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2019. Du parmesan dans les tagliatelles

 

Première mondiale : Du parmesan dans les tagliatelles n'a pas encore été créée à la scène.

 

Pièce numéro 22

 

Publication : texte intégral en téléchargement gratuit ici.

Résumé court :  

Brigitte veut obtenir dans son entreprise un poste au- dessus du sien. Elle invite chez elle son supérieur, chargé du recrutement, afin de se mettre dans ses bonnes grâces. C’était sans compter avec les gaffes de son mari et le charme de sa voisine.

 

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- Amateurs :  S.A.C.D. France

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Texte intégral

Personnages

Brigitte.

Paul, son mari.

Ophélie, sa voisine et amie.

Legrand, supérieur de Brigitte.

Lieu

Un salon comme on en voit chez les classes moyennes. 

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

Brigitte, endormie, est allongée sur le canapé. Vêtue d’une robe de chambre, elle n’a pas retiré ses chaussons. Entourée de livres et d’atlas, elle ronfle à poings fermés, le visage appuyé sur un dictionnaire franco-italien. On entre. C’est Paul. Emmitouflé dans un blouson, il porte un sac à dos. Il aperçoit Brigitte et avance à pas de loup, puis heurte quelque chose et tombe.

Paul.— Merde !

Brigitte, se réveillant soudain.— Qu’est-ce qu’il y a ?

Paul, toujours au sol.— C’est rien, ma chérie, c’est moi…

Brigitte.— Paul ?

Paul, se relevant.— J’essayais de pas faire de bruit mais j’ai buté dans… (Regardant autour de lui :)C’est quoi tout ça ?

Brigitte.— Mes bouquins… Je voulais ranger mais je me suis endormie en plein…

Paul, s’approchant de Brigitte.— Petit bisou…

Brigitte, se reculant.— Ah ! Tu sens l’alcool !...

Paul, penaud.— Euh… oui, c’est possible…

Brigitte.— Vous avez encore bu comme des trous !

Paul.— Non… pas tant que ça…

Brigitte.— Arrête Paul, s’il te plaît ! Tu sens le cognac à plein nez ! (Écœurée :) Et puis cette odeur de tabac… 

Paul.— Brigitte, je vais pas te mentir… On a bu un petit coup, fumé deux trois cigarettes…

Brigitte, persifleuse.— « Un petit coup ». On sait bien ce que ça veut dire…

Paul.— Oh ça suffit, maintenant ! Ça faisait un an que j’avais pas vu mes potes, alors oui, c’est vrai, l’ambiance était festive. J’ai quand même le droit de m’amuser ! (Un ton plus bas :)Parce qu’ici, point de vue rigolade, je peux toujours m’accrocher…

Brigitte.— Qu’est-ce que tu marmonnes ?

Paul.— Laisse tomber… Et toi ? T’as bien bossé ?

Brigitte.— Moi ? Oh… pas comme j’aurais voulu…

Paul.— Attends Brigitte, c’est pas le moment de lâcher !

Brigitte.— Je sais… je sais…

Paul.— Tu t’es fixé un objectif, alors s’il te plaît, tu t’y tiens !

Brigitte.— T’as raison…

Paul.— Matin, midi et soir, ça doit être Italie, Italie, Italie !

Brigitte.— C’est ce que je fais ! Simplement le week-end, j’ai quand même besoin de souffler un peu…

Paul.— Tu sais ce que Legrand a dit ? Il ne donnera le poste qu’à quelqu’un qui connaît bien l’Italie et la mentalité italienne…

Brigitte.— Je suis au courant, merci…

Paul.— Oui mais, justement, Brigitte, t’es aussi au courant, j’espère, que l’Italie, c’est pas vraiment ton fort. Tandis que Christian…

Brigitte, ironique.— Merci de ton soutien, Paul, ça fait toujours plaisir…

Paul.— Écoute ma chérie, je voulais pas te…

Brigitte, aigre.— Non mais c’est vrai, Paul. Si je cherche quelqu’un pour m’enfoncer, je sais que je peux compter sur toi.

Paul.— Enfin, c’est toi qui m’as… tu m’as bien dit que la famille de Christian est italienne ?

Brigitte.— Du côté de sa mère, oui…

Paul.— Et il parle couramment italien ?

Brigitte, agressive.— Oui ! Il parle couramment italien ! 

Paul.— Je dis juste qu’il a un profil intéressant pour le poste, Brigitte ! Reconnais-le !

Brigitte.— Non !

Paul.— Quoi ?

Brigitte.— Non ! C’est du français. Ça veut dire no, en italien.

Paul.— Christian, dont la famille est italienne, et qui parle couramment italien, n’est pas un candidat intéressant pour un poste de Chef du secteur italien ? Quelqu’un qui sera amené à aller régulièrement à Rome ou à Milan ?

Brigitte.— Non, non, non et non !

Paul, interloqué.— Et on peut savoir pourquoi ?

Brigitte.— Mais parce que… parce que… parce que non !

Paul, moqueur.— Ça, c’est de l’argumentation, Brigitte, bravo ! C’est ce que tu comptes dire à Legrand ?

Brigitte.— Écoute Paul, tu m’as toujours laissé gérer les comptes… 

Paul.— Tu sais bien que les chiffres, c’est pas mon truc…

Brigitte.— J’ai remarqué.

Paul.— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Brigitte.— Eh bien ça veut dire, tout simplement, qu’on est dans le rouge. 

Paul.— Et alors ? C’est ma faute, peut-être ? 

Brigitte.— Je ne veux pas dire ça.

Paul.— Tu crois que ça me plaît, d’être au chômage ? Tu penses que je ne préfèrerais pas bosser, comme tout le monde ?

Brigitte.— En tout cas, ça fait trois ans et on n’y arrive plus ! À chaque fois que j’entends la sonnette, je me demande si c’est pas un huissier prêt à nous saisir !

Paul.— T’as vraiment le sens du drame…

Brigitte.— Si je passais de simple attachée commerciale à Cheffe du secteur italien, ça mettrait du beurre dans les épinards !

Paul.— Et c’est ça que tu comptes dire à Legrand ? « J’ai besoin de mettre du beurre dans les épinards ? »

Brigitte.— Enfin, plus exactement, « du parmesan dans les tagliatelles ».

Paul.— Hein ?

Brigitte, pataugeant.— Tu dis du beurre dans les épinards, alors comme on parle de l’Italie, moi je dis plutôt du parmesan sur les tagliatelles.(Comme Paul ne réagit pas :)du beurre dans les épinardsc’est une expression qui…

Paul,déprimé.— J’ai compris Brigitte, merci, j’ai compris…

Brigitte.— Qu’est-ce qu’il y a ?

Paul.— Tu me rappelles nos problèmes de fric, tu m’expliques que j’y suis pour quelque chose, et au bout du compte, ça te donne envie de faire des blagues ? Du parmesan dans les tagliatelles ? C’est censé être drôle ?

Brigitte.— Monte pas dans les tours comme ça, j’essayais juste de dédramatiser… 

Paul.— Tu le veux, ce job, oui ou non ?

Brigitte.— Bien sûr que je le veux ! Si tu savais comme j’en ai marre, du service ! Avec Bernard et ses blagues pourries… L’autre jour, il m’a appelée en se faisant passer pour un de nos clients belges…

Paul.— Tu sais ce qui te reste à faire : bosse, rebosse et re-rebosse ! 

Brigitte.— Si j’ai le poste on pourra changer de voiture…

Paul.— Ce serait pas du luxe…

Brigitte.— S’acheter un home cinéma…

Paul.— On va s’en mettre plein la vue…

Brigitte.— Changer de quartier…

Paul.— Oh… pourquoi ? On est très bien ici.

Brigitte.— Tu trouves qu’on y est très bien ? C’est toi-même, quand on est arrivés, qui disais que c’était la zone ! 

Paul.— Moi ?

Brigitte.— Oh oui ! J’ai même dû te rassurer en te précisant que ce n’était que provisoire ! Eh ben sois content : j’aurai ce job et on déménagera.

Paul.— Toujours les extrêmes !

Brigitte.— Tu veux plus qu’on parte ?

Paul.— Tout n’est pas à jeter, dans le quartier. On a quand même… quand même… Une boulangerie… juste en bas… et qui ouvre à sept heures !

Brigitte.— Pour nous servir le pain congelé qu’elle a reçu à cinq heures !

Paul.— Bon d’accord… mais… il y a quand même le parc…

Brigitte.— Un repère de dealers…

Paul.— Bon d’accord, j’irais pas forcément m’y promener après dix-neuf heures… Mais… et la supérette, juste en face ? C’est quand même pratique !

Brigitte.— Toujours fermée à cause des braquages…

Paul.— Oui, c’est vrai, il y en a eu plusieurs ces derniers temps, mais aujourd’hui elle est ouverte !… Il y a aussi Ophélie… ta copine d’enfance… qui habite juste au-dessus…

Brigitte.— Oh tu sais… Ophélie… j’ai pas besoin d’habiter dans le même immeuble qu’elle pour la voir…

Paul.— Tu veux dire que tu pourrais la quitter comme ça ?

Brigitte.— « La quitter » ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Il ne s’agit pas de « quitter » Ophélie ! On n’est pas mariés avec elle, que je sache ?

Paul, gêné.— Non, non… bien sûr…

Brigitte.— Elle est majeure et vaccinée, Ophélie. Si on va habiter à vingt minutes d’ici, je pense qu’elle s’en remettra !

Paul.— Le prends pas comme ça, Gigitte…

Brigitte.— Mais je le prends comme tu me le donnes, Paul ! C’est curieux ça… toi qui trouvais ce quartier horrible, maintenant tu lui inventes toutes les qualités !

Paul.—Pas du tout, Gigitte…

Brigitte.— Arrête de m’appeler comme ça, ça m’énerve. Si tu voulais me démoraliser, t’as gagné !

Paul.— Au contraire Gi… euh… Brigitte ! Moi je ne souhaite qu’une chose : que tu tiennes ce que tu as dit ! Pour toi ! Pour ton évolution professionnelle et ton bien-être personnel !

 

Brigitte.— Alors j’aimerais bien un peu de soutien !

Paul.— Du soutien ? Mais bien sûr ma chérie ! Qu’est-ce que je peux faire ?

Brigitte, lui tendant un livre.— Fais-moi réviser, tiens…

Paul, prenant le livre.— Qu’est-ce que tu veux que je ? …

Brigitte.— Pose-moi des questions.

Paul, compulsant le livre.— Des questions sur quoi ?

Brigitte.— Aucune importance !

Paul,continuant à tourner les pages et s’arrêtant soudain.— Alors… Quelle est la capitale ?

Brigitte.— Quoi ?

Paul.— La capitale de l’Italie ?

Brigitte.— Tu te fous de moi, Paul ?

Paul.— Non, ma chérie. Tu m’as demandé de te demander n’importe quoi, alors moi…

Brigitte, s’énervant.— Je bosse tout le week-end sur l’Italie et tu trouves rien d’autre à me demander que la capitale ? C’est limite insultant…

Paul.— C’était pour te mettre en jambe, avant des questions plus difficiles…

Brigitte.— Eh ben passe directement à la vitesse supérieure ! Allez ! Je suis chaude, là…

Paul.— T’as pas répondu…

Brigitte.— À quoi ?

Paul.— À ma première question…

Brigitte.— Oh !... Venise, bien sûr !

Paul.— Quoi, Venise ?

Brigitte.— Venise, la capitale de l’Italie ! (Un temps.)Attends, je me trompe… C’est pas Venise… c’est… Florence ! Non, non… attends… Ne me le dis pas… Rome ! Rome, voilà… C’est parce que je potassais la Renaissance italienne alors j’ai mélangé… C’est normal aussi !... Avec une question aussi stupide…

Paul.— Pas de souci, ma chérie, c’était juste un échauffement…

Brigitte.— Ça y est, je suis échauffée ! Alors, vas-y !...

Paul, tournant des pages.— J’ai quelques expressions de tous les jours, là…

Brigitte.— Trop simple, Paul ! Il ne s’agit pas d’aller commander une pizza à Naples ! Je crois que t’as pas bien saisi qu’on est dans le haut niveau !

Paul, tournant encore des pages.— Tu veux du niveau ? D’accord… (Il s’arrête sur une page :)Raconte-moi la formation de l’unité italienne.

Brigitte.— Quoi ?

Paul.— « L’unité italienne». (Un temps.)Tu sais pas ? C’est pourtant la naissance de l’Italie moderne !

Brigitte.— Chut ! Laisse-moi réfléchir…

Paul, tout en lisant.— Si tu sais pas, dis-le.

Brigitte, pataugeant.— Si, je sais, Paul ! Mais accorde-moi deux minutes ! Le temps que ça me revienne… Alors… L’unité italienne… euh… eh bien c’est ce qui a permis au pays… d’être euh… très, très… euh… très uni.

Paul, après un temps.— Mais encore ?

Brigitte, éludant.— Je t’ai dit l’essentiel. Après, je te connais, tu vas plus suivre…

Paul.—Et qui l’a faite, cette unité ?

Brigitte.— Euh… c’est… euh… Ah ! Je connais que lui…

Paul.— On dirait pas…

Brigitte.— J’ai son nom sur le bout de la langue…

Paul.— Je vais te le dire, parce que je vois bien que…

Brigitte.— Attends ! Je sais, je sais… (Elle marmonne quelque chose d’incompréhensible puis :) Garibaldi ! 

Paul.— Dis-donc, t’as l’accouchement difficile…

Brigitte.—En tout cas, je t’ai dit la bonne réponse !

Paul.— Tu m’as l’air bien sûre de toi…

Brigitte.—Je le sais parce que j’ai un moyen mnémotechnique.

Paul.— Ah oui ?

Brigitte.— Je pense à « Gary-va-au-bal-à-midi, Gary-au-bal-midi, Gary-bal-midi, Gary-bal-di ».

Paul, après un temps.— Et ça serait pas plus rapide de te rappeler directement de Garibaldi ?

Brigitte.—N’importe quoi, Paul, ce serait trop compliqué !

Paul, refermant le livre.—  Bon, écoute Brigitte, dans la vie, faut pas écrire plus haut que son style.

Brigitte.— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Paul.—  Oublie ce poste, Brigitte, tu vas te planter ! 

Brigitte, aigre.— Merci, Paul, tu m’as bien aidée ! (Soudain, Brigitte regarde son téléphone.)Putain, c’est lui !

Paul.—  Qui ?

Brigitte, paniquée.— Legrand !

Paul.—  Pourquoi il t’appelle à cette heure-ci ? Et un dimanche, en plus !

Brigitte, décrochant, prenant sa voix la plus aimable.— Oui ? Tiens, Jean-Marc ! (Un temps.)Pas du tout, j’étais en train de travailler. (Un temps.)Eh oui, un dimanche soir ! Vous savez, moi je suis opérationnelle sept jours sur sept… (Un temps.)Pardon ? (Un temps.)Quoi ? 

Paul.—  Qu’est-ce qui se passe ?

Brigitte,bas, à Paul.— Le gouvernement italien a été renversé par le parlement ! (Haut, dans le téléphone :)Oui, bien sûr, je suis au courant !

Paul.—  Tu savais ?

Brigitte,bas, à Paul.— Mais non ! (Haut, dans le téléphone :)Je ne parle que de ça depuis hier ! (Un temps.)C’est arrivé cette nuit ? (Elle est décontenancée.)Ah… Oui… oui mais hier… hier j’avais un pressentiment ! Ce que j’en pense ?  (Bas, à Paul :)Il me demande ce que j’en pense ! (Haut, dans le téléphone :)Est-ce que le marché italien va devenir fébrile ? Euh… (Paniquée, elle regarde Paul, qui lui fait signe qu’il n’en sait rien.)Non… Non… Jean-Marc, moi qui connais intimement l’Italie… C’est un peuple très uni… Vous savez… l’unité Italienne… Gary-va-au-bal-à-midi, Gary-au-bal-midi, Gary-bal-midi, Gary-bal-di… (Elle cherche quoi dire.) Et comme on dit là-bas… Spaghetti… expresso… et Vaffanculo ! (Elle rit.)Comment ? Vaffan… ? C’est une expression… une expression pour signifie littéralement… euh… on s’en bat les… enfin… faut pas s’inquiéter, quoi… (Elle rit.)Voilà… Ah ? Tiens ?... Mais c’est près de chez moi ça ! … Merci Jean-Marc… À demain ! (Elle raccroche et explose.)Mais quelle quiche ! C’est pas possible d’être aussi nulle !

Paul.—  T’as vraiment le sens de la modération !...

Brigitte.— Tu vas me dire que j’ai été brillante ?

Paul.—  J’irais peut-être pas jusque-là… Cela dit… tu m’as surpris. T’as réussi à t’en sortir en disant que de la mer… en improvisant totalement… Tout espoir n’est peut-être pas perdu.

Brigitte.— Pour l’Italie ?

Paul, gentil.— Peut-être.

Brigitte, la tête sur son épaule.— Merci mon chéri…

Paul.—  Pourquoi tu lui as dit « Mais c’est près de chez moi ça » ?

Brigitte.— Ah… C’est parce qu’il prend un verre au Bar des sportsau coin de la rue.

Paul.—  Au Bar des sports ? Un dimanche soir ? Mais c’est hyper-glauque !

Brigitte.— Tu sais, en ce moment… Jean-Marc, ça va pas fort… Il s’est fait quitter par sa femme il y a trois semaines… Quinze ans de mariage foutus en l’air… Et puis il y a Zambault…

Paul.—  Zambault ? Celui à qui tu as déposé ton CV ?

Brigitte.— Oui, le Directeur commercial. Le boss de Jean-Marc, si tu veux… En ce moment, Zambault est nerveux parce que son adjoint l’a laissé tomber. Du coup, il a deux fois plus de boulot et il tarabuste Jean-Marc !

Paul.—  Mais pourquoi t’as déposé un CV chez Zambault ?

Brigitte.— Zambault est le supérieur de Jean-Marc… Je me disais que… s’il trouvait mon CV intéressant… il pourrait me proposer le poste de Chef du secteur italien…

Paul.—  En passant par-dessus Legrand ?

Brigitte.— On peut toujours rêver… Jean-Marc, de son côté, se verrait bien en Directeur commercial adjoint… Conclusion : il est dans tous ses états, le pauvre Legrand…

Paul, riant.— T’aurais pu l’inviter à prendre un café !

Brigitte, après un temps.— Mais oui !... Excellente idée !

Paul, ne riant plus.—  C’était une blague, Brigitte…

Brigitte.— Non non, Paul. Pas une blague. Une idée géniale ! Ça fait des mois que je cherche une occasion d’inviter Legrand. La voilà !

Paul.—  Pourquoi tu veux l’inviter ?

Brigitte.— Pour organiser une rencontre avec Ophélie.

Paul.—  Ophélie ? Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans ?

Brigitte.— Il a craqué sur elle.

Paul.—  Quoi ?

Brigitte.— Il n’a rien dit, rien exprimé, mais moi je l’ai senti… Il est mordu !

Paul.—  Lui, peut-être, mais elle ?

Brigitte.— Elle aussi !

Paul.—  Ah… T’es sûre ?

Brigitte.— Elle me l’a pas dit clairement, mais bon… j’ai compris…

Paul.—  Qu’est-ce que t’as compris ?

Brigitte.— Un jour, on parlait de Legrand et là, Ophélie a dit : « Il a quand même une certaine classe. »

Paul, ironique.— Wouah ! Effectivement, ça c’est une déclaration ! Heureusement que tu sais lire entre les lignes…

Brigitte.— Évidemment, là, je te raconte… mais je t’assure que son regard en disait long…

Paul.—  Quoiqu’il en soit, Brigitte, tu penses pas qu’il vaudrait mieux que tu laisses les choses se faire, plutôt que de jouer aux marieuses ?

Brigitte.— Mais Paul, tu comprends pas ? C’est pas de l’ingénierie matrimoniale, c’est de la stratégie en ressources humaines. 

Paul.—  Tu peux décoder ?

Brigitte.— Legrand arrive, on boit un verre, on se détend, il fait plus ample connaissance avec Ophélie… Pour ce qui est de la suite … Je crois que j’ai ma petite idée… Et à ce moment-là, je serai devenue celle qui aura fait naître leur couple ! Quelque chose me dit que Legrand verra d’un œil très favorable ma candidature pour l’Italie…

Paul.—  Mais qu’est-ce que c’est que ce plan sur la comète ? 

Brigitte.— C’est pas un plan sur la comète, c’est un plan en béton. 

Paul.—  Non seulement ça tient pas debout, ton truc, mais en plus, c’est complètement casse-gueule. 

Brigitte.— Je sais que toi, la prise de risque… 

Paul.—  C’est pas la question. Il y a aucun risque, dans ton histoire.

Brigitte, satisfaite.— Ah !

Paul.—  Mais il y a la certitude de s’en prendre plein la tronche de tous les côtés !

Brigitte.— C’est bien toi, ça ! Qu’est-ce que t’es timoré !

Paul.—  Sois réaliste ! Tu t’imagines que les gens sont des petites marionnettes et que tu vas leur faire exécuter gentiment ton petit scénario ?

Brigitte.— Mais enfin Paul, qu’est-ce qui te prend ? 

Paul.—  Il me prend que… eh bien… d’abord je ne suis pas sûr que Legrand soit le type d’Ophélie. 

Brigitte.— Qu’est-ce que tu en sais ?

Paul.—  Je la connais depuis longtemps…

Brigitte.— Moins longtemps moi ! Et puis je sais de quoi je parle, c’est mon amie d’enfance.

Paul.—  Et si ton petit stratagème marche ? Si Ophélie tombe dans les bras de Legrand ? À ton avis, qui va bénéficier d’un poste hyper-intéressant, bien payé, qui va être amené à faire de nombreux allers-retours en Italie ? Tu penses que c’est toi qui décrocheras le gros lot ? Oh non ! Ce sera Ophélie ! 

Brigitte.— Impossible !

Paul.—  Et en quel honneur ?

Brigitte.— Ophélie est standardiste. Elle a beaucoup de qualités, mais Legrand ne peut pas la bombarder Cheffe du secteur italien comme ça !

Paul.—  Tu crois que ce serait la première à bénéficier d’une promotion canapé ? M’enfin, Brigitte réfléchis ! Si Ophélie se mettait avec Legrand, il pourrait même la nommer Cheffe des ventes, si ça lui plaisait…

Brigitte, décontenancée.— T’as peut-être raison…

Paul.—  Évidemment, j’ai raison. Tout ça va se retourner contre toi… Et tu l’auras dans l’os, encore une fois…

Brigitte.— Jamais Ophélie laissera faire ça. 

Paul.—  Quoi ?

Brigitte.— Ophélie est mon amie. Jamais elle me trahirait de cette façon.

Paul, ricanant.— Gigitte, qu’est-ce que t’es idéaliste…

Brigitte.— M’appelle pas comme ça, Paul, c’était ma mère qui m’appelait comme ça… je suis plus une petite fille…

Paul.—  Ophélie n’est ni pire ni meilleure qu’une autre ! Si on lui propose des avantages, tu crois qu’elle va cracher dessus ?

Brigitte.— Tu connais rien aux femmes ! L’amitié, c’est sacré ! 

Paul.—  Imagine que ça rate : le courant passe pas entre eux. T’auras l’air de quoi ?

Brigitte.— Aucune importance. Ça m’aura permis de mieux connaître Legrand. De le voir d’une façon moins… moins officielle… d’établir une relation de confiance…

Paul.—  Et si ça marche ?

Brigitte.— Tant mieux !

Paul.—  Et si ça marche pour qu’ensuite ils se séparent, comme des chiffonniers ! Plus personne n’aura envie de te voir et là, tu te retrouveras aux archives à classer des cartons huit heures par jour dans une cave éclairée par un néon ! Quant à Ophélie, elle ne nous adressera plus la parole !

Brigitte.— Ce que t’es négatif, Paul… T’as vraiment pas l’esprit d’entreprise ! Allez ! … Qui ne tente rien n’a rien ! (Prenant son téléphone.)Elle est peut-être pas là…

Paul.—  Si.

Brigitte.— Comment tu le sais ?

Paul, après un moment de flottement.—  Je… j’ai vu de la lumière en arrivant, alors je me suis dit que…

Brigitte.— Je l’appelle… 

Paul.—  Non attends Brigitte, Attends !

Brigitte, au téléphone.— Allô, Ophé ? Ouais ! Dis-moi… Je me demandais si tu voulais venir prendre un verre à la maison ? (Un temps.)Oui, il est là. (Un temps.)Oh… maintenant ! OK, super ! À tout de suite !... Et d’une !

Paul.—  Brigitte, il est encore temps d’éviter une catastrophe. Faisons-nous un petit apéro sympa avec Ophélie et laissons Legrand déprimer au pathétique Bar des sports…

Brigitte, sans l’écouter, elle a composé un numéro.— Allô, Jean-Marc ? Toujours au Bar des sports ?Oui, nous aussi on trouve cet endroit très sympathique !

Paul, à part. —  Tu parles, un vrai coupe-gorge, ce boui-boui… 

Brigitte.— Dites-moi… 

Paul, bas. —  Brigitte, ne fais pas ça !

Brigitte, bas, à Paul. —  Tais-toi ! (Haut, dans le téléphone :)Figurez-vous que mon mari et moi, nous organisons un petit apéritif impromptu avec une amie. Et comme vous êtes dans le quartier, nous nous demandions si cela vous disait de vous joindre à nous ? (Un temps.)Non non, nous avons tout ce qu’il faut ! (Un autre temps.)Rassurez-vous, nous non plus nous ne sommes pas en tenue de gala ! (Un temps.)Très bien ! Vous avez de quoi noter ? Impasse des lauriers. Le trente-et-un. À tout de suite ! (Elle raccroche.)Bon ! (Regardant le désordre autour d’elle.)Maintenant, redonnons à cette pièce une apparence décente. (Elle range, puis, après quelques secondes :)Paul, tu peux m’aider ?

Paul, peu enthousiaste. —  Oui, oui…

Brigitte. —  Quoi ?

Paul. —  Rien, rien…

Brigitte. —  Tu voulais pas que j’invite Legrand, donc maintenant tu vas traîner des pieds toute la soirée ?

Paul. —  Mais non…

Brigitte. —  Alors active un peu ! Et puis non, va plutôt changer de tenue !

Paul. —  Qu’est-ce qu’elle a, ma tenue ?

Brigitte. —  Enfin, Paul, elle est complètement naze !

Paul. —  Merci, ça fait toujours plaisir…

Brigitte. —  Tu viens de passer un week-end de poivrots avec ta bande de potes. T’es crade, c’est normal…

Paul. —  Je suis pas crade du tout, qu’est-ce que tu…

Brigitte. —  Paul, ça suffit maintenant, arrête de discuter et va te changer !

Paul. — Qu’est-ce que tu veux que je mette, un costume ?

Brigitte. —  Mais non ! Surtout pas ! Je viens de dire à Legrand qu’on était en mode « décontract ». 

Paul, montrant sa tenue. —  Je suis en mode « décontract ».

Brigitte. —  T’es pas en mode « décontract », t’es en mode « dégueulasse ».

Paul. —  Je comprends plus…

Brigitte. —  Trouve quelque chose de décontract, mais décontract chic !

Paul. —  Je sais pas si j’ai ça en magasin…

Brigitte. —  Débrouille-toi !

Paul. —  Et toi ?

Brigitte. —  Quoi, moi ?

Paul. —  Tu comptes accueillir Legrand en robe de chambre ?

Brigitte, se regardant. — Oh non ! J’avais complètement oublié…

Paul. —  Moi, je vais essayer de trouver quelque chose dans le « décontract chic »…

Brigitte. — Attends ! Moi d’abord…

On sonne.

Brigitte. — Me dis pas que c’est lui ? Pas déjà ?

Paul, chuchotant. — C’est notre dernière chance ! On fait semblant de pas être là… Tu lui diras qu’on a eu une urgence…

Brigitte. — Va ouvrir.

Paul disparaît. On ouvre une porte.

Paul, off. — Ah ! Tiens… Ophélie !... Salut…

Ophélie, off. — Salut Paul ! … Brigitte vient de m’appeler…

Paul, off. — Oui… C’est sympa… ça fait longtemps qu’on t’a pas vue…

Ophélie, paraissant.— Bonsoir Brigitte !

Brigitte, faisant la bise à Ophélie. — Bonsoir ma chérie ! (Incommodée :)Dis donc… t’as pris un apéro avant de venir ?

Ophélie.— Pourquoi ?

Brigitte. — Je ne sais pas… on dirait que tu as bu un verre… ou deux…

Ophélie, gênée. — Oui, peut-être…

Paul, qui a reparu. — Legrand va pas tarder.

Brigitte,se faisant du vent. — Et puis cette odeur de cigarette…

Ophélie.— Legrand ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Paul. — Il paraît que t’en pinces pour lui.

Ophélie. — Quoi ?

Paul. — C’est ce que m’a dit Brigitte.

Ophélie. — Tu m’expliques ?

Brigitte. — Qu’est-ce que tu veux que je t’explique ?

Ophélie. — Legrand va venir ?

Brigitte. — Oui ! C’est chouette, hein ?

Ophélie. — Je ne savais pas que c’était un de vos amis…

Brigitte. — Ce n’est pas un ami, mais franchement, Ophé, toi-même tu n’arrêtes pas de dire qu’il faut qu’on instaure une bonne ambiance de travail dans la boîte…

Ophélie. — Il y a urgence ! Vendredi encore, Legrand a qualifié le service de la paie comme « le plus gros ramassis de feignasses » qu’il ait jamais connu.

Brigitte. —  Tu vois ! Donc, plutôt que de rester dans la plainte, ce qui est toujours la solution la plus facile, eh bien j’ai décidé de passer à l’action ! 

Ophélie. — En invitant Legrand ?

Brigitte. —  Avec lui, on a que des relations professionnelles.

Ophélie. — Est-ce qu’on a vraiment envie d’avoir d’autres relations ?

Brigitte. —  Si on se connaît mieux, je suis sûre qu’on va gagner en convivialité ! Et si on gagne en convivialité, on va gagner en efficacité ! C’est du win-win !

Ophélie. — Mouais… Et donc… j’en pince pour lui ?

Brigitte. —  Pour qui ?

Ophélie. — Pour Legrand. C’est Paul qui vient de me dire ça.

Brigitte, riant, mal à l’aise. — Quoi ? Ah… sacré Paul !... Je vous laisse, il faut que je me change !

Elle sort.

Ophélie. — Je la sens nerveuse.

Paul. — Je sais pas ce qui lui a pris…

Ophélie. — Elle se doute de quelque chose ?

Paul. — Non, non… ne t’inquiète pas…

Ophélie, humant Paul.— J’en étais sûre ! On sent le cognac et le tabac à plein nez ! Elle a compris, je te dis !

Paul, chuchotant.— Calme-toi ! Elle a rien compris du tout…

Ophélie, prenant la main de Paul.— Et ses remarques… « tu as bu un verre »… « cette odeur de cigarette » ?

Paul, lâchant sa main et chuchotant toujours.— Pas ici, tu es folle !

Ophélie,au bord des larmes.— Comment tu me parles…

Paul,chuchotant.— Brigitte est à côté !...

Ophélie.— Je culpabilise tellement… Tu m’aimes toujours, dis ? 

Paul,la prenant dans ses bras.— Bien sûr, Féfé…

Ophélie,enlaçant Paul et pleurant.— M’appelle pas comme ça, c’est complètement con… Bon, alors tu lui dis quand ?

Paul.— Je lui dis quand quoi ?

Ophélie,se détachant de Paul.— Pour nous deux !

Paul, lui faisant signe de se taire.— C’est pas le moment…

Ophélie,exaspérée mais restant dans le chuchotement.— C’est jamais le moment ! J’en ai assez de toutes ces cachoteries…

Paul, paniqué.— Oui, je sais, on en a déjà parlé…

Ophélie.— C’est pas les prétendants qui manquent !

Paul, inquiet.— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Ophélie.— Je veux dire que si tu ne te décides pas à t’engager pleinement avec moi, je n’aurai pas de mal à trouver quelqu’un !

Paul.— Hein ? Mais enfin, qu’est-ce que tu ?...

Brigitte rentre. Aussitôt, Paul et Ophélie s’éloignent l’un de l’autre, tandis qu’Ophélie tente de sécher ses larmes.

Brigitte,jeans, chaussures et tee-shirt, observant Ophélie.— Tu es bizarre…

Ophélie,dont la voix chevrote.— Mon allergie…

Brigitte.— Tu devrais arrêter de fumer. Comme Paul. 

On sonne.

Brigitte.— C’est lui ! Paul, va te changer ! (À Ophélie :)Et toi, essaie d’être un peu plus…

Brigitte disparaît. Paul avant de disparaître à son tour, fait un signe d’encouragement à Ophélie. Ouverture de porte. Ophélie sort un mouchoir.

Brigitte,off.— Bonsoir Jean-Marc !

Legrand,off.— Bonsoir Brigitte !

Brigitte,off, un peu gênée.— On se euh… on se fait la bise ?

Legrand,off, gêné lui aussi.— La… euh… ? Oui, oui… si vous…

Ils se font la bise. Fermeture de porte.

Brigitte,off.— Venez par ici.

Legrand,apparaissant.— Tiens ? Ophélie !

Ophélie.— Bonsoir M. Legrand. 

Legrand.— Appelez-moi Jean-Marc ! (La regardant :)On se fait euh… on se fait la bise ? (Reniflant :)Qu’est-ce que ça sent ?

Brigitte,réapparue avec un vaporisateur.— C’est l’usine de retraitement de déchets ! (Elle vaporise copieusement Ophélie, qui en tousse, ainsi que Legrand.)Avec le vent d’ouest, ça s’infiltre à travers les fenêtres…

Legrand.— Ça doit être pénible…

Brigitte,prenant une bouteille.— Je vous sers un verre ? C’est du lambrusco. Un petit vin italien pétillant.

Legrand.— Décidément ! … Vous et l’Italie !...

Brigitte,tout en faisant le service.— Vous savez Jean-Marc, l’Italie, c’est une seconde patrie, pour moi…

Pendant ce temps, Paul apparaît mais se cache à moitié. Il est en slip avec un pantalon ainsi qu’une chemise dépliée et froissée qu’il tient à la main. Il essaie d’attirer l’attention de Brigitte. Ophélie, qui l’a remarqué, lui fait des signes pour qu’il disparaisse.

Legrand.— Alors, vous êtes sûre que cette crise gouvernementale ne va pas ralentir le commerce ?

Brigitte,prise au dépourvu, disant ce qui lui vient à l’esprit, alors qu’elle aperçoit Paul et sert des verres à la chaîne.— Cette crise ? … euh… non, non, ne vous inquiétez pas…Vous savez… l’Italie c’est quand même le pays de Fellini, de Rossini, de Puccini, de Chantilly, de Normandie, de gazouillis, de gargouillis, de…

Legrand, observant les nombreux verres servis par Brigitte.— Dites-moi Brigitte, vous ne m’aviez pas dit qu’on serait quatre ? (Observant Brigitte qui, à son tour, fait des gestes à Paul pour qu’il s’en aille, il tourne la tête vers Paul. Médusé, Legrand se lève.)

Brigitte,riant nerveusement.— Ah ! Jean-Marc… Permettez-moi de vous présenter mon mari !

Paul,gêné de se montrer dans cette tenue, avançant lentement tout en tentant de cacher sa nudité et tendant la main.— Euh… Bonjour…

Legrand,gêné également, lui serrant la main du bout des doigts.— Monsieur…

Paul.— Appelez-moi Paul !

Brigitte,bas.— Fiche le camp d’ici !

Paul.— Excusez ma tenue… mais je n’ai plus une seule chemise repassée…

Legrand,trop heureux de trouver un sujet de conversation.— Ne m’en parlez pas… Trouver du personnel qualifié, en ce moment, c’est une horreur…

Paul.— Ah oui ? Parce que chez nous, c’est Brigitte qui se tape tout le…

Brigitte,le coupant et couvrant sa voix.— Tout à fait, Jean-Marc ! C’est ce que je disais à Paul avant votre arrivée…

Legrand.— J’ai une Coréenne, Mông, qui repasse très bien. Elle pourrait venir faire quelques heures chez vous ?

Brigitte.— Pourquoi pas ! Excellente idée ! En attendant, Jean-Marc, excusez-moi, mais je vais devoir m’éclipser quelques instants pour…

Ophélie.— Laisse, Brigitte. C’est un apéritif à la bonne franquette ! Je suis sûre que ça ne gêne pas outre mesure M. Legrand…

Legrand.— Bien entendu ! Appelez-moi Jean-Marc.

Ophélie, acide.— Et puis ça montrera à Paul qu’il serait temps qu’il mette de l’ordre dans ses affaires…

Paul, surpris par cette attaque.— Mettre de l’ordre dans… quoi ?

Brigitte, bas, à Paul.— Habille-toi ! (Il s’exécute.)

Legrand.— Eh bien, Ophélie, je ne savais pas que vous aviez un si fort caractère !

Ophélie.— Excusez-moi si je vous ai paru un peu…

Legrand.— Mais pas du tout ! Si vous saviez… toute la journée je côtoie des gens qui se mettent à plat ventre devant moi… tout ça parce que je suis Responsable du développement… alors croyez-moi, quand j’entends une personne qui n’hésite pas à dire ce qu’elle pense… j’apprécie !

Ophélie.— Merci M. Legrand…

Legrand.— Appelez-moi Jean-Marc…

Ophélie.— Merci Jean-Marc… Surtout qu’il y a plein de trucs pour éviter le repassage. Tenez… par exemple… Quand on prend sa douche, il suffit de laisser ses vêtements à proximité et hop ! Plus aucun faux pli !

Legrand.— Je fais toujours ça quand je dois passer une nuit ou deux à l’hôtel. Vous aussi vous êtes une adepte de la vapeur ?

Ophélie.— Et comment ! Il y a une autre méthode que j’aime bien, c’est celle du sèche-cheveux…

Legrand.— Tiens ? Je ne connais pas…

Ophélie.— C’est très simple. Vous accrochez le vêtement chiffonné à un cintre. Ensuite, vous passez vos mains à l’eau et vous les appliquez sur les faux plis. Après cela, vous dirigez le sèche-cheveux à cinq centimètres environ du vêtement, en position « chaud » ou « froid », cela dépend du tissu.

Paul, qui s’est habillé mais dont la jalousie commence à poindre.— Ophélie… Tu ne vas pas assommer M. Legrand avec tes conseils de grand-mère…

Legrand.— Au contraire, c’est très ingénieux ! Mais peut-être cette conversation ne vous intéresse-t-elle pas outre mesure ?… Qu’à cela ne tienne… Ophélie… Je vois que vous êtes une femme pleine de ressources. Je serai curieux d’échanger avec vous quelques conseils de ménagère… Êtes-vous libre demain, à déjeuner ?

Paul, dans un accès de possessivité.— Non ! 

Tout le monde est surpris par cette intervention.

Legrand.— Ah ? …

Brigitte.— Comment… non ?

Ophélie, regardant Paul avec un air de défi.— Mais pas du tout… je suis libre…

Legrand.— Très bien !

Brigitte, à Paul.— Qu’est-ce qui te prend ?

Paul, tentant de se justifier.— Non mais je croyais… Je pensais qu’Ophélie avait sa séance de natation…

Ophélie.— Non, c’est le mardi.

Paul, penaud alors que Brigitte le regarde d’un œil inquisiteur.— Ah oui… c’est vrai…

Legrand.— Bien, dites-moi, Brigitte… que pensez-vous de la situation ?

Brigitte.— La situation ?

Legrand.— Cette crise politique italienne !

Brigitte.— Hein ? Ah ! Oui, oui… la crise politique…

Legrand.— C’est tout de même préoccupant !

Brigitte.— Moui… oh… pas tant que ça…

Legrand.— Ah bon ? En tout cas, ce n’est pas du tout ce que disent les économistes. D’ailleurs Christian les rejoint complètement. Il est très inquiet. Vous savez que du côté de sa mère, toute sa famille est italienne ? Eh bien eux, ils pensent que c’est grave. Mais puisque vous n’avez pas l’air inquiète, je serai curieux d’écouter votre analyse.

Un silence se fait. Tout le monde est pendu aux lèvres de Brigitte.

Brigitte, cherchant ses mots.— Eh bien voilà, Jean-Marc… Vous savez… l’Italie… C’est un pays très… très… très très au sud.

 Legrand, après un silence, car il attend la suite.— Jusque-là, nous sommes d’accord…

Brigitte, ne sachant exactement ce qu’elle va dire.— Oui, oui, bien sûr… Mais qui dit suddit soleil. Et qui dit soleil, dit moral. Et qui dit moraldit commerce.Sud-Soleil-Moral-Commerce, voilà la quadrature du cercle italien !

Paul, jouant l’admiration.— C.Q.F.D. !

Legrand, pas convaincu.— Brigitte, je crois qu’il faut renoncer aux raisonnements caricaturaux. 

Brigitte.— Tout à fait…

Legrand.— Chaque nation est plus complexe que les stéréotypes auxquels on la réduit trop souvent. 

Brigitte.— Absolument…

Legrand.— Et ça, Christian l’a parfaitement compris. 

Brigitte.— Christian ?

Legrand.— Vous savez, j’hésite entre vous et lui pour le poste de Chef du secteur italien. Eh bien, ça n’a rien de personnel, je vous prie de le croire, mais je pense qu’il a une vision très précise de la conjoncture italienne. 

  

 

Brigitte.— Vous avez sans doute raison, Jean-Marc. (Un temps de déception.)Bon… eh bien c’est pas grave…

Legrand.— Comment, « c’est pas grave » ?

Brigitte, se reprenant.— Enfin, je veux dire… je suis contente pour Christian. (Elle éclate soudain en sanglots et s’assied.)

Legrand, à Paul.— Qu’est-ce qui se passe ?

Paul, faisant signe que ça n’a pas d’importance.— Elle est un peu à cran en ce moment…

Legrand, se voulant réconfortant, s’asseyant près d’elle.— Allons Brigitte !

Ophélie, douce, se rapprochant de Brigitte.— Brigitte !...

Paul, protecteur, se rapprochant à son tour.— Faut pas pleurer, Brigitte…

Legrand, la grondant gentiment.— Brigitte, faut pas pleurer !

Brigitte, séchant ses larmes.— C’est juste un peu de fatigue. (Résolue :)Ça va mieux, c’est passé ! (Elle sanglote soudain de nouveau.)

Legrand.— Écoutez, Brigitte, prenez quelques jours de congés, ça vous fera du bien !

Paul, gentiment, à Brigitte.— Tu veux qu’on aille chez ta tante, à Glassac ?

Ophélie, n’en pensant pas un mot.— Mais oui, quelle bonne idée ! (Elle donne discrètement un coup de pied à Paul.)

Paul, étouffant un cri.— Oh !

Legrand, laissant apparaître un sourire.— Glassac ? En Aveyron ?

Brigitte, dont le visage s’éclaire.— Vous connaissez ?

Legrand.— Pas loin de Rodez ? À côté de Saint-Christophe ?

Brigitte, souriant.— C’est là toujours là qu’on va en vacances ! Chez ma tante !

Legrand, aux anges.— Non ? Moi, toute ma famille est de Saint-Christophe, alors pensez si je connais Glassac ! (Reconsidérant Brigitte :)Mais alors, vous êtes Aveyronnaise comme je suis Aveyronnais ?

Brigitte.— Oh… par ma mère, oui…

Legrand.— En ce cas, Brigitte, vous savez qu’un séjour en Aveyron vous ressourcera. Nous, les Aveyronnais, nous avons besoin de revenir humer de temps à autre la terre de nos ancêtres. Comme on dit chez nous : « Roda que rodaras » …

Brigitte et Legrand, ensemble, terminant le dicton.— « ma dins ton pais tornaras. »

Legrand, voyant qu’Ophélie et Paul n’y comprennent rien.— « Rôde qui rôdera » …

Brigitte et Legrand.— « mais dans ton pays, tu retourneras ! »

Brigitte et Legrand rient de bon cœur.

Legrand, sincère.— Brigitte, vous remontez dans mon estime. (À Paul et Ophélie :)Désolé d’être un peu chauvin, mais nous, les Aveyronnais, il faut bien le constater, nous avons le bon sens et l’esprit d’entreprise. C’est ce qui fait de nous d’excellents marchands ! Du coup… Brigitte… Je ne vous cache pas que vous venez de marquer des points pour l’Italie… 

Brigitte, n’en croyant pas ses oreilles.— C’est… c’est vrai ?

Legrand, modérant son enthousiasme.— Hop hop hop… rien n’est fait… ma décision n’est pas prise mais… disons qu’en tant qu’Aveyronnaise… je sais que je peux compter sur vous !

Brigitte, en faisant un peu trop.— Oh oui, monsieur Legrand, oui !

Legrand, paternaliste, lui posant la main sur l’épaule.— Appelez-moi Jean-Marc… (Avisant les verres.)  Mais… on n’a pas trinqué !

Brigitte, se levant et passant les verres.— Oh ! Je manque à tous mes devoirs… Voilà… Paul… Ophélie… Hum… À quoi boit-on ?

Legrand, se levant à son tour.— Mais à vous, Brigitte. 

Brigitte, modeste.— Non… vous me gênez…

Legrand, levant son verre.— À Brigitte !

Paul et Ophélie, debout, levant leurs verres.— À Brigitte !

Brigitte, émue.— Vous êtes trop choux…

Ils boivent.

Legrand, après avoir bu.— Très rafraîchissant… (Prenant son téléphone et se rasseyant :)Excusez-moi… C’est le boulot… 

Brigitte, voulant poursuivre sa réhabilitation, s’asseyant à son tour.— Je vous en prie, Jean-Marc… Moi aussi, j’ai tellement de mal à couper avec le travail, en ce moment…

Legrand, lisant.— C’est Christian…

Brigitte, peinant à contrôler son agressivité.— Qu’est-ce qu’il veut, celui-là ?

Legrand, poursuivant sa lecture, admiratif.— Oh… je le reconnais bien-là…

Brigitte, tentant d’étouffer sa curiosité et sa crispation. — Qu’est-ce qui se passe, Jean-Marc ?

Legrand, toujours lisant, admiratif.— Mais… mais… il n’en finira jamais de m’étonner…

Brigitte, exaspérée. — Mais quoi ! (Paul fait un signe pour la modérer.)

Legrand, n’ayant pas vu l’exaspération de Brigitte, tout à son admiration.— Figurez-vous que ce brillant sujet vient de m’envoyer une note de synthèse de quarante-cinq pages !

Brigitte, acide. — Pas très synthétique !

Legrand, sans l’entendre, enthousiaste.— Il a compilé plusieurs articles sur les conséquences économiques engendrées par le renversement du gouvernement italien !

Brigitte, ne se maîtrisant plus. — Il a vraiment que ça à foutre !

Legrand, pas sûr d’avoir bien compris.— Pardon ?

Ophélie, faisant diversion. — Quel bosseur, ce Christian !

Legrand, l’approuvant.— Ah ça ! (Revenant à ses moutons :) Ce n’est pas tout : après il a réalisé une analyse résumant ces données et proposant des pistes d’action à court et à moyen terme ! (Un large sourire :)Bluffant ! (Avec un air désolé, à Brigitte :)Non, il faut avouer que c’est tout à fait ce qu’on peut attendre d’un futur Chef du secteur italien. (Cette dernière remarque jette un froid dans la pièce. Legrand ne le perçoit pas et se lève :)Puis-je vous demander où sont les wawas ?

Paul. — Les quoi ?

Legrand.— Les water !

Paul, se levant. — Par ici.

Paul passe devant Legrand. Ils s’éclipsent.

Brigitte, éclatant. — Il va donner le poste à Christian, c’est sûr !

Ophélie, se voulant rassurante.— Mais non…

Brigitte, démoralisée, alors que Paul revient. — Mais si ! … Je peux faire une croix sur l’Italie…

Paul. — Ne sois pas si défaitiste !

Brigitte, réfléchissant, stratège. — Tu as raison… D’autant que je n’ai pas encore abattu toutes mes cartes… Ophélie, j’ai besoin de toi…

Ophélie.— Bien sûr ma chérie…

Brigitte, assemblant en esprit les éléments de son plan. — Le courant a l’air de bien passer entre Legrand, enfin, Jean-Marc et toi ?

Ophélie, trop heureuse de saisir une occasion de rendre Paul jaloux.— Oui, c’est ce qu’il m’a semblé, oui…

Paul, très réceptif à cette remarque. — Bof… je ne trouve pas, moi…

Brigitte, machiavélique, sans entendre Paul. — Bien. Si vous avez des atomes crochus, tu pourras plaider ma cause. Tu veux bien te montrer aimable avec lui ?

Ophélie, ravie, regardant d’un œil un coin si Paul bisque comme il faut.— Si je peux t’être utile…

Brigitte. — Je ne te demande pas, non plus, de passer à la casserole…

Ophélie, ravie de sauter sur cette proposition.— Mais ça ne me déplairait pas…

Paul, n’en croyant pas ses oreilles. — Hein ?

Ophélie, lançant à Paul des couteaux avec ses yeux.— Il a beaucoup de charme, beaucoup d’élégance.

Legrand reparaît.

Paul, sans voir Legrand. — Lui ? Du charme ? Il est bouffi de suffisance ! Et puis ses manières, là… (Imitant cruellement Legrand :)« Puis-je vous demander où sont les wawas ? » (Soudain, il aperçoit Legrand et s’en trouve très gêné. Pour se justifier :)Je parle d’un de nos voisins… Une plaie !

Legrand, sans accorder d’importance à ce qui précède. — Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, pourtant je vous le dis : ça sent le cramé. Mais peut-être m’immiscé-je ?

Paul, exaspéré, à part, imitant Legrand. — « Mais peut-être m’immiscé-je ? »

Brigitte, dont la mémoire se réveille.— Oh, ce sont les petits-fours que j’ai mis à réchauffer ! Paul, viens m’aider.

Paul, ne voulant pas lâcher Ophélie et Legrand. — Pourquoi ?

Brigitte.— Les petits-fours !

Paul, ronchon. — Quoi, les petits-fours ? Tu peux bien te débrouiller toute seule !

Ophélie, prenant un malin plaisir à l’éloigner.— Donc, les hommes au salon et les femmes en cuisine, c’est ça ?

Legrand, rieur. — Paul, Ophélie, me semble-t-il, vous traite de sexiste !

Paul, ne le prenant pas à la blague. — Moi, sexiste ? (Comme un argument imparable :)Tous mes caleçons sont roses !

Brigitte, happant Paul par le bras.— Et tous nos petits-fours sont noirs ! C’est certain ! Allez viens !

Paul, entraîné vers la cuisine. — Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?

Brigitte, en sortant, bas.— Tu fais exprès de ne pas comprendre : on les laisse un peu tranquille !

Paul, disparaissant avec Brigitte. — C’est ridicule…

Ophélie et Legrand se retrouvent seuls. Courte gêne.

Ophélie, aimable. — Eh bien, on dirait que nos deux tourtereaux ont des problèmes de cuisson…

Legrand, caustique. — Si vous voulez mon avis, chez eux, il n’y a pas que la cuisson qui pose problème…

Ophélie, le grondant avec malice. — Oh… c’est pas très gentil, ça, Jean-Marc…

Legrand, un peu honteux. — Excusez-moi, Ophélie, je ne veux pas vous donner l’impression que je juge les gens en cinq minutes mais…

Ophélie, l’encourageant à parler. — Mais ?

Legrand, cherchant ses mots. — Mais… je ne sais pas… Brigitte et Paul… il y a quelque chose qui cloche, chez eux…

Ophélie, aimable. — Ah ?

Legrand. — Comme si l’un cachait quelque chose à l’autre…

Ophélie, prenant peur. — Tiens ?... Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Legrand. — Une intuition… Quand je les regarde, j’ai l’impression de me voir, moi avec ma femme. Vous savez que je me sépare de ma femme ?

Ophélie, se voulant pleine de compassion. — Oui.

Legrand. — Eh voilà ! J’en étais sûr ! J’en ai parlé seulement à Berthier en lui faisant jurer le secret et maintenant toute la boîte est au courant ! Qui vous a mis dans la confidence ?

Ophélie, gênée, ne voulant pas divulguer ses sources. — Ah… oh… je ne sais plus…

Legrand. — Excusez-moi… je suis un peu à cran… cette séparation a provoqué beaucoup de changements et… (Il se met à pleurer et s’assoit)

Ophélie, prenant des mouchoirs. — Oh non… Jean-Marc, allons… (Lui passant les mouchoirs et s’asseyant à côté de lui.)

Legrand, essuyant ses yeux. — Vous savez… on croit que je suis fort mais… pour être Responsable du développement… je n’en suis pas moins un être humain… avec ses failles…

Ophélie, gentille. — Comme nous tous, Jean-Marc… (Elle lui pose la main sur l’épaule alors que Paul réapparaît.)

Paul, ulcéré de cette main sur l’épaule de Legrand. — Tout va bien ?

Ophélie, retirant sa main et expédiant Paul. — Oui, oui, tout va bien ! Oh…

Paul disparaît à contrecœur.

Ophélie, prenant les choses en main. — Jean-Marc, nous passons tous par des phases difficiles. Mais vous allez rebondir ! (Voyant une larme pas séchée sur la joue de Legrand, elle prend un mouchoir :)Permettez. (Elle essuie la larme quand Paul fait une nouvelle incursion.)

Paul, furibond à la vue du geste d’Ophélie. — Je peux aider ?

Ophélie, effaçant précipitamment son geste et martelant ses mots. — Non merci ! 

Paul, comme un avertissement crypté pour Ophélie. — Je suis à côté !

Ophélie, sèche et lui faisant un geste pour qu’il s’en aille. — Oui, on sait ! 

Paul, contrarié, disparaît de nouveau.

Legrand. — Il vous aime bien, hein ? 

Ophélie, inquiète. — Pardon ? 

Legrand. — Paul. Il semble vous apprécier. 

Ophélie, jouant l’étonnement. — Ah ? Vous croyez ?

Legrand. — Je crois, oui.

Ophélie, se voulant indifférente. — Peut-être… je ne m’occupe pas de lui… 

Legrand, surpris. — Ah ?

Ophélie, prenant des yeux de biche. — Oui je… je m’intéresse aux hommes qui ont plus d’envergure… 

Legrand, saisissant l’allusion mais gêné. — Ah ?

Ophélie, se rapprochant de Legrand, le regard brûlant. — Je suis heureuse que nous puissions nous voir demain…

Legrand, reculant. — Demain ?...

Ophélie, caressant la manche de Legrand, complice. — Eh bien oui, demain, à déjeuner, pour échanger des conseils de ménagère…

Legrand, recouvrant la mémoire. — Ah oui, c’est vrai !...

Ophélie, avec une moue déçue. — Vous aviez oublié ? (Toujours caressante :)C’est vraiment un tissu sensuel…

Legrand, très nerveux, se levant d’un bond et s’écartant loin d’Ophélie, dans ce qui est presque un cri. — Ah oui mais non !

Ophélie, surprise. — Que se passe-t-il ?

Legrand, troublé. — Navré, Ophélie, mais je suis obligé d’annuler notre déjeuner de demain…

Ophélie, ne comprenant pas. — j’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

Legrand, cherchant une excuse. — Pas du tout… pas du tout mais… mais je ne me souvenais pas que j’ai un rendez-vous très important, justement demain et… et… et… à l’heure du déjeuner…

Ophélie, indulgente. — Dommage. (Se levant et allant à Legrand :)Mais ce n’est que partie remise ?

Legrand, reculant face à l’avancée d’Ophélie. — Oui oui, bien sûr…

Paul, arrivant vivement avec un plateau. — On va se rabattre sur les gâteaux secs !

Legrand, sautant sur l’occasion. — Et moi je vais en profiter pour aller aux wawas !

Legrand sort vivement.

Paul, ricanant. — Les « wawas »… (Posant le plateau, moqueur :)D’ailleurs, il y va pas un peu souvent, aux « wawas » ? Faut qu’il fasse gaffe ! 

Ophélie. — Gaffe à quoi ?

Paul. — À la prostate. Il a l’âge.

Ophélie. — Oh tu exagères…

Paul. — Évidemment, toi, tu le regardes avec des yeux béats…

Ophélie, s’insurgeant. — Des yeux béats ?

Paul. — Si tu crois que j’ai pas vu ton petit jeu…

Ophélie. — Quel petit jeu ?

Paul. — Avec Legrand !

Ophélie. — Il n’y a pas de petit jeu !

Paul. — Fais pas l’innocente !

Ophélie. — Tu sais bien que Brigitte m’a demandé, pour sa carrière, de faire en sorte que Legrand soit à l’aise avec moi…

Paul. — Et tu t’es dit « Tiens, si je rendais jaloux Paul en forçant ma nature ! ».

Ophélie. — Mais je ne cherche pas à te rendre jaloux ! 

Paul, incrédule. — Oh !...

Ophélie, un ton plus bas. — Et puis je ne force pas non plus ma nature. 

Paul, inquiet. — Hein ? Tu ne… Tu veux dire que tu prends vraiment plaisir à draguer cette guimauve ?

Ophélie, sobre. — Jean-Marc n’a rien d’une guimauve.

Paul, prenant peur. — Tu l’appelles Jean-Marc ?

Brigitte paraît, amenant une assiette avec des tartines.

Brigitte, souriante, à Ophélie. — Alors ?

Ophélie. — Ben écoute… Pas très concluant…

Brigitte, posant son plateau. — Ah bon ? Mais pourquoi ?

Ophélie. — J’en sais rien… j’ai peut-être été trop directe…

Brigitte. — Ah… Raconte-moi ça…

Legrand réapparaît. Courte gêne.

Brigitte, pour rompre le silence. — Euh… Je vous ai fait des toasts ! (Avec intention :) Ophélie, tu viens ? J’ai besoin de toi.

Ophélie, dans la connivence. — Bien sûr !

Brigitte et Ophélie s’éclipsent, ce qui semble rassurer Legrand. 

Paul, morose. — Je… Je vous ressers ?

Legrand. — Oui, je veux bien, oui…

Un silence durant lequel Paul remplit le verre de Legrand.

Legrand. — Et vous, Paul, vous êtes dans quoi ?

Paul, se renfrognant. — Dans rien…

Legrand, s’asseyant. — C’était mon cas il y a quelques années.

Paul, surpris. — Ah ?

Legrand. — Trois ans de chômage. Ça été très dur. 

Paul, s’asseyant à côté de Legrand. — Je n’aurais pas cru ça de vous…

Legrand. — Je me suis battu. Et j’ai gagné ! (Amer :)Mais je paye à présent le prix de cette victoire…

Paul. — Comment ça ?

Legrand. — Vous devez être au courant. Ma femme m’a quitté. 

Paul, gêné. — Oui, euh… je suis désolé…

Legrand, signalant d’un geste que ce n’est pas grave. — Bah, ça devait arriver… Je me suis posé beaucoup de questions ces deniers temps… (Tâtant le col de la chemise de Paul :)C’est joli ça, j’aime bien…

Paul, gêné par ce contact. — Ah euh… merci…

Legrand. — Vous savez Paul, en tant qu’ex-chômeur, je peux vous donner des conseils, si vous voulez vous en sortir. 

Paul, faisant signe que ce n’est pas la peine. — Oh… vous savez… ce n’est pas…

Legrand, se rapprochant de Paul. — Je me permets d’insister, Paul. Ça me ferait plaisir… 

Paul, se reculant. — Mon CV n’est pas à jour…

Legrand, près de Paul, à respirer son haleine. — J’ai une excellente méthode pour la mise à jour des CV. Je pourrai vous la mettre dans votre boîte aux lettres demain ?

Paul, cherchant une excuse pour se lever. — Il n’y a vraiment rien d’urgent…

Legrand, très doux. — Vous voulez pas que je vous la mette ?

Paul, déstabilisé par cette question. — Pardon ?

Legrand, toujours très doux. — La méthode, vous voulez pas que je vous la mette dans la boîte aux lettres ?

Paul, se sentant menacé. — Ne vous embêtez pas, donnez-la à Brigitte…

Legrand, se rapprochant encore de Paul, jusqu’à être nez à nez avec lui. — En fait, vous avez de beaux yeux… Je suis sûr que vous avez été un très joli bébé…

Paul, se levant soudainement. — Je crois qu’il faut !... (S’arrêtant car Brigitte arrive de la cuisine suivie d’Ophélie.)

Brigitte, en pleine discussion. — Je me suis tapée l’Histoire romaine, la Renaissance, l’unité italienne… (S’arrêtant et regardant l’assiette qu’elle a ramenée auparavant :)Vous ne mangez pas ? 

Courte gêne.

Legrand. — Nous n’y avons pas pensé ! Nous étions engagés dans une conversation intéressante…

Brigitte, pleine de candeur. — Ah oui ? De quoi vous parliez ?

Legrand, répondant à son téléphone. — Oui ? Ah Christian ! (Brigitte se crispe.)Non ? Vous pourriez faire ça ? Mais ce serait extraordinaire ! (Un temps.)Eh bien disons lundi Dix-sept heures. (Un temps.)Parfait, merci beaucoup ! À bientôt ! (Raccrochant, plein de sollicitude :)Ce Christian…

Brigitte, agressive malgré elle. — Qu’est-ce qu’il voulait ?

Legrand, heureux comme tout. — L’oncle de Christian, qui est Milanais, vient lundi à Paris avec le Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Milan. Il a proposé de m’organiser une rencontre informelle avec le Président. Si je peux nouer de bonnes relations avec lui, ce sera un atout majeur pour pénétrer le marché italien. (Poussant un soupir :)Ah… Je crois que ces semaines d’incertitude viennent de se terminer. Je vais recruter Christian en tant que Chef du secteur italien. (Brigitte se défait. Legrand s’adresse à elle, compréhensif :)Je sais que vous vouliez le poste, Brigitte, mais ce n’est pas contre vous. Je vous trouve très sympathique et compétente, aussi. En plus vous êtes Aveyronnaise... Mais les relations de Christian vont beaucoup nous aider. Vous me comprenez ? 

Brigitte, peu enthousiaste. — Oui, oui… je comprends…

Legrand, énergique. — Allez ! Il faut pas vous laisser abattre ! Vous allez rebondir ! 

Ophélie, près de Brigitte. — Mais oui !...

Paul, l’entourant. — Tu vas rebondir, Brigitte !

Legrand. — Pour me faire pardonner je vais aller acheter un dessert et une bouteille de champagne ! À tout de suite ! 

Il sort. On entend la porte claquer. Un silence durant lequel Brigitte se met à respirer vite alors Paul et Ophélie ne savent que dire.

Ophélie, voyant l’agitation de Brigitte. — Brigitte…

Paul, constatant lui aussi l’hyperventilation de Brigitte et s’inquiétant. — Brigitte, ça va ?

Brigitte, respirant vite, déterminée. — Ça va… ça va… tout n’est pas perdu…

Paul, ne comprenant pas. — Hein ?

Brigitte, marchant dans la pièce, perdue dans ses pensées. —Je peux encore avoir le poste…

Paul, regardant Ophélie. — Quoi ?

Ophélie. — Brigitte, tu as entendu Legrand, il a l’air décidé…

Brigitte. —C’est pas possible… pas possible que ça se termine comme ça…

Paul. — Brigitte, je sais que c’est compliqué, mais il faut tourner la page !

Brigitte, se mettant à hurler. —Je vais le séquestrer, ce connard !

Paul. — Quoi ?

Ophélie. — Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Brigitte. —Dès qu’il revient avec son champagne et son gâteau, je le menotte et je le garde ici jusqu’à ce qu’il signe mon contrat !

Paul. — Tu es folle ? (À Ophélie :)Je crois qu’il faut appeler S.O.S. médecins…

Ophélie, prenant Brigitte par les épaules et la regardant droit dans les yeux. — Brigitte, tu penses vraiment que c’est une solution ?

Brigitte, comme sortant d’un rêve. —Non, tu as raison, je vais me le mettre à dos… (Avec une logique tranquille :)Le mieux, c’est de buter Christian.

Ophélie et Paul, ensemble. —Hein ?

Brigitteavec une haine contenue. —J’ai chopé son adresse. Je vais chez lui, il se méfie pas, et je lui mets une dose fatale de somnifère dans son verre. Après, j’écris une fausse lettre d’adieu. Et hop ! Le tour est joué…

Ophélie. — Mais enfin, Brigitte, c’est impossible ! On remontera tout de suite jusqu’à toi !

Paul. —Ne compte pas sur moi pour te laisser sortir avec ces intentions !

Brigitte, comme désillusionnée. —Oui, c’est vrai… c’est n’importe quoi… (Le téléphone de Brigitte sonne. Brigitte regarde.)C’est Éric. 

Paul, soudain très inquiet. — Éric ?

Brigitte. —Salut Éric. (Un temps.)Tu n’arrives pas à joindre Paul ?

Paul, ayant un déclic. — Mince ! J’ai oublié mon téléphone ! 

Ophélie. —Où ça ?

Paul. — Sur ta table de nuit. (Soudain, il se rend compte de sa bévue.)

Brigitte, n’ayant pas entendu Paul. —Depuis trois jours ? Tu n’arrives pas à joindre Paul depuis trois jours ? Mais je croyais qu’il avait passé le weekend avec toi et les autres ! (Un temps.)Oui, à la campagne, oui !

Paul, se rendant compte de ce qui est en train de se passer. — Et merde…

Brigitte, se raidissant soudain. —D’accord, donc, pour qu’on soit bien clair, Paul n’a pas mis les pieds à la campagne de tout le weekend ? (Un temps.)Très bien. (Un temps.)Oui, il est là, oui ! Mais on doit avoir une petite discussion. Il te rappellera plus tard. (Un temps.)Ne t’inquiète pas Éric, tout va très bien, au contraire ! Je te remercie pour ton appel ! (Brigitte raccroche. Elle a un regard de tueuse. À Paul :)Où étais-tu pendant ces trois jours ?

Paul, se rapprochant de Brigitte. — Je vais t’expliquer…

Brigitte, l’éloignant. —N’essaye pas de noyer le poisson !

Paul, revenant vers elle. — Je n’essaye pas mais je voudrais…

Brigitte, s’éloignant de lui. —Je te l’ai déjà dit, tu pues l’alcool et le tabac ! (Allant à Ophélie :)C’est vrai, je déteste cette… (Elle a senti quelque chose chez Ophélie :)Mais… mais… c’est la même odeur… (Soudain, elle comprend tout. À Ophélie :)Paul était chez toi !

Ophélie, battant en retraite. — Je vais t’expliquer…

Brigitte, s’agitant. —Depuis trois jours !

Paul, ne sachant que dire. — Brigitte !

Brigitte, s’épouvantant toute seule. —Vous me trompez ! … Vous me trompez tous les deux ! 

Ophélie, saisissant l’occasion, bien qu’amèrement. — Eh oui !

Paul, vigoureusement. — Mais non !

Brigitte et Ophélie. —Mais non ? 

Paul, avec intention, à Ophélie. — Mais non ! (À Brigitte :)C’est vrai… ça a failli… ça a été à deux doigts… enfin à un cheveu… Mais j’ai résisté, Brigitte, j’ai résisté !

Brigitte, incrédule. —Tu parles !

Ophélie, bas, à Paul. — Qu’est-ce qui te prend ?

On sonne.

Brigitte. —C’est sûrement Legrand.

Paul. —J’y vais. (Il sort.)

Brigitte, à Ophélie, s’échauffant. —Toi… mon amie d’enfance ! Jamais je n’aurais cru…

Ophélie, très gênée. —Je m’en veux, Brigitte…

Brigitte, bouillonnant. —Tu veux peut-être que je te plaigne ?

On entend une porte qui s’ouvre.

Legrand, off, joyeux. —C’est moi ! On va se régaler !...

Paul, off. —Qu’est-ce que vous nous avez ramené ?

Legrand, off, gourmand. —Des divorcés !

Fermeture de porte.

Legrand, entrant, très gai, suivi d’Ophélie. —J’ai le dessert et des bulles !

Brigitte, criant, à Paul. —Espèce de salaud !

Legrand. —Qu’est-ce qui se passe ?

Brigitte, criant, à Ophélie. —Quant à toi, t’es vraiment une belle garce !

Legrand. —Il est arrivé quelque chose ?

Brigitte, ivre de rage. —Oh oui il est arrivé quelque chose… Je suis cocue !

Legrand, incrédule. —Non ?

Le téléphone de Brigitte sonne.

Brigitte. —Numéro masqué… Hors de question que je réponde ! (Elle jette son téléphone sur le canapé. À Paul :)Vas-y Paul ! Explique donc à Jean-Marc comme tu m’as trompée ! 

Paul. —Brigitte… tu devrais peut-être répondre…

Brigitte. —Ne change pas la conversation !

Paul. —C’est peut-être important… (Il prend le téléphone et décroche.)Oui ? M. Zambault ? (Tout le monde se fige.)Hum… Ne quittez pas. (À Brigitte :)C’est Zambault, tu le prends ?

Brigitte, n’en revenant pas. —Oui… (Prenant le téléphone.) M. Zambault ? (Elle se lève soudain ainsi que Legrand.)

Legrand. —Zambault ?

Brigitte, au téléphone. —Euh… oui, oui, c’est bien moi qui vous ai laissé un CV, oui…

Legrand. —Vous lui avez laissé un CV ?

Brigitte, au téléphone. —Oui, je sais, en effet…

Legrand. —Il a votre numéro ?

Brigitte, au téléphone. — Oui, effectivement, oui, Cheffe du secteur italien, c’était un poste qui m’intéressait, oui… c’est pour ça que je vous avais laissé… (Un temps.)Oui, je sais, c’est Jean-Marc qui recrute pour le poste mais je pensais…

Legrand, nerveux. — Qu’est-ce qu’il dit ?

Brigitte, au téléphone. — Mais vous savez… j’ai réfléchi et… je crois que je ne suis pas faite pour être Cheffe du secteur italien, non…

Legrand. — Brigitte, je crois que le mieux, c’est que vous me le passiez, hein ?

Brigitte, au téléphone. — Ah vous êtes content ? Content que je renonce ?

Legrand, acide, à part. — Évidemment qu’il est content… (À Brigitte :)Passez-le moi, voulez-vous ?

Brigitte, au téléphone. — Pardon ? Vous… vous pouvez répéter ?

Legrand, nerveux. — Quoi ?

Brigitte, au téléphone. — Ah… J’avais bien compris alors… (Un temps.)Dix mille par mois ? Ah quand même !...

Legrand, agressif. — Pouvez-vous m’expliquer de quoi vous êtes…

Brigitte, au téléphone. — Mais… c’est tout réfléchi. (Soudain déterminée :)j’accepte ! 

Legrand, agité. — Qu’est-ce que vous acceptez ?

Brigitte, au téléphone. — Très bien, à demain, monsieur. (Elle raccroche.)

Ophélie. — Zambault, mais qu’est-ce qu’il te voulait ?

Brigitte, fière. — Me proposer un poste.

Ophélie. — Non !

Paul. — Lequel ?

Brigitte. — Directrice commerciale adjointe. 

Legrand, s’étranglant. — Quoi ? 

Brigitte, lui jetant des couteaux avec ses yeux. — J’ai accepté. 

Legrand, défait. — Vous ?... Directrice commerciale adjointe ?

Brigitte, le narguant. — Eh ouais, mon p’tit pote !...

Legrand, n’en croyant pas ses oreilles. — Mon p’tit pote ?...

Brigitte, sûre d’elle. — Eh ouais, Legrand ! Maintenant, t’es sous mes ordres, alors je te conseille de filer droit !

Legrand, perdu. — Mais enfin, Brigitte…

Brigitte, criant. — Y’a plus de Brigitte !

Paul, doux. — Tu as raison, Brigitte, ne te laisse pas faire ! Tu peux compter sur moi.

Ophélie, le rappelant à l’ordre. — Paul !

Brigitte, surprise, à Paul. — Compter sur toi ?

Paul, doux. — Je t’ai toujours soutenue.

Brigitte, riant jaune. — Toi ?

Ophélie, bas, à Paul. — Qu’est-ce que tu fais ?

Paul, contrit, à Brigitte. — Tu sais, mon histoire avec Ophélie… c’était une erreur…

Ophélie, ulcérée. — Hein ?

Brigitte, tombant des nues. — J’ai dû mal entendre, là…

Paul, soumis et pataugeant un peu. — Hein ? ça a été une terrible erreur. Mais une erreur nécessaire… nécessaire pour comprendre à quel point je tenais à toi !

Brigitte, cinglante. — Toi, tenir à moi ? Alors que ça fait belle lurette que tu me trompes avec cette godiche ?

Ophélie, outrée. — Moi, une godiche ?

Brigitte, sèche. — Ma pauvre fille, si tu en avais un peu plus là-dedans,(Elle montre sa tête.)tu ferais autre chose que standardiste !

Ophélie, n’en revenant pas. — Quoi ? Alors c’est comme ça que tu me vois ? Une idiote incapable de faire autre chose que répondre au téléphone ?

Brigitte, combative. — Pas du tout, je te vois aussi comme une fille capable de détruire la vie des autres à défaut d’avoir réussi dans la sienne !

Ophélie, au bord de la crise de nerf. — Très bien ! Nous n’avons plus rien à nous dire !

Brigitte, acide. — Eh bah dis donc t’es longue à la détente !

Ophélie, faisant  mine de sortir. — Paul, tu viens, on s’en va !

Paul. — Vas-y.

Ophélie, s’arrêtant dans son mouvement. — Quoi « vas-y » ?

Paul. — Vas-y, il faut que je parle à Brigitte.

Ophélie, tremblant, se retenant de hurler. — Paul… Il va falloir que tu choisisses… Elle… ou moi !

Paul, froid. — Mon choix est fait. 

Brigitte, s’amusant. — Je crois que t’as pas bien compris, mec…

Ophélie, affreusement vexée. — Très bien !

Elle sort.

Brigitte, à Paul. — Que les choses soient claires, Paul…

Paul, se jetant à ses pieds. — Pardon Brigitte ! Je t’en supplie, reprends-moi !

Brigitte, cruelle. — Te reprendre, toi ? Un type incapable de trouver un boulot depuis des années ? Pour qui j’ai trimé sans compter ? Et qui me remercie en se tapant mon amie d’enfance ? T’es vraiment qu’un sale type…

Paul, se flagellant. — Un sale type, oui…

Brigitte. — Une ordure !

Paul, se frappant. — Une ordure…

Brigitte. — Une pauvre merde !

Paul, se relevant, choqué. — Brigitte, quand même !...

Brigitte. — Et maintenant dégage !

Paul. — Quoi ?

Brigitte, hors d’elle. — J’ai dit dégage ! Va retrouver ta pétasse ! Je demande le divorce et vu mon nouveau salaire, je vais prendre un avocat qui va te faire cracher jusqu’à la fin des rats ! 

Paul. — Tu n’oseras pas…

Brigitte, ivre de cruauté. — Je vais me gêner : je te tiens par les couilles ! Et crois-moi, j’ai du mérite, parce que y a pas beaucoup de matière !

Legrand. — Enfin… Brigitte… je fais appel à votre raison et à votre modération pour…

Brigitte, directe. — Toi, le dirlo de mes deux, boucle-la !

Legrand, n’en revenant pas. — Quoi ?

Brigitte, déversant son sac. — Ça fait des années que tu nous emmerdes avec tes conneries d’objectifs à la con, d’évaluation, de prospective, de management, gnagnagna, alors maintenant tu vas fermer hermétiquement ta gueule parce que je suis ta supérieure, ok ? Mets-toi bien ça dans le crâne ! Et arrête de la ramener sans arrêt. T’es au courant que tout le monde se fout de ta tronche, avec tes manières de vieille peau ? (L’imitant avec cruauté :)« Où sont les wawas ? » « J’ai une Coréenne, Mông, qui repasse très bien… » À partir d’aujourd’hui, je mène la danse, Miss monde. 

Legrand, complètement secoué. — Mais Brigitte…

Brigitte, hurlant. — Madame la directrice adjointe !

Legrand, vaincu. — Madame la directrice adjointe…

Brigitte, voyant Ophélie rentrer avec un sac. — Qu’est-ce que tu fous encore là, toi ?

Ophélie, agressive. — Je ramène quelques affaires que ton mec avait laissées chez moi ! Parce que c’est hors de question qu’il y remette jamais les pieds !

Paul, s’échauffant à son tour. — C’est pas ce que je compte faire, t’inquiète pas !

Ophélie. — Tant mieux, me voilà libérée ! Je n’ai que l’embarras du choix, pour te remplacer !

Paul, méchant. — Qui voudra de toi, ma pauvre fille ?

Ophélie, touchée par cette mesquinerie. — Mais… plein de monde !

Paul, ricanant. — Même pas capable de citer un nom !

Ophélie, d’un air de défi. — Mais si j’en suis capable !

Brigitte, énervée. — Allez blablater ailleurs ! 

Paul, défiant Ophélie. — Eh ben vas-y, on t’écoute ! Qui va te courir après ?

Ophélie, éclatant. — Bernard !

Paul et Legrand. — Bernard ?

Brigitte. — Bernard ? Cet abruti qui fait sans arrêt des blagues ?

Ophélie, composant un numéro. — Au moins il est marrant, Bernard, et pas sinistre comme vos deux tronches d’enterrement ! (Au téléphone :)Allô, Bernard ? (Un temps.)Très bien et toi ? Bon… Je me demandais si ça te disait d’aller prendre un verre… (Un temps.)Mais, tout de suite. (Un temps.)Oui, comment tu le sais ? (Un temps.) Quoi ? (Un temps.)Attends, tu peux me le redire encore une fois ? (Un temps.)Une blague ? (Un temps.)Tu as imité la voix de Zambault ? (Un temps.)Pour lui faire croire que… (Un temps.)Non ! (Elle éclate de rire.)Oh Bernard ! T’es vraiment trop drôle ! (Un temps, riant.)Tu sais… le pire, c’est que j’étais là quand tu l’as appelée ! (Riant toujours.)Oui ! Et elle a vraiment cru que t’étais Zambault ! (Un temps.)Manifestement, tu l’imites très bien, oui ! (Un temps, riant toujours.)Du coup, elle s’est plus sentie et elle a complètement pété un câble ! (Riant très fort.)Une vraie hystérique ! (Paul et Legrand, qui ont saisi la teneur de la conversation, se mettent à regarder Brigitte de travers. De son côté, elle manifeste une gêne grandissante. Ophélie parvient enfin à contenir son rire.)Bien… alors… on se retrouve où ? (Un temps.)Au « Royal Coconut grill club » ? J’arrive tout de suite ! (Elle raccroche et regarde Brigitte d’un air satisfait. Un silence. Gêne.)

Brigitte, prenant la bouteille de Lambrusco, s’adressant aux trois autres, très souriante, aimable et paraissant avoir tout oublié :)Vous reprendrez bien un petit verre avant de partir ?

***

FIN 

DE

Du parmesan dans les tagliatelles

 

 

 

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