2015. Les Courbatures de Coubertin

 

Première mondiale : Champagne-sur-Seine, Palais des Rencontres, Production : le GAM, dans une mise en scène de Noëlle Champeau, 6 juin 2015.

 

Pièce numéro 5

 

Publication : Texte intégral en téléchargement gratuit ici.

 

Résumé court : Au Paradis, le baron Pierre de Coubertin veut faire annuler les Jeux de Seine-et-Marne. Malgré l'aide de Satan, l'entreprise n'est pas aisée.

 

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Texte intégral

Personnages

L’Annoncière.

Coubertin.

Marie.

Delphine.

Sainte Anastasie.

Frassati.

L’homme.

Leducq.

Pottier.  

Suzanne.

Marguerite.

 

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

Le décor

 

La pièce peut se jouer simplement avec un peu de fumée.

 

 

 

***

 

 

L’Annoncière entre.

L’Annoncière. — Mesdames, messieurs, je réclame votre attention. Regardez ces vapeurs qui arrivent sur la scène. Ce sont des nuages. Car nous sommes, oui, je vous demande d’y croire, nous sommes dans un endroit où beaucoup d’entre nous aimeraient aller après leur mort. Nous sommes au Paradis. Et pourtant, croyez-moi, même au Paradis, la vie n’est pas rose tous les jours.

Coubertin entre.

L’Annoncière. — Tenez, cet homme qui marche là-bas : c’est le rénovateur des Jeux Olympiques, le baron Pierre de Coubertin.

Marie entre.

L’Annoncière. — Cette dame inquiète, c’est Marie, sa femme. Regardez. Regardez comme elle le regarde : il est si mélancolique. Or, au Paradis, on peut faire beaucoup de choses, mais pas être mélancolique. M. de Coubertin ne va pas tarder à l’apprendre à ses dépens.

L’Annoncière sort.

Coubertin, alors que Marie lui met la main sur l’épaule. — Laissez-moi, je vous en prie !

Marie. — Mais enfin, mon ami, calmez-vous !

Coubertin. — Puisque je vous dis que tout est fini ! Toute mon action, je la renie !

Marie. — Comment pouvez-vous dire cela ?

Coubertin. — La raison ? La voici : l’Olympisme est mort !

Marie. — Comment osez-vous ? Vous, Baron Pierre de Coubertin, vous qui avez inventé l’Olympisme moderne ! Vous avez donc tout fait disparaître de votre mémoire ? Votre vie consacrée à la passion du sport, à ses vertus éducatives, émancipatrices ? Et la devise que vous avez créée ? Une belle devise. « Plus vite, plus haut, plus fort » Effacée, elle aussi ?

Coubertin. — « Plus vite, plus haut, plus fort »… Déchirez ces mots et faites-les brûler. J’ai été incapable de transmettre cet idéal. Regardez en bas et observez : triche, pots-de-vin, dopage… Voilà aujourd’hui, dans les journaux, ce qui fait les gros titres des pages sportives.

Marie. — Votre sens de la mesure a-t-il totalement disparu ? Et vous laisserez-vous abuser par quelques affaires montées en épingle dans le but de… Pierre… Au nom de notre mariage, de notre vie commune, je vous…

Coubertin. — Vous perdez votre temps. Moi, Coubertin, j’ai porté toute ma vie des valeurs, une certaine idée du sport : le goût de l’exigence, du don et du dépassement de soi. Ces valeurs ont été foulées au pied. Elles ont été reléguées au magasin des vieilleries. La chose est simple : j’ai été oublié.

Delphine entre.

Delphine. — Pardon messieurs dames, excusez-moi, mais je viens juste d’arriver… je suis un peu perdue.

Marie. — C’est bien normal ! Nous aussi, quand nous sommes arrivés, mon mari et moi, nous étions déboussolés. Il faut immédiatement aller avoir Sainte Marthe. C’est elle qui te montrera tes appartements.

Delphine. — Merci madame.

Marie. — Je t’en prie. Mais… au fait… que fais-tu ici ? Tu es si jeune !

Delphine. — J’ai pas eu de veine, madame. Un accident, sur la nationale.

Marie. — Ah !

Delphine. — Oui. Mon vélo contre un semi-remorque, j’avais peu de chance d’en réchapper.

Marie. — Ton vélo ?

Delphine. — Je l’adore, mon vélo. Je suis toujours dessus. Enfin, j’étais… Mon rêve, ça aurait été de courir ma première course cycliste…

Marie. — Vraiment ? Voilà qui va faire plaisir à mon mari. C’est monsieur de Coubertin. Tu le connais, n’est-ce pas ?

Delphine. — Monsieur comment ?

Marie. — Monsieur de Coubertin.

Delphine, cherchant. — Monsieur de Coubertin… attendez… (Son visage s’éclaire :) Ah oui ! Monsieur de Coubertin ! Il est gardien de parking ?

Marie. — Pardon ?

Delphine. — Ben oui ! À côté du stade, il y a le parking Pierre de Coubertin ! C’est sûrement votre mari qui s’en occupe ? Je veux dire… qui s’en occupait ?

Marie. — Chère petite… je crois que tu fais une confusion…

Delphine. — Ah bon ? Bah… écoutez… je crois que votre mari… eh ben je le connais pas.

Marie. — Qui pourrait t’en vouloir ? Alors écoute. Mon mari, le baron Pierre de Coubertin a été celui qui a fait redécouvrir l’Olympisme à la fin du XIXe siècle. Autrement dit, c’est grâce à lui si de nos jours les Jeux Olympiques sont organisés à travers le monde.

Delphine. — Ah bon ? C’est votre mari qui a inventé les Jeux Olympiques ?

Marie. — Pas vraiment. Les Jeux Olympiques ont été créés en Grèce Antique, quelques huit cents ans avant Jésus-Christ. Mon mari les a remis sur le devant de la scène.

Delphine. — Ah ouais ? Comment ça déchire trop !

Marie, satisfaite. — N’est-ce pas, hein ? ça déchire…

Delphine. — Eh ben… vous savez monsieur Cou… cou-cou…

Coubertin, corrigeant avec une nuance agacée. — Coubertin.

Delphine. — Oui, merci… Eh ben… monsieur de Coubertin… ça me ferait plaisir de venir vous parler un peu de mes trucs de vélo… de temps en temps… après tout, on a l’Éternité !

Coubertin. — Tu veux venir me parler ?

Delphine. — Oui ! Je pense que vous pouvez m’expliquer plein de choses… parce que moi, le vélo…

Coubertin. — Désolé fillette, je refuse.

Marie. — Quoi ? Mais enfin, Pierre !

Coubertin. — Ne vous mêlez pas de cela, Marie. (À Delphine :) Je n’ai aucun intérêt pour toi. Je n’ai rien à t’apporter. Alors fais comme tout le monde : oublie-moi.

Blessée, Delphine s’éloigne et sort.

Marie, à part. — Mon ami, qu’es-tu devenu ?...

Sainte Anastasie entre.

Sainte Anastasie, à Coubertin. — Ah vous voilà ! L’avertissement que l’Administration Divine vous a envoyé ne vous a pas suffi ? Votre passage au Purgatoire non plus ?

Coubertin. — Encore vous ?

Sainte Anastasie. — Chaque fois que vous enfreindrez les règles, je ferai mon apparition. C’est mon rôle, en tant que Commissaire Principale de la Police des pensées célestes.

Coubertin. — Qu’ai-je fait, cette fois ?

Sainte Anastasie. — Vous le savez très bien. Le Règlement Intérieur Paradisiaque est formel. Article 7, alinéa 13 : « Il est strictement interdit aux habitants du Paradis de propager des pensées condamnables, sous peine d’exclusion définitive. »

Marie. — L’exclusion définitive du Paradis ? La jurisprudence « Adam et Ève » ?

Sainte Anastasie, à Coubertin. — La Charité, ça vous dit quelque chose ? La manière dont vous venez de traiter notre nouvelle arrivante est tout simplement impie ! Oserais-je vous rappeler que la Colère est un péché capital ? C’est la troisième fois que je dois vous reprendre depuis votre retour du Purgatoire ! Pensez-vous produire des excès en actes et en paroles jusqu’à la consommation des siècles ? Par les pouvoirs qui me sont conférés, je prononce à votre encontre un Blâme Divin. À la prochaine incartade, je demanderai la saisine de l’Archange Michel, chef de la Milice des Anges, afin que votre âme soit à nouveau pesée. La mélancolie, les paroles acerbes, la cruauté, il y a un lieu pour cela. Cela s’appelle l’Enfer.

Sainte Anastasie sort.

Marie. — Méfiez-vous, Pierre, je vous en conjure. Vous voir descendre en Enfer serait pour moi la pire des… (Son portable sonne. Elle le regarde.) Le compte twitter de Saint François de Sales. Oh ! Pierre, voilà un événement qui devrait vous intéresser. Les XVIIIe Jeux de Seine-et-Marne commenceront le 6 juin 2015 ! Cet événement est organisé par la Communauté de Communes de Moret-Seine-et-Loing ainsi que par le Comité Départemental Olympique et Sportif de Seine-et-Marne. N’est-ce pas là la preuve que votre esprit souffle encore sur la surface terrestre ?

Coubertin. — Sûrement pas ! Comment peuvent-ils ? Alors que tout conspire à l’affaiblissement de mes idées ! Des Jeux, mais pourquoi faire ? Ils refusent de comprendre… comprendre qu’aujourd’hui tout cela ne sert plus à rien. Si seulement… si seulement je trouvais le moyen de mettre en échec ces jeux… oui, si seulement j’arrivais à les entraver, ils se rendraient à l’évidence… à l’évidence que l’Olympisme n’est plus depuis longtemps… Mais comment faire ? Ce n’est pas ici que je vais trouver de l’aide…

Frassati entre.

Frassati. — J’ai dû mal entendre !

Marie. — Pier Giorgio, vous ici ! On ne vous voit guère…

Frassati. — Vu les propos qui forment la matière de vos conversations, je suis bienheureux de ne pas vous fréquenter davantage !

Marie. — Je ne sais quelle mouche pique mon mari en ce moment… mais… justement… vous arrivez à point pour lui faire entendre raison…

Frassati. — Faire entendre raison à M. de Coubertin ? Moi, Pier Giorgio Frassati, Saint Patron des sportifs ? Quelle ironie ! Quelle farce ! Seul un mauvais auteur dramatique, voire deux, pourraient imaginer cette scène grotesque ! (À Coubertin :) Cher Baron, la façon dont vous vous êtes adressé à cette enfant venue vers vous les yeux pourtant pleins de dévotion  est atroce. Vous devriez avoir honte ! Quant à déranger les Jeux de Seine-et-Marne, n’y pensez pas. Je veille sur eux. Si d’aventure quelque accident devait s’y glisser, je vous en tiendrais personnellement responsable et préviendrais immédiatement Sainte Anastasie. Je ne vous salue pas.

Frassati sort.

Coubertin. — Vieux schnock ! Depuis sa béatification, ses ailes de géant l’empêchent un petit peu de marcher, lui.

Marie. — Mon ami, je ne peux que vous conseiller de l’écouter.

Coubertin. — Si je comprends bien, tout le monde se ligue contre moi.

Marie. — Je pense que vous ne mesurez pas avec exactitude la pente dangereuse sur laquelle vous…

Coubertin. — Taisez-vous.

Marie. — Je veux vous aider.

Coubertin. — Je ne veux pas qu’on m’aide.

Marie. — Et je veux vous aider, moi, malgré vous-même !

Coubertin. — Vous voulez m’aider ?

Marie. — Vraiment vous aider, oui !

Coubertin. — M’aider, moi, vraiment ?

Marie. — Vous aidez, vous, absolument !

Coubertin. — Alors foutez le camp !

Marie. — Oh… Dieu vous garde, Pierre, Dieu vous garde.

Marie sort.

Coubertin. — Et bon vent ! ça, par exemple ! Sourire tout le temps comme un représentant de commerce ! Ce qu’ils voudraient que je fasse, elle, Frassati, Sainte Anastasie et toute sa bande d’auréolés… Condamné à l’euphorie perpétuelle ! Voilà l’enfer qu’on vit en Paradis ! Est-ce ma faute à moi si ce que font les hommes, en bas, me touche, m’atteint, me met en colère ? Je n’en démordrai pas. Frassati a beau être le Saint Patron des sportifs, il n’a pas pris la mesure du scandale. Il trop épris de mondanités : il préfère aller aux cocktails de l’Archange Gabriel ou aux pots de départ de Saint Vincent de Saragosse, plutôt que de s’informer sur la façon dont jour après jour le drapeau olympique est piétiné. Je lui montrerai, à lui et autres… Oui, je vais faire quelque chose… il faut contrarier ces Jeux de Seine-et-Marne ! Coûte que coûte ! Mais comment ?

L’Homme, avec dans la bouche un long cigare tordu. — J’ai peut-être une idée.

Coubertin, sursautant. — Vous m’avez fait peur, je ne vous ai pas vu arriver.

L’Homme. — La discrétion est une de mes qualités.

Coubertin. — Vous avez entendu ce que…

L’Homme. — Evidemment.

Coubertin. — Je sais… je sais… je vais trop loin… Il convient de m’amender, de me corriger… de faire mon mea culpa… Allez, qu’attendez-vous ? Appelez Sainte Anastasie.

L’Homme. — Pourquoi voulez-vous que j’appelle cette vieille chouette ?

Coubertin. — Oh ! … Comment osez-vous ? Insulter ainsi une Sainte telle qu’Anastasie… Mais sa colère sera à la mesure d’un tel manque de respect !

L’Homme. — La voyez-vous qui rapplique ?

Coubertin. — Non. Voilà  qui est étrange… Elle qui apparaît dès que j’ai une parole un peu vive sur…

L’Homme. — Elle n’arrivera pas. Ni elle, ni aucun de ces emplumés à auréole qui vous gâche la vie depuis que vous êtes arrivé.

Coubertin. — Vous connaissez ma situation ?

L’Homme. — Je viens pour secourir tous ceux qui, comme vous, souffrent le martyre au Paradis, cette piaule mal isolée, humide et remplie de courants d’airs ! Vous avez du feu ?

Coubertin. — Pas sur moi, non.

L’Homme. — Pas grave. (Des flammes jaillissent de ses mains. Il allume ainsi son cigare.)

Coubertin. — Mais… ne me dites pas que vous êtes… Non ! Vous êtes le diable !

L’Homme. — Donne-moi le nom que tu veux. Satan, Lucifer, Méphistophélès, Belzébuth, Asmodée, le Démon ou le Malin… Qu’importe !

Coubertin. — Oh mon Dieu !

L’Homme. — Tu jures ? C’est un bon début.

Coubertin. — C’est drôle, je ne vous imaginais pas comme ça.

L’Homme. — Tu t’attendais à quoi ? Des cornes, une cape rouge et une fourche ? Un peu voyant, peut-être ?

Coubertin. — C’est vrai que dans cette tenue, on aurait tôt fait de vous… Mais… à propos, comment êtes-vous entré ?

L’Homme. — Je connais bien la maison. J’y ai bossé il y a longtemps. Une maison terrible. Les états d’âme ? Interdits ! L’humeur chagrine ? Prohibée ! L’agacement ? Défendu ! Que nous reste-t-il, sinon arborer un sourire aussi faux que leur prétendue bonté !

Coubertin. — C’est bien vrai !

L’Homme. — Pourquoi crois-tu que je suis parti d’ici ?

Coubertin. — Pour fonder un royaume réunissant tous les criminels qui…

L’Homme. — Sur les Enfers, on exagère. Beaucoup. Qu’est-ce que tu t’imagines ? Une soufrière où des diablotins piquent des malheureux en train de cuire dans des chaudrons bouillants ? Folklore ! Non, la vérité est que j’ai voulu rassembler les esprits forts, tous ceux qui, comme toi, réfléchissent, pensent, prennent de la distance ! Seulement, ici, pour le débat, la contradiction, la liberté d’expression, on peut toujours se brosser !

Coubertin. — J’ai pourtant le droit de clamer ma désapprobation !

L’Homme. — C’est évident ! Et mon sacerdoce me guide vers tous ceux qui, comme toi, sont de véritables prisonniers politiques de la dictature céleste ! D’ailleurs je te connais bien.

Coubertin. — Ah oui ?

L’Homme. — Cela fait plusieurs années que je te suis. Je me souviens de ton arrivée ici. Tout encore pétri de tes idéaux de fair-play. Et puis, année après année, je t’ai vu assister, la mine défaite, à tous les coups que les hommes ont peu à peu portés au sport, je t’ai vu observer, impuissant, la façon dont ils ont souillé ton idéal par l’appât du gain. Je pense comme toi que les hommes méritent une bonne leçon. 

Coubertin. — N’est-ce pas ?

L’Homme. — D’ailleurs si Lui (Montrant un point au-dessus de sa tête.) faisait un minimum Son boulot, Il Se serait déjà chargé de la correction. Mais bon… je vais sauver la situation, une fois de plus. Donc, si je comprends bien, tu veux troubler ces Jeux de Seine-et-Marne, c’est bien cela ?

Coubertin. — Voilà !

L’Homme. — Cela ne suffira pas.

Coubertin. — Pardon ?

L’Homme. — Les hommes sont de vraies têtes de mule. Perturber les Jeux, ça ne servira à rien. Il faut les annuler. 

Coubertin. — Bien entendu ! Ce coup d’éclat ne pourra pas passer inaperçu !

L’Homme. — J’ai plusieurs collaborateurs qui pourraient se charger de cette annulation. Le plus compétent est un des Ducs de l’Enfer, Focalor. Il commande aux vents. Pour plus de sécurité, je vais lui adjoindre Furfur, un de mes Marquis, démon des orages. À eux deux, ils abattront sur la Seine-et-Marne un tel déluge de vent, d’eau et d’électricité que les Jeux seront tout simplement abandonnés.

Coubertin. — Voilà qui leur mettra du plomb dans la tête ! Comment vous remercier ?

L’Homme, tendant un papier à Coubertin. — Simplement en me signant ce petit papier.

Coubertin, lisant. — « Contrat de vente établi entre, d’une part, M. Pierre de Coubertin, dit « le Vendeur », et d’autre part, Le Maître des Esprits Libres et Grand Souverain du Refus, souvent appelé « Satan », dit « l’Acheteur ». Le Vendeur s’engage à vendre, remettre et transférer sur le champ à l’Acheteur son Âme Éternelle. En contrepartie, l’Acheteur s’engage à annuler les Jeux de Seine-et-Marne. » Vous voulez… vous voulez… prendre mon âme ?

L’Homme, lui tendant un stylo. — Ne me dites pas que vous hésitez, mon cher ?

Coubertin. — Tout de même… vendre son âme… ce n’est pas rien… J’ai le souvenir d’un certain docteur Faust qui s’en est mordu…

L’Homme. — Ah Faust ! Tu le verrais aujourd’hui… un vrai coq en pâte… Et puis tu as entendu cette perruche de Sainte Anastasie ? Tu as l’ordre d’arborer ton plus joli sourire. Or tu ne me sembles guère porté à la gaieté. En tout état de cause ton âme sera de nouveau pesée !  Et vu toute la colère qui s’y est accumulée, tu es de toute façon bon pour la descente aux Enfers. Alors quitte à y descendre, autant choir avec panache ! Et  montrer à tous ces hommes qui t’ont oublié quel châtiment tu leur réserves !

Coubertin. — Oui… oui…

L’Homme, lui tendant à nouveau le stylo. — Signe !

Entre Frassati.

L’Homme. — Que fais-tu ?

Coubertin. — Je relis…

Frassati. — Arrière, Satan !

Entre Sainte Anastasie suivie de Marie.

L’Homme, riant. — Frassati ! Tu crois qu’un jeune saint comme toi commande au Maître des Ténèbres ?

Sainte Anastasie. — Quel est ce désordre ?

Marie. — Que se passe-t-il ?

Frassati. — Il se passe que M. de Coubertin s’apprête à vendre son âme au diable !

Sainte Anastasie. — C’est un comble !

Marie. — Non, mon ami ! Ne fais pas ça ! Nous serons séparés à jamais !

Coubertin. — Quoi qu’il arrive, nous serons séparés ! J’ai en moi trop de colère…

Frassati. — Ce n’est pas tout : M. de Coubertin veut faire annuler les Jeux de Seine-et-Marne !

Marie. — Tu as perdu la raison !

L’Homme. — Au contraire, il la retrouve…

Coubertin. — Tout le monde m’a oublié ! L’annulation de ces jeux n’est qu’une juste punition !

L’Homme, aux autres. — Voilà ce que vous refusez de voir ! Bande de sans-cœurs ! Signe, Pierre…

Coubertin, saisissant le stylo. — Oui, je signe ! 

Frassati. — Vous mesurez la conséquence de votre acte ?

Sainte Anastasie. — La Damnation éternelle !

Coubertin, posant le stylo sur le papier tenu par l’homme. — Je sais.

Frassati. — Attendez ! (Coubertin arrête son geste.) Quelqu’un demande à vous parler.

Entre Leducq.

Coubertin. — Mais… une minute… une minute… je vous reconnais… vous êtes… Leducq ! André Leducq ! Vainqueur du Tour de France en 1930 et 1932 ! Habitant de Saint-Mammès…

Leducq. — Bonjour M. de Coubertin. Je me souviens des Jeux d’été de Paris en 1924. Les derniers jeux que vous avez organisés. Mon rêve était d’y participer. Je m’étais battu comme un lion lors de la préparation. Mais j’étais trop jeune… Pourtant je me souviens du discours que vous aviez prononcé lors de la cérémonie de clôture. Quelques phrases m’ont marqué. « Les Jeux Olympiques sont la Fête du printemps humain. Un printemps dont la sève demeurera au service de l’esprit. »

Coubertin. — Vous vous souvenez de cela ?

Leducq. — Comment aurais-je pu oublier ? Je les ai gardées gravées au fond de moi. Elles m’ont guidé toute ma vie.

L’Homme. — Comme c’est touchant !

Coubertin. — Mais pourquoi ne nous sommes-nous pas encore croisés ?

Leducq. — J’ai été très occupé ces derniers temps. Occupé à sauver un homme.

Entre Pottier.

Coubertin. — Mais… mais vous aussi je vous connais… Laissez-moi… Laissez-moi… Ah oui ! René Pottier ! Cycliste morétain ! Et vainqueur du Tour de France 1906…

L’Homme. — Qu’est-ce qu’il fait là, lui ? Il est chez moi, d’ordinaire !

Pottier. — Bonjour M. de Coubertin. C’est en lisant un article de la revue Cosmopolis que je vous ai connu. Certains de vos mots avaient été comme une révélation : « L’effort est la joie suprême. Le succès n’est pas un but mais un moyen pour viser plus haut. »

Coubertin. — Ce vieil article… vous l’avez toujours en mémoire ?

Pottier. — Toujours.

L’Homme. — Arrêtez, vous allez me faire pleurer. 

Coubertin. — Mais M. Leducq me disait qu’il vous avait sauvé…

Pottier. — Oui… une peine de cœur m’avait fait commettre l’irréparable… C’est à André que je dois l’impossible : Être revenu des Enfers !

Sainte Anastasie, à Coubertin. — On peut dire qu’Il vous a à la bonne…

Leducq, à Coubertin. — « La vie est solidaire car la lutte est solidaire ». Voilà encore une de vos maximes qui est restée en moi !

Entrent Suzanne et Marguerite.

Coubertin. — Suzanne Lenglen ! Médaille d’or de Tennis, Jeux Olympiques d’Anvers en 1920.

Suzanne. — Vous m’avez appris que l’essentiel n’est pas d’avoir vaincu, mais de s’être battu.

Coubertin. — Marguerite Broquedis ! Médaille d’or de Tennis, Jeux Olympiques de Stockholm en 1912.

Marguerite. — Vous m’avez appris que le sport, c’est la culture de la volonté.

Coubertin. — Je ne sais que dire… vraiment…

Entre Delphine.

Delphine. — Oh la vache ! J’étais là, derrière un cumulo-nimbus, et j’ai tout entendu ! Je savais pas, moi, que vous vous étiez si important pour tous ces gens !...

Frassati. — Il y en a tant d’autres.

Delphine. — Dites… M. de Coubertin ? … Vous êtes toujours fâché ?

Coubertin. — Je… eh bien… je ne sais…

Delphine. — Non parce que… je me dis que vous devez en savoir des choses ! Alors… eh ben ma proposition tient toujours. J’aimerais bien discuter un peu avec vous et vos amis…

L’Homme. — Navré poulette, ça va pas être possible. Pierrot a un petit papier à me signer ! Allez Pierre, tu signes et on se casse. 

Coubertin. — Non.

L’Homme. — Hein ?

Coubertin. — J’ai dit non. Quant à votre contrat, voilà ce que j’en fais ! (Il le déchire.)

L’Homme. — Qu’est-ce qui te prend ?

Coubertin. — Il me prend que j’ai eu un moment d’égarement. Mais j’ai décidé de me reprendre. Adieu, monsieur !

L’Homme. — Mais enfin ! Tu ne vas quand même pas croire tous ces guignols ?

Frassati. — M. de Coubertin vous a dit adieu.

Sainte Anastasie. — Partez ou je L’appelle !

L’Homme. — Inutile ! Je reconnais ma défaite. Vous voyez : je suis fair-play. Après tout, l’important c’est de participer ! Quant à toi, Pierrot, si tu changes d’avis, je te laisse mon 06. C’est simple : 06 666 666 ! (Il rit d’un rire fou.)

Coubertin, à Delphine. — Non, petite, je ne suis plus fâché. C’est grâce à mes amis. J’en ai beaucoup. Je l’avais un peu oublié… Oh… Je me sens courbaturé.

 Frassati. — Les courbatures de Coubertin. C’est bien normal. Vous venez de mener votre combat le plus rude. Mais vous l’avez emporté.

Coubertin. — Grâce à vous tous. Et j’en suis heureux. Ainsi, les Jeux de Seine-et-Marne auront bien lieu.

Frassati. — Et votre joie, des centaines de personnes vont la partager ! Moi, Pier Giorgio Frassati, Saint Patron des sportifs, je le déclare : que les Jeux de Seine-et-Marne commencent.

Entre l’Annoncière.

L’Annoncière. — Mesdames, Messieurs, notre pièce touche à sa fin. Le Baron Pierre de Coubertin l’a échappé belle. Et les Jeux de Seine-et-Marne aussi. N’oublions jamais ce qui nous relie aux autres. Les compétitions sportives font partie de ces liens, parce qu’elles sont l’excellence, parce qu’elles sont l’amitié, parce qu’elles sont le respect. Nous vous souhaitons de très bons jeux de Seine-et-Marne.

 

FIN DES COURBATURES DE COUBERTIN

 

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