Théâtre privé / Théâtre public : histoire d'une scission (II)

Dans les années 1950, le mal est donc fait. Alors que quelques années auparavant, l'État ne s'occupait guère que de quelques théâtres nationaux parisiens, le voilà, en cet après-guerre, qui se mêle de porter le théâtre partout en province, au travers de Centres Dramatiques Nationaux fraîchement bâtis et dirigés, non par des technocrates, non par des artistes parachutés depuis Paris, mais par d'authentiques chefs de troupes locaux.

Et alors ? Cela est-il atroce ? N'est-ce pas, après tout, ce qui fonde l'exception culturelle française ? Un État qui soutient les talents là où ils sont pour renforcer le tissu théâtral sur tout le territoire, n'y a-t-il pas lieu de s'en réjouir ? N'est-ce pas la noble idée, comme le disait Jean Vilar, d'un "théâtre-service public", au même titre que l'eau, le gaz et l'électricité ?

Si, bien sûr, nous ne dirons pas le contraire. Mais hélas, comme souvent en politique, la belle idée se heurte contre le réel.

Tant que le théâtre subventionné se bornait à la Comédie-Française et à l'Odéon, la vie théâtrale battait à des rythmes très divers. Ce fut la montée en puissance du subventionné qui changea radicalement la donne. En effet, le théâtre "public", incluant les théâtres nationaux, les centres dramatiques nationaux, puis les scènes nationales et les compagnies subventionnées, se vit valorisé du seul fait qu'il était digne de recevoir les subsides de l'État. Des phénomènes de cour se développèrent autour des différents ministres de la Culture pour décrocher tel ou tel mandat à la tête de telle ou telle institution prestigieuse.


L'HEURE DES DISCOURS


L'heure fut aux discours. Ceux que l'on écrit pour obtenir une subvention, bâtir le projet d'une mandature, obtenir la direction d'un festival. Ces écrits volontiers pontifiants irriguèrent peu à peu l'Institution du théâtre public et trouvèrent un relai dans l'Université, qui s'acoquina avec le public tout en délaissant le privé. En effet, elle trouvait dans le théâtre public un théâtre qui pratiquait la conscientisation de son art, se revendiquait comme tel, bref, un théâtre qui posait. Il constituait, qui plus est, un magnifique réservoir de signes à interpréter, légitimité par les discours dont il s'entourait, tandis que le privé ne proposait, horreur, que du divertissement !

Cette division du monde théâtral reproduisait imparfaitement la division gauche-droite en ce qu'il s'agissait, pour l'Université, de lutter contre le théâtre "bourgeois" dont le privé, avec ses salles cossues à l'italienne, était l'incarnation. Le théâtre public, de son côté, avec ses gradins modernes et plus égalitaires, se piquait de retourner à l'origine grecque du théâtre citoyen, un théâtre plus intellectuel et moins dépendant des contingences économiques.

Université et Théâtre public se constituèrent en système fonctionnant en vase clos. L'une justifiait la raison d'être de l'un tandis que l'un fournissait à l'autre du grain à moudre, et donc des postes de professeurs à maintenir. C'est ainsi que naquit progressivement un canon théâtral officiel, un style théâtral d'État. Tous ceux qui s'en écartaient étaient voués aux gémonies de nos mandarins des Études théâtrales et des directions des théâtres publics.


VOUS VOULEZ RIRE ?


Quoi, vous voulez rire ? Rire, tout simplement ? Couvrez ce comique que je ne saurais voir, cachez ce clown vulgaire et filez dans le privé, saltimbanque ! C'est qu'en effet, le rire ne pouvait en rien constituer l'objectif affiché d'un "projet artistique" qu'un impétrant déposait sur le bureau du ministre dans le but d'obtenir le Théâtre National de la Colline ou le Théâtre National de l'Odéon.

De même que le "rire" ne peut pas aujourd'hui constituer l'axe central d'une demande de partenariat avec l'Éducation nationale, lorsqu'une compagnie sollicite auprès du rectorat le label lui permettant d'intervenir à l'École.

Pourtant, notamment grâce à l'émission "Au Théâtre Ce soir", c'est le théâtre privé qui demeurait le plus connu du grand public, tandis que les pointures du subventionné restaient ignorées des non-spécialistes.

Qu'on nous lise bien : il ne s'agit pas ici de fustiger l'un ou l'autre, de séparer les méchants des gentils, mais de décrire un système qui conduisit à un monde théâtral divisé, où chacun donne ou retient ses coups.

Exemple : voilà qu'à la fin des années 1980, des directeurs de théâtres privés parisiens et des critiques créent "La Nuit des Molières", dont est quasiment exclu le théâtre public et ce pendant plusieurs années. Quoi de plus logique, au vu des fondateurs de l'entreprise et du collège électoral ? Quand le subventionné parvient à entrer dans cet exercice d'auto-congratulations, il a son Molière à lui, celui du "secteur public", comme s'il était inimaginable de mettre dans la même liste de nominés des artistes du privé et du public mélangés. On peut y voir le symbole éclatant de deux mondes irréconciliables.

Y a-t-il des solutions ? Elles ne pourront venir que des hommes ou des femmes de théâtre travaillant dans le privé et dans le public. Les un·e·s seront bien inspiré·e·s de s'apercevoir qu'il n'est pas interdit de jouer des textes qui veulent dire quelque chose. Les autres auront beau jeu de constater que point n'est besoin de tout intellectualiser. Autant dire qu'il faudra une révolution culturelle !