L'Étoffe des songes

Les coulisses

 

L’Étoffe des songes est sans doute notre pièce la plus germanique. 

L’impulsion est venue d’une pièce de Marius von Mayenburg, auteur allemand que nous chérissons, et dont EldoradoLe MocheLa Pierre ou encore Martyr sont de véritables chefs d’œuvre. Voici quelque temps, nous avons découvert sa pièce Perplexe, écrite en 2010 et traduite en français en 2012. Un couple revient de vacances et retrouve le couple d’amis à qui il a demandé d’arroser les fleurs durant ses congés. Or les invités se sont appropriés l’intérieur de leurs hôtes. Ces derniers reviennent par la suite en enfants de leurs amis, avant d’assumer différentes figures, historiques ou imaginaires. La pièce s’achève alors que le décor est démonté quand le texte n’est pas encore fini. Sur le papier, tout cela est on ne peut plus réjouissant. Or, il faut bien le dire, Mayenburg s’est planté. Et ce pour plusieurs raisons. 

Tout d’abord, la pièce commence trop tard, puisqu’elle débute alors que les parasites ont déjà fait leur nid chez ceux qui les ont fait venir. Cela engendre une action statique où tout le potentiel d’étrangeté de la situation est aplati, et ce par le simple fait que nous est montré le résultat accompli. Il semble que Mayenburg ait oublié la leçon du père Brecht qui invitait à s’intéresser au déroulement de l’action plus qu’à son résultat. Ensuite, tandis que chez Ionesco l’absurde éclate d’emblée car le dialogue dynamite ex abruptole discours courant, Mayenburg maintient une ambiguïté entre réel et fantasme qui tient de l’eau tiède : l’absurde contenu dans l’action s’en trouve ainsi considérablement affadi. Enfin, l’auteur convoque des figures qui prennent sens par rapport à l’histoire allemande et à son héritage : une bonne connaissance de cette culture est nécessaire pour apprécier la portée de son texte. Bref, tout cela forme en définitive un ensemble peu convaincant et nous nous sommes fait fort de réécrire la pièce de Mayenburg pour la rendre meilleure. 

Nous n’en avons repris aucune ligne, aucune scène ni aucun personnage. Nous avons retenu les trois éléments forts que Mayenburg a employés : un couple en remplaçant un autre, une succession de figures issues de l’Histoire ou de la pure fantaisie, un décor enlevé avant la fin de la pièce. L’idée d’un dénouement qui n’en est pas un a d’ailleurs été reprise en 2015 par metteur en scène suisse allemand Christoph Marthaler, pour sa géniale Île flottante, sorte de mix de plusieurs pièces de Labiche passées à la moulinette d’un ennuyeux déjeuner bourgeois franco-allemand helvétique. Son parti avait été d’achever le spectacle en démontant l’imposant décor hyper réaliste sous nos yeux. Cela durait un quart d’heure et l’effet en était saisissant. Mais si l’on en juge par les réactions des spectateurs du théâtre national de l’Odéon, sans doute faut-il une once d’helvétitude pour goûter cette sorte d’humour dans sa pleine mesure. L’idée nous parut excellente, mais devant être acclimatée aux sensibilités ultramontaines par un resserrement du procédé. On trouvait, dans ce spectacle de Marthaler, une autre idée purement géniale : celle d’un personnage coincé dans un aparté. Pourtant, comme chez Mayenburg, la réalisation faisait perdre à cette invention tout son sel. En effet, le personnage se contentait de traverser le plateau sans rien dire. Qui n’avait pas lu le programme ne pouvait en aucun cas deviner qu’il s’agissait d’une dame emprisonnée dans un aparté comme on reste bloqué entre deux étages dans un ascenseur immobilisé. Marthaler restait conceptuel là où il aurait fallu nous rendre sensible cette situation digne de la Commedia dell’arte.

 

Bref, les erreurs de ces deux génies théâtraux, Mayenburg et Marthaler, laissaient la voie ouverte à une pièce de théâtre reprenant les pistes amorcées, mais en leur offrant l’espace nécessaire à leur plein développement. Ainsi naquit L’Etoffe des songes, lors d’un séjour à Vienne, en février 2018. 

La pièce se fonde sur une structure à quatre genres : la comédie de situation classique, la comédie satirique, l’absurde et le méta-théâtre. La comédie de situation correspond à la donnée de départ : un couple huppé demande à un couple populaire d’habiter chez lui quelque temps. C’est aussi, on l’a dit, la donnée initiale de Perplexe. Nous l’avons reprise en lui donnant une forme originale, qui la distingue de Mayenburg : les couples ne sont pas situés sur le même côté de l’échiquier social ; en outre, alors que Mayenburg commençait sa pièce au retour du couple invitant, nous commençons la nôtre avant même que le couple invité ne pénètre pour la première fois chez ses hôtes. Ainsi, la situation, avec tout son pouvoir de malaise et de décalage, naît sous les yeux du public, avec ses hésitations et ses heurts. Autre différence avec l’auteur allemand : il n’y a pas de plantes à arroser mais un chat à garder. Anecdote ? Non pas ! Le chat est un sphinx, symbole de l’énigme que L’Étoffe des songesse plaît à proposer au décodage du public. Pourtant, cet échange de couples demeure très classique et évoque nombre de pièces ou films connus. Les choses changent lorsqu’on arrive au deuxième genre auquel nous avons eu recours : la comédie satirique. 

Cette dernière ne se fonde plus sur la situation mais sur la critique des valeurs des personnages. Car pour se fondre dans la personnalité de Charles et Anne-Sophie, Freddy et Cindy vont emprunter leurs habits, mais aussi leurs gestes, leurs goûts et leurs discours. Plus question de pastis : on boira désormais du whisky. On oubliera vite sa série télé policière bavaroise pour écouter avec recueillement une fugue de Bach. En voyant passer Freddy et Cindy d’un monde à l’autre, nous offrons ce que le statisme de Mayenburg interdisait : mettre en scène la façon dont une classe sociale justifie sa propre existence à travers une série de codes incluant langage corporel et verbal.

Mais la comédie satirique s’achève là où commence la farce : lorsque Charles et Anne-Sophie reviennent en Paul et Louise, les enfants de Charles et Anne-Sophie. La situation était également présente chez Mayenburg. Là encore, nous avons tenu à nous démarquer du Munichois. Dans Perplexe, ce retour des hôtes chassés grimés en enfants des parasites (à moins qu’ils ne soient grimés en leurs propres enfants) ne donne lieu à aucun étonnement de ceux qui se retrouvent ainsi « parents ». Mayenburg reste au ras-des-pâquerettes de l’absurde alors qu’il faut prendre de la hauteur pour le mettre en perspective. Autrement dit, il convient de passer de l’absurde accepté comme tel à l’absurde vécu comme une distorsion de la réalité. C’est dans cette veine qu’il faut comprendre les premières réactions de Cindy-Anne-Sophie à la vue de ses prétendus « enfants » Paul et Louise : elle n’y croit pas, avant d’être forcée d’admettre cette donnée. La farce va alors faire se succéder différentes situations qui vont se détruire les unes les autres, comme Mayenburg le proposait. L’originalité que nous avons donnée à ce processus présent dans Perplexetient en deux modifications majeures : d’une part nous avons choisi un rythme plus soutenu afin de suggérer un tourbillon de rôles et de personnages ; d’autre part nous avons choisi des figures parfois françaises mais susceptibles d’être comprises au-delà des frontières de la France. 

Cette succession de déguisements emmène la pièce vers le méta-théâtre, car quel est le sujet de L’Étoffe des songes, si ce n’est le théâtre, le pouvoir de l’image et l’image du pouvoir, l’être et le paraître ? Constituer une image c’est, en effet, prendre un potentiel ascendant sur ceux qui la contemplent, de même que prendre le pouvoir c’est en prendre d’abord les habits. C’est tout le sens de cette concurrence que se livrent successivement des personnages historiquement attestés comme Néron, Agrippine et Napoléon, également théâtralisés chez Racine ou Séverine, et un personnage mêlant l’extrême contemporain et la fantaisie : Barack Ohanna. C'est tout le sens, aussi, de ces personnages qui changent sans cesse de masques, passant du livreur postexpress au livreur de pizza, du directeur adjoint de collège au technicien de plateau, de la domestique à la geisha, de l'assistante médicale à l'espionne d'un improbable pays d'Asie, entraînant une sorte de quiproquo perpétuel auquel on peut finalement ramener la pièce. À ce point du texte, tout semble exploser : le quatrième mur, les personnages, les régimes de fiction et le décor. Tout n’est que jeu, à la manière de ce que Xavier Maurel et Daniel Mesguish inventaient en 1992  dans Le Boulevard du Boulevard, où les vieilles ficelles du théâtre classique étaient utilisées, parodiées, commentées, dépassées.

Comédie gigogne, comédie de la comédie, L’Étoffe des songes, qui prend son titre chez Shakespeare, amoureux des mises en abyme, n’a rien à dire car elle ne s’occupe guère de construire un discours critique. Elle met en place une série de jeux sur les différents niveaux de la représentation et ne peut s’achever qu’en chantant une ode au theatrum mundi, reprenant les mots de Carmilla, la vampire de notre comédie mordante Hôtel Dracula, comme si une pièce de Rivoire & Cartier ne pouvait s’achever que par une autre pièce de Rivoire & Cartier, comme si le théâtre ne renvoyait, in fine, qu’à lui-même : un miroir où se reflète non la réalité mais les chimères qui nous effraient ou nous amusent.