2016. Monsieur de Barbe-Bleue

 

Première mondiale : Monsieur de Barbe-Bleue a été créée le 25 mars 2018 à Mascara, Université Mustapha Stambouli, dans une production des Ré-acteurs.

 

Pièce numéro 7

 

Publication : 

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Résumé court : Monsieur de Barbe-Bleue cherche une nouvelle épouse. Il demande en mariage une des filles de sa voisine, au choix. Pourtant, le seigneur a mauvaise réputation : ses six précédentes épouses ont toutes disparu. La mère accèdera-t-elle à sa demande ?

 

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Extrait du texte

Personnages

La Voix qui raconte.

M. Zambaud.

Mme Zambaud, sa femme.

La Télévision Royale.

Sylviane.

Ariane, sa fille aînée.

Anne, sa fille cadette.

Cléante, son fils aîné.

Dorante, son fils cadet.

M. de Barbe-Bleue.

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

Lieux

Chez M. et Mme Zambaud – Chez Sylviane – La Maison de campagne de M. de Barbe-Bleue – La Maison de ville de M. de Barbe-Bleue

 

 

La Voix qui raconte. — Bonsoir et bienvenue. Installez-vous confortablement. Préparez-vous à entendre une aventure extraordinaire.

Je vais vous raconter une très vieille histoire. L’histoire de Monsieur de Barbe-Bleue. Elle s’est passée il y a bien longtemps, dans ce pays qu’on appelait jadis le Royaume de France.

Il était une fois un homme très redouté. Monsieur de Barbe-Bleue. Cette appellation, bien sûr, n’était qu’une invention. Son nom de naissance ? Perdu dans un registre de baptême dévoré par le feu. Son père ? Un riche négociant. L’homme s’était uni en grand secret avec une de ses femmes de chambre. Avant de mourir, elle lui donna un fils.

Ce fut un petit garçon charmant. Il faisait la joie de son père et de sa compagnie, tant il était joli.

Mais il grandit.

Vers l’âge de quatorze ans, sur son visage au teint de pêche commencèrent à surgir quelques poils disgracieux. Des poils épais, longs et d’un bleu profond. Il essaya de les raser, quelquefois. Peine perdue : ils repoussaient immédiatement, plus épais, plus longs et plus bleus.

Le même bleu s’étendait sur l’océan qui engloutit peu après le galion de son père, lors d’un voyage en haute mer. Le jeune garçon hérita de toute sa fortune. Il devint richissime. Maisons nombreuses, à la ville et à la campagne. Pierres précieuses enfermées dans des cassettes et écus d’or gardés dans de robustes coffres-forts, dissimulés au fond des caves.

Malgré ces atouts il n’avait pas d’ami. Sa figure, que le temps avait recouverte d’une authentique fourrure bleue, répugnait aux gentilshommes comme aux femmes de qualité. On le pensait mi félin, mi loup. Personne ne le conviait, ni aux bals, ni dans les salons, et ses invitations n’étaient honorées par personne.

« Monsieur de Barbe-Bleue ». Tel était le surnom qu’on se plaisait à lui donner. Or, ce qui devait arriver arriva : un jour, insolence de quelques garçons de ferme, il l’entendit. « Monsieur de Barbe-Bleue ». Ce nom résonna à ses oreilles. Le jeune homme en conçut un vif chagrin. Mais bientôt, sa peine s’effaça, dévorée par la haine. Il courut par les forêts, haletant, et trempa sa colère dans le sang des bêtes sauvages. Revenu chez lui au soleil déclinant, il prit une décision. On l’appelait ainsi ? C’est ainsi qu’il serait : Monsieur de Barbe-Bleue. Il manda des sculpteurs, des peintres, des tapissiers et marbriers, des chaudronniers et des orfèvres ; aux grilles de tous ses parcs, aux frontons de toutes ses maisons, sur le tissu de tous ses étendards, aux creux de toutes ses assiettes, il fit effacer le nom de son père et le fit recouvrir de celui qui allait devenir sien : Monsieur de Barbe-Bleue.

Désireux de parachever son œuvre, il se rendit à la paroisse et fit brûler les livres attestant sa naissance. C’est là qu’il rencontra un jeune séminariste. Le moine lui parla, lui à qui on n’avait plus parlé depuis tant d’années ; le moine l’écouta, lui qu’on n’avait plus écouté depuis tant d’années. Ils devinrent amis.

Grâce au moine, Monsieur de Barbe-Bleue s’interrogea. Qui avait érigé ces monts, rempli ces étangs et creusé ces vallées ? Le moine lui révéla l’existence du Grand Architecte. Nul ne l’avait jamais vu, mais le moine croyait de la plus fervente des croyances que le monde, savante horlogerie, ne devait rien au hasard et avait été créé par un Être unique, le Grand Architecte, qu’il convenait par conséquent d’adorer.

Monsieur de Barbe-Bleue demanda : « Est-ce le Grand Architecte qui a recouvert mon visage d’une fourrure bleue ? »

- Sans doute, repartit le moine, lui seul le peut.

- Mais vous m’avez appris que le Grand Architecte était bon ; pourquoi voudrait-il me faire du mal ? reprit Monsieur de Barbe-Bleue.

- Le Grand Architecte ne vous veut aucun mal, au contraire. Mais il arrive qu’il souhaite voir, juger si nous croyons bien en lui, nous confrontant pour cela à des épreuves. »

 

Le moine ajouta : « Lorsque les hommes et les femmes ferment les yeux pour toujours, leurs corps peuvent bien pourrir, leur esprits rejoignent celui du Grand Architecte, s’ils n’ont pas cessé de croire en lui ni de bien se conduire ; là, avec lui, ils sont heureux pour l’éternité. »

 

Le dimanche, Monsieur de Barbe-Bleue aimait à écouter l’histoire d’Adam et Ève, qui étaient le premier homme et la première femme sur la Terre. Le jeune seigneur s’en étonnait souvent. Pourquoi le Grand Architecte avait-il placé l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal juste à côté d’eux, s’il leur défendait justement d’en manger les fruits ? C’était, pour ainsi dire, pousser Adam et Ève à enfreindre ses propres commandements. À cela, le moine opposait : « L’Homme aurait-il du mérite à être bon, s’il n’avait pas la connaissance de ce qui est bien et mal ? »

Monsieur de Barbe-Bleue reprit les activités de commerce initiées par son père et leur donna grande envergure. Il importait dans le Royaume les meilleurs produits de l’étranger et, malgré son aspect repoussant, devint un fournisseur officiel du Palais Royal.

Un jour arriva où Monsieur de Barbe-Bleue demanda au Moine comment il pouvait au mieux contenter le Grand Architecte. Le moine lui répondit qu’il devait prendre une épouse et lui rester fidèle. Cette fidélité était pour le Grand Architecte un cadeau très précieux. Le Moine ajouta que la Femme, toutefois, possédait des pouvoirs que l’Homme ne devait pas négliger. Tout d’abord, elle seule pouvait donner la vie. De surcroît, par ses regards, par sa parole, par ses caresses, par ses baisers, elle pouvait également faire sortir l’Homme de lui-même et le transformer en démon. Or les démons étaient justement combattus par le Grand Architecte, qui faisait tout pour les exterminer. Monsieur de Barbe-Bleue devait donc s’employer à chercher la Femme la plus honnête qu’il pût jamais trouver, une femme sans tache, une femme si pure qu’aucun défaut jamais ne pût la ternir.

Monsieur de Barbe-Bleue était pourtant inquiet : « Est-il possible, murmurait-il, qu’un mari ayant cru choisir une femme honnête découvre par la suite qu’elle ne l’est pas ?

- Hélas, cela arrive parfois, soupira le moine.

- Que faire en ce cas ? » questionna Monsieur de Barbe-Bleue.

Le moine prit alors sa voix la plus douce, la plus onctueuse et répondit : « La châtier. Avec force. »

Ces désagréments, nonobstant, ne devaient pas empêcher Monsieur de Barbe-Bleue de prendre femme.

Ce qu’il fit. À six reprises.

***

M. et Mme Zambaud.

M. Zambaud, une canette à la main. — Dépêche-toi Mimine, ça commence !

Mme Zambaud, arrivant avec une canette et un plat. —  T’avais oublié les boulettes.

M. Zambaud, actionnant une télécommande. — Chut !

La Télévision Royale. — Madame, mademoiselle, mon damoiseau, monsieur, bonsoir. Fait-divers. Le sort s’acharne sur Monsieur de Barbe-Bleue. En effet, le patron de Blue Import a déclaré ce matin que sa sixième épouse avait disparu.

Mme Zambaud. —  Et le gnouf, pour lui, jamais ?

La Télévision Royale. — Le procureur du Roi vient d’ouvrir une enquête pour enlèvement.

M. Zambaud. — Qu’est-ce que tu racontes ?

La Télévision Royale. — Les familles des cinq précédentes épouses Barbe-Bleue, elles aussi disparues et à ce jour jamais retrouvées ont demandé audience au Roi.

Mme Zambaud. —  C’est lui qui les a zigouillées. Toutes.

M. Zambaud. — Passe-moi une boulette.

La Télévision Royale. — Notre bien-aimé monarque a envoyé ses condoléances à M. de Barbe-Bleue et a publié un communiqué exprimant sa tristesse.

M. Zambaud, mangeant. —  Ces deux-là, ils sont copains comme cochons !

Mme Zambaud, mangeant elle aussi. —  Comment qu’on peut être copain avec Tronche de poils ?

M. Zambaud, mangeant. —  Et son coton ? Et ses épices ? Et son cacao ? C’est qui qui lui ramène tout ça, au Roi ? T’inquiète que Crin-Bleu il ira jamais en tôle. (Un temps.) Elles ont un drôle de goût tes boulettes.

***

La Voix qui raconte. — Comme le Roi l’avait fait pour les cinq disparitions précédentes, il ordonna au Lieutenant-général de police de mettre ses meilleurs hommes à la disposition de Monsieur de Barbe-Bleue, afin que les recherches, cette fois-ci, aboutissent.

Ce fut peine perdue. Monsieur de Barbe-Bleue montra un grand chagrin.

Une année passa.

***

 

 

M. et Mme Zambaud.

Mme Zambaud, mangeant des boulettes. — Toujours rien du Palais ?

M. Zambaud, mangeant aussi des boulettes. — Que dalle.

Mme Zambaud, idem. — Deux semaines que tu leur as écrit. Ils s’en fichent.

M. Zambaud, idem. — Au contraire. Ils sont éblouis. Tu penses que quelqu’un, avant moi, leur a proposé un produit aussi innovant ? « L’éponge Boit-Sans-Soif. Absorbe quatre pintes de liquide dans seulement un litron de matière. »

Mme Zambaud, idem. — Pourquoi que ça intéresserait le Roi ? T’imagines peut-être qu’au Palais c’est lui qui passe la serpillière ?

M. Zambaud, idem. — Tais-toi, femme. Et les bourreaux ? Ça les amuse de frotter le pavé pendant des jours quand ils ont coupé la tête à un coquin ? Avec mon éponge, ça serait fait en un tournemain.

Mme Zambaud, idem. — C’est l’heure !

M. Zambaud, actionnant une télécommande. — Tu vois, avec tes chicaneries…

La Télévision Royale. — Madame, mademoiselle, mon damoiseau, monsieur, bonsoir. En ouverture de cette gazette télévisée, nous avons le plaisir de vous parler d’un des fournisseurs officiels du Palais Royal : Monsieur de Barbe-Bleue.

Mme Zambaud. — Nom de bleu qu’il est laid.

M. Zambaud. — File-moi une boulette.

La Télévision Royale. — Souvenez-vous : voici un an, la sixième épouse de Monsieur de Barbe-Bleue disparaissait. Depuis elle n’a jamais été retrouvée et les recherches ont été abandonnées.

Mme Zambaud, mangeant une boulette. — En voilà un qui mériterait de passer par la Veuve.

M. Zambaud, mangeant une boulette. — Si lui, avec sa tronche de singe, il peut devenir fournisseur attitré du Roi, alors tous les espoirs sont permis.

La Télévision royale. — Mais aujourd’hui, c’est officiel : Monsieur de Barbe-Bleue a décidé de ne pas renoncer au bonheur. Il est reparti à la recherche de celle qui partagera sa vie. Les candidatures sont ouvertes.

M. Zambaud. — Envoie ton CV Mimine, t’as peut-être ta chance.

Mme Zambaud, mangeant une boulette. — Faudrait me payer bien cher pour que je… Brrr… Mais qui peut en avoir envie ?

M. Zambaud, arrêtant de manger. — Tes boulettes, faut bien le dire, depuis quelques temps, elles puent.

***

La Voix qui raconte. — Monsieur de Barbe-Bleue se mit donc en quête d’une nouvelle épouse. Elle serait la septième. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les prétendantes se bousculaient. Certes il était repoussant et quoique jamais condamné, il avait très mauvaise réputation. Cela n’avait pas empêché de nombreuses jeunes filles de lui rendre visite, accompagnées de leurs parents, prompts à vanter les mérites de leur progéniture. La richesse de monsieur, surtout, les attirait. De son côté, Monsieur de Barbe-Bleue était résolu : cette fois-ci, il trouverait la perle rare ; une femme honnête, pure, sans tache ; le Grand Architecte lui en saurait gré. Pourtant aucune ne trouva grâce à ses yeux ; celle-ci était trop façonnière, celle-là manquait de modestie, cette autre encore fut convaincue de mensonge et on lui donna congé sur le champ, ainsi qu’à ses parents.

Un matin, alors qu’il revenait dans sa maison de ville après une nuit à chasser, Monsieur de Barbe-Bleue avisa la demeure qui se trouvait en face de chez lui. Sa voisine y vivait en veuve, avec quatre enfants dont deux filles. Ces jeunes femmes lui avaient toujours paru respectables et devaient à présent être en âge de chercher un mari. La mère était d’une grande probité qu’elle leur devait avoir transmise. Sa décision fut prise, il leur rendrait visite.

***

Sylviane, Ariane, Anne, Cléante et Dorante.

Ariane. — Si bon de vous voir tous deux ensemble.

Sylviane, embrassant Cléante. — Que le Grand Architecte vous garde, mes enfants.

Cléante. — Merci, mère.

Sylviane, embrassant Dorante. — Qu’il soit fier de vous, même au combat.

Dorante. — Soyez-en assurée.

Ariane, embrassant Cléante. — Servez fidèlement notre souverain.

Cléante. — J’en ai fait le serment.

Ariane, embrassant Dorante. — Et vous, protégez-nous de nos ennemis.

Dorante. — Nous veillerons jour et nuit sur le Royaume.

Anne, embrassant Cléante. — Revenez-nous vite. Nous sommes comme les cinq doigts de la main.

Cléante. — Même absents, nous ne serons jamais loin.

Anne, embrassant Dorante. — Et vous, écrivez, au moins. Que l’on sache où vos chevaux vous portent. 

Dorante. — Si je trouve du papier et du temps, je vous le promets.

Cléante. — De votre côté, mes sœurs, faites-nous aussi une promesse.

Ariane. — Accordé !

Dorante. — Attendez, vous ne savez ce qu’il va dire.

Cléante. — Vous êtes en âge de vous marier. Notre mère y songe souvent. Aussi je vous en prie : considérez avec la plus grande attention les demandes qui vous seront faites.

Ariane et Anne. — Je vous en fais la promesse.

Tous se disent au revoir en répétant « adieu », « adieu », « adieu » plusieurs fois. Puis Cléante et Dorante sortent.

Anne. — Sans eux… pour combien de temps ?

Sylviane, avec du tissu, du fil et une aiguille. — Assez pour me ronger les sangs.

Ariane. — Ma robe ? Ce n’est pas à vous de…

Sylviane. — Hélas ! Et à qui ? Nos domestiques ? Bien longtemps que nous avons dû... Je n’aime pas les accrocs. Les accrocs attirent les regards. Quand nous allons au marché, on nous observe. Mme de Bonvouloir ne nous salue plus.

Ariane. — Un jour, j’épouserai un prince et je vous couvrirai d’or.

On frappe à la porte.

Sylviane. — Vous attendez quelqu’un ?

Anne. — Non, personne.

Ariane. — Qui peut-ce être ?

Anne va à la porte et se fige.

Anne. — C’est… c’est… Monsieur… Monsieur de Barbe-Bleue…

Sylviane. — Lui ?

Anne. — Il est… il est… c’est… Horreur !

Sylviane. — Je vous en prie. Maîtrisez-vous.

Anne. — Il a tué…

Sylviane. — Taisez-vous. Vous êtes bien tendre à la rumeur. Disparues. Elles ont disparu. Et dire qu’il va nous voir ainsi, lui, un si grand seigneur…

Elles se rajustent.

Sylviane. — Allez ouvrir.

Anne. — Non.

Sylviane. — Anne, je vous en conjure.

Ariane. — Laissez, mère, j’y vais.

Sylviane, à ses filles. — Couvrez-vous.  

Ariane ouvre la porte. Monsieur de Barbe-Bleue paraît. Toutes trois font la révérence en disant : « Monsieur. »

M. de Barbe-Bleue. — Madame, mesdemoiselles, je vous donne le bonjour. Il n’est guère convenable qu’un homme fasse ainsi intrusion dans une demeure féminine mais je ne resterai qu’un instant. Je réfléchissais… Nous sommes voisins et jamais… Avez-vous vu hier soir la gazette télévisée ?

Sylviane. — Hélas, monsieur, nous n’avons pas la télévision. 

M. de Barbe-Bleue. — Ah ? Je vous en ferai porter une.

Sylviane. — Monsieur, nous ne pouvons pas accepter un tel…

M. de Barbe-Bleue. — Je vous offense, madame ?

Sylviane. — Non, ce n’est pas ce que…

M. de Barbe-Bleue. — En ce cas, madame, permettez-moi, très respectueusement, d’insister.

Sylviane. — Nous vous sommes reconnaissantes, monsieur.

M. de Barbe-Bleue. — Vous ne savez peut-être pas ?

Sylviane. — Qu’y a-t-il à savoir ?

M. de Barbe-Bleue. — La vie, jusqu’à présent, ne m’a guère donné de joie. Honorez-vous le Grand Architecte ?

Sylviane. — Oui monsieur. C’est une tradition familiale.

M. de Barbe-Bleue. — Je l’aurais juré. Voici une année que mon épouse a… Mais ne parlons plus de cela. Le temps du deuil est clos. Je sais aimer et n’aspire qu’à une chose : épouser une femme honnête. On dit vos filles en âge de se marier. Est-il vrai ?

Sylviane. — Oui monsieur.

M. de Barbe-Bleue. — Votre vertu, madame, est connue par la ville.

Sylviane. — Monsieur, vous nous flattez.

M. de Barbe-Bleue. — Une vertu pareille à celle de feu votre mari. Quant à la réputation de vos filles, elle est excellente.

Sylviane. — J’y ai toujours veillé, monsieur.

M. de Barbe-Bleue. — Aussi j’ai l’honneur de vous demander l’une de vos filles en mariage.

Stupéfaction des trois femmes.

Sylviane, après un temps. — Vous demandez… une de mes filles ?

M. de Barbe-Bleue. — À votre choix, madame.

Sylviane. — Monsieur…

M. de Barbe-Bleue. — Réfléchissez. Prenez votre temps. Veuillez m’excuser, je dois prendre congé. Madame, mesdemoiselles, jusqu’au revoir.

Ariane ouvre la porte à Monsieur de Barbe-Bleue. Avant qu’il ne sorte, toutes trois font la révérence en disant : « Monsieur. » Ariane referme alors la porte.

***

M. et Mme Zambaud.

M. Zambaud, mangeant des boulettes. — Je l’ai vu, je te dis. 

Mme Zambaud, mangeant des boulettes. — Qu’est-ce qu’il est venu bricoler chez elle ?

M. Zambaud, idem. — Il cherche une femme.  

Mme Zambaud, idem. — Il veut la marier ?

M. Zambaud. — Pas elle. Une de ses filles.

Mme Zambaud. — La pauvre ! Si j’étais mère, moi…

M. Zambaud. — Justement, t’es pas mère. Et heureusement.

Mme Zambaud. — Qu’est-ce que t’as dit ?

M. Zambaud, pris d’un haut-le-cœur, disparaît précipitamment.

Mme Zambaud. — Je me demande bien laquelle va passer à la casserole.

***

Ariane et Anne.

Anne. — C’est toi l’aînée, c’est à toi de l’épouser.

Ariane. — C’est toi la plus jeune, il te préfèrera.

Anne. — Tu n’as jamais eu de galant. Tous éconduits. Que t’importe de te marier avec lui ?

Ariane. — Tes galants à toi sont nombreux. C’est le signe de ton prix.

Anne. — Tu ne te fardes jamais, et n’aimes pas les robes de bal. Lui, qui ne jure que par la modestie…

Ariane. — Tu sais l’art de te parer. Lui, ce très riche seigneur…

Anne. — Il me dégoûte !

Ariane. — Tu crois qu’il me plaît ?

Anne. — Plutôt mourir.

Ariane. — Du chantage ?

Anne. — Du désespoir !

Ariane. — Ne fais pas l’enfant !

Anne. — Ne joue pas à la maman !

Ariane. — Cœur de citrouille !

Anne. — Poivrière de Sorbonne !

Sylviane, entrant. — Assez ! Je ne vous ai pas laissé choisir pour que vous vous écharpiez ! Je pensais que vous pourriez… Puisqu’il en est ainsi, c’est moi qui choisirai.

Ariane. — Pas moi, mère !

Anne. — Mère, songez à notre père. Croyez-vous qu’il aurait voulu qu’une de ses filles passât sa vie avec ce… ce…

Sylviane. — Vous avez raison. En ce cas, il n’y a qu’une seule voie : dire à Monsieur de Barbe-Bleue que personne ici ne le veut.

Ariane. — Quelle honte pour lui…

Sylviane. — Choisissez : soit vous acceptez et devenez sa femme ; soit vous refusez et je serai contrainte de lui infliger un affront.

Anne. — Pensez-vous que… ce… cet homme… on raconte tant de choses… Il se mettra en colère ?

On frappe à la porte.

Ariane. — C’est lui.

Ariane va à la porte puis elle l’ouvre. Monsieur de Barbe-Bleue paraît. Toutes trois font la révérence en disant : « Monsieur. »

M. de Barbe-Bleue. — Madame, mesdemoiselles, je vous donne le bonjour. C’est la deuxième fois qu’un homme seul, extérieur à votre famille, pénètre chez vous, mais ce sera la dernière.

Sylviane. — Nous avons bien reçu la Télévision royale et nous vous en remercions.

M. de Barbe-Bleue. — Si j’ai pu vous faire plaisir, j’en suis heureux. Voyons si de votre côté, vous saurez me contenter. Lors de ma précédente visite, je vous ai demandé l’une de vos filles en mariage. Je suis venu aujourd’hui entendre votre réponse.

Sylviane. — Monsieur, c’est avec un profond regret que je m’adresse à vous.

M. de Barbe-Bleue. — N’en dites pas plus. J’ai compris. Quoi ?... Vous osez ?... Moi, un fournisseur officiel du Palais Royal, vous osez me fouetter d’un refus ? Hélas… qui pourrait vous blâmer ? Nous ne nous connaissons guère. Cette situation a son remède : je vous invite dans ma maison du Bas-Poitou, à votre date et avec ceux de vos amis que vous choisirez. Passons quelques jours ensemble. Vous pourrez profiter du parc étendu sur trois acres, d’un bassin, d’un jeu de paume, d’une piscine, d’un écran plat, d’un jacuzzi dernier cri et ainsi, nous ferons connaissance. C’est oui ?

Sylviane. — Monsieur, je ne sais si…

Ariane, sans être entendue de M. de Barbe-Bleue. — Mère, le parc…

Anne, sans être entendue de M. de Barbe-Bleue. — Mère, le jacuzzi…

Sylviane. — Eh bien, monsieur, nous vous rendons grâce de cette invitation et nous l’acceptons volontiers.

***

La Voix qui raconte. — C’est ainsi que Sylviane prit la route de la maison poitevine de Monsieur de Barbe-Bleue, accompagnée d’Ariane et d’Anne, dont la peur avait fondu dans la douce chaleur émanant de toutes les merveilles promises par le riche seigneur. Comme il avait engagé la dame et les demoiselles à convier tous les amis qu’elles voulaient, elles avaient entraîné à leur suite jeunes filles et jeunes gens curieux, intrigués par la réputation de Monsieur de Barbe-Bleue. Les frères d’Ariane et Anne, Cléante et Dorante, avaient par bonheur obtenu une permission et s’étaient joints à la compagnie. Sylviane, plus par politesse que par affinité, n’avait pas omis d’inviter ses deux voisins, Monsieur et Madame Zambaud, qui voyaient en cette occasion le moyen de pousser leurs pions auprès du Roi par l’entremise de Monsieur de Barbe-Bleue, comme si la gloire du titre de fournisseur officiel du Palais Royal dût rejaillir sur eux au contact de l’habile négociant.

La maison était fort agréable et le temps fut fort doux. On demeura huit jours entiers. Cléante et Dorante faisaient bande à part : ils se méfiaient de l’hôte. Il leur était désagréable de penser qu’il courtisait leurs sœurs. Pendant ce temps ce n’étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que pétanque et beach-volley, tournois de crawl ou de tarots, que danses et festins, que D.J. très hypes et uber-rappeurs, techno et électro, que cocktails et karaokés, apéritifs et collations : enfin tout alla si bien qu’un soir, Ariane vint frapper au milieu de la nuit dans la chambre de sa mère.

***

Ariane et Sylviane.

Ariane. — Je vous réveille ?

Sylviane. — Que se passe-t-il ?

Ariane. — Votre séjour ?

Sylviane. — Fort agréable. Surprise !

Ariane. — Surprise, oui ! Il n’est pas si repoussant.

Sylviane. — Que voulez-vous dire ?

Ariane. — Vous nous avez appris, mère, à voir au-delà des apparences, non pas à voir mais à chercher, à chercher la vérité, celle du cœur.

Sylviane. — Ne me dites pas que…

Ariane. — Depuis que père n’est plus là, nous n’avons fait faire aucune robe nouvelle. Anne et moi nous en passons, mais il n’est pas digne qu’une dame de votre rang ne soit pas…

Sylviane. — Que m’importent les robes ! Cela ne doit pas…

Ariane. — Mes frères sont engagés, l’un dans les dragons, l’autre dans les mousquetaires. Comment graviront-ils les marches quand chaque galon s’achète ?

Sylviane. — Non ma fille, non… je ne supporterai pas, et ton père non plus n’aurait pas accepté…

Ariane. — Je l’épouse ; à vous les parures, les toilettes et les réceptions ; l’été à la campagne, dégustant des sorbets ; l’hiver en ville, buvant votre chocolat chaud.

Sylviane. — Et toi ? Tu seras sa femme ? Tu partageras avec lui le lit, le boire et le manger ? Tu enfanteras peut-être ?... mais… mais quelle descendance pourra sortir de… oh !...

Ariane. — Je l’épouse ; cessez vos inquiétudes. On a fait bien des procès à Monsieur de Barbe-Bleue ; beaucoup sont faux. Il sait être charmant ; aucune de ses épouses ne lui donna d’enfant ; on le dit âgé ; et les voyages en mer, qu’il fait régulièrement, ne sont pas sans danger.

Sylviane. — Ce sont là, selon toi, de belles raisons pour se marier ?

Ariane. — Je l’épouse, il peut changer nos vies.

Sylviane. — As-tu pensé à toi ?

Ariane. — J’ai pensé aux jardins, j’ai pensé aux châteaux, j’ai pensé à la cour, j’ai pensé aux rôtis, j’ai pensé à mes rentes, j’ai pensé à nos plaies, pensé à les panser ; je n’ai point balancé, je l’épouse.

Sylviane l’étreint.

***

M et Mme Zambaud.

M. Zambaud, mangeant de la salade. — Dépêche Mimine, c’est maintenant !

La Télévision Royale. — Madame, mademoiselle, mon damoiseau, monsieur, bonsoir. Carnet  mondain : hier, pour la septième fois, Monsieur de Barbe-Bleue a convolé en justes noces. Après la cérémonie, la fête se déroula dans la demeure poitevine du seigneur. Notre souverain fit aux époux l’honneur de leur envoyer sa bénédiction. Le mariage commence donc sous les meilleurs auspices.

M. Zambaud. — Il parlera de mon éponge au Roi, il a promis.

Mme Zambaud, mangeant des boulettes. — T’as fini par lui en dire un mot ? J’ai cru que tu y arriverais jamais. Tu tremblais comme une puce.

M. Zambaud. — Il a une de ses gueules ! Comment qu’elle a pu faire pour… Si j’avais pu être une petite souris et me glisser dans la chambre nuptiale…  Eh ! Dis donc, t’as remarqué, ses frangins, à elle ? Ils peuvent pas le blairer !

La Télévision Royale. — Les festivités se prolongèrent jusqu’au matin et les invités passèrent un moment inoubliable.

Mme Zambaud, mangeant des boulettes. — Tu vois ! J’aurais pas dû mettre cette jupe : elle me boudine !

M. Zambaud. — Le problème c’est pas la jupe.

Mme Zambaud. — Qu’est-ce que t’as dit ?

M. Zambaud. — Faut qu’t’arrêtes, faut vraiment qu’t’arrêtes. J’en peux plus de tes boulettes. 

***

La Voix qui raconte. — Après leurs noces, Monsieur et Madame de Barbe-Bleue vinrent habiter dans la maison de ville que possédait monsieur. Madame vit alors apparaître un homme que jamais elle n’avait vu : le moine. Son époux le présenta comme son directeur de conscience. Il le suivait en tout et sur tout lui donnait des conseils.

Insensiblement, Monsieur de Barbe-Bleue changea ; il devint distant ; sa femme, il ne la regardait plus : il l’observait, il la scrutait, l’examinait comme s’il avait à tout moment jugé ses actes et ses paroles. Quant aux faveurs qu’Ariane avait imaginées, aux largesses dont elle s’était prévalue auprès de sa mère, elles semblaient avoir disparu pour laisser place à une vie frugale et sévère.

***

Ariane et Monsieur de Barbe-Bleue.

Ariane. — Je vais au marché faire quelques emplettes.

M. de Barbe-Bleue. — Nous sortirons tantôt, maintenant j’ai à faire.

Ariane. — Je comptais y aller seule.

M. de Barbe-Bleue. — Une femme honnête ne va pas seule de par la ville.

Ariane. — Pourtant il faut du sel et quérir quelque viande.

M. de Barbe-Bleue. — Avez-vous des écus, des liards ou bien des louis ?

Ariane. — Justement je voulais demander si…

M. de Barbe-Bleue. — Une femme honnête ne réclame pas d’argent à son époux.

Ariane. — Puis-je visiter ma sœur et mère ?

M. de Barbe-Bleue. — Une femme honnête doit se mettre dans la tête qu’un époux qui la prend ne la prend que pour lui. (L’observant :) Vous vous êtes fardée ? (Elle ne répond pas.) Une femme honnête doit bien considérer que le soin de sa beauté ne touche que son époux. Qu’importe si les autres viennent à la trouver laide. À propos, encore un mot : ne cherchez plus vos livres, romans ou bien théâtre. Une femme honnête se doit de comprendre que l’époux seul choisit ce qui se lit chez lui.

***

La Voix qui raconte. — Les jours passèrent. Ariane dépérit, perdit du poids, devint pâle et austère. Ni sa sœur ni sa mère ni ses frères ne la voyaient plus guère. Un matin, Monsieur de Barbe-Bleue descendit dans le vestibule en grand équipage, suivi de caisses et de malles. Le moine se tenait derrière son épaule.

M. de Barbe-Bleue. — Madame, je suis obligé de faire un voyage à l’étranger, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence. Vous m’avez semblé, ces derniers temps, chagrine. Aussi je vous prie de vous bien divertir durant mon absence. Faites venir vos amis, je vous y autorise. Menez-les à la campagne, si vous voulez, et partout faites bonne chère. (Un trousseau à la main :) Voilà les clefs des deux grands garde-meubles, voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c’est la clef de la chambre au bout de la grande galerie de l’appartement bas : ouvrez tout, allez partout ; mais, pour cette chambre, je vous défends d’y entrer, et je vous le défends de telle sorte que, s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère. 

Ariane. — Monsieur, je vous promets d’observer tout ce que vous m’avez ordonné. Faites bon voyage.

M. de Barbe-Bleue. — Que le Grand Architecte vous garde. (Baise main.) Jusqu’au revoir, ma femme.

La Voix qui raconte. — Dès que le carrosse de Monsieur de Barbe-Bleue fut parti, Ariane se précipita chez sa mère, tomba dans ses bras, dans ceux de sa sœur Anne et leur annonça la bonne nouvelle : son mari s’absentant un mois et demi, elle les invitait dans la maison de campagne. Sa mère lui révéla que ses deux frères avaient obtenu une permission et qu’ils seraient là le lendemain. Ariane  fit immédiatement envoyer un message leur indiquant de les rejoindre en Bas-Poitou. Les deux sœurs convièrent de nombreux amis, qui ne se firent pas prier. La curiosité les pressait de voir toutes les richesses de la maison, ce qu’ils n’avaient osé faire auparavant, tant la barbe bleue de leur hôte leur faisait peur. M. et Mme Zambaud n’en étaient pas : la politesse n’était plus de saison.

Ariane, en vérité, ne pensait qu’à une chose, une seule : la chambre interdite. Plusieurs fois, elle était passée devant cette pièce fermée. Que cachait-elle ? Elle y avait rêvé, avait imaginé, s’en était détachée, craignant de fantasmer. Maintenant elle savait que derrière cette porte se tenait un secret.

À peine les amis des deux sœurs furent-ils dans la maison que voilà aussitôt ces jeunes gens à parcourir les corridors, les cabinets, les suites parentales, les salles de sport, les dressings, tous plus beaux et plus riches les uns que les autres. Ils montèrent ensuite aux garde-meubles, où ils ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sofas, des home cinémas, des guéridons, des équipements hi-fi, des tables et des miroirs où l’on se voyait depuis les pieds jusqu’à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d’argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu’on eût jamais vues. Les jeunes gens ne cessaient d’exagérer et d’envier le bonheur d’Ariane, qui, cependant, ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avait d’aller ouvrir la chambre de l’appartement bas.

Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu’il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Personne ne s’aperçut de son absence : on était occupé à explorer le cellier de l’hôte, riche en alcools exotiques.

Soudain, Ariane arriva devant la porte de la chambre interdite. Elle s’y arrêta un moment. Ses tempes battaient et des papillons dansaient devant ses yeux. Elle songea à la défense que son mari lui avait faite, et considérait qu’il pourrait lui arriver malheur d’avoir été désobéissante. Mais la tentation était si forte, qu’elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte de la chambre.

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