

FRANCK, à part. — Elle me prend aussi pour mon frère ou quoi ?

ZAZA. — « Isabelle, arrête de boire ! » voilà tout ce qu’il sait dire ! Il ne pense qu’à lui, qu’à sa réputation ! Ah ça, monsieur le sous-préfet ne voudrait pas écorner son image ! Et moi, est-ce qu’il pense à moi, de temps en temps ? Je l’accompagne partout ! Je bois du mousseux infect et je mange des petits-fours rassis à longueur de soirées ! Je ne dis pas ça pour vous, bien sûr. (Elle pose sa main sur son bras.) Et durant la journée, hein ? Qu’est-ce qui me reste, sinon faire du point de croix assise sur un fauteuil Empire dans mes appartements de fonction ? C’est immonde ! Personne ne devrait vivre ça ! (Elle éclate en sanglots et s’assoit sur le canapé.)

FRANCK. — Oh ! mais, madame, faut pas pleurer comme ça !

ZAZA. — Je vous en supplie, ne m’appelez pas « madame ». Appelez-moi Zaza. (Elle se reprend.) Quoi qu’il en soit, tout ça va changer. Pour commencer, le cercle de bridge, je ne vais pas mâcher mes mots… Je ne vais pas hésiter… Je vais leur dire : crotte !

FRANCK. — Là, Zaza, vous allez trop loin ! (À part :) Il faut que je trouve un moyen de m’éclipser !

ZAZA. — Je suis entière ! (Elle le regarde.) D’ailleurs, je sens qu’avec vous je peux être moi-même. (Elle se lève et va vers lui.) Mon petit chou… (Franck recule.) Et si … disons demain… on allait prendre un verre dans un endroit cosy ? …

FRANCK. — Je peux pas, j’ai poney.

ZAZA, toujours avançant sur lui. — C’est très mal de mentir, gros vilain.

FRANCK, reculant. — Je vous assure.

ZAZA, le prenant par la taille. — Allons, mon petit Marco !

FRANCK, à part. — Mon frère ! Elle me prend aussi pour mon frère !

ZAZA, le tenant toujours. — Demain soir, près de l’usine désaffectée, au Cougar’s Club ?

FRANCK, tentant de se dégager. — Madame, je vais être obligé…

ZAZA, le tenant toujours. — Attention ! Si quelqu’un entre maintenant et nous voit, qui sera bien attrapé ?

FRANCK. — D’accord, c’est oui !

ZAZA, le lâchant. — Tu vois quand tu veux ! (Se dirigeant vers le grand salon.) À plus tard, grand fou ! (La main sur le crâne, à part :) Oh ! Zaza, décidément, tu t’es trop aspergée ! Allez ! Un Narcoflore et il n’y paraitra plus ! (Elle entre dans le grand salon.)

FRANCK. — Trop dangereux pour moi, ici. Faut que je reste planqué. (Il observe et entre avec précaution dans le jardin d’hiver.)

MARCIA, arrivant du couloir. — Cette cuisine, y en a marre ! Moi j’étais venue pour voir des gens ! Pour m’évader, pour rêver… pas pour ouvrir des sachets plastiques ! Il m’a pris pour qui, ce bouffon ? OK j’ai un peu menti sur mon âge… Mais c’était la seule façon d’avoir le job. Et ce job, c’était la seule façon de m’acheter le dernier Dryphone, avec boussole, reconnaissance vocale et mise sur écoute illimitée de tous mes correspondants ! Trop la classe ! Je saurai tout sur tout le monde !

ZAZA, arrivant du grand salon avec son sac à main, se tenant toujours le crâne, voyant Marcia. — Ah ! Ma fille, vous tombez bien. Filez à la pharmacie de l’avenue Victoria, au coin. Je n’ai plus de Narcoflore. Un somnifère. Très efficace pour mes migraines. Seulement, c’est sur ordonnance. (Zaza donne à Marcia un billet.) Le pharmacien me connaît bien, donnez lui ça « de la part de la sous-préfète ». S’il renâcle, sortez le grand jeu. (Elle lui donne un autre billet.) Et gardez la monnaie pour votre quatre heures !

MARCIA, n’en croyant pas ses yeux. — Merci madame ! j’y vais tout de suite ! (Elle sort par la porte d’entrée.)

ZAZA, à part. — ça, c’est ce que j’appelle une domestique ! Pas comme ce grand échalas même pas foutu de trouver une vodka ! (Regardant le couloir :) Si j’allais directement en cuisine ? C’est peut-être là qu’il cache la bouteille ! (Elle disparaît dans le couloir.)

BOB, descendant l’escalier. — Pas là-haut ! (Regardant vers le couloir.) Essayons par là !

Bob disparaît dans le couloir tandis qu’Aldo sort du grand salon avec une bouteille de vodka. 

ALDO. — Mais où est-elle passée ? Ah ! Ils vont m’entendre chez Domestis ! Moi, quand j’étais extra, je marchais à la baguette ! Plus un verre disponible ! Et la sous-préfète qui n’arrête pas de me réclamer… (Regardant la table basse et avisant le verre laissé par Henri.) ça fera l’affaire. (Il verse de la vodka dans le verre.)

Aliénor entre par le grand salon pendant qu’Aldo rebouche la bouteille.

ALIENOR, à part. — Je ne le reconnais pas, il est beaucoup plus froid que tout à l’heure.

MARC-ANTOINE, arrivant du grand salon. — Aldo ! Du sirop d’érable ! Trouvez-moi ça et en vitesse.

ALDO, se redressant immédiatement. — Bien monsieur. (Il file vers le grand salon, la bouteille à la main, laissant le verre d’Henri rempli de vodka sur la table basse.)

ALIENOR, à Marc-Antoine. — Je vois que tu as fini par retrouver ton smoking.

MARC-ANTOINE. — Hein ?

ALIENOR. — Entre nous, cette espèce de guenille que tu avais sur le dos !… C’était atroce…

MARC-ANTOINE. — Qu’est-ce que tu racontes ?

ALIENOR. — Bon, alors c’est quoi le problème ?

MARC-ANTOINE. — Un problème ? Mais le seul problème est que McCarthy a demandé…

ALIENOR. — Avant de rejoindre les invités, tu dis que tu me trouves canon, tu m’embrasses et maintenant…

MARC-ANTOINE. — Quoi ? Quoi ? J’ai dit que je te trouvais comment ?

ALIENOR. — Canon !

MARC-ANTOINE. — Moi ?

ALIENOR. — Non, ma soeur !

MARC-ANTOINE. — « Canon ». ça ne fait vraiment pas partie de mon vocabulaire. Tu as dû confondre.

ALIENOR. — Bien sûr ! Et quand tu m’as embrassée, j’ai confondu avec quelqu’un d’autre, peut-être ?

MARC-ANTOINE. — Quoi ?

ALIENOR. — Quoi « quoi » ?

MARC-ANTOINE. — Moi ? Moi, je t’ai embrassée ?

ALIENOR. — À ce point-là, je vais appeler « SOS Alzheimer » !

MARC-ANTOINE. — C’est toi qui perds la tête ! Je ne t’ai jamais embrassée aujourd’hui ! Surtout aujourd’hui, alors que…

ALIENOR. — Mais moi, je ne voulais pas ! C’est toi qui as insisté. D’ailleurs tu m’as dit : « Les convenances, qu’est-ce qu’on en a à battre ? »

MARC-ANTOINE. — Non mais… mais tu délires totalement, ma pauvre !

ALIENOR. — Moi, je délire ? C’est un comble ! Il y a vingt minutes, j’étais en train de descendre l’escalier quand je t’ai…

MARC-ANTOINE. — Attends… attends… (Il consulte sa montre.) Vingt minutes tu dis ? Impossible, j’étais en courses ! Regarde ! (Il montre à Aliénor sa montre.)

ALIENOR. — Quoi ?

MARC-ANTOINE. — Eh oui ! Je ne pouvais pas être ici avec toi !

ALIENOR. — Non là, je comprends pas… je comprends rien…

MARC-ANTOINE. — Moi, j’ai tout compris. Parce que moi, je sais ce que je fais. Moi, toute ma journée est planifiée, organisée, gravée sur mon agenda électronique. Je ne passe pas mon temps à naviguer au petit bonheur la chance, comme toi ! Alors à force d’avancer dans la vie sans voir plus loin que le bout de son nez, eh ben on finit par tout mélanger ! C’est pas plus malin que ça ! (À part :) Et pan, dans les dents ! (Revenant vers Aliénor, triste et déboussolée, et lui mettant la main sur l’épaule.) Allons, ma chérie, c’est juste un peu de fatigue, sans doute…

ZAZA, entrant du grand salon, se tenant toujours la tête dans les mains. — Alors, ce Narcoflore, c’est pour aujourd’hui ou pour… (Elle voit Marc-Antoine.) Oh ! Toi, t’es un beau mufle !

MARC-ANTOINE. — Mais enfin, madame…

ZAZA, désignant Aliénor. — Et c’est qui, cette grue ?

MARC-ANTOINE. — Madame, je ne vous permets pas ! Il s’agit de ma femme !

ZAZA, se radoucissant. — Ah bon ! J’aime mieux ça ! J’ai cru que t’avais un béguin…

ALIENOR, à Marc-Antoine. — Tu veux bien m’expliquer qui est cette dame ?

MARC-ANTOINE. — Mais je n’en ai aucune idée…

ZAZA. — Arrête de lui raconter des salades. On s’en fout : c’est ta femme !

ALIENOR, à Marc-Antoine. — Qu’est-ce qu’elle dit ?

MARC-ANTOINE. — Manifestement cette dame a un peu bu…

ZAZA, se rapprochant de Marc-Antoine. — Tout à l’heure aussi j’avais un peu bu… On peut pas dire que ça t’ait dérangé. (Elle lui met la main sur l’épaule.)

ALIENOR, à Marc-Antoine. — Qu’est-ce qu’elle fait, là ?

MARC-ANTOINE, enlevant la main de Zaza. — Écoutez, madame, je vais vous demander d’arrêter immédiatement ces familiarités…

ZAZA. — Pauvre petit chose ! T’étais plus entreprenant quand on était seuls. C’est ta femme qui t’intimide ?

ALIENOR, à Marc-Antoine. — Quoi ?

ZAZA, à Marc-Antoine. — Émancipe-toi ! Regarde, moi, mon mari, ça fait un moment que je l’ai mis au pas !

ALIENOR, à Marc-Antoine. — Tu as vu cette dame seul à seule ?

MARC-ANTOINE. — Pas du tout !

ZAZA. — C’est pas beau de mentir ! (À Aliénor :) Quant à vous, laissez-le vivre sa vie ! Un grand jeune homme comme ça, plein de sève, faut que ça respire ! Il est majeur et vacciné, non ? De toute façon lorsque deux êtres sont emportés dans le feu de la passion, rien ni personne ne peut arrêter…

ALIENOR, à Marc-Antoine. — Mais qu’est-ce que tu as fait ?

MARC-ANTOINE. — Mais rien !

ZAZA, à Aliénor. — Mais rien ! Allons, Marco, disons-lui ! C’est pas bien méchant après tout !

ALIENOR. — Oui, dites-le moi !

ZAZA, à Marc-Antoine. — Oui, dis-le lui !

MARC-ANTOINE — Mais dire quoi ?

ZAZA. — Tu veux pas le lui dire ?

ALIENOR, à Marc-Antoine. — Tu veux pas me dire ?

MARC-ANTOINE. —  Mais j’ai rien à dire !

ZAZA. — Il veut pas le lui dire !

ALIENOR. — Qu’est-ce qu’il veut pas me dire ?

ZAZA, à Marc-Antoine. — Attention, je vais lui dire !

ALIENOR, à Marc-Antoine. — Attention, elle va le dire !

MARC-ANTOINE. —  Mais puisque je te dis que j’ai rien à dire !

ZAZA, à Aliénor. — Alors moi je vous le dis ! Entre nous, y a pas de quoi fouetter un chat. Moi et votre mari, on se voit au Cougar’s Club.

ALIENOR. — Quoi ?!

MARC-ANTOINE, à Zaza. — Mais vous racontez quoi, là ?!

ALIENOR, à part. — Voilà la raison de sa froideur ! Quand je pense qu’il m’a fait le coup du retour de la grande passion ! (Elle se dirige vers l’escalier.)

MARC-ANTOINE. — Aliénor ! Aliénor ! C’est une folle ! Je t’assure… (Il la suit.)

ALIENOR. — Laisse moi ! (Elle monte les marches et disparaît suivie de Marc-Antoine.)

ZAZA, à part. — La première fois que Georges a appris que j’avais un amant, ça lui a fait ça aussi. Et puis, pour le consoler, Chirac l’a fait chevalier de l’ordre du mérite. Maintenant, je pense que Hollande pourrait largement lui donner la Légion d’honneur.

Tandis que Zaza rentre dans le grand salon, Bob apparaît par le couloir, dans un smoking beaucoup trop petit pour lui.

BOB. — J’ai trouvé mon costume ! C’est toujours ça ! Mais lui ? Où il est passé ? Il s’est perdu ou quoi ? (Regardant vers le grand salon.) Moi je vais commencer à aller faire ma petite cueillette… Attention les poches… Bob arrive…

Avec beaucoup de précautions, Bob entre dans le grand salon tandis que la porte d’entrée s’ouvre, laissant paraître Henri, emmitouflé dans son manteau, une valise dans une main et un journal dans l’autre.

HENRI. — Avec cette neige, j’ai failli me prendre le muret. Il faut dire que… une telle somme… ça me rendrait presque un peu nerveux. (Il pose le journal sur le guéridon.)

Soudain, Franck sort du jardin d’hiver avec sa casquette sur la tête.

FRANCK. — Je crois bien que c’était la voix de Bob… (Voyant Henri, il veut retourner se cacher.) Putain ! C’est pas lui !

HENRI. — Eh dis donc, toi ! Je t’ai vu. Qu’est-ce que tu fais là ? T’es pas avec les autres ?

FRANCK, à part. — Il est au courant que je suis là, lui ?

HENRI. — C’est quoi, cette casquette ? Pour faire plus canadien ?

FRANCK. — Euh… ouais… voilà… c’est ça…

HENRI. — Tu n’as pas l’air dans ton assiette…

FRANCK. — Mais si ! Tout baigne !

HENRI. — C’est pas le moment de flancher. (Désignant la valise.) Voilà l’argent.

FRANCK, ses yeux s’allument. — Les 160 000 ? Ah ! C’est toi, Henri ?

HENRI. — Évidement, c’est moi ! Qu’est-ce qui te prend ?

FRANCK. — Moi ? Rien… rien… Excuse, mais j’en ai vraiment plein mon sac…

HENRI. — Ressaisis-toi, s’il te plaît ! (Posant la valise par terre.) Je te confie ça. Moi je vais à la cuisine prendre un café bien brûlant. Je suis gelé… (Henri disparaît avec son manteau dans le couloir.)

FRANCK, se jetant sur la valise sitôt Henri disparu et la prenant dans ses bras. — Ah ! Mes 160 000 ! (Il ouvre la valise et touche les billets.) Ils sont bien là… (La larme à l’œil.) C’est plus beau que la cathédrale de Reims… J’arrête, je vais me mettre à chialer… (Il referme la valise.) Mission accomplie ! Pas si compliqué, finalement. Et maintenant, on gicle ! Mais où est passé Bob ? (Il se dirige vers le grand salon.)

MCCARTHY, sortant du grand salon en dansant, à McArthur. — Mais pourquoi tu veux-tu donc pas danser ? Fais pas ta femme d’église ! Moi, ce soir, je me sens vraiment en fringue ! (En le voyant, Franck file avec la valise dans le jardin d’hiver.)

MCARTHUR, sortant également du grand salon, un peu coincée. —  Effectivement, Jo ! Vous tenez la forme !

MCCARTHY. — Sans vouloir te chiffonner, c’est pas comme toi, Stella ! T’as les yeux comme des trous de suce.

MCARTHUR. —  Je suis sortie hier soir.

MCCARTHY. — Tabarnac ! Je sais bien. Pis c’est pas comme si t’étais rentrée à 3 heures du matin.

MCARTHUR. —  Vous m’avez entendue ?

MCCARTHY. — Tu me poses-tu la question ? T’as assez fait du train comme ça avec la porte de ta chambre.

MCARTHUR. —  j’ai voulu me distraire.

MCCARTHY. — Où que t’étais ?

MCARTHUR. —  Oh j’ai fait un tour… chez des amis… qui travaillent dans le cuir… Et vous ? Vous êtes sorti ?

MCCARTHY. — Of course ! Comment tu crois que je vais rencontrer la femme de ma vie ?

MCARTHUR, le regarde avec plus d’intensité. — Et comment est-elle, la femme de votre vie ?

MCCARTHY. — ça fait ben longtemps que je me cherche une pelure. Je peux te dire une chose : ma blonde, eh ben elle dansera comme une déesse, et ce sera une vraie dure, comme moi. Et pas comme toi, Stella ! Toi, t’es trop gentille ! (McArthur marque une déception.) Regarde donc : tu voulais empêcher ces français de me faire leur petit cadeau !

MCARTHUR. —  Il faut bien avouer que ce Cupidor est extrêmement prometteur et que…

MCCARTHY. — T’es ben trop lousse ! Business is business. Don’t forget it.

Henri apparaît par le couloir tandis que Marc-Antoine apparaît par les escaliers.

MARC-ANTOINE, à part. — Elle ne veut rien entendre…

HENRI, à McCarthy et McArthur, enlevant son manteau. — Ah ! Mes amis ! Comment trouvez-vous cette petite réception ?

MCCARTHY. — C’est tiguidou r’y trou !

HENRI, n’ayant pas compris. — Hein ?

MCARTHUR. — Tout est parfait !

HENRI. — Ah ! Très bien. (À Marc-Antoine, qui les a rejoints.) Sans casquette, je préfère.

MARC-ANTOINE. — Quoi ?

HENRI, à McCarthy et McArthur. — Bien ! Je pense que nous allons pouvoir entrer dans le vif du sujet. Mes amis, nous sommes à vous dans une minute. (Il désigne le canapé, sur lequel McCarthy et McArthur s’asseyent. Prenant un journal qu’il a laissé sur le guéridon, à Marc-Antoine :) J’ai pris le numéro d’aujourd’hui de Vésinet-Info. Il y a un article sur la venue de McCarthy. Regarde. (Il donne le journal à Marc-Antoine.)

MARC-ANTOINE, lisant à voix haute. — « McCarthy fait honneur à notre belle commune. P. 7. » (Il feuillette le journal.)

HENRI, à McCarthy et McArthur. — Mes amis, la presse locale parle de vous.

MARC-ANTOINE, tombant en arrêt sur une page du journal. — Mais c’est moi ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’évasion ? (Il retourne la page et l’on voit apparaître la large photo de Franck avec la légende « Cet homme est dangereux ».)

HENRI, à McCarthy et McArthur. — On y annonce votre venue.

MARC-ANTOINE, poursuivant sa lecture. — « Hier, cet homme s’est évadé avec un complice de la prison de Bois d’Arcy »… Mais… mais… c’est de la diffamation ! Ah les fumiers !

HENRI. — Marc-Antoine, montre le journal à M. McCarthy.

MARC-ANTOINE. — Pas question ! (Il déchire le journal en petits morceaux sous le regard interloqué des trois autres.)

HENRI. — Qu’est-ce qui te prend ?

MARC-ANTOINE. — C’est pas le moment, on va parler affaires ! (À part :) Si McCarthy voit ça, on est foutus !

La porte d’entrée s’ouvre. Paraît Marcia, un paquet de pharmacie à la main. Elle grelote.

HENRI, pendant que Marcia entre, à McCarthy et McArthur. — Excusez-le. Marc-Antoine est un peu surmené ces derniers temps.

MARCIA, fixant Marc-Antoine, à part. — Oh ! L’évadé ! Il est ici !

MCARTHUR, à Henri. — Vous parliez de Vésinet-Info ?

MARCIA, à part.  — À ce que j’ai lu, il est plutôt dangereux, ce type.

HENRI, à McArthur.  — C’est cela.

MCARTHUR, à Henri. — J’ai vu cet article. (À McCarthy :) Excellente publicité pour nous.

MARCIA, à part.  — Qu’est-ce que je peux faire ?

MCCARTHY, à McArthur. — Vraiment ?

MARCIA, à part.  — Je sais !

MCCARTHY, à Henri. — Eh bien thank you very much.

MARCIA, à part.  — Je vais lui préparer un petit cocktail au Narcoflore. ça va le mettre hors d’état de nuire, cette caillera. (Elle s’éclipse par le couloir.)

MCARTHUR, à McCarthy. — D’ailleurs si vous voulez lire l’article, le député m’a donné l’exemplaire de « Vésinet-info » qu’il reçoit la veille de la mise en kiosque. (Elle sort un numéro du  journal de sa poche intérieure.) Tenez.

MARC-ANTOINE, se précipitant sur McArthur, lui arrachant le journal et le déchirant. — Ah non ! Non, non, non et non ! (Éffarement des autres.)

HENRI. — Tu veux bien m’expliquer ce qui t’arrive ?

MCCARTHY, à McArthur. — Y é un peu Heavy Metal, ce gars.

MARC-ANTOINE, à Henri. — On ne va pas se mettre à lire le journal ! On va présenter le logiciel !

MCCARTHY, à McArthur. — C’est pas ben grave, moi, c’est M. le maire qui m’a donné son exemplaire. (Il sort à son tour un numéro de Vésinet-Info. À Henri :) M. le maire m’a dit la page, mais je ne m’en souviens plus !

MARC-ANTOINE, voyant le journal. — Encore ! (Marc-Antoine le prend des mains de McCarthy et lui fait subir le même sort qu’aux deux autres.) C’est pas vrai ! Vous êtes impossibles ! (À part :) Mais à combien il tire, ce journal ?

MCCARTHY, se levant, furieux, à Marc-Antoine. — Toi, tu m’as tout l’air d’une grande méchante bibitte !

HENRI, invitant McCarthy à se rassoir. — Veuillez l’excuser, il est un peu nerveux !

ALIENOR, apparaissant dans les escaliers, chaudement vêtue, un sac de voyage à la main, à part. — Ah tu vas au Cougar’s Club ! Bye-Bye, dom juan ! (Elle s’arrête en bas de l’escalier et écoute la conversation.)

HENRI, à Marc-Antoine. — Maintenant, tu arrêtes tes conneries ! Tu vas tout faire foirer !

MARC-ANTOINE. — Tu as raison. Je vais me rattraper. Donne-moi l’argent.

HENRI. — Pardon ?

MARC-ANTOINE. — La valise ! Qu’on donne à McCarthy son petit cadeau.

HENRI. — Tu plaisantes ?

MARC-ANTOINE. — Quoi, c’est pas le moment ?

HENRI. — La valise ? Je te l’ai donnée il y a 5 minutes, la valise !

MARC-ANTOINE. — Qu’est-ce que tu racontes ?

HENRI. —  Ne me dis pas que tu l’as perdue ?

MARC-ANTOINE. — Tu ne m’as jamais donné de valise !

McCarthy et McArthur, attirés par la tournure animée que prend la conversation, se sont retournés.

HENRI. —  Je ne t’ai jamais donné de valise ?! Ah ! C’est la meilleure !

MARC-ANTOINE. — Tu vois une valise quelque part, peut-être ?!

HENRI. —  Mais enfin ! Je te l’ai remise en mains propres !

MARC-ANTOINE. — Tu dérailles complètement !

ALIENOR, à part. —   ça me rappelle quelque chose…

MARC-ANTOINE, à Henri. — 160 000 € disparus ! Et en plus tu veux me faire porter le chapeau ! Tu devrais avoir honte ! Pour un directeur comptable, tu tiens vraiment la palme de la nullité ! 

ALIENOR. —  Cher Marc-Antoine, il semble que ces derniers temps tu aies des pertes de mémoire. Je te conseille de consulter. Tout ne peut pas toujours se passer selon tes prévisions. Si tu savais cette petite chose très simple, tu n’aurais pas humilié ton fidèle bras-droit devant tout le monde. Adieu. (Elle ouvre la porte d’entrée et sort.)

HENRI, à Marc-Antoine. — C’est vrai que tu y es allé un peu fort… Bon… je mets ça sur le compte de ta nervosité. Rattrape-la. Je reste avec McCarthy.

MCCARTHY. — Un problème ?

HENRI. — Aucun. (À Marc-Antoine :) Rejoins-la !

MARC-ANTOINE. — Je ne vais pas vous laisser maintenant !

HENRI. — Vas-y, je te dis, ça a l’air sérieux !

MARC-ANTOINE. — Mais non, ça va lui passer !

HENRI. — C’est ta femme, fais attention !

MARC-ANTOINE. — Je pourrai régler ça plus tard. McCarthy, lui, part demain. (Il s’assoit sur la chaise, à part :) Mais qu’est-ce qui lui a pris ?

Marcia sort du couloir, un verre à la main.

MARCIA, à part. — Si avec ça il est pas K.O….

HENRI, à Marc-Antoine — Toi, t’as besoin d’un remontant. (Voyant Marcia.) Ah ! Vous, apportez-nous du gin. (Désignant Marc-Antoine.) Pour monsieur.

MARCIA, tendant le verre. — C’est fait, monsieur.

HENRI, surpris, prenant le verre. — La rapidité du service est remarquable, dans cette maison. (Tendant le verre à Marc-Antoine.) Bois ça, toi. (Marcia recule lentement jusqu’au couloir et, sans se faire voir, reste en observation.)

MARC-ANTOINE. — C’est quoi ?

MCCARTHY, pendant que Henri fait boire Marc-Antoine. — C’est ça qui te faudrait, Stella. Un p’tit verre. Peut-être que ça de donnerait envie de jeunesser un peu ! (Il a fait des mouvements de danse.) Au lieu de rester au bord de la piste à me regarder faire…

HENRI, reposant le verre vide de Marc-Antoine sur le guéridon. — Bien ! (À McCarthy et McArthur :) Mes amis, nous allons pouvoir commencer la présentation de Cupidor ! (Marc-Antoine s’endort.) Je vais laisser Marc-Antoine parler, c’est lui le spécialiste. (Henri s’assoit dans le fauteuil.) Marco, à toi ! (On entend alors un ronflement échapper de la bouche de Marc-Antoine. Surprise des trois autres, satisfaction de Marcia. Gêné, Henri lance :) Marco ! (Un temps. Puis, plus fort :) Marco ! (Marc-Antoine se réveille en sursaut.) La présentation !

MARC-ANTOINE, ensommeillé. — Hum ? (Comprenant.) Ah ! (Il se lève avec peine de la chaise.) Bien… alors… j’avais prévu un diaporama… mais bon… Il faudrait aller chercher le vidéoprojecteur dans ma voiture… (Il s’est dirigé en titubant vers l’escalier.) Alors finalement… je crois que… (Il s’allonge sur les marches, s’endort et ronfle.)

MCCARTHY, à McArthur, pendant que Henri se lève et va secouer Marc-Antoine. — Ma parole, il est complètement guerlot !

HENRI, à Marc-Antoine. — Réveille-toi !

MARC-ANTOINE, réveillé en sursaut, se levant avec difficulté. — Oui ! Je ferais bien une petite sieste, moi…

HENRI. — Après ! Je te rappelle qu’on joue notre fortune ! Alors soit convaincant.

MARC-ANTOINE, peu stable, les yeux mi-clos. — Ouais… ouais… à mort !  à mort convaincant, je vais être… (Revenant vers le canapé.) Bien… donc… des goliciels… euh… des locigiels… non… des loli… oh merde ! des trucs pour faire la compta vous connaissez, hein ? ! (Il a du mal à garder l’équilibre.)

MCCARTHY, à McArthur. — Tu crois que c’est un joke ?

MCARTHUR. — En tout cas c’est moyennement amusant.

MARC-ANTOINE, les yeux fermés, vacillant. — Eh ben mes cadets, quand vous allez voir Cupidor, vous allez tomber raides ! (Il se laisse tomber sur le canapé ainsi que sur McCarthy et McArthur tandis que Marcia saute de joie et disparaît. Pêle-mêle, les deux invités disent ensemble: « Il est malade. » « C’est inadmissible. » « Vous vous moquez de nous ! » « Dépote-moi le gluant il m’écrase la toutoune ! ». Pendant ce temps, Henri va sonner.)

MCCARTHY, essayant de se lever mais n’y parvenant pas. — Mais il pèse une tonne, ce cochon !

MCARTHUR, idem. — C’est horrible, on va mourir asphyxiés !

HENRI, alors qu’Aldo vient d’entrer du grand salon. — Vite, Aldo ! (Henri et Aldo soulèvent Marc-Antoine, au grand soulagement de McCarthy et McArthur, puis se dirigent avec le corps vers le couloir.) On ne peut pas le laisser comme ça, à la vue de tout le monde !

ALDO. — On va le mettre dans la buanderie ! (Il disparaît dans le couloir avec Henri.)

MCCARTHY, furieux. — Ces petits français se moquent de moi ! On part immédiatement.

MCARTHUR. — Manifestement, il y a un problème… Attendons encore un peu…

MCCARTHY. — T’es trop gentille, Stella, je te le répète ! Bon…c’est bien parce que ce sont des compatriotes à toi ! En attendant, tu viens danser !

MCARTHUR. — Danser, moi ?

MCCARTHY. — M’énerve donc pas, toi non plus ! J’ai dit « tu danses » alors tu danses ! (McCarthy rentre dans le grand salon.)

MCARTHUR, inquiète. — Eh bien je vais danser ! Facile… Même pas peur… (Soudain elle voit le verre de Henri rempli de vodka et de vitamines sur la table basse. Elle le boit d’un trait. Ses yeux et sa bouche s’ouvrent alors tout grands.) Ooooh… Sacré nom de Dieu ! Je sens que j’ai la patate, moi ! Attention les yeux, ça va dépoter ! (Elle prend une pose à la Elvis. Puis elle ouvre les portes du grand salon.) Poussez-vous, les barriques ! Et mettez-moi Travolta à fond ! Waouh ! (Elle referme les portes tandis qu’on entend « Saturday Night fever »).

HENRI, arrivant du couloir, s’adressant à quelqu’un. — Et bourrez-le de café noir ! (À part :) J’ai peut-être encore le temps de rattraper le coup… (Il sort par la porte d’entrée.)

Franck sort discrètement du jardin d’hiver.

FRANCK. — Qu’est-ce que c’est que ce merdier…

MARCIA, arrivant du couloir, à elle-même. — ça n’a pas été long ! (Soudain, elle voit Franck.) Quoi ?!

FRANCK. — T’as un problème, petite ?

MARCIA, prenant peur. —  Mais vous êtes… vous êtes réveillé ?...

FRANCK. — De quoi tu parles ?

MARCIA, retournant dans le couloir, à part. —  Coriace, le gars ! Moi, j’appelle les keufs !

FRANCK, allant vers le grand salon. — Je sais pas pourquoi, mais je suis sûr que Bob est déjà en train de…

HENRI, arrivant par la porte d’entrée avec différents papiers sous le bras. — On va bientôt avoir un mètre de neige si ça… (Soudain il aperçoit Franck.) Ah ! Tu es réveillé ! Bonne nouvelle !

FRANCK, à part. — Lui aussi ? (À Henri :) Bien sûr que je suis réveillé !

HENRI, posant les papiers sur la table basse. — Je suis allé chercher dans ma voiture la documentation sur le Cupidor. Il faut absolument qu’on essaie de… (Il voit la valise.) Tiens ! Tu l’as retrouvée ? 

FRANCK. — Quoi ?

HENRI. — La valise !

FRANCK. — C’est toi qui me l’as donnée.

HENRI. — Oui, je sais !

FRANCK. — Alors pourquoi tu me demandes si je l’ai ?

HENRI, ne comprenant plus rien. — Je sais pas… je sais pas…

FRANCK, à part. — Eh ben, dans cette maison, il y a une belle brochette de buses.

HENRI, saisissant la valise. — En tout cas, moi, je reprends ça…

FRANCK, gardant la valise à la main. — De quoi ?

HENRI, toujours la main sur la valise. — On est dans la panade ! Si on veut s’en sortir, on fait notre petit cadeau maintenant. Donne-moi la valise, moi je vais aller…

FRANCK. — Que je te donne la valise ?

HENRI, tirant la valise vers lui. — Fais pas celui qui comprend pas et donne-moi ça !

FRANCK, même jeu. — Walou !

HENRI, même. — Mais qu’est-ce qui te prend !

FRANCK, arrachant la valise à Henri et la tenant fermement. — Il me prend que ce fric, je le garde !

HENRI, abasourdi. — Et tu vas en faire quoi ?

FRANCK. — Maintenant ?… par exemple, j’ai vu une petite sur le bord de la nationale et je crois bien que je vais aller lui filer un petit bifton…

HENRI, sidéré. — Hein ?

FRANCK. — Elle m’a l’air plutôt potable…

HENRI. — Je pensais vraiment pas que t’en étais là…

Bob entre par le grand salon, dissimulant des choses sous sa veste.

BOB, allant vers Franck. — Francky ! La moisson a été bonne ! (Entrouvrant sa veste.) Neuf maroquins ! Et bien remplis, en plus !

FRANCK, allant vers Bob. — Bobby ! Regarde ! J’ai le fric !

HENRI, à part, regardant Bob. — C’est qui, ce type ?

BOB. — Les 150 000 ?

FRANCK. — 160 000 !

HENRI, à part. — Marc-Antoine le connaît ?

BOB. — 10 000 de plus ? Comment t’as fait ?

FRANCK. — Un pot de vin pour un gros poisson. Un certain McCarthy. Un petit cadeau de mon frangin, si tu vois ce que je veux dire… Maintenant, on se barre !

BOB. — On voit plus ton frère ?

FRANCK. — Plus la peine !

HENRI. — Attends une minute, espèce de traître… J’ai tout compris… Je suis viré, c’est ça ? (Désignant Bob.) Tu prends un nouveau directeur comptable, hein ? Allez ! Dis-le !

FRANCK. — Si tu veux…

HENRI. — Pourtant, tu as retrouvé l’argent ! Tu vois bien que j’y étais pour rien. Qu’est-ce qu’il a de plus que moi, ce type ? Il parle mandarin ? Il joue au squash ? Il a lu tout Marguerite Duras ? (Regardant Bob.) ça m’étonnerait… (Se jetant aux genoux de Franck.) Tu peux pas me larguer comme ça ! À quelques mois de ma retraite…

BOB, à Franck. — Qu’est-ce qu’il dit, ce cave ?

FRANCK. — J’en sais rien. Tirons-nous !

HENRI, s’agrippant à Franck. — Tu n’as pas le droit de me laisser tomber comme une vieille chaussette, sans explication, sans…

FRANCK, rejetant Henri. — Tu vas me lâcher, espèce de pleurnicheuse !

BOB, ouvrant la porte d’entrée. — Allez, on fout le camp ! (S’arrêtant :) Putain ! Les flics ! Cachons-nous !

Bob et Franck montent les escaliers tandis que la sonnette retentit et que Beaurepaire et Beaurivage paraissent.

BEAUREPAIRE, à Henri, garde-à-vous. — Monsieur ! Capitaine Beaurepaire. (Sortant une carte.) Police nationale. (Désignant Beaurivage qui a un paquet de Petits Lus à la main.) Lieutenant Beaurivage. (À Beaurivage :) Pianissimo, les Petits Lus !

BEAURIVAGE. — J’ai faim mon capitaine. Je suis sûre que je suis enceinte.

BEAUREPAIRE, haussant les épaules. — Ne dites pas de sottises.

BEAURIVAGE. — Alors, c’est le ver solitaire.

BEAUREPAIRE, à Henri. — Nous avons reçu un appel nous indiquant que l’évadé de Bois d’Arcy était ici. C’est vous qui avez appelé ?

HENRI, tandis qu’Aldo arrive du grand salon. — Moi ? Non.

BEAUREPAIRE, à Aldo. — Beaurepaire, police nationale. Le propriétaire est-il là ?

ALDO, à Beaurepaire et Beaurivage. — Eh  bien… je ne sais pas s’il sera en état de vous répondre… mais si ces dames veulent bien me suivre. (Il disparaît dans le couloir suivi des deux policières.)

HENRI, les suivant. — Attendez… attendez…

Pendant ce temps Marc-Antoine entre du grand salon, une main sur sa tête, l’autre tenant une tasse de café.

MARC-ANTOINE, à part. — Mais qu’est-ce qui m’a pris… Heureusement qu’il accepte une nouvelle présentation…

HENRI, revenant du couloir. — Décidément personne ne veut m’écouter…

MARC-ANTOINE, encore peu clair. — Ah ! Henri, franchement… je ne sais pas ce qui m’est arrivé…

HENRI. — Ah non ! Fous-moi la paix, toi ! Et va aux putes si ça t’amuse ! Dégueulasse ! (Il sort en claquant la porte d’entrée.)

MARC-ANTOINE, surpris. — Qu’est-ce qu’il a ? (Il regarde la table basse, s’approche des documents laissés par Henri et pose sa tasse.) Il a laissé une documentation sur le Cupidor ! Sacré Henri !

MCCARTHY, arrivant du grand salon. — Cette Stella ! Elle est moins plate que ce que je pensais ! (À Marc-Antoine :) Dis donc, Fleurignac, je suis vraiment pas content contre toi ! Tu te payes ma tête ou quoi ?

MARC-ANTOINE. — Désolé, M. McCarthy, vraiment désolé ! Je vous promets que cette fois-ci la présentation va être à la hauteur.

MCCARTHY. — Y a intérêt ! (À travers les portes du grand salon :) Stella ! Tu viens-tu ? (À part :) On peut plus l’arrêter. Je sais pas ce qui lui prend.

MARC-ANTOINE, désignant la table basse. — Si vous voulez bien vous donner la peine. Henri a justement laissé une documentation présentant les multiples fonctionnalités de notre application.

MCCARTHY, s’asseyant et prenant quelque chose sur la table basse. Il déplie en réalité la revue « Marx aujourd’hui ». — Voyons ça. (Il lit et son visage se décompose.) Oh ! (Lisant.) « Signez la pétition réclamant la taxation du capital et l’abolition de l’héritage » ?!

MARC-ANTOINE. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

MCCARTHY, lisant toujours. — « Voici 10 astuces pour faire cracher à ces salauds de patrons le fric qu’ils se font sur le dos des travailleurs » ?!!

MARC-ANTOINE. — Je ne sais pas qui a mis ça là…

MCCARTHY, lisant toujours. — « Seule la dictature du prolétariat pourra exterminer ces rapaces de capitalistes » ?!!! (À Marc-Antoine, se levant, ulcéré :) Bravo, monsieur Fleurignac ! Vous avez de saines lectures ! Vous savez que ça se soigne, la schizophrénie ? Je peux vous dire que nous ne ferons jamais affaire ensemble. Je rentre à Québec immédiatement ! Le rapace de capitaliste vous salue bien ! Sale communiste !

MARC-ANTOINE, suivant McCarthy qui sort par la porte d’entrée. — M. McCarthy, c’est un malentendu !

McArthur entre par le grand salon en dansant.

MCARTHUR, chantant, totalement désinhibée. — « Voulez-vous coucher avec moi, ce soir ? Voulez-vous coucher avec moi ? »

ALDO, arrivant du couloir suivi par Beaurepaire et Beaurivage — Mesdames, je ne comprends vraiment pas… (Voyant Marc-Antoine.) Ah ! Le voilà !

BEAUREPAIRE, à Marc-Antoine. — Monsieur Marc-Antoine Fleurignac ?

MARC-ANTOINE. — Oui ?

BEAUREPAIRE, lui passant les menottes. — Vous êtes en état d’arrestation. (Le capitaine aperçoit soudain McArthur en train de danser.)

MARC-ANTOINE. — Moi, mais pourquoi ?

BEAURIVAGE, la bouche pleine. — On a quelques questions à vous poser. La première : d’où viennent ces délicieux petits fours ? (Le lieutenant aperçoit aussi McArthur.)

BEAUREPAIRE. — Lieutenant ! Mettez la sourdine ! Vous savez bien que le concert approche et que vous n’avez toujours pas votre tuba ! Alors, cette arrestation, c’est inespéré. Si j’ai ma promo, vous aurez votre instrument !

Beaurepaire et Beaurivage sortent par la porte d’entrée avec Marc-Antoine, qui proteste, suivi d’Aldo, alors que McArthur regagne le grand salon en dansant.

MARCIA, qui était postée discrètement dans le couloir. — C’est fois-ci, ça y est ! Le voilà hors d’état de nuire. Et maintenant, à moi le service ! (Elle se dirige vers le grand salon, et, à quelqu’un :) Mais bien sûr madame, je suis là pour ça ! (Elle disparaît dans le grand salon.)

Un temps court pendant laquelle le hall reste vide. Paraît alors Bob, dans les escaliers.

BOB, à Franck, invisible. — Personne. Ils sont tous partis… c’est le moment ! (Il descend.) Allez, viens !

FRANCK, descendant avec la valise. — T’es sûr ?

BOB. — Je te dis que je l’ai vu par le Vélux. Les flics ont arrêté un type… me demande pas qui…

FRANCK. — Mais alors ? On a gagné ?

BOB. — On a gagné !

FRANCK. — 160 000 ! Pour nous ! (Tous deux dansent de joie.)

BOB. — Allez, ne traînons pas ici.

FRANCK. — T’as raison. (Il lui donne la valise.) Je récupère mes fringues et on se carapate !

BOB. — Tu veux emmener tes loques ?

FRANCK. — Mon survêt’, c’est ma tatie qui me l’a offert. Quand j’ai volé ma première mobylette…

BOB. — Je comprends, c’est sentimental… (Franck disparaît dans le couloir. Bob sort un talkie-walkie.) Ah ! … la tatie de Franck… la propre sœur de sa mère… madame Claudette… Elle avait un sacré tableau de chasse : la BNP de Levallois, le Crédit Agricole de Decazeville, c’était elle ! Sa 22 Long Rifle quittait jamais la banquette arrière de sa simca 1000. Un mythe ! Un modèle… En attendant, faut penser à la suite. Pour commencer, on se met au vert. Quelque part en Aveyron… non, mieux : en Lozère ! Et puis après… le grand large : Floride… Californie… Et là : la belle vie ! Les palaces, les casinos, le soleil et du Mint Julep à gogo… (Chantant :) « Pour moi la vie va commencer, et sous le ciel de ce pays, sans jamais connaître l’ennui, les années passeront sans bruit »…

FRANCK, off. — Bob ! Je le retrouve pas.

BOB. — Attends, j’arrive.

Sonnette. Bob se fige.

BOB, à part. — Merde ! Qui c’est ? (Il s’approche de la porte discrètement.)  Je vois pas.

Soudain la porte s’ouvre toute seule et laisse apparaître Tao-Ching.

TAO-CHING, entrant. — Bonjour, honorable étranger. (Tao-Ching porte une longue tunique asiatique. C’est le sosie de Marc-Antoine et de Franck, mais avec les yeux bridés.)

BOB, regardant alternativement la porte d’entrée et le couloir. — Oooh… Je deviens braque ou quoi ?

TAO-CHING. — J’arrive de Shanghai et je vous demande humblement la permission de m’autoriser à me donner le droit de m’enquérir de chercher le moyen de savoir où se trouve mon frère.

BOB. — Votre frère ?

TAO-CHING. — Monsieur Marc-Antoine Fleurignac.

BOB. — Quoi ? Vous aussi vous êtes le… Mais… mais… C’est dingue !

TAO-CHING. — Est-il là ?

BOB. — Je crois qu’il vient de partir. Je peux prendre un message ?

TAO-CHING. — J’aurais souhaité solliciter la possibilité de pouvoir obtenir l’opportunité qu’il me soit donné d’avoir en possession ma part d’héritage.

BOB. — Votre part d’héritage ?

TAO-CHING. — Oui. (Soudain il fixe la valise avec une grande concentration.) Cependant les 160 000 € que vous avez dans les mains suffiront à me contenter.

BOB, les deux mains sur la valise. — Quoi ? Mais comment vous savez que j’ai… euh… non… je veux dire… tout ça, c’est des… enfin, merde ! Qu’est-ce que vous racontez ?

TAO-CHING. — Inutile de me mentir ! La nature m’a doté de plusieurs facultés très utiles. Ainsi, par exemple, je peux voir à travers les objets. Vous ne pouvez pas me tromper sur ce que vous avez dans ce bagage. Ouvrez cette valise.

BOB. — Mais puisque je vous dis que… (Soudain Tao-Ching pousse un cri en tendant les mains et en pliant les genoux.)

TAO-CHING, les yeux vers le ciel. — Je t’invoque, Ô Yen-Vang, maître suprême des enfers, je te demande humblement de venir en ces lieux et de transformer cette valise en mon plus fidèle serviteur. Qu’elle s’ouvre et laisse apparaître ce qu’elle contient. (Il pousse de nouveau un cri et fait une nouvelle passe. Malgré la résistance qu’il oppose, Bob est jeté à terre avec la valise et l’ouvre bien qu’il ne le veuille pas et qu’il tente avec vigueur de la laisser fermée. Les billets se répandent par terre) Bien ! Comme vous dites en France, je crois que j’ai trouvé ma part du gâteau. (Rire.)

 

***

 

Acte II

 

Tableau 1

Quelques secondes plus tard. Tao-Ching et Bob sont dans la même pose qu’à la fin de l’acte I.

BOB. —  ça veut dire quoi, votre « part du gâteau » ?

TAO-CHING. — Tu m’as très bien compris, petit vermisseau rampant. D’ailleurs, je sais parfaitement que cette pitoyable limace de Franck est ton complice. Seulement, Marc-Antoine n’a qu’un frère et c’est moi !

BOB. — Attendez, ce fric, on l’a gagné honnêtement ! Et comment ? En entubant tout le monde ! (Se levant:) Alors si vous croyez qu’on va se laisser doubler par un espèce de…

TAO-CHING. — Tais-toi, misérable cloporte gluant !

On entend Marcia dans le grand salon : « Bien entendu, je vous apporte ça tout de suite. » Tao-Ching se rapproche alors des portes à deux battants et observe.

TAO-CHING. — Hin Hin… Je vois que les astres ont placé dans ma marmite les volailles les plus dignes d’un festin impérial.

BOB, n’ayant rien compris à ce que Tao-Ching vient de dire. —  Euh… Tu peux traduire, s’te plaît ?

TAO-CHING. — Ya du pognon à se faire, Ducon !

BOB. —  Parce que tu crois que tu vas entrer là-dedans et passer inaperçu ? (Il rit.) Mais, mon pauvre ! Dès que tu vas mettre le pied au milieu de ces huiles, tout le monde va te repérer ! (À part :) Quel abruti, ce niakoué…

TAO-CHING. — Cesse de proférer des injures, véritable vermine visqueuse. Tu sembles ignorer que mon peuple maîtrise l’art théâtral depuis plusieurs millénaires. Si je le souhaite, je peux prendre l’apparence de mon frère indigne : (Contrefaisant à merveille Marc-Antoine.) « Chère amie, vous êtes très en beauté, ce soir ! » Mais je peux aussi mettre le masque de ce simplet de Franck : (Imitant à s’y méprendre Franck :) « Wouah ! Poupée, tu casses des briques, tonight ! » (À Bob :) Cette petite réunion va me donner l’occasion de repartir avec un beau dédommagement ! (À Bob, imitant Franck :) D’ailleurs, je crois que t’as commencé le boulot, Bobby ! »

BOB, sortant un revolver et le braquant sur Tao-Ching. —  Et celui-là, tu l’as pas vu dans ta boule de cristal, hein, bol de riz ?

TAO-CHING. — Hou-Ha ! (Tao-Ching fait un geste et Bob se transforme en statue. Tao-Ching passe la main devant les yeux de Bob pour vérifier qu’il est bien inconscient.) Et ça, tu l’avais pas prévu, hein, Beaujolais nouveau ? Pour commencer, je t’ordonne de me donner ton butin ! (Bob, tel un automate, donne à Tao-Ching les portefeuilles qu’il a volés.) Ensuite, je vais terminer le travail, et peler intégralement toutes ces bananes blanches…

Tao-Ching entre dans le grand salon. Puis Zaza apparaît dans le couloir.

ZAZA. — Impossible de trouver un grog dans cette cuisine ! Pourtant, il faut bien que je me réchauffe ! (À Bob, toujours immobile :) Vous ne sauriez pas où je peux trouver un grog ? (Un temps. Elle le regarde de plus près.) Il dort ou quoi ? (Regardant le revolver.) Une attraction prévue par ce cher Marco, sans doute… Elle n’est pas très gracieuse… Je me demande quel est le titre de cette statue… (Avec prudence, elle s’approche encore et elle touche Bob qui se défige :) Ah !

BOB, comme se réveillant et cherchant Tao-Ching de tous côtés. —  Où il est ? Mais où il est ? (Voyant Zaza :) Vous l’avez pas vu ?

ZAZA. —  Mais qui ?

BOB. — L’Asiat ! Le Chinetoc ! Le Ping-Pong !

ZAZA, à part. —  De quoi parle-t-il ?

BOB, faisant le tour de la pièce. — Il est où ? Hein ? Il est où ?

Franck arrive du couloir.

FRANCK. — Je ne sais vraiment pas où je peux avoir mis…

ZAZA. —  Ah ! mon petit chou ! Vous voilà !

BOB, à Franck. — T’es enfin là, toi ! (Se mettant à douter.) C’est bien toi ?

FRANCK. — Non, c’est mon frère !

BOB. — Désolé, je suis un peu… bref, j’ai pas le temps de t’expliquer, mais va falloir jouer du flingue ! Prends ton pétard dans le coffre, vite ! (Franck se dirige vers la porte d’entrée et l’ouvre.)

ZAZA. —  Attendez, mon petit chou, ne soyez pas si…

FRANCK. — Merde ! Les flics !

BOB. — Encore ? (Il disparaît dans le couloir. Franck veut le rejoindre mais il est arrêté par Zaza.)

ZAZA. — Une minute, jeune homme ! J’aimerais bien savoir…

FRANCK, entraînant Zaza dans le jardin d’hiver. — On n’a pas le temps ! Par là !

Beaurivage apparaît par la porte d’entrée, mangeant des cacahuètes.

BEAURIVAGE. — Alors là ! J’ai jamais vu ça en 45 ans de carrière ! On arrête un évadé et en fait, il est pas évadé du tout !

BEAUREPAIRE, apparaissant à son tour. — Monsieur Fleurignac, je suis vraiment désolée…

MARC-ANTOINE, apparaissant lui aussi, furieux, accompagné d’Aldo.  — Désolée ? Vous pouvez ! C’est une honte !

BEAUREPAIRE, confisquant ses cacahuètes à Beaurivage. — Croyez bien que la ressemblance est vraiment…

MARC-ANTOINE.  — Une identité, ça se contrôle !

BEAUREPAIRE, donnant un carton à Marc-Antoine. — Je me permets néanmoins de vous inviter au concert de la fanfare de la police. Nous jouerons une œuvre de ma composition : « Symphonie pour Gyrophare »…

MARC-ANTOINE, blasé. — Merci.

ALDO. — Si monsieur veut bien me permettre…

MARC-ANTOINE. — Je n’ai besoin de rien. (Il monte les escaliers.)

BEAURIVAGE. — Dites donc, capitaine, il est pas très poli celui-là. Même pas une petite poignée de main, même pas un petit au revoir…

BEAUREPAIRE. — Notre mission est de faire régner l’ordre.

BEAURIVAGE. — Donner des coups de matraque, ça n’empêche pas la chaleur humaine.

BEAUREPAIRE. — En tout cas, ma promo, terminé ! Lieutenant, vous pouvez dire adieu à votre tuba basse. On se passera de vous pour le concert, tant pis.

BEAURIVAGE. — Puisque c’est ça, l’année prochaine je me mets aux boules.

MCCARTHY, apparaissant par la porte d’entrée. — Ostie de calice de saint-sacrament !

ALDO. — Monsieur a besoin de quelque chose ?

MCCARTHY. — Maudit char de location ! Y veut pas démarrer !

ALDO. — Avec ce froid, pas étonnant. Je vais voir ce que je peux faire. J’ai servi chez Mme Citroën. Plus d’une fois, j’ai su la dépanner comme il fallait… (Tous deux sortent par la porte d’entrée.)

BEAUREPAIRE. — Allons, lieutenant, il est temps de repartir sur notre fidèle destrier…

BEAURIVAGE. — C’est comme ça que vous appelez la super cinq ?

BEAUREPAIRE. — Tels deux cowboys solitaires…

BEAURIVAGE. — Au moins, les cowboys, ils ont le soleil, ou lé en foutant ou !

Beaurepaire et Beaurivage sortent par la porte d’entrée tandis que Marc-Antoine arrive des escaliers.

MARC-ANTOINE. — Henri me dit d’aller voir les prostituées, Aliénor me quitte, McCarthy me traite de sale communiste… Bon bilan, Marco, bon bilan… Henri, je vais l’appeler, pour le Québécois, c’est foutu… Mais pour Aliénor ?... (Il se dirige vers le jardin d’hiver.) Si j’allais lui offrir un bouquet de… (Il ouvre la porte du jardin d’hiver et jette un coup d’œil dans la salle. Soudain, épouvanté :) Aaaah ! Moi ! (Montrant le jardin d’hiver.) Je suis là, assis dans mon jardin d’hiver, à côté de la sous-préfète ! (Reculant.) Mais non… mais non… c’est une hallucination… la fatigue… le stress… le temps de prendre un petit verre et il n’y paraitra… (Il se dirige vers le grand salon, en ouvre une des portes, jette un coup d’œil, puis, de nouveau épouvanté :) Aaaaah ! Encore moi ! Moi en Chinois ! Ou en Japonais ! Ou en je-sais-pas-quoi en train de boire un verre avec mes invités !... Moi dans le jardin d’hiver, moi dans le grand salon, moi dans le hall… mais… Je suis partout ! (De plus en plus nerveux :) Mais qu’est-ce qui se passe ? Mais qu’est-ce qui m’arrive… mais… je deviens fou… je suis bon pour l’asile… (Comprenant :) Mais non ! L’évadé ! Mon sosie !... Cette histoire est donc vraie… Mais alors… le baiser à Aliénor… le fric disparu, c’était lui !... Qu’est-ce qu’il fiche encore ici ? (Montrant le grand salon :)  Et celui-là, qui est-ce ? Il y a encore des zones d’ombres… (Vers le jardin d’hiver :) En tout cas, toi, mon petit pote, je vais te jeter hors de ma vie… (Observant.) Faut l’avouer… on se ressemble un peu… Pourtant… ces manières… cette voix… On a la classe ou on ne l’a pas…

Bob arrive par le couloir.

BOB, prenant Marc-Antoine pour Tao-Ching. — Ah ! Le Niak ! (Sortant son revolver et tenant en joue Marc-Antoine :) On va voir si t’es aussi fort que tu le dis !

MARC-ANTOINE, prenant peur. — Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous ?

BOB. — Tu m’auras pas deux fois ! Saloperie, va !

MARC-ANTOINE, levant les mains en l’air. — Je crains fort que nous ne soyons victimes d’un quiproquo loufoque et que…

BOB. — Quoi ?

MARC-ANTOINE. — Afin de dissiper tout malentendu, je tiens à préciser que vous avez en face de vous Marc-Antoine Fleurignac.

BOB. — Hein ?

MARC-ANTOINE, sortant sa carte d’identité. — D’ailleurs vous pourrez vérifier par vous-même la véracité de ce que je suis en train de vous…

BOB, regardant la carte et rangeant son revolver. — Eh ben merde alors… (Regardant attentivement Marc-Antoine.) Putain… On dirait vraiment Franck… Mais en pédé…

MARC-ANTOINE. — Franck ? Votre complice, n’est-ce pas ? Évadé hier de la prison de…

BOB. — Elle comprend vite, la fiotte.

MARC-ANTOINE. — Ah ! Bien ! Bravo ! Félicitations ! On peut dire que vous tenez la palme ! Vous n’avez pas idée de ce que votre venue ici a… D’ailleurs je ne sais même pas pourquoi je discute. Je vais immédiatement vous dénoncer ! (Se dirigeant vers la console :) Je connais personnellement le capitaine Beaurepaire de…

BOB. — Si j’étais toi, je ferais pas ça.

MARC-ANTOINE. — Si vous croyez que vos menaces sont de nature à m’émouvoir, permettez-moi de vous…

BOB. — Fleurignac faisant passer un dessous-de-table de 160 000 € à un certain McCarthy. (Marc-Antoine se fige dans son mouvement.) ça te rappelle quelque chose ?

MARC-ANTOINE. — Je ne vois absolument pas de quoi…

BOB. — Joue pas au plus fin avec moi. Tu sais pour l’évasion d’hier ? Moi, je sais pour tes arnaques. Un partout, la balle au centre.

MARC-ANTOINE. — C’est proprement sidérant ! Comment savez-vous que…

BOB, désignant le grand salon. — T’as vu le jaune, à côté ? 

MARC-ANTOINE. — Mais oui ! Et en l’occurrence je ne m’explique pas une telle similitude dans les…

BOB. — C’est lui qu’a le fric.

MARC-ANTOINE. — C’est vrai ! Maintenant que vous le dîtes, je visualise bien la valise qu’il porte comme si…

BOB. — Faisons équipe. C’est ta maison, (Sortant son revolver :) c’est mon brutal, à nous deux on devrait lui régler son compte, à Mao Tsé-Toung… Et après, on partage la mise. (Lui tendant la main :) D’accord, tapette ?

MARC-ANTOINE, lui serrant la main. — Je pense qu’en ces circonstances exceptionnelles, une union temporaire peut effectivement…

BOB. — Ta gueule et écoute : je jacte. Je vais m’approcher du Chinetoque… toi… je te laisse mon pétard… (Il donne son revolver à Marc-Antoine.)

MARC-ANTOINE, prenant peur. — Moi ? Mais jamais je ne me suis servi d’un…

BOB. — La ferme ! Quand je suis près de lui, tu tires en l’air et…

MARC-ANTOINE, épouvanté. — Mon dieu ! Je vais blesser quelqu’un et…

BOB. — Boucle-la ! Moi, je profite du boxon et je récupère la valise ! Et après, on partage le gâteau. D’accord ?

MARC-ANTOINE. — D’accord ! (À part :) Jamais de la vie ! Une fois la valise dans ses mains, j’appelle le capitaine et on verra qui…

BOB. — Bon, alors j’y vais. (Bob disparaît dans le grand salon, tandis que Marc-Antoine recule vers le couloir.)

MARC-ANTOINE. — Si quelqu’un me voyait en train de tirer… On risquerait de me prendre pour cette espèce de… (Montrant le jardin d’hiver.) Mais au fait ? Pourquoi ce gros plein de soupe n’a-t-il pas fait appel à ma doublure ? (Essayant d’appeler.) Psst ! Monsieur ! Pssst ! Comment s’appelle-t-il ? (Jetant un œil dans le grand salon.) Il est trop loin, il ne peut pas m’entendre.

La porte d’entrée s’ouvre et on entend Aldo : « C’est notre dernière chance ! »

MARC-ANTOINE. — Quelqu’un ! (Il court se cacher dans le couloir.)

ALDO, apparaissant, une batterie de voiture sous le bras. — Il faut la réchauffer un peu. Elle est en train de s’enrhumer.

MCCARTHY, apparaissant à la suite d’Aldo. — Aldo, heureusement que j’ai croisé votre route.

ALDO. — Monsieur est trop bon. Je suggère que nous nous réchauffions aussi. Suivez-moi. Je vous prépare un grog : rhum, citron, sucre, cannelle et clou de girofle.

MCCARTHY, disparaissant à la suite d’Aldo dans le couloir. — Cet homme, il est plein de ressources.

Pendant que McCarthy disparaît, McArthur entre du salon, en dansant et en chantant avec énergie sur « Où sont les femmes ? »

MCARTHUR, après avoir chanté quelques mesures, survoltée. — Où sont les femmes ? Je vais te montrer où elles sont, moi, les femmes ! (Elle enlève sa veste et la jette à terre. Elle se retrouve en chemise.) Voilà où elles sont, les femmes ! (Rouvrant le grand salon :)  Vous posez plus la question, les mecs, j’arrive !

Pendant que McArthur disparaît dans le grand salon, Zaza sort du jardin d’hiver en tenant Franck par la main.

ZAZA. — Je ferai de toi le beau gosse du Vésinet. 3000 € par mois, ça te convient, pour commencer ?

FRANCK. — Je veux que ça me convient !

ZAZA. — Seulement, il faudra être très gentil avec ta petite Zaza.

FRANCK. — T’inquiète, mémère !

ZAZA, indiquant l’escalier. — Et si tu commençais tout de suite ?

FRANCK. — Emballez, c’est pesé !

ZAZA, montrant la casquette de Franck. — T’as vraiment besoin de ça ?

FRANCK, posant sa casquette sur la console. — Pour ce qu’elle va servir, je peux la laisser là.

ZAZA, entraînant Franck dans l’escalier, chantant. — « Je ne suis pas très sage, j’ai oublié mon âge, la pluie ne m’a jamais mouillée, c’est pas toi qui va commencer »… (Alors que Franck a disparu :) Heureusement que j’ai mon get-up avec moi. Zaza, encore un sur ta liste ! Je vais lui faire la chaise longue, la locomotive et le raboteur de quais ! Si avec ça il n’est pas content, qu’il aille se faire voir chez les Grecs !

Elle disparaît dans l’escalier tandis que Marc-Antoine réapparaît par le couloir.

MARC-ANTOINE. — Avec la sous-préfète ! Mais ces gens n’ont absolument aucune… (Remarquant la casquette laissée par Franck sur la console.) Tiens… il a laissé sa casquette… (Une idée lui traverse l’esprit :) Et si… (Il met doucement la casquette sur sa tête.) Est-ce qu’on dirait vraiment que ? … Je crois que… oui, je crois que je vais essayer… (S’approchant du grand salon, il entrouvre une porte.) ça y est, il est juste à côté de la valise… (Il sort le revolver.) Bon… il faut que… oh lala… j’espère que je ne vais pas… (Complètement tétanisé, Marc-Antoine tient le revolver dans une main, et se bouche l’oreille de l’autre, tout tremblant. Puis, au bout de quelques secondes, toujours dans une très grande crainte, il finit par tirer en l’air, mais il hurle de peur en même temps tandis qu’on entend des cris de panique dans le grand salon. Puis il court se mettre en retrait dans le couloir.)

MARCIA, sortant en courant du grand salon. — Il est toujours là ! Mais déguisé en Jackie Chan ! (Sortant son téléphone.) Déchargé ! Je vais voir si je peux appeler la police de là-haut ! (Elle monte en trombe les escaliers.)

Bob sort du grand salon avec la valise.

BOB. — J’ai le fric ! En plus j’ai assommé bol de riz avec ! Il est dans les choux chinois pour un moment !

MARC-ANTOINE, essayant d’imiter Franck. — Très bien, mon petit Bob ! C’était vraiment… je cherche mes mots… vraiment couillu ! Vieille branche ! (Il lui donne une grande tape dans le dos.)

BOB, regardant la casquette et Marc-Antoine de travers. — Franck ?

MARC-ANTOINE, un peu mal à l’aise mais essayant de tenir son imitation. — Of Course, Bob ! Qui d’autre ? Tu me prends tout de même pas pour l’autre pédale ? Ah ! Qu’il est sot, ce Bob !

BOB. — Ah, bon dieu ! Franck, je te retrouve ! (Il donne une bourrade qui fait très mal à Marc-Antoine, bien que ce dernier essaie de ne rien faire paraître.) D’ailleurs, l’autre lopette, tu sais ce que je lui ai raconté ? (Rires.)

MARC-ANTOINE. — Sacré Bobinou ! Tu vas encore me divertir à m’en faire uriner ! (Rires.)

BOB. — Attends ! Monsieur Marc-Antoine Fleurignac… Je lui ai fait croire que je partagerai le fric avec lui !

MARC-ANTOINE. — Non ? (Rires des deux.)

BOB. — Cette tarlouze ! (Rires des deux, mais Marc-Antoine rit jaune.)

BOB. — Ce con ! (Rires des deux, mais Marc-Antoine rit peu.)

BOB. — Cette pute borgne ! (Rires de Bob, mais Marc-Antoine ne rit plus.)

BOB. — Ah ! Fleurignac, tu sais ce que je lui fais, à celui-là, si je recroise sa sale gueule d’empaffé ?

MARC-ANTOINE., essayant de sourire, malgré sa peur. — Vas-y, dis-moi, que j’en rie à gorge déployée, putain de sa mère !

BOB. — Eh ben je lui balance l’intégralité de mon chargeur en pleine poire ! On verra s’il garde le sourire ! (Rires de Bob tandis que Marc-Antoine, totalement épouvanté, tente de rire également. Cependant il rit très aigu. Interloqué, Bob s’arrête de rire et le regarde. Marc-Antoine se met alors à rire le plus grave possible.) Mais d’ailleurs, je lui ai laissé mon flingue ! Tiens ! (Il donne la valise à Marc-Antoine.) Prends ça, que je retrouve où il est passé.

MARC-ANTOINE., montrant le couloir. — Je crois que je l’ai vu partir par là.

BOB, se dirigeant vers le couloir. — Ah ? (Pendant ce temps Marc-Antoine sort le revolver et tente d’assommer Bob, mais ce dernier se retourne trop vite et Marc-Antoine dissimule de nouveau l’objet.) Non, y est pas. (Montrant les escaliers :) Il est peut-être allé se refaire une beauté ?

MARC-ANTOINE. — Oui, c’est ça ! (Alors que Bob s’apprête à monter les escaliers, Marc-Antoine le suit et veut l’assommer. Mais comme précédemment, Bob se retourne trop tôt.)

BOB. — Mais non, c’est idiot. (Désignant le jardin d’hiver :) À moins qu’il ait justement choisi notre planque ?

MARC-ANTOINE. — Mais bien sûr ! (Alors que Bob ouvre la porte du jardin d’hiver, Marc-Antoine sort de nouveau le revolver pour l’assommer mais Bob se retourne et le voit avec l’arme à feu.)

BOB. — Qu’est-ce que tu fous ? (Marc-Antoine bredouille quelque chose.) Comment ça se fait, que ce soit toi qu’aies mon flingue ? (Marc-Antoine tente d’articuler une réponse.) Mais attends… (Il tourne autour de Marc-Antoine.) Dis donc… Mais tu serais pas… (Comprenant.) Oh la vache ! Fleurignac ! T’aurais pas essayé de m’emplumer, par hasard ? Attends un peu ! (Il avance sur Marc-Antoine.)

MARC-ANTOINE, qui laisse toute la tension retomber. — Voilà ce qu’elle te dit, la tapette ! (Avec le revolver, il flanque un coup sur l’épaule de Bob qui s’écroule par terre. Puis, hurlant à Bob, qui ne peut l’entendre.) Alors maintenant… (Il lui fait signe de se taire avec son pouce et son index.) Camembert ! (Il tire alors le corps de Bob dans le jardin d’hiver.)

McCarthy apparaît depuis le couloir suivi d’Aldo.

ALDO. — Laissons votre batterie se réchauffer encore un quart d’heure. Je vous laisse. Je ne comprends pas, tous les invités viennent de s’enfuir par le jardin. À l’exception d’une dame déchainée sur la piste…

MCCARTHY. — Et encore merci pour le grog ! (À part, lorsqu’Aldo a disparu :) Si tous mes domestiques étaient comme lui.

MARC-ANTOINE, ressortant du jardin d’hiver, saisissant au vol la valise et reposant la casquette, à part. — Et maintenant, j’appelle la police ! (Voyant McCarthy, à part :) C’est peut-être ma dernière chance… (Haut :) M. McCarthy ! Je vous en supplie, laissez-moi me rattraper !

MCCARTHY. — Vous osez encore me parler, monsieur ?

MARC-ANTOINE, lui tendant la valise. — Je vous présente toutes mes excuses pour l’incident de tout à l’heure. J’aurais aimé vous offrir ce modeste présent.

MCCARTHY, dont les yeux s’allument. — Vous voulez dire un petit cadeau ?

MARC-ANTOINE. — Un petit cadeau. 160  000.

MCCARTHY, prenant la valise avec le sourire. — 160 000 ? Puisque je suis là… Bon… Même si je suis très fâché contre vous… avec une telle générosité, je vous accorde un dernier essai !

MARC-ANTOINE. — Il sera transformé ! Attendez-moi là, je vais chercher le vidéoprojecteur dans ma voiture!

Il sort par la porte d’entrée avec précipitation.

MCCARTHY, ouvrant la valise. — Pour la première fois depuis que je suis arrivé, ces français ne se moquent pas de moi. Des billets… voilà quelque chose qui ne mentira jamais, la seule chose en laquelle on peut encore croire dans ce bas monde…

Zaza et Franck descendent de l’escalier.

FRANCK, se réajustant. — Mais qui c’était ?

ZAZA, idem. — La bonne !

Bob sort du jardin d’hiver en se frottant l’épaule.

BOB, à part. — Un beau saligaud, celui-là… (Voyant Franck.) Fleurignac ! (Voyant McCarthy.) Et cette grande asperge qu’a le fric ! Mais qui c’est ?

MCCARTHY, voyant Franck. — Vous êtes déjà revenu ?

BOB. — Réponds, Fleurignac ! T’es déjà revenu ?

FRANCK. — Bob ! Mais qu’est-ce que tu…

BOB, sortant son cran d’arrêt et le pointant dans le dos de Franck. — Ta gueule, femme actuelle, je t’ai reconnu.

FRANCK. — J’espère bien, que tu me reconnais !

BOB. — Je te préviens tout de suite : tu m’auras pas deux fois ! Comptable de mes deux…

FRANCK. — Quoi ? Non mais tu me prends pour ?...

ZAZA, à Bob. — Pouvez-vous m’expliquer ce que vous faites avec ce couteau dans le dos de mon…

BOB. — Ferme-la, la rombière.

ZAZA. — Oh ! Mais qui est ce goujat ?

MCCARTHY, à Franck. — Alors, cette présentation ?

BOB. — Oui ! Cette présentation !

FRANCK. — Quelle présentation ?

MCCARTHY. — Le logiciel !

BOB. — Le logiciel ! (À Franck :) Si je me fais repérer à cause de toi, je te plante. Alors fais ton speech comme si de rien n’était !

FRANCK. — Putain ! Bob, tu déconnes !

MCCARTHY, à part, regardant Bob. — Qui est-ce ?

BOB. — Alors, Fleurignac, ce logiciel ?

FRANCK, essayant de se dégager. — Quel logiciel ? Je sais même pas de quoi… (Bob appuie un peu plus le couteau dans le dos de Franck.) Ok ! Ok ! (À McCarthy :) Donc… le logiciel… hein ? Vous voulez que je vous parle du logiciel, c’est ça ?

MCCARTHY. — Avec impatience !

BOB. — Oui, Marc-Antoine, on n’en peut plus !

MCCARTHY, à part, regardant Bob. — Un employé de Fleurignac-Comptabilité, sans doute.

FRANCK, parlant toujours sous la menace de Bob, tandis que ce dernier essaie de s’approcher discrètement de la valise. — Alors ce logiciel, c’est un logiciel vraiment très… très logique.

MCCARTHY. — Tant mieux. Expliquez-moi ça en deux mots.

FRANCK. — C’est pas compliqué. Quand la bécane est chaude, l’admin upload le software en téléchargement – c’est évident – voire en peer to peer, ce qui lui permet de protéger tout le hardware des hackers, malwares et autres spywares, sans parler du fishing, des chevaux de Troie et de tout ce qui est virus. Bien vérifier ça dans la barre des tâches. Au besoin, via le FAI, consulter la FAQ pour préserver le cache et la RAM des bugs et se garder quelques octets ou quelques bits sous le coude. Mais je vous envoie un zip.

ZAZA, admirative. — Il est calé, ce petit !

MCCARTHY, contrarié. — Dis donc, tu m’niaises-tu ou quoi ? Tu peux pas parler de sorte à ce qu’on te comprenne ?

FRANCK. — Si tu veux. En fait, quand la purée passe dans les tuyaux, ça gicle à l’intérieur de la machine, alors recule-toi pour pas être éclaboussé…

ZAZA, toujours en admiration. — Et ce sens de la vulgarisation…

MCCARTHY, à part. — Qu’est-ce qu’y raconte ? Y é fou raide… (À Franck :) Ce que je voudrais comprendre, c’est comment ton truc va me permettre de faire des économies.

FRANCK, de plus en plus énervé par le couteau de Bob dans son dos. — Des économies ? C’est très simple ! Tu vas faire des économies si t’arrêtes de nous emmerder en dépensant ta salive pour des conneries !

MCCARTHY, abasourdi. — Hein ?

BOB, bas. — Fais pas le con, Fleurignac.

FRANCK. — Et toi Bob, tu commences à me faire chier !

MCCARTHY, dégoûté. — Cet homme est vraiment d’une vulgarité…

FRANCK, à McCarthy. — Non mais c’est vrai ! Est-ce que je t’en pose, moi, des questions ? Est-ce que je te demande pourquoi quand tu parles on a l’impression que t’as une brochette d’élan à travers la gueule !

MCCARTHY, fou de rage. — Cette fois-ci, tu dépasses les bornes ! T’es vraiment un gros malade ! Je sacre mon camp d’ici et un peu vite ! 

BOB, prenant la valise. — Minute, papillon. Je récupère ça.

MCCARTHY, hors de ses gonds. — ça, je peux vous dire que je ne l’oublierai jamais ! Vous m’avez mis le feu au passage ! Je vais vous faire une réputation ! On saura à travers le monde que Fleurignac-Comptabilité est un beau ramassis de taouins ! Moi, char ou pas, je vais à l’aéroport ! J’ai pas mes raquettes, eh ben tant pis ! (Il sort par la porte d’entrée.)

BOB, regardant par la porte entrouverte. — Salut la compagnie ! Moi aussi, je mets les bouts. Il faut vraiment que je remette la main sur Franck et après… Oh merde ! Les flics ! Encore ! (Il s’enfuit par le couloir.)

Sonnette.

FRANCK, entraînant Zaza dans le jardin d’hiver. — Viens ! On y retourne ! 

ZAZA, comblée. — Tu m’as dans la peau, hein ?

Aldo entre par le grand salon.

ALDO. — C’est incroyable ! C’est le portrait craché de monsieur ! Mais que fait-il dans un coin, couché, les yeux fermés ? Il faudra que j’aille voir si tout va bien dès que j’aurais ouvert…

Aldo ouvre la porte d’entrée. Aliénor entre par la porte d’entrée, encadrée de Beaurepaire et Beaurivage.

BEAUREPAIRE. —  Bonsoir. Désolée de faire de nouveau irruption chez vous, mais nous vous ramenons madame !

  

ALDO. — Madame Aliénor ! Je suis bien content de vous…

BEAURIVAGE. —  Oui, mais sortez pas le champagne tout de suite.

ALDO. — Quelque chose de grave ?

BEAUREPAIRE. —  Madame roulait à 134 km/h en plein Vésinet.

ALIENOR. —  J’étais un peu contrariée…

BEAUREPAIRE. —  Un dérapage pas du tout contrôlé dans la neige et…

ALIENOR. —  Qu’est-ce que Marc-Antoine va dire ? La Mercédès…

BEAURIVAGE. —  Vous pensez bien qu’on a gardé son permis au chaud ! En attendant que le préfet mette son nez là-dedans…

BEAUREPAIRE, saluant. — Encore désolée, nous ne pouvons vraiment pas faire autrement. Bonne soirée, messieurs dames.  (À Beaurivage :) Et nous, on file à la répétition de la fanfare.

BEAURIVAGE, en sortant, à Beaurepaire —  Moi, ça sert à rien que je vienne, de toute façon je pourrai pas jouer…

ALIENOR. —  Quelle honte…

Faisant irruption du grand salon, McArthur, absolument déchaînée, chante sur « Gimme a man after midnight »

MCARTHUR, après avoir chanté quelques mesures. —  After midnight… after midnight… ça va faire un peu tard ! Ce serait ‘achement mieux before midnight ! Si vous voyez ce que je veux dire… parce que là je me sens… (Elle déboutonne sa chemise.) Oh ! là je me sens… (Elle déboutonne encore sa chemise.) Oui ! je me sens vraiment… (Elle jette sa chemise et laisse apparaître sa combinaison :) Voilà ! Là, je me sens à l’aise ! (Retournant vers le grand salon :) Mais où ils sont tous passés ?

ALIENOR, apeurée. —  Aldo, vous m’expliquez ce qui se passe dans cette maison ?

ALDO. — À vrai dire, je ne sais pas très bien… Il y a eu un coup de feu… tout le monde est parti, sauf… cette folle et un invité, qui s’est trouvé mal… et… Il ressemble vraiment à monsieur… mais avec des traits un peu… un peu étranges…

ALIENOR. —  Qu’est-ce que vous racontez ?

ALDO, entrouvrant les portes du grand salon. — Si madame veut bien se donner la peine de… Tiens ! Il se relève !

ALIENOR, regardant dans le grand salon. — Mais… C’est Marc-Antoine ! Aldo, vous ne l’avez pas reconnu ? Qu’est-ce qui lui prend ? Pourquoi s’est-il habillé de cette façon ?

ALDO. — Madame, je me demande s’il s’agit bien de monsieur…

ALIENOR. —  Alors quoi ? Un sosie ?

MARCIA, descendant les escaliers. — Il est encore là ! Je l’ai vu avec une dame, j’ai dû me cacher et…

ZAZA, sortant du jardin d’hiver, voyant Aliénor. —  Ah ! Vous voilà, vous ! Dites-moi, votre mari, quel volcan !

MARCIA, disparaissant dans le couloir. — Il faut que je trouve autre chose…

ALIENOR. —  Mon mari ?

ZAZA, désignant le jardin d’hiver. —  Je vais voir si je peux lui servir un petit drink. Ça lui permettra peut-être de calmer ses ardeurs… Quel grand fou ! (Elle disparaît dans le couloir en chantant :) « J’adore les voyages, je patine et je nage, on peut me faire rouler voler, pas moyen de me faire marcher »…

ALIENOR, se dirigeant vers le jardin d’hiver. —  Qu’est-ce qu’elle raconte ? (Ouvrant la porte du jardin d’hiver.) Marc-Antoine ! C’est donc bien la vérité ! Quel salaud ! Il me trompe avec… (Soudain, elle ne comprend plus.) Attendez… Attendez… Je viens de le voir dans le grand salon… Comment peut-il être à la fois… (Perdue.) Deux Marc-Antoine ! Deux Marc-Antoine en même temps ! Quelqu’un peut-il m’expliquer ce qui se passe ?

Henri entre par la porte d’entrée en soutenant McCarthy, qui est recouvert de neige.

HENRI. —  Quelque chose de chaud, vite ! (Aldo revient sur ses pas.)

ALIENOR, voyant McCarthy tout grelotant. —  Oh mon dieu !

HENRI. —  J’étais chez moi et il y a eu un grand bruit. Je suis sorti, et j’ai constaté qu’une plaque de neige avait glissé de mon toit. Soudain, j’ai entendu des cris. J’ai dégagé la neige comme j’ai pu, et en dessous, j’ai découvert M. McCarthy. Sortir sans manteau, comme ça, par ce froid ! Quelle imprudence…

ALDO. — Mais c’est très grave ! (Aldo ausculte McCarthy.) Presque pas de pouls. Respiration faible. Il peut risquer une hypothermie. J’ai vu ce cas lorsque j’ai servi chez M. Paul-Émile Victor. (À Aliénor :) Si Madame veut bien avoir la gentillesse d’aller me chercher dans la réserve le pot de graisse de phoque que je garde en cas de coup dur… (Aldo et Aliénor accompagnent McCarthy vers le couloir.)

HENRI, resté seul. —  Mais qu’est-ce qu’il y a dans l’air aujourd’hui ?

Tao-Ching sort du grand salon.

TAO-CHING, se frottant la tête. —  Ce petit blanc a été habile… Mais ce n’était qu’un petit accroc sans importance. A présent, je vais déployer toutes mes forces et la face du monde verra qui dans cette maison a le pouvoir de l’autorité pour la maîtrise de la puissance afin de dominer le haut du panier de crabes avariés. 

HENRI, regardant Tao-Ching. —  Marco ? Mais… mais… qu’est-ce que c’est que ce déguisement ?

TAO-CHING, regardant Henri et l’hypnotisant. — Tes mains vont progressivement se rapprocher comme si elles étaient deux aimants attirés l’un par l’autre. Au moment où elles se toucheront, je dirai « dors » et tu entreras en transe profonde, extrêmement profonde. (Guidant Henri, lui faisant faire ce qu’il dit :) Tu n’entends plus que ma voix, tous les bruits autour de toi disparaissent, tu es en train d’entrer en mon pouvoir. Tu es maintenant en mon pouvoir. Tes mains se rapprochent, elles se touchent… Dors ! Tu es dès maintenant en transe et tu n’en sortiras qu’à mon signal. Tu te soumets totalement à mes volontés. Tu es prêt à exécuter tous mes ordres. Tu t’adresseras désormais à moi par une seule et unique phrase : « Oui, maître. »

HENRI, sous hypnose. —  Oui, maître.

TAO-CHING, sortant de sous sa tunique un grand hachoir. — Prends ce hachoir. Il devient ton arme. C’est avec sa lame aiguisée que tu poursuivras nos ennemis.

HENRI. —  Oui, maître.

BOB, entrant par le grand salon et voyant Tao-Ching. — Ah ! T’as pas eu ton compte ? 

TAO-CHING, à Henri. — Réduis-le en poussière.

HENRI. —  Oui, maître. (Il fonce sur Bob avec le hachoir en poussant un cri de guerre.) Aaaah !

BOB, s’enfuyant dans le grand salon. — Qu’est-ce qui lui prend, à lui ?

TAO-CHING, suivant Bob et Henri qui viennent de disparaître. — Tu vas rencontrer ton Créateur !

ALIENOR, arrivant de la cuisine suivie par Aldo. — Je vous dis qu’il y a deux Marc-Antoine dans cette maison !

ALDO. — Deux Marc-Antoine ?

ALIENOR. — Si vous préférez, mon mari a un sosie.

ALDO. — Pardon ?

ALIENOR. — Je sais, ça a l’air fou, mais ça expliquerait bien des choses…

ALDO. — Mais ce sosie… enfin, ce jumeau… c’est la famille de monsieur ?

ALIENOR. — Voilà ce que je n’ai pas encore réussi à…

ALDO. — Mon dieu !

ALIENOR. — Que se passe-t-il ?

ALDO. — C’est que je n’ai plus une seule chambre de libre !

ALIENOR. — Attendez Aldo, nous n’en sommes pas encore à…

ALDO. — Je sais bien madame, mais moi il faut que je m’organise ! Que prend ce monsieur pour le petit-déjeuner ?

ALIENOR. — J’avoue que vous me posez des questions que je suis bien incapable de…

ALDO. — Je dois vous faire une tragique confidence.

ALIENOR. — Laquelle ?

ALDO, désespéré — Je n’ai plus de thé vert.

ALIENOR. — Il est peut-être un peu prématuré de …

ALDO. — Anticiper ! Il faut anticiper ! ça me rappelle une maison où j’ai servi… des départs, des arrivées… sans cesse… une grande famille… Les Atrides.

MARC-ANTOINE, arrivant de la cuisine en catastrophe. — Dépêchez-vous ! Henri poursuit un type dans la cuisine avec un hachoir !

ALDO. — Pourvu que le hachoir soit toujours sous garantie !

BOB, arrivant de la cuisine en trombe. — Je lui ai mis la grande asperge dans les pattes, ça me laisse le temps de…

MARC-ANTOINE. — Rendez-moi mon argent ! Voleur !

Sonnette. Aldo va ouvrir.

BOB, sortant son cran d’arrêt. — Tu vas pas recommencer ?

ZAZA, sortant de la cuisine. — Un fou ! Au secours ! Au secours !

MARCIA, sortant elle aussi de la cuisine à la suite de Zaza. — Ils sont tous dingues, ici ! Et les flics ? Cette fois-ci ça devrait être bon…

BEAUREPAIRE, arrivant avec Beaurivage. — Vraiment navrée de vous déranger encore, mais nous avons reçu un appel…

MARC-ANTOINE, à Bob. — Vous êtes fait comme un rat.

BOB. — On parie ?

ZAZA, à Marc-Antoine. — Qu’est-ce que tu fais là, mon petit chou ?

MARC-ANTOINE. — Mais enfin, madame…

BEAUREPAIRE. — Qu’est-ce qui se passe ici ?

HENRI, arrivant du couloir avec son hachoir. — Viens ici, que je te saigne !

MARC-ANTOINE, prenant Aliénor par la main et sortant par la porte d’entrée. — Henri ! Mais qu’est-ce qui lui prend ? Viens, princesse !

ALIENOR. — Marco, c’est bien toi !

MARC-ANTOINE. — Je vais tout t’expliquer. (Ils disparaissent tous deux.)

BEAUREPAIRE, tenant en joue Henri. — Pas un geste, ou je tire !

BEAURIVAGE, à Henri. — Pas un geste, ou elle tire ! (À Beaurepaire :) j’ai oublié mon révolver au poste !

BOB. — Bouclez-le. Cet homme est un dangereux criminel !

FRANCK, sortant du jardin d’hiver et voyant Bob. — Ah ! Raclure ! Rends-moi mon fric, immédiatement, voleur !

BEAUREPAIRE. — Qui a parlé de voleur ?

BEAURIVAGE. — L’évadé de Bois d’Arcy ! Pas de doute possible, c’est bien lui ! Cette fois-ci, on le tient !

ZAZA, interloquée. — Marc-Antoine à la fois ici et dans le jardin d’hiver ?

BOB, frappant Henri avec la valise, qui tombe à terre. — Prends ça !

BEAUREPAIRE, désignant Franck. — Maintenant que l’espace est sécurisé, on va procéder à l’interpellation de monsieur.

FRANCK, s’enfuyant vers le jardin d’hiver. — Plutôt crever !

BEAURIVAGE, poursuivant Franck dans le jardin d’hiver avec Beaurepaire. — Revenez immédiatement !

BOB, se dirigeant vers la porte d’entrée et disparaissant. — Adios amigos !

MCCARTHY, sortant du couloir, grelotant, son manteau sur les épaules. — Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi diable on se croirait dans une maison de santé mentale ?

ALIENOR, entrant par la porte d’entrée et faisant reculer Bob avec un fusil de chasse. — Quelques chevrotines pour la route ?

MARC-ANTOINE, entrant à la suite d’Aliénor, lui aussi avec un fusil de chasse. — J’étais sûr que je les avais laissés dans le pavillon de chasse…

BOB, filant vers le couloir. — Vous m’aurez pas !

ALIENOR, courant à sa suite avec Marc-Antoine. — Arrête !

BEAUREPAIRE, sortant du jardin d’hiver. — ça y est, nous avons neutralisé cet importun et il ne reste plus qu’à…

HENRI, se relevant et saisissant le hachoir. — J’exterminerai les ennemis du maître…

BEAUREPAIRE. — Posez cette arme tout de suite !

TAO-CHING, sortant du grand salon en smoking et imitant à la perfection Marc-Antoine. — Je vous en prie, capitaine, mon ami vous a fait une mauvaise blague.

BEAUREPAIRE. — Monsieur Fleurignac ?

TAO-CHING. — Évidemment ! Qui voulez-vous ?

BEAUREPAIRE. — Excusez-moi, mais avec votre sosie dans la salle à côté, je commence à être un peu….

TAO-CHING, tendant la main. — Donne-moi ça, Henri.

HENRI, donnant le hachoir à Tao-Ching. — Oui, maître.

TAO-CHING, à Beaurepaire. — Vous voyez, il n’y a plus aucune raison de s’inquiéter. Viens Henri, on va se reposer. (Il fait passer Henri dans le grand salon.)

BEAUREPAIRE, sortant son talkie-walkie. — Moi j’appelle le poste…

TAO-CHING, à part, avant de disparaître dans le grand salon, reprenant sa voix originelle. — Hi ! Hi ! Hi ! Ces pauvres petits blancs ! Je ne vais en faire qu’une bouchée !

MCCARTHY, ayant entendu, au comble de l’effroi. — Calice d’esti de calvaire de tabarnak d’ostie d’ciboire de sainte-viarge !

MARCIA, ayant entendu elle aussi. — Trois ! Ils sont trois !

ZAZA, idem. — Capitaine, je crois que la personne à laquelle vous venez de parler n’est en fait pas du tout…

BEAUREPAIRE. — Pardonnez-moi ? je n’ai pas compris…

ALIENOR, sortant du couloir en courant, suivie de Marc-Antoine. — Au secours ! Au secours !

MARC-ANTOINE. — Il a réussi à nous…

BOB, sortant du couloir, toujours avec la valise, mais aussi avec un fusil à la main. — Tu vas me laisser mon fric, oui ?!

MARC-ANTOINE. — Mais enfin, cet argent est à moi !

MCCARTHY. — Non ! Il est à moi !

BEAUREPAIRE, tenant en joue Bob. — Haut les mains !

HENRI, revenant du grand salon avec son hachoir. — Rends l’argent à mon maître ! Il lui appartient !

MARC-ANTOINE. — Quoi ?

BEAURIVAGE, entrant du jardin d’hiver, les mains en l’air, tenue en joue par Franck, off, dont on ne voit que le bras avec le revolver. — Capitaine ! (Pleurnichant.)  Ce voyou exige 160 000 € ! Sinon, il me descend ! Il prétend être le frère de M. Fleurignac.

MARC-ANTOINE. — Hein ?

ALIENOR. — Un test génétique s’impose.

MARC-ANTOINE. — Pardon ?

ALIENOR. — La seule façon de savoir si ces gens sont tes frères.

MARC-ANTOINE. — Je n’ai pas de frères !

HENRI, avançant vers Marc-Antoine. — Tu vas périr !

BEAUREPAIRE. — On se calme !

FRANCK, off. — Ah t’as pas de frère, Marc-Antoine ? Eh ben on va voir si la cervelle de cette flic va te faire réfléchir !

BEAUREPAIRE, à Marc-Antoine. — M. Fleurignac, je vous en prie !

ALIENOR. — Fais le test !

BEAUREPAIRE. — Faites le test !

HENRI. — Tu vas plier ? Insipide chenille huileuse…

MCARTHUR, faisant irruption du grand salon, toute de cuir vêtue, un fouet à la main, alors que de la musique disco arrive de derrière elle. À McCarthy. — Allez, Jo ! Viens dire bonjour à ta maîtresse !

MCCARTHY. — Stella ?

MCARTHUR. — Tu as mérité une bonne correction ! (Elle fait claquer son fouet.)

MARC-ANTOINE. — Madame McArthur ?

MCCARTHY. — Jamais personne ne m’a parlé comme ça !

MCARTHUR. — Vilain garçon !

MCCARTHY. — Oui, maîtresse !

Ils s’embrassent, sous le regard médusé de tous.

***

 

Tableau 2

Cinq jours plus tard.

ALDO, dans la même tenue qu’au tableau 1 de l’acte I, rectifiant la disposition sur le plateau de Marcia. — Espacez un peu plus les verres ! M. et Mme Fleurignac ne vous ont gardée que parce que M. McCarthy et M. Tao-Ching ont prolongé leur séjour ! Certes, monsieur aurait bien renvoyé le Chinois dans ses provinces, mais il a fait preuve de mansuétude. Alors soyez à la hauteur !

MARCIA, même tenue qu’au tableau précédent. — Oui monsieur ! (À part :) Il me saoule, lui !

ALDO, à part. — Cette fille m’épuise ! (Haut :) Je vous rappelle que messieurs Bob et Franck reviennent aujourd’hui, pour le résultat du test. C’est un arrangement secret avec monsieur, donc, pas question de prévenir la police !

MARCIA. — C’est bon, j’ai compris !

ALDO. — Au fait, M. Tao-Ching est dans le jardin d’hiver.

MARCIA. — Mais lui… il me fait un peu peur…

ALDO. — Vous savez bien que lui et monsieur ont décidé d’une sorte de paix armée temporaire. Alors filez !

MARCIA. — Bien monsieur. (À part, avant de disparaître dans le couloir :) Il va arrêter de me donner des ordres ?

ALDO, chantant, désabusé. — « Partir un jour, sans retour, oublier ce séjour, sans se retourner, ne pas regretter », lalala…

TAO-CHING, sortant du jardin d’hiver, en tunique. — Pardonnez-moi, serviteur. Savez-vous si mon thé est bientôt prêt ?

ALDO. — Oui, seigneur. La servante vous l’apporte.

MARCIA, revenant du couloir avec du thé. — Tenez, monsieur.

TAO-CHING, prenant la tasse avant de disparaître. — Que le jour vous soit propice.

Aldo se dirige vers le couloir avec Marcia tandis qu’Aliénor entre par la porte d’entrée avec McCarthy et McArthur, bras dessus bras dessous. Tous les trois sont chaudement habillés.

ALIENOR. — Le père de Marco, Jean-Robert Fleurignac, était un généticien très reconnu. On a souvent dit qu’il avait mené des travaux secrets sur le clonage. Ce qui expliquerait peut-être la ressemblance incroyable entre mon mari et… (À Aldo qui la débarrasse de son manteau :) Merci.

Aliénor, McCarthy et McArthur sont habillés de façon décontractée, à la mode d’hiver.

MCCARTHY. — Chère Aliénor, merci…

MCARTHUR, le coupant. — Oui, merci pour cette petite promenade.

MCCARTHY, à Aldo qui le débarrasse de son manteau. — Toujours le bon timing, Aldo. Mes amis, je crois que je…

MCARTHUR, le coupant. — Il est totalement remis de son coup de froid. Mais nous avons une grande nouvelle à vous annoncer : nous nous marions !

Aldo la débarrasse elle aussi de son manteau.

MCCARTHY. — Je crois bien que j’ai trouvé la femme…

MCARTHUR, le coupant. — Oui, il a trouvé à qui parler. Il suffisait juste que j’écoute le fond de mon cœur ! (Elle sort de sous sa veste un martinet qu’elle agite doucement.)

MCCARTHY, défaillant. — Rhâââ… (McArthur range le martinet.)

ALIENOR. — C’est formidable ! Félicitations ! (Elle les embrasse.) Nous allons pouvoir vous donner votre dot ! (Incompréhension des deux autres.) Eh oui ! Dans la confusion de l’autre jour, après la fuite de Bob, Franck et Zaza, le capitaine Beaurepaire a réussi à récupérer la valise qui, je crois, vous est due. Venez, allons prendre un verre en attendant le résultat du test !

MCARTHUR. — Cette histoire de sosies est tout simplement incroyable ! J’ai vu comme ça une pièce de Goldoni…

Aliénor sort dans le grand salon accompagnée de McArthur et McCarthy tandis qu’entrent Henri et Marc-Antoine par la porte d’entrée, chaudement habillés. Pendant ce qui suit, ils enlèvent leurs manteaux et paraissent en costumes cravates.

HENRI. — Tu ne me fais plus confiance !

MARC-ANTOINE. — Qu’est-ce que tu racontes ?

HENRI. — Je n’étais plus moi-même !  J’avais été hypnotisé par ton sosie chinois…

MARC-ANTOINE. — Je sais, mais c’était quand même impressionnant de te voir arriver avec ce hachoir à la main, en hurlant « Viens ici, que je te saigne ».

HENRI. — Je t’ai déjà fait des excuses ! Mais crois-moi, quand je t’ai vu me virer pour engager ce Bob, eh bien…

MARC-ANTOINE. — C’était pas moi, c’était Franck.

HENRI. — ça, je ne l’ai compris que bien après. D’ailleurs, Franck et Bob ?

MARC-ANTOINE. — Ils changent de planque tous les soirs. Mais ils sont prêts à renoncer à toutes leurs exigences si le test est négatif…

HENRI. — Il ne reste qu’à attendre la réponse. Au fait, je ne t’ai pas dit, hier soir j’ai parlé à McCarthy et McArthur et…

MARC-ANTOINE. — Je l’ai déjà. Le résultat du test. (Il sort une enveloppe.)

HENRI. — Ah bon ! Et alors ?

MARC-ANTOINE, tendant l’enveloppe à Henri. — Lis.

HENRI, prenant l’enveloppe, l’ouvrant et lisant. — « Basé sur l’analyse ADN de M. Marc-Antoine blablabla et de M. Franck blablabla ainsi que M. Tao-Ching blablabla blablabla la probabilité de liens fraternels est de 99, 99987 % » ! Mais alors… vous êtes frères !

MARC-ANTOINE. — Sûrement pas !

HENRI. — Mais enfin, 99, 99987 % !

MARC-ANTOINE. — Mon père a dirigé pendant des années un programme secret de clonage et cela ne m’étonnerait pas que…

HENRI. — N’empêche… biologiquement ce sont tes frères et tu vas devoir leur restituer leur part d’héritage.

MARC-ANTOINE. — 200 000 ! 100 000 chacun !

HENRI. — La vache !

MARC-ANTOINE. — Autant te dire tout de suite qu’il n’en est pas question !

HENRI. — Tu les as pas ?

MARC-ANTOINE. — Tout est parti dans Cupidor. Je vais me retrouver à coucher sous le pont de Chatou.

HENRI. — Tu peux pas faire autrement.

MARC-ANTOINE. — Si. (Sortant une deuxième enveloppe identique à la première.) J’ai fait un faux des résultats du test ADN ! (Ouvrant et lisant :) « Blablabla blablabla… la probabilité de liens fraternels est de 0,00001% ». Voilà des chiffres qui me conviennent déjà mieux.

HENRI. — Mais enfin… Marco… Tu ne penses pas que ton père aurait pu aller faire quelques galipettes extra conjugales pour…

MARC-ANTOINE. — Je t’en prie ! Ne salis pas ainsi la mémoire de mon père. (Au portrait:) Pardon, papa.

Aldo et Marcia entrent du grand salon, suivis de McCarthy, McArthur et Aliénor. Aldo porte une enveloppe identique à celles que portent Henri et Marc-Antoine.

MCCARTHY, à Marc-Antoine. — Tiens, te vl’a, toi !

MARC-ANTOINE. — Ah ! Monsieur McCarthy…

MCCARTHY. — Tu vas-tu m’appeler…

MCARTHUR, le coupant. — Appelez-le Jo ! (Surprise de Marc-Antoine.) Mais si ! ça lui fera plaisir, hein, nounours ? (McCarthy fait « oui » de la tête.) D’ailleurs vous et lui, vous êtes de vrais chums ! Embrassez-vous. (Elle les pousse l’un vers l’autre. Accolade.)

MCCARTHY. — Oui, c’est chez toi qu’on…

MCARTHUR, le coupant. — Tu seras gentil de me laisser parler…

MCCARTHY, bas. — J’adore quand tu me remets à ma place.

MCARTHUR, à Marc-Antoine. —  On a trouvé l’amour ici, chez toi !

MARC-ANTOINE. — L’amour, mais comment ?

MCARTHUR. — Je t’expliquerai, si tu es bien sage. Sinon… (Elle sort à peine son martinet, ce qui fait défaillir McCarthy.)

MARC-ANTOINE, ne comprenant pas. — Veuillez m’excuser ?

Entrent Zaza et Bob, tous deux revolvers à la main, pointés en l’air. Ils observent la pièce. Zaza porte un vieux jeans et un blouson élimé.

ZAZA, après un court temps d’observation. — C’est bon.

BOB. — T’apprends vite.

ZAZA. — C’est grâce à mon Francky !

BOB. — Salut la compagnie. On est venu pour les résultats. Franck s’excuse, il est un petit peu recherché par la police. Il attend dans la voiture. 

ZAZA, à Aliénor. — Avec Bob et Franck, on est passés voir le préfet cette nuit. Il a été très sensible à nos… à nos arguments. Il restitue votre permis. (Elle lui donne.)

ALIENOR. — Formidable ! Alors, c’est vrai ce qu’on raconte… Franck et vous ?...

ZAZA. — Quand j’ai découvert que je prenais Franck pour Marc-Antoine, j’ai été surprise, mais ensuite, je dois avouer… moi qui aime les sensations fortes !...

MCARTHUR. — Et monsieur Tao-Ching ?

MARCIA. — Il prend son thé dans le jardin d’hiver, madame.

ALIENOR. — Ne le dérangeons pas, il doit méditer. Nous l’appellerons plus tard.

ALDO. — Monsieur, c’est arrivé ce matin, je crois c’est du capitaine… (Aldo donne l’enveloppe à Marc-Antoine.)

MARC-ANTOINE, prenant l’enveloppe. — Merci. (Donnant l’enveloppe qu’il tenait à Aliénor.) Tiens-moi ça, s’il te plaît. (Il ouvre l’enveloppe.)

ALDO. — Si ces messieurs dames veulent bien me pardonner, mais j’ai un canard au four, un canard très susceptible, alors si nous pouvions…

ALIENOR. — Mais bien sûr, Aldo. D’autant que c’est vous qui devez faire l’annonce.

MCCARTHY. — Cet Aldo est une perle.

MARC-ANTOINE, terminant de lire. — Une invitation pour le concert de la fanfare...

ALIENOR. — Les résultats du test ADN sont-ils connus ?

HENRI. — Oui.

ALIENOR, à Henri. — Tu les donnes à Aldo ?

HENRI. — Oui, voilà. (Il donne son enveloppe à Aldo.)

MARC-ANTOINE. — Hein ?

HENRI. — Euh… non ! Je me suis trompé !

MARC-ANTOINE. — Il s’est trompé !

BOB. — Une minute…

MARC-ANTOINE. — Quoi ?

HENRI, à Aliénor. — C’est toi qui les as.

ALIENOR. — Ah. (Pendant les cinq répliques suivantes, Aliénor échange son enveloppe contre celle d’Aldo.)

BOB, à Marc-Antoine. — Si le test est négatif, on renonce à tout mais on veut un dédommagement.

MARC-ANTOINE, voulant clore la conversation. — Oui… oui…

BOB. — 160 000.

MARC-ANTOINE. — Si vous voulez, oui !

BOB, à Zaza. — Si j’avais su, j’aurais demandé plus !

MARC-ANTOINE, prenant à Aldo son enveloppe. — C’est pas la bonne. (Prenant à Aliénor son enveloppe.) La bonne, la voilà ! (La donnant à Aldo.) Tenez, ça, c’est le résultat. (Désignant l’enveloppe qu’il vient de prendre à Aliénor.) Celle-là, c’est une pub. (Il la déchire.)

ALIENOR, perdue. — Euh… t’es sûr ?

HENRI. — Mais non, Marco ! En fait, j’ai…

MARC-ANTOINE. — Je sais encore ce que je fais, non ? (À Aldo :) Lisez.

HENRI. — Je t’assure, pendant que tu…

MARC-ANTOINE. — Assez ! (À Aldo :) Annoncez ce résultat, qu’on en finisse !

ALDO, lisant. — « Laboratoires Montclair, 43 avenue Fidel Castro, Montereau Fault… »

MARC-ANTOINE. — Passez-nous les détails.

HENRI, bas. — Marc-Antoine, écoute-moi…

MARC-ANTOINE. — Qu’est-ce qui te prends ?

ALDO, lisant. — « L’analyse s’est basée sur l’ADN de messieurs… »

MARC-ANTOINE, voulant abréger. — Franck, Tao-Ching et moi !

HENRI, bas. — Tu es en train de faire la plus grosse…

MARC-ANTOINE, bas. — Oui, je sais ! Ce sont mes frères, etc. Mais ils n’auront rien ! (À Aldo:) Allez directement aux conclusions !

ALDO, lisant. — « la probabilité de liens fraternels est de 99, 99987 % ».

MARC-ANTOINE, riant. — Dommage… (Réalisant ce qu’il vient d’entendre, sursautant :) Hein ? (Fonçant sur le papier lu par Aldo :) Mais… Mais… C’est pas possible !

ALIENOR, joyeuse. — Franck et Tao-Ching sont bien tes frères ! La famille va s’agrandir !

BOB. — Et le pognon va sortir !

MARC-ANTOINE, à Aliénor. — Tu ne te rends pas compte. Nous sommes ruinés !

BOB. — Notre chèque !

MARC-ANTOINE. — Écoutez, je fais appel à votre indulgence… ma situation n’est pas si simple…

BOB, sortant son revolver. — Tais-toi et écris !

MARC-ANTOINE, sortant son chéquier et écrivant. —Non, vraiment, mon cher Bob, vous me décevez beaucoup, je vous pensais plus compréhensif… hein ? … Je suis sûr que sous vos dehors de brute épaisse fourrée d’ignorance crasse se tient un être plein de compassion et de…

BOB, prenant le chèque. — Aboule !

MARC-ANTOINE. — Quand je pense que je vais devoir faire le même à Tao-Ching…

La porte d’entrée s’ouvre brusquement, paraissent Beaurepaire et Beaurivage, l’arme au poing. Beaurivage a un petit Lu à la place du revolver.

BEAUREPAIRE. — Que personne ne bouge !

BEAURIVAGE, voyant Bob et Zaza. — Ils sont bien là, capitaine !

BOB. — Adios la compagnie ! (Rire. Il sort précipitamment par le grand salon avec Zaza.)

BEAUREPAIRE, les suivant. — Arrêtez ou je tire !

BEAURIVAGE, les suivant aussi. — Arrêtez ou elle tire ! J’ai encore oublié mon revolver… (Elle mange son petit Lu.)

Beaurepaire et Beaurivage disparaissent dans le grand salon. On entend des coups de feu. Puis Beaurepaire et Beaurivage reparaissent.

BEAUREPAIRE. — Ils se sont de nouveau enfuis…

MARCIA, ramassant un portable laissé échappé par Bob dans sa fuite. — Eh ! Moi, j’ai gagné un portable… Un Dryphone ! Mon rêve !

BEAURIVAGE. — Adieu votre promotion, capitaine.

MARCIA, toujours regardant le portable. — En plus, y a plein de contacts !

BEAUREPAIRE. — On pourra jamais acheter ce tuba basse…

MARCIA, lisant les contacts de Bob. — Dodo la Saumure… Narcotique Betty… M. le ministre de l’In… (N’en croyant pas ses yeux :)  Non ?!

MCCARTHY, à Marc-Antoine. — Tu m’as bien l’air caduque, toi ! Allez ! Remets-toi de tes émotions. Faut que je te dise une grande nouvelle.

MCARTHUR, à McCarthy. — Laisse. (À Marc-Antoine :) Hier soir, Henri nous a présenté en détail le Cupidor. Jo vient de prendre sa décision : il l’achète.

MARC-ANTOINE. — C’est vrai ?

MCCARTHY. — Puisqu’elle te le dit !

HENRI. — C’est magnifique ! Je ne pensais pas vous avoir convaincus.

MCCARTHY. — Je ne suis pas convaincu, je suis emballé ! (À Marc-Antoine :) Alors tu vois que tes inquiétudes…

MARC-ANTOINE. — Envolées ! Vous avez bien mérité le petit cadeau que nous comptions vous faire !

MCCARTHY. — Je l’accepte avec…

MCARTHUR, le coupant. — Merci beaucoup. Nous en faisons don à la fanfare de la police ! 160 000 € Ils les ont bien mérités, vu les misères qu’on leur a faites…

MCCARTHY. — Quoi ? Mais qu’est-ce que tu…

MCARTHUR, le coupant. — Attention ! (Elle sort à peine son martinet. McCarthy défaille.)

BEAUREPAIRE. — 160 000 € ?

BEAURIVAGE. — Avec ça on va pouvoir s’acheter des tubas au kilo !

BEAUREPAIRE. — M. McCarthy, permettez-moi, au nom de tous les nécessiteux, de vous…

MCCARTHY, enlaçant McArthur. — Remerciez ma future femme. On a tous besoin, à un moment ou à un autre, d’un petit coup de fouet.

MCARTHUR. — Ou d’un gros…

MCCARTHY, défaillant à la réplique précédente mais reprenant ses esprits, à Marc-Antoine. — Je vous attends le plus vite possible à Montréal, au siège du Big Caribou Mutual Funds pour équiper tous nos bureaux.

MARC-ANTOINE. — Henri a su vous présenter le logiciel. Il le connaît presque mieux que moi. C’est lui qui règlera l’équipement de vos machines. Je lui délègue ce pouvoir.

HENRI. — Merci de ta confiance.

MARC-ANTOINE. — Moi, je vais rester en France. Je souhaite accorder à ma femme cette attention qu’elle mérite, et que j’ai un peu oublié de lui donner ces derniers temps…

ALIENOR, l’embrassant. — Mon chéri !

MCCARTHY. — Simplement, Marco, j’ai une demande à te faire.

MARC-ANTOINE. — Laquelle ?

MCCARTHY. — Aldo est un maître d’hôtel de premier ordre. J’aurais voulu lui proposer d’entrer à mon service. Tu m’en donnes-tu l’autorisation ?

MARC-ANTOINE, lui serrant la main. — Tout ce que tu voudras, mon chum ! Aldo, vous entendez ?

ALDO. — Je serai bien triste de quitter monsieur et madame, mais j’accepte la proposition !

MCCARTHY, serrant la main d’Aldo. — Bienvenue, Aldo !

ALDO. — Enfin une maison digne de mon standing !

MARC-ANTOINE. — Aldo, vous permettez que je vous donne un dernier ordre ? (Il fait un signe à Aldo qui s’éclipse.)

ALIENOR, à Marcia. — Ma fille, vous avez fait jusqu’ici du bon travail. Voudriez-vous devenir notre gouvernante ?

MARCIA. — Moi ? Gouvernante ? Plus d’ordres à recevoir ? Ni de corvées imposées ? J’accepte !

ALIENOR. — Ma fille, nous signerons votre contrat tout à l’heure. (Son portable sonne, elle regarde.)

MCARTHUR, à McCarthy. — Dis donc, vilain garçon ?

MCCARTHY. — Quoi ?

ALIENOR, lisant sur son téléphone. — Un nouveau message sur Webflirt… « Rudolph vous demande un rendez-vous »…

MCARTHUR, à McCarthy. — ça fait longtemps que tu ne m’as pas embrassée.

ALIENOR, cherchant quelque chose sur son téléphone. — Alors… « Résilier votre compte Webflirt ». (Elle appuie.) Et voilà ! Bye bye Rudolph…

MCARTHUR, à McCarthy. — C’est très mal. Tu auras ta punition ce soir.

MCCARTHY, rugissant de plaisir. — Grrr…

MARC-ANTOINE, donnant à Aliénor un paquet transmis par Aldo. — Tiens ma chérie, voilà un petit cadeau que je… que je voulais… (Il se rend compte peu à peu que son cadeau est une mauvaise idée.) Oh… et puis non, tiens. Remportez ça, Aldo. En revanche… (Il dit quelque chose à l’oreille d’Aldo. Aldo sort alors dans le jardin d’hiver. À Aliénor:) C’était le genre de cadeau que je pouvais te faire avant. Mais ça, c’était avant. Et si on allait dîner ce soir en amoureux ?

ALIENOR, ironique. — Attention ! On l’a pas prévu au budget !

MARC-ANTOINE. — Et alors ? 18h30 : douche ; 18h45 : habillage ; 19h00 : départ de la maison…

ALIENOR. — Arrête ! Tu vas tout gâcher…

MARC-ANTOINE. — En revanche, je suis heureux de t’offrir un cageot tout neuf ! Pour tes orchidées. (Aldo amène l’objet du jardin d’hiver. Incompréhension d’Aliénor.) Tu m’avais dit qu’il fallait que je fasse quelque chose, sinon on allait au clash. Je suis content bien d’avoir évité le pire. (Aliénor ne comprend définitivement rien mais se laisse enlacer par Marc-Antoine.)

BEAUREPAIRE. — J’ai l’honneur de tous vous inviter la semaine prochaine au concert de la fanfare de la police ! Et le lieutenant Beaurivage sera au tuba basse !

BEAURIVAGE. — Et c’est moi qui vous le dit, ça va cracher dans les tuyaux !

BEAUREPAIRE. — J’aimerais bien aussi convier M. Tao-Ching. (À Marc-Antoine :) Vous pouvez le faire venir ici, que je lui donne l’information de vive voix ?

MARC-ANTOINE. — Je regrette, ce n’est pas possible.

BEAUREPAIRE. — Pourquoi ?

MARC-ANTOINE. — Parce que c’est moi qui joue les trois rôles. Marc-Antoine, Franck et Tao-Ching !

BEAURIVAGE. — Ah ! C’est pour ça que vous vous ressemblez autant ! Je croyais que y avait trois acteurs.

MARC-ANTOINE. — Non, c’est moi qui fait tout ! Compression de personnel…

BEAURIVAGE. — Ah oui ?

MARC-ANTOINE. — Eh oui ! Rivoire & Cartier sont venus voir le metteur en scène, en lui disant : on a quelque chose, mais il faut des triplés ! « Quoi ? Des triplés ? » qu’il répond ! Vous connaissez le metteur en scène… En tout cas, moi je vous laisse, parce que je suis claqué ! (Il sort.)

BEAUREPAIRE. — Quand on y repense… Cette histoire de triplés… Moi qui aime les pièces réalistes… C’est à la limite du vraisemblable !

MCARTHUR. — Une chose est sûre : quand je vais raconter ça à Montréal, personne ne me croira !

ALIENOR. — Vous allez me manquer, Aldo.

ALDO. — Vous aussi, madame.

ALIENOR. — Qu’est-ce que je vais faire, maintenant ? Quand j’aurais une question, un doute ?

ALDO. — Appelez-moi. Je serai toujours là pour vous. Et puis, vous viendrez peut-être nous visiter à Montréal ?

MCCARTHY, à Aliénor. — Mais bien sûr ! Vous êtes mes invités permanents.

ALIENOR. — Vous vous souvenez de votre arrivée ici ?

ALDO. — Comme si c’était hier. (Désignant Marcia :) Cependant je vous laisse entre de bonnes mains. (S’adressant à Marcia :) Oui, jeune fille. Ma nervosité m’a conduit à vous parler un peu durement. Je le regrette. Je ne puis que constater que vous avez fait votre office avec un grand professionnalisme. Je vous adresse toutes mes félicitations. (Il lui serre la main.) Bienvenue dans le métier. Vous ferez une excellente gouvernante.

MARCIA. — Venant de vous, ce compliment me va droit au cœur.

Sonnette.

ALIENOR. — Qui est-ce ? (À Marcia :) Allez ouvrir, ma fille.

MARCIA, allant à la porte d’entrée. — Bien madame. (Elle ouvre la porte.) Oh !

Entre Ronaldinho. C’est le portrait craché de Marc-Antoine. Il porte une tenue de football et tient un ballon à la main.

RONALDINHO, accent brésilien. — Olá, meninos ! J’arrive tout juste de Rio ! Meu deus qu’il fait froid dans ton pays ! Je suis le frère de Marc-Antoine ! Ronaldinho ! (Silence sidéré de tous.) Qu’est-ce qu’il y a, j’ai dit une connerie ?

 

***

FIN

DU

PARTAGE DU GÂTEAU

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