Théâtre privé / Théâtre public : histoire d'une scission (I)

Nous allons vous conter une histoire unique au monde et spécifiquement française : celle qui voit naître deux mondes qui vont s'ignorer et se mépriser jusqu'à aujourd'hui.

Tout a commencé par une si belle idée. Mais comme vous le savez, l'enfer est pavé de bonnes intentions...

Retournons en arrière et reportons-nous en 1946. Jeanne Laurent est nommée sous-directrice des spectacles et de la musique à la direction générale des Arts et Lettres au Ministère de l'Éducation nationale. Sa grande idée : développer le théâtre en dehors de Paris, qui concentre alors l'essentiel de la vie théâtrale. Pour ce faire, sans planification technocratique, en s'appuyant sur son réseau et ses préférences, elle va favoriser l'émergence des premiers centres dramatiques nationaux en province, qui tous s'appuient sur des compagnies locales. Ce sera le Centre dramatique de l'Est, dirigé par Roland Piétri ; Elle participe également à la création du festival d'Avignon, et propose à Jean Vilar de faire renaître le Théâtre National Populaire. Auparavant, seuls la Comédie-Française et l'Odéon étaient estampillés "Théâtres Nationaux". Ils sont maintenant trois, secondés par les "centres dramatiques nationaux" qui constituent un maillage inédit.

Pourtant, le vent tourne en 1952 et ce grand élan est stoppé net. Le tripartisme d'après-guerre n'a plus cours et Jeanne Laurent, accusée de communisme, n'a plus les faveurs du pouvoir. On la pousse dans un placard.

Malgré cela, le mouvement qu'elle a initié persiste. Tout simplement parce que la décentralisation théâtrale est lancée et que rien ne l'arrêtera plus. En effet, l'idée que l'État devait s'occuper des affaires théâtrales du pays tout entier s'est ancrée non seulement dans une certaine culture administrative mais aussi dans une certaine culture théâtrale.

Et alors, direz-vous ? N'est-ce pas très bien, finalement ? Le théâtre n'a-t-il pas tout à gagner à recevoir l'attention et les subsides de l'État ?

Justement non, et c'est la thèse que nous défendons ici. Mais nous vous en dirons plus dans notre prochain post.