2018. Les Enfants de la tempête

 

Première mondiale : Les Enfants de la tempête n'a pas encore été créé à la scène.

 

Pièce numéro 18

 

Publication : texte intégral gratuitement téléchargeable ici.

Résumé court :  

Thibault est un aristocrate royaliste convaincu tandis que Louise se définit comme une républicaine féministe. Et si l’amour, malgré tout, s’invitait dans le jeu ? À moins que le valet de monsieur, Jean, n’en décide autrement.

 

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Extrait

Personnages

 

Jean, valet de chambre de Thibault.

Thibault,plus jeune, vicomte.

Louise, danseuse.

 

 

Le décor

 

Une chambre dans le château de Bois-le-Vicomte, en 1877. Elle est défraichie. Cependant on a fait un effort pour la rendre agréable : tableaux, portraits de famille. Le mobilier est précieux mais dépareillé : chaises et fauteuils de style Louis XV, bureau de style empire servant de table de travail et de table à manger ; une méridienne de style directoire. Une grande bibliothèque. Trois entrées : l’une donne vers la galerie, l’autre vers la chambre de Thibault et la dernière, plus petite, vers les circulations de service. Une grande fenêtre dont les volets intérieurs sont clos. Au début de la pièce, une paire de gants blancs est posée sur une chaise. Sur une autre chaise, on remarque une redingote sombre ainsi qu’une cravate.

 

 

Tableau premier. Thibault.

Scene premiere. Jean, seul.

Jean a la mine grave. Il porte une veste jaune moutarde à rayures et à manches noires. La chaine d’une montre à gousset est accrochée sur un bouton de la veste et disparaît dans une des poches. Sous la veste, une chemise blanche à col cassé est fermée par une cravate noire soigneusement nouée. Les mains nues, une bague à  l’auriculaire, Jean porte une petite valise. 

Jean, errant dans la pièce, sans but.— Renvoyé, moi ? Moi qui suis au service de cette maison depuis… C’est impossible ! Je dois rêver. Monsieur n’a pas pu me mettre à la porte… Il n’a pas pu… Et pourtant si, il l’a fait. Comment en sommes-nous arrivés là ? Il s’est laissé abusé par… Non, c’est moi, moi qui n’ai pas su prévoir que… ou plutôt, c’est elle, elle qui a réussi au-delà de tout… Calme-toi. Rassemble tes forces et concentre-toi. La seule façon d’y comprendre quelque chose est de remonter au début de l’histoire. (Il pose sa valise.) Tout a commencé ici, dans le château de Bois-le-Vicomte. Comment ? Vous ne connaissez pas Bois-le-Vicomte ? C’est un petit château, modeste mais plein de charme, niché quelque part dans cette campagne qui se tient à distance de Paris comme de la province. (Il enfile les gants blancs posés sur une des chaises.)Les nuages se dissipaient, monsieur allait mieux. Qui aurait pu prévoir que les éléments se déchaineraient de nouveau contre nous ?

Scene 2. Jean, Thibault.

Thibault entre par sa chambre. Par-dessus son pantalon noir à rayures grises et une chemise blanche dont il n’a pas fermé le col, il porte une robe de chambre rouge bordeaux.

Thibault. — Bonjour, Jean.

Jean.— Bonjour, monsieur. Tout s’est-il bien passé depuis hier ?

Thibault. — Certes, mais je vous attendais plus tôt.

 Jean.— La locomotive a eu une avarie un peu avant Montargis.

Thibault. — Rien ne vaut une calèche et quatre bons chevaux. 

Jean est surpris par cette remarque. Thibault s’en aperçoit et en éprouve une gêne. Jean va à la fenêtre et ouvre les volets intérieurs.

Jean.— J’ai plusieurs choses à vous dire.

Thibault. — Et moi j’ai un récit à vous faire. 

Jean.— J’en serais ravi, monsieur.

Thibault. — Comme convenu, j’ai reçu hier madame Zambault. 

Jean.— Votre entretien a-t-il été fructueux ?

Thibault, s’animant. — Elle est partie en claquant la porte. 

Jean.— Monsieur se serait-il emporté ?

Thibault, ayant du mal à se contenir. — Cette femme est une impie !

Jean, faisant du rangement.— Il est vrai qu’on ne voit guère les Zambeault à la messe. 

Thibault, aigre. — Madame Zambeault dans une église ? J’en serais le premier surpris. 

Jean.— Je vous entends : vous n’êtes pas parvenu à un accord.

Thibault. — Comment aurions-nous fait ?

Jean.— Sa venue témoigne pourtant de l’amélioration de votre réputation.

Thibault. — Elle s’est résolue à venir faute de donateurs.

Jean.— Quel était l’objet de sa visite ?

Thibault, fulminant. — Elle venait me réclamer de l’argent pour l’école communale de filles !

Jean.— La générosité des Mareschal des Roches était proverbiale, jadis.

Thibault. — Nous n’avons cependant pas vocation à financer un enseignement dévoyé, qui érige la République en religion laïque. 

Jean.— Il est vrai que l’institutrice n’a pas la réputation d’une catholique fervente.

Thibault, explosant. — C’est une anticléricale notoire ! Je l’ai d’ailleurs fait remarquer à MmeZambeault. On l’a plusieurs fois entendue blasphémer. Quant à ses conférences du dimanche matin, elles n’ont qu’une seule visée : vider l’office de ses fidèles ! Il était par conséquent impensable que je versasse la moitié d’un centime pour conforter quelqu’un qui foule au pied nos racines chrétiennes.

Jean.— Je reconnais là votre intransigeance.  

Thibault, avec un rictus de satisfaction. — Madame Zambeault en a été proprement scandalisée. (Amer :) Elle est partie avec fracas en jurant d’en faire des gorges chaudes. Elle a refusé que je la raccompagnasse, fût-ce dans le vestibule, et elle m’a lancé : « Monsieur le vicomte, rien n’arrêtera la République ! »

Jean.— Hélas, c’était à prévoir. (Pensif :)Le conseil municipal connaîtra bientôt l’affaire.

Thibault, essayant de déchiffrer l’expression de Jean. — Fallait-il donc se résigner ? Abandonner ? Capituler ?

Jean.— Monsieur, si nous voulons faire revenir nos idées sur le devant de la scène, rien ne sert de pécher par excès. La colère attise l’esprit revanchard de nos ennemis, loin de les rallier à notre cause. En outre, un général ne descend pas au niveau d’un fantassin. Un maître doit d’abord être son propre maître. Votre demeure, votre famille et votre histoire vous placent au-dessus des éclats grossiers. Aussi monsieur, permettez-moi ce conseil : soyez conforme à votre titre et tenez votre rang. C’est le meilleur moyen de retrouver la grandeur passée des Mareschal des Roches. 

Thibault, comme libéré d’une tension. — Vous avez raison, Jean.

Jean.— Le vent est en train de tourner. Les bonnes nouvelles arrivent. Sur le chemin de la gare, j’ai croisé monsieur l’abbé. 

Thibault. — Comment va-t-il ?

Jean, débarrassant Thibault de sa robe de chambre.— Il souhaite que vous l’accompagniez lors du pèlerinage de Vézelay.

Thibault. — J’en suis flatté.

Jean.— Nous voyons les premiers fruits du travail que nous menons depuis plusieurs mois pour effacer tout ce qui put vous nuire.

Thibault. — Ce n’est qu’un pèlerinage.

Jean.— Ne le négligez pas. Votre présence en tête de cortège fera sensation et marquera le rétablissement de votre autorité morale. 

Thibault. — J’aimerais vous croire, mais le chemin est encore long.

Jean, aidant Thibault à enfiler sa redingote.— Pas si long, monsieur, pas si long : le courrier est arrivé. 

Thibault. — Quelles sont les nouvelles ?

Jean.— La Gazette nationale de Francevous prend votre article. 

Thibault, fou de joie. — Voilà qui est fort ! Que ne le disiez-vous ?

Jean.— La prose de monsieur a été appréciée à sa juste valeur : précise, convaincante et brillante !

Thibault. — Ce sont les mots exacts ?

Jean, fermant le col de chemise de Thibault.— Ce n’est pas tout. Vous avez également reçu une lettre d’Auguste de Saint-Mont.

Thibault, se figeant. — Le comte ?

Jean, nouant la cravate de Thibault.— Lui-même : Auguste de Saint-Mont, comte de Saint-Mont et duc de Clairance, président du Cercle de la rue royale. 

Thibault, impressionné. — Que veut-il ?

Jean.— Votre entrée. 

Thibault, qu’une fierté irradie. — Moi ? Au Cercle de la rue royale ? Mais… sur quels motifs ?

Jean, enlevant une poussière sur l’épaule de Thibault.— Le comte a eu vent de la fondation du Cercle monarchiste de Châtillon. Il vous félicite pour cette initiative et vous invite rue royale, afin de conférer avec lui des moyens de rétablir la monarchie en France.

Thibault, sur un nuage. — J’en suis… honoré…

Jean.— Monsieur votre père serait fier de vous. 

Thibault, ému. — Vous le croyez ? 

Jean.— Comme Monsieur votre frère.

Thibault, très ému. — Alors tout est juste. Prions. 

Joignant les mains, Thibault et Jean se mettent en prière. Les yeux clos, ils gardent le silence quelques instants.

Thibault et Jean. — Amen.

Thibault. — La journée s’annonce meilleure que je ne l’imaginais. (Il prend une canne qui était posée dans un coin. Goûtant à l’avance le plaisir de la promenade :)J’ai envie de sortir.

Jean. — Monsieur s’est offert une nouvelle canne ?

Thibault. — Comment la trouvez-vous ?

Jean, pincé. — On voit d’emblée qu’il s’agit d’un objet de prix. 

Thibault, amusé. — Je vous le confirme.  

Jean. — Si vous me permettez un conseil, je suggère à monsieur le vicomte d’agir avec plus de modération.

Thibault, changeant de visage. — Que cela signifie-t-il ?

Jean. — Cela signifie, monsieur le vicomte, que je vous recommande à l’avenir de mieux peser vos dépenses.

Thibault. — Vous me disiez que la réputation des Mareschal des Roches impliquait la libéralité. Il serait bon d’en avoir l’apparence.

Jean. — Il serait bon, aussi, d’en avoir les fonds.

Thibault, soudain inquiet. — Expliquez-vous.

Jean. — Il reste une lettre dont je ne vous ai pas parlé. Une lettre de M. Mallet. M. Mallet en personne. Il demande à monsieur un rendez-vous.

Thibault. — Lui aussi ? (Tentant de rester léger :)J’ai du succès à Paris, en ce moment …

Jean. — Il souhaite envisager la fermeture de votre crédit.

Thibault, abasourdi. — Que se passe-t-il ?

Jean. — Selon toute apparence, vos créanciers font du bruit.

Thibault, méprisant. — Qu’ils braillent !

Jean. — M. Mallet vous somme de contracter un emprunt. 

Thibault, se raidissant. — On ne « somme » pas le vicomte Thibault Mareschal des Roches. Donnez-moi les œuvres épistolaires de ce gratte-papier. (Lisant la lettre que Jean lui tend :)« Je vous prie de vouloir bien vous présenter à mon bureau le dix-huit courant à onze heures, afin de procéder à la fermeture de votre crédit ainsi qu’à l’établissement de votre dette totale et des moyens d’y mettre ordre. » (S’asseyant, touché :)Les caisses sont vides. 

Jean. — J’en ai peur, monsieur. 

Thibault, perdu. — Mais… mais comment cela a-t-il pu ? …

Jean. — La campagne électorale de monsieur a été coûteuse. De plus, la victoire nous ayant échappé, les recettes se sont raréfiées.

Thibault, éclatant. — En somme, mon infortune est liée à l’élection de Palissandre à la députation !

Jean. — Je ne saurais mieux dire.

Thibault, se levant, très nerveux. — Qu’allons-nous faire, Jean ?

Un silence, durant lequel Thibault marche de façon erratique, tandis que Jean demeure impassible.

Thibault, s’arrêtant soudain. — Je crois que je devrais sans doute… trouver un emploi.

Jean. — Vous ? Un vicomte ? Travailler ? Vous n’y pensez pas !

Thibault. — Je ne vendrai pas le château.

Jean. — Je vous approuve.

Thibault. — Comment faire ?

Jean. — Il y a peut-être une solution : un orphelinat.

Thibault. — Une institution ? Faire du château une institution ?

Jean. — Nous accueillerions celles et ceux qui n’ont plus de parents.

Thibault. — Pas question. Les travaux de transformation seraient trop nombreux. Toucher à la demeure de mes ancêtres me serait insupportable.

Jean. — Les transformations ne seraient qu’intérieures et n’affecteraient pas l’extérieur. 

Thibault, s’emportant. — Ce château revenait à Henri ! Je lui dois de le garder en état et je refuse qu’il soit défiguré. 

Jean. — Et si cet orphelinat était réservé aux enfants perdus des grandes familles de France ?

Thibault, après un temps de réflexion. — Un orphelinat pour nobles ? D’où vient cette idée baroque ?

Jean. — Le siècle n’est pas tendre envers ceux qui portent des titres de noblesse. Bien des maisons se sont effondrées sous le fracas des émeutes, des coups d’état, des révolutions, des guerres. Combiens de petits barons ou de petites comtesses déchues sont-ils contraints de vivre dans des conditions indignes ? 

Thibault. — En quoi cela me concerne-t-il ?

Jean. — Monsieur, vous avez la grâce de faire partie de ceux qui sont d’une essence supérieure. Certes, vous avez des devoirs envers votre père, envers votre frère, Dieu ait leur âme. Mais vous avez aussi un devoir de charité envers ceux qui, comme vous, oserais-je dire, n’ont plus leur famille proche. (Thibault se montre sensible à ces mots.) Si vous le vouliez, votre demeure pourrait devenir leur havre. Songez à l’image que Bois-le-Vicomte acquerrait aux yeux de toute l’aristocratie française. Songez aussi au prestige retrouvé de votre nom.

Thibault. — Mais comment trouver l’argent ?

Jean. — Le comte d’Isigny est prêt à soulever des fonds et la duchesse de Brézé s’est enflammée à cette idée.

Thibault. — Vous leur en avez parlé ?

Jean. — Croyez-moi monsieur, l’éclaircie est proche. Par contre, je me permets de revenir à la charge sur un sujet dont nous avons déjà abondamment parlé : si monsieur pouvait enfin se décider à prendre une épouse…

Thibault, souriant. — Je vous le promets, Jean.

Jean, souriant également. — Vous voilà enfin raisonnable !

Thibault. — Ne l’ai-je pas toujours été ?

Jean, gentiment moqueur. — Pas toujours monsieur, pas toujours…

Thibault. — Qu’avez-vous à me reprocher ?

Jean. — Ildebrand von Richter. 

Thibault. — Encore ?

Jean. — Je ne m’explique toujours pas les raisons qui vous ont poussé à l’éconduire. Elle était très éprise.

Thibault, sec. — Moi, non. 

Jean. — C’était pourtant un parti des plus intéressants : des châteaux en Bavière à n’en plus finir, des lieues de forêts où chasser le loup de la Toussaint jusqu’à Pâques, des mines de charbon, des usines d’acier…

Thibault, mal à l’aise. — Le patrimoine ne fait pas tout. Il me suffisait que la duchesse de Richter apparaisse pour sentir souffler le vent glacé de la Prusse…

Jean. — Certes, son abord n’était pas des plus aimables…

Thibault. — Vous en convenez !

Jean. — Mais la marquise de Bellac ? La baronne de Chaizy ? Des femmes délicieuses et bien nées, qui n’attendaient qu’un signe de votre part pour…

Thibault, brusque. — Assez ! (Après un temps.)Je… je ne suis pas encore prêt…

Jean, sortant un trousseau auquel sont accrochées de nombreuses clefs. — Il faudra y remédier.

Thibault, saisi par l’audace de son valet. — Comment ?

Jean. — Je dis qu’il faudra y remédier. Le vicomte Mareschal des Roches ne saurait se passer d’un héritier.

Jean sort tandis que Thibault demeure seul, préoccupé.

***

 

Tableau 2. Morts et vivants.

C’est la nuit. Seule la lumière frêle d’une veilleuse éclaire la pièce.

Scene 1. Thibault, seul.

Thibault s’est endormi dans la méridienne, un livre à la main. Immobile, il respire doucement. Soudain, sa respiration s’accélère ; il s’agite et se débat.

Thibault. — Père... Père ! … Les chevaux, les chevaux ! … Tenez-leur la bride haute !... Prenez garde… Le Loing ! … Non ! … Henri ! … Henri ! 

Il se réveille et halète, épouvanté.

Scene 2. Thibault, Jean.

Jean, accourant.  — Monsieur ! (Regardant Thibault :)Encore votre cauchemar ? (Posant la main sur l’épaule de Thibault, qui continue de reprendre son souffle.)C’est passé, monsieur. Je suis là. Puis-je vous apporter une infusion ?

Thibault. — Allez chercher le docteur Philibert.

Jean.  — À cette heure ?

Thibault. — Cela fait trop longtemps que ces visions m’assaillent.

Jean.  — Ce n’est pas une bonne idée.

Thibault. — Je veux qu’elles disparaissent. Cela devient une obsession !

Jean.  — Si je réveille le docteur Philibert, votre réputation sera compromise. Dès demain, Châtillon ne parlera que de cela.

Thibault. — Peu m’importe !

Jean, avec autorité.  — Eh bien il m’importe, moi ! Je ne laisserai pas votre honneur être livré aux chiens de la place publique.

Thibault, après un temps. — Alors, que faire ?

Jean. — Hélas, monsieur, chacun doit apprendre à vivre avec ses fantômes.

Jean sort, tandis que Thibault ne se recouche pas et demeure les yeux plongés dans l’inquiétude.

***

 

Tableau 3. Louise.

Le lendemain. Thibault est allongé sur la méridienne et lit. Dehors, il pleut très fort.

Scene 1. Thibault, Jean.

Jean, entrant, trempé. — Je ne reconnais plus les environs.

Thibault, sans quitter des yeux son livre. — Nous en avons vus d’autres.

Jean. — Non monsieur ! C’est un véritable déluge !

Thibault, posant son livre. — Que voulez-vous que j’y fasse ? Construire une arche ?

Jean. — La pluie entre dans le château par la façade nord. Les combles sont trempés. Déjà, l’eau s’infiltre dans les plafonds du troisième étage.

Thibault. — Cela fait longtemps que c’est ainsi. Il faudrait réparer la toiture, mais que voulez-vous ? Nos finances…

Jean. — Vous ne comprenez pas ! Le Loing et le canal de Briare sont en crue. Ils sont sortis de leurs lits et se sont rejoints pour ne former qu’un seul fleuve. L’étendue d’eau est énorme et bouillonnante. Elle grossit un peu plus à chaque minute !

Thibault, se levant. — Il y a des dégâts ?

Jean. — Les maisons alentours sont toutes inondées. L’eau continue de monter. Elle a atteint le parc. Le courant a fait tomber les deux lions qui gardaient l’entrée. Ils se sont écroulés au milieu de tourbillons boueux et ont disparu. Les grilles du château ont cédé et se sont ouvertes. 

Thibault, le visage barré. — Même 1789 n’y est pas parvenu…

Jean. — Le château est désormais librement abordable par le fleuve.

Thibault. — Il n’en faudra pas plus pour que des pillards nous rendent visite à la première occasion.

Jean. — Je vais à Châtillon chercher de l’aide. 

Thibault. — Comment ferez-vous ?

Jean. — Je passerai par le bois, il est encore à sec.

Jean sort rapidement.

Scene 2. Thibault, puis Louise.

Thibault s’assoit à son bureau et commence à écrire une lettre. Quelque temps après, par la porte donnant sur la galerie, Louise apparaît. Elle avance doucement. Elle porte un manteau et un chapeau de pluie, trempés. Soudain, elle aperçoit Thibault et se fige. Lui ne l’a pas vue ; il continue à écrire, concentré. Tout se passe comme si, dans ce moment de silence, elle le saisissait tout entier. Tout à coup, Thibault la voit.  

Thibault, se levant. — Qui êtes-vous ?

Louise. — Pardonnez-moi, j’ai appelé, mais personne n’a répondu…

Thibault, la coupant. — Vous êtes ici dans un appartement privé. 

Louise. — J’en suis navrée… je ne voulais pas… (Se présentant :) Louise Duprat. 

Thibault, la considérant et retournant ce nom dans sa tête. — Louise Duprat… Bien entendu ! Votre visage me disait quelque chose, mais le nom m’échappait…

Louise. — Je viens solliciter votre aide…

Thibault. — Que faites-vous ici ?

Louise. — Nous sommes voisins…

Thibault. — Sortez.

Louise. — Pardonnez-moi ?

Thibault. — Je vous demande de sortir, madame. 

Louise, déstabilisée par cet ordre. — Je n’attendais certes pas un tel accueil de la part d’un gentilhomme. 

Thibault. — Qu’espériez-vous ?

Louise. — Plus de savoir-vivre. 

Thibault. — Du savoir-vivre ? Pour une catin ? En vérité, vous êtes burlesque.

Louise, secouée par l’insulte. — Enfin, monsieur !…

Thibault. — Le mot de catinvous choque ? C’est pourtant le vôtre. 

Louise. — Il est vrai…

Thibault. — Je vous cite de mémoire : « Si une catin est une femme qui considère que l’amour est une chasse et l’homme un gibier, alors je suis une catin et j’en suis fière ! »

Louise, surprise. — Je vois que vous connaissez ma prose. 

Thibault. — Qui ne la connaît pas ? Toute la presse a publié vos frasques immorales et cet orgueil qui vous pousse à en faire un étendard. Il est vrai que pour devenir danseuse aux Folies Bergères, point n’est besoin de prix de vertu. 

Louise, s’inclinant. — Monsieur, je vous supplie de jeter un voile sur vos réticences, que je comprends, et d’écouter ma requête.

Thibault, surpris par cette révérence, après un temps. — Parlez. 

Louise, se redressant. — Je vous remercie. J’habite l’une des maisons mitoyennes de votre parc, au sud.

Thibault. — Je vous pensais parisienne. 

Louise. — C’est une maison de campagne. 

Thibault. — Celle du père Leleu ?

Louise. — J’en suis désormais la propriétaire. 

Thibault. — Je la connais. Elle est charmante. 

Louise. — Était. 

Thibault. — Comment ?

Louise. — Était charmante. Elle est désormais dévastée par les eaux furieuses du Loing. 

Thibault. — Ah… J’en suis désolé. 

Louise. — Tout est allé si vite. La porte d’entrée défoncée, les meubles emportés, mes livres… je… je n’ai plus rien. (Elle est très émue.) Dans sa furie, le fleuve a jeté une barque au beau milieu de ce qui était mon salon. Alors j’y suis montée et je… je me suis enfuie. (Le regard de Thibault change : c’est comme s’il la regardait maintenant pour la première fois.) J’ai cru… au milieu de ce fleuve fou, j’ai bien cru passer par-dessus bord. Je voyais filer sur l’eau des morceaux de bois, des lits, des fauteuils, des ordures et puis… j’ai entendu des cris et j’ai aperçu deux personnes… deux personnes qui hurlaient et qui ont soudain disparu dans un tourbillon. Elles sont remontées à la surface, un peu plus loin mais… elles ne criaient plus. Elles semblaient étouffer et se débattre contre une emprise invisible et puis… elles ont fini par être englouties par le fleuve. Alors j’ai… j’ai été puiser au fond de moi ce qui me restait de force. Je ne sais comment j’ai fait mais, j’ai empoigné les rames et de toute ma volonté j’ai mené ma barque en direction de la rive. Dès que j’ai pu, j’ai mis pied à terre. J’ai marché. Arrivée devant vos murs, je me suis effondrée. J’étais comme… vidée. J’ai remarqué deux fenêtres éclairées. La porte était entr’ouverte. Je suis entrée. J’ai erré au rez-de-jardin. J’ai traversé plusieurs pièces sombres, froides, drapées de blanc. Les meubles étaient pareils à des fantômes. J’ai trouvé l’escalier. Une lumière douce et de la chaleur descendaient du premier étage. Je les ai suivies et je vous ai trouvé. 

Thibault, après un silence. — Mais vous avez frôlé la… (Il ne continue pas, impressionné.)

Louise. — J’ai failli mourir, je crois. 

Thibault. — Asseyez-vous, madame. 

Louise, s’asseyant. — Merci, monsieur. 

Thibault, lui servant un verre. — Buvez. 

Louise, buvant mais surprise par la force de l’alcool. — Qu’est-ce que c’est ?

Thibault. — Je pensais qu’il vous serait familier. L’eau-de-vie du père Leleu. 

Louise. — Ce brave homme m’aura donc porté secours même après sa mort. 

Thibault. — Permettez-moi de vous offrir l’hospitalité, aussi longtemps que vous en aurez besoin. 

Louise. — Je ne voudrais pas vous déranger. 

Thibault. — Me déranger ? Vous êtes la personne la plus brave que ce château ait vue depuis longtemps !

Louise. — J’ai cru remarquer que toutes les pièces du château n’étaient pas employées et je ne voudrais pas être une charge qui…

Thibault. — Je ne chauffe que les pièces nécessaires et j’en chaufferai une de plus, pour vous servir, madame.

Louise. — Pourtant une femme de ma réputation pourrait nuire à la vôtre et je…

Thibault. — Veuillez accepter mes excuses pour la façon dont je vous ai accueillie. 

Louise. — Vous n’avez rien dit qui ne soit exact. 

Thibault. — Peut-être, mais si mon père avait été là, il n’aurait pas manqué de fustiger mon comportement comme indigne des murs de ce château. 

Louise. — C’est une bâtisse étonnante. 

Thibault. — Il est vrai. J’espère lui redonner son éclat.

Louise. — Ce que j’ai vu m’a charmé.

Thibault. — Pas assez. J’aurais aimé vous accueillir dans une maison où chaque pièce aurait été baignée de la claire lumière des lustres de cristal, où chaque cheminée aurait brûlé d’un bon feu de mon bois tendre. 

Louise. — Mais… c’est pourtant bien ce que je vois dans cette pièce. 

Thibault. — La décoration y est un peu ancienne…

Louise. — Elle est authentique. On sent que chaque meuble, chaque objet est… comment dire… vivant, animé.

Thibault, souriant. — Je suis heureux que vous y soyez sensible. Bien des gens ne voient en Bois-le-Vicomte qu’un vieillard malade. Vous venez de me prouver qu’en son centre bat encore un cœur, vibre encore une âme qui ne demande qu’à remettre en mouvement ce grand corps en hibernation. Mais je manque à tous mes devoirs et ne vous ai pas encore débarrassée.

Louise se lève. Elle enlève son chapeau, que Thibault prend, laissant apparaître des cheveux noués par un ruban, dans lesquels sont accrochées des fleurs des champs. Puis Thibault débarrasse Louise de son manteau, ce qui dévoile une robe ajustée. Louise porte également une parure de fleurs sur l’épaule gauche. Thibault la contemple presque malgré lui.

Louise, sortant un fume-cigarette d’un étui, l’allumant au moyen d’une bougie et fumant. — Vous permettez ? (Thibault se montre saisi par ce geste.)C’est mon tour de vous choquer, on dirait… 

Thibault, quelque peu contrarié. — Faites à votre guise, vous êtes mon invitée.

Louise, regardant les livres de Thibault. — Je suis impressionnée par tant d’érudition, M. le vicomte. 

Thibault. — Vous vous moquez…

Louise. — Je suis sincère.

Thibault. — Je n’en ai pas lu un seul. Je vous supplie de n’en rien dire pour ne pas écorner davantage un blason déjà entaché.

Louise, riant. — Dès demain, tout Châtillon le saura, comptez sur moi !

Thibault, s’amusant. — Hélas, ce secret ne pouvait le rester indéfiniment.

Louise, souriant, considérant l’imposante bibliothèque. — Je constate en tout cas qu’on a bien exagéré les malheurs de la Révolution. Nous ne vous avons pas tout pris, loin de là. 

Thibault. — « Nous » ? Qui est ce « Nous » ?

Louise. — Le peuple. 

Thibault. — Tiens ! Vous êtes du peuple ?

Louise, avec un air de défi. — Comme vous. (Léger silence.)Si l’on y pense bien.

Thibault. — Je l’eusse aimé. Mais il ne peut en être question.

Louise, ironique. — Je l’aurais juré…

Thibault. — La seule richesse du peuple est sa force de travail. 

Louise. — Vicomte, nous sommes d’accord. 

Thibault, soupirant. — Ma seule richesse à moi est cette vaste demeure. 

Louise, provocatrice. — Votre richesse vous ennuie ?

Thibault. — Ma richesse qui m’a rendu pauvre. 

Louise. — Vendez. 

Thibault. — Hélas ! Je scellerais ma destinée : hanté jusqu’à la fin de mes jours par le fantôme de mon défunt père !

Louise. — J’en serais désolée. 

Thibault. — Et moi je suis tout le contraire. Non pas désolé, privé de sol, mais profondément ancré dans les racines de cette terre, celle de ma famille depuis plus de quatre siècles, celle des vicomtes Mareschal des Roches. (Ce disant : il montre quelques portraits accrochés au mur.)

Louise, observant tour à tour les portraits et Thibault. — Ce nom me dit quelque chose… Attendez… Mais oui ! Le vicomte Thibault Mareschal des Roches ! Vous étiez candidat à la députation ?

Thibault, gêné. — Euh… oui…

Louise. — Et vous avez été battu par André Palissandre !

Thibault, faisant grise mine. — C’est cela…

Louise. — Pardonnez-moi, j’ai ravivé un mauvais souvenir… 

Thibault, se raidissant. — Vous vous en êtes tenue au rappel d’un fait. 

Louise, riant. — Que voulez-vous, M. le vicomte ? L’avancée de la République est inexorable. 

Thibault. — Vous aussi ?

Louise. — Les tenants de la monarchie s’accrochent, mais l’avenir de la France est dans la République. 

Thibault. — Ne nous enterrez pas trop vite. 

Louise. — Nous ne voulons enterrer personne. Nous souhaitons que tous, ouvriers et bourgeois, paysans et aristocrates, femmes et hommes, vivent libres et égaux en droits. 

Thibault. — J’ai lu cela quelque part… 

Louise. — Peut-être sous la plume d’Antoinette… 

Thibault, s’échauffant. — Antoinette ? Cette communarde féministe, romantique et revancharde qui, à longueur d’articles, appelle à la haine contre les plus vieilles familles de France ? Elle est de vos amis ?

Louise. — C’est moi. 

Thibault, après un temps. — Je vous demande pardon ?

Louise. — Antoinetteest mon nom de plume. 

Thibault, désorienté. — Je vous croyais danseuse ?

Louise. — Je suis aussi journaliste.

Thibault, sarcastique. — Si je comprends bien, le lundi vous défendez la cause des femmes et le reste de la semaine vous vous déshabillez devant des pères de familles pour quelques billets ?

Louise, avec un sourire effronté. — Tout travail mérite salaire.

Thibault. — Vous appelez cela un travail ?

Louise. — Une femme mariée dansant avec son époux ou avec d’autres hommes, n’est-ce pas aussi un travail ? Et lorsqu’elle s’habille, se maquille, accomplit son devoir conjugal, n’aurait-elle pas droit à … 

Thibault, outré. — Assez !

Louise. — Rassurez-vous : si je suis républicaine, je suis aussi contre la peine de mort. Ainsi, avec moi, vous ne risquerez pas d’être guillotiné. 

Thibault, criant. — Taisez-vous !

Louise, se mordant les lèvres, après un temps. — Je vous ai heurté.

Thibault, après un temps. — Je n’ai pas l’habitude de perdre ainsi mon calme, mais dans ma famille… la guillotine n’est pas une simple idée abstraite…

Louise. — Je vous présente mes excuses. 

Thibault, vers les livres. — Certains de ces ouvrages pourraient peut-être vous intéresser. 

Louise. — Je croyais que vous n’en n’aviez lu aucun ?

Thibault. — Mon frère l’a fait pour moi. (Prenant un livre :)Je vous recommande Les Soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre. Il y montre comment bien des désordres de l’Histoire ne sont dus qu’à la Providence. Vous lirez également avec profit l’Essai analytique sur les lois naturelles de l’ordre socialde Louis de Bonald, dans lequel l’auteur révèle combien la liberté individuelle peut être destructrice pour l’ordre social. (Il tend les deux livres à Louise.)

Louise, sans les prendre. — Vicomte, me prenez-vous pour une enfant ? 

Thibault. — Mais non ! …

Louise. — Pensez-vous qu’il faille faire mon éducation politique ?

Thibault. — Vous vous méprenez sur mes intentions…

Louise. — Je n’ai pas besoin de livres pour forger mes convictions. Il me suffit d’aller par les villes, les faubourgs, les villages et les champs. Il me suffit de regarder celles et ceux qui y vivent, y travaillent, y souffrent. C’est une simple question de bon sens !

Thibault. — Et j’en suis dépourvu, n’est-ce pas ?

Ils se regardent, têtus, sans rien dire.

Thibault. — N’avez-vous pas porté avec vous quelques affaires ?

Louise. — Je les ai laissées dans le vestibule. 

Thibault. — Allez les chercher, je vais faire préparer votre chambre.

Louise. — Vicomte, si ma présence doit vous causer quelque désagrément, j’aime autant…

Thibault, ironiquement aristocratique. — Je vous en prie, madame. Quoiqu’affreusement traditionnalistes et contre-révolutionnaires, les Mareschal des Roches n’ont jamais failli aux lois de l’hospitalité.

Louise, souriant. — Merci, monsieur. 

Elle sort. Thibault regarde les deux livres qu’il a encore dans les mains. Il sourit et les remet en place.

Scene 3. Thibault, Jean.

Jean, entrant par la porte de service. — Monsieur ! Châtillon est plongée dans une panique effroyable et je n’ai pu…

Thibault. — Jean, vous préparerez la chambre d’Henri.

Jean, surpris. — Monsieur reçoit ?

Thibault. — Notre voisine, Louise Duprat.

Jean, après un temps. — Monsieur la connaît ?

Thibault. — Sa maison a été inondée. 

Jean. — Je ne sais où j’ai entendu parler d’elle…

Thibault. — Dans le journal, certainement. 

Jean. — Monsieur se moque…

Thibault. — Vous connaissez Antoinette ?

Jean. — La journaliste ?

Thibault. — C’est elle. 

Jean. — N’est-ce pas elle qui a écrit plusieurs articles virulents contre la monarchie ?

Thibault. — Je le crains. 

Jean. — Monsieur est-il certain que…

Thibault. — Cette femme nous tient pour peu de chose, nous et tous les représentants de la noblesse. 

Jean. — En ce cas, pour quelle raison…

Thibault. — Nous allons lui montrer ce qu’est vraiment un aristocrate.

Souriant, Thibault sort, tandis que Jean reste seul, intrigué.

***

 

Tableau 4. République et monarchie.

Scène 1. Louise, seule.

Louise, une lettre à la main. — À ma grande surprise, les premiers temps de mon séjour se passèrent agréablement. Le vicomte, puisque je l’appelais encore ainsi, évita tout ce qui aurait pu me froisser. De mon côté, je mis la bride à mon naturel querelleur. D’autant que j’appréhendais un peu la réputation d’original que l’homme avait dans la région. Je reçus une lettre de mon amie Séverine, à qui j’avais raconté toutes mes péripéties. Voici ce qu’elle m’écrivait : « Il a un château et du bien ? N’hésite pas et fais-lui rendre gorge. » Je confesse que j’étais tentée de suivre cette ligne de conduite. Après tout, n’était-ce pas traiter son mépris du peuple comme il le méritait ? (Elle chante :)Ah ça ira, ça ira, ça ira ! Les aristocrates à la lanterne, ah ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates on les pendra !

Scène 2. Louise, Thibault.

Thibault entre sur les derniers mots de Louise. Elle s’arrête. Ils sont un peu gênés.

Thibault. — Non seulement vous dansez, mais en plus vous chantez… Les Folies Bergèresprodiguent décidément une éducation complète.

Louise. — Je ne voulais en aucun cas déranger le calme de…

Thibault. — La décrue s’amorce. 

Louise, un peu déçue. — Voilà une bonne nouvelle. 

Thibault. — Oui.

Ils gardent le silence, comme emplis d’un regret.

Louise, regardant par la fenêtre. — Quelle agitation ! Que se passe-t-il ?

Thibault. — Des villageois. 

Louise. — Que font-ils ?

Thibault. — Ils viennent s’installer, pour quelques jours. J’ai proposé à toutes celles et tous ceux qui ont été touchés par les inondations de profiter du château autant qu’il le faudra. Les salons du rez-de-jardin sont inoccupés. Il est bon qu’ils profitent à celles et ceux qui en ont besoin. 

Louise le regarde, surprise, puis se met à sourire.

Louise. — Voilà qui est plutôt… inattendu…

Thibault, satisfait de son effet. — Les Mareschal des Roches se sont toujours souciés du bien-être du village. Je ne fais que perpétuer la tradition. Tous les châtelains ne sont pas hautains. 

Louise. — Je ne l’ignore pas. J’en connais de très généreux, comme Constance d’Hérouville, mon amie. 

Thibault, saisi. — Vous… vous connaissez la baronne d’Hérouville ?

Louise, satisfaite à son tour, de son effet. — Une amie très chère, une amie d’enfance, nous avons été élevées ensemble…

Thibault, surpris. — Au château d’Hérouville ?

Louise. — Un paradis pour qui aime jouer à cache-cache…

Thibault, souriant. — Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ?

Louise, moqueuse. — J’ignorais que vous exigiez des lettres de recommandation. 

Thibault. — J’aime Hérouville. J’ai eu la chance d’y venir une fois, il y a quatre ans. Peut-être nous sommes-nous croisés au château ?

Louise, quittant son sourire. — Oh non… (Un temps court, puis elle sourit de nouveau.) Ce mot de châteaum’amuse car je n’ai jamais eu le sentiment qu’Hérouville était un château. Je m’en souviens comme d’un village champêtre clos de murs, presque une cour de ferme un peu rustique, flanquée par accident d’un grand manoir. 

Thibault. — Vous dites vrai : Hérouville est un authentique campagnard et c’est justement son charme. Les châteaux sont des êtres vivants. Les hommes et les femmes qui y vivent y font résonner leurs paroles, leurs pensées, leurs gestes et tout cela imprègne les murs, les objets et leur donne une personnalité unique. Tenez, Bois-le-Vicomte, par exemple, c’est un château tout simple. Un corps de logis complété par deux ailes. Pas d’escalier monumental, pas de balcon d’apparat. On y entre par une modeste double porte vitrée, presque une porte de service. Pierre meulière, toits d’ardoise, briques rouges. A l’intérieur, une impression de repos. Le bois craque doucement, le vent chante sa chanson discrète, comme si le château tout entier vous enveloppait de son manteau protecteur, avec délicatesse. Il bouge, il respire, parfois il pleure ou il parle. Il a tant de choses à dire, écoutons-le. 

Ils gardent le silence et écoutent.  

Louise, comme si elle faisait parler le château. — « Entrez, mes amis. »

 Thibault, idem. — « J’aime votre compagnie. »

Louise, troublée par cette dernière phrase, change de place, comme si elle perdait l’équilibre.

Thibault, rompant la gêne. — Vous vous êtes levée tôt, ce matin.

Louise. — Vous aimez l’aurore ?

Thibault. — Je préfère le crépuscule. Il apporte avec lui le cortège des souvenirs.

Louise. — L’aurore, c’est tout le contraire. Je hais l’hiver parce qu’il n’y a pas d’aurores. Bien sûr, en hiver le soleil se lève aussi, mais je ne m’en aperçois pas ! Il est si paresseux… La nuit est déjà finie, pourtant je ne l’ai pas vue mourir, ni vu naître le jour nouveau. Je suis déjà à la barre ou à ma table de travail. Au printemps et en été, c’est différent : entre la nuit et le jour, il y a l’aurore. Comme un prélude ou une préface. L’aurore a sa couleur : le blanc. Le ciel est blanc, l’heure est blanche. Tout recommence, tout semble possible, et pourtant rien ne bouge encore. Le monde retient son souffle avant de plonger dans la journée qui va commencer. 

Silence durant lequel tous deux semblent essayer de vivre pleinement ce moment d’aurore.

Thibault. — Et maintenant, plongeons !

Louise. — Pardon ?

Thibault. — Je préside ce soir à Châtillon le banquet de la paroisse. Votre compagnie me serait fort agréable.

Louise. — Hélas, je ne le peux pas. Je participe moi-même à un banquet à Dammarie.

Thibault. — Ah ? Lequel ?

Louise, gênée. — Un banquet… un banquet républicain. 

Thibault, contrarié. — Mais… comment irez-vous ? 

Louise, après un temps. — On… on passe me prendre…

Thibault. — Qui ? (Il est immédiatement honteux de sa question.)

Louise, ayant du mal à répondre. — Palissandre… (Alors que Thibault est touché par cette révélation.)C’est un banquet destiné à lever des fonds pour relancer La Cause du Peuple.

Thibault. — Cette feuille de scribouillards ?

Louise, rectifiant — Un journal ! Un authentique journal fondé par un grand homme de Lettres : M. Jules Vallès. 

Thibault. — Votre « authentique journal » n’a cessé de nous salir.

Louise. — De qui parlez-vous ?

Thibault. — Tous ceux qui pensent que la France a besoin d’un roi. 

Louise. — Reconnaissez-le : vos représentants à la chambre n’ont pas fait honneur à vos idées.

Thibault. — Mon frère en était.

Louise. — S’est-il prononcé, lui aussi, en faveur des mesures qui frappent le peuple de France ?

Thibault. — Et les événements qui frappent les grandes familles de ce pays, celles qui ont écrit son Histoire ? Cela vous indiffère ?

Louise. — Toute souffrance me touche et m’indigne.

Thibault. — Alors indignez-vous. Indignez-vous du sort qui est réservé à ceux qui ont sculpté ce beau pays de France. Voilà pourquoi j’entends faire de ce château un havre, un asile destiné à accueillir les orphelins de la noblesse française.

Louise, comme pour elle-même. — Indifférence des puissants envers le sort des faibles…

Thibault. — Jamais nous ne fûmes indifférents ! Les Mareschal des Roches se sont toujours souciés du peuple !

Louise. — Qu’avez-vous fait pour lui ? Votre frère était à la chambre, me disiez-vous ? A-t-il, comme ses collègues, refusé d’écouter les doléances de la Commune de Paris ?

Thibault. — La Commune ? Ce caprice parisien ?

Louise. — Un caprice ? Vouloir se faire entendre ? Choisir ses dirigeants ? 

Thibault. — Et les vols ? Les violences ? Les crimes ? 

Louise. — Et les crimes d’État ? Ceux qui sont accomplis par une armée qui tire contre ses propres citoyens ?

Thibault. — Et les crimes de 1789 ? Ceux de ces fous qui ont pris le prétexte d’une famine pour assouvir leurs instincts les plus meurtriers ?

Louise. — Pensez-vous que 1789 nous ait épargnés, nous les sans-grades, nous les sans-noms ? Nous nous sommes battus pour nos voix comptent !

Thibault. — Que voulez-vous de plus ? Ces députés monarchistes pour lesquels vous n’avez pas de mots assez durs, n’ont-ils pas décidé que les maires et conseillers généraux seraient désormais élus ?

Louise. — Ils ont aussi aboli l’exil des anciennes familles régnantes !

Thibault. — Sont-elles condamnées à perpétuité ? La France est aussi leur pays !

Louise. — Un pays qu’elles ont mis à genoux ! Cela au prétexte d’une hérédité ou d’une hypothétique grâce divine !

Thibault. — Prétendez-vous nous interdire de pratiquer notre religion ?

Louise. — Je prétends qu’un député, fût-il royaliste, représente tous les électeurs de sa circonscription et ne doit pas afficher publiquement sa religion, comme nombre de monarchistes l’ont fait avec ostentation, en participant à des pèlerinages auxquels ils ont donné une publicité plus que tapageuse !

Thibault, après un silence. — Eh bien… je crois que… cette conversation nous a permis d’éclaircir bien des choses…

Après un temps, Louise, qui semble affectée, s’en va sans dire un mot par la galerie.

Scène 3. Thibault, Jean.

Jean, affolé, entrant la porte de service. — Monsieur ! Des villageois sont entrés. Ils s’installent dans les salons du rez-de-jardin ! Monsieur le maire me certifie que vous leur en avez donné l’autorisation !

Thibault. — En effet, Jean. 

Jean, n’en croyant pas ses oreilles. — Mais enfin… enfin, monsieur…

Thibault. — Ils ont tout perdu, à cause des inondations. Nous ne pouvions rester sans rien faire. 

Jean. — Que faire des meubles de prix, des objets précieux, des…

Thibault. — Vous les laisserez en place. 

Jean. — Je vous demande pardon ?

Thibault. — Nos hôtes méritent les mêmes égards que des invités de marque. 

Jean. — Monsieur, je me permets de vous rappeler que…

Thibault. — Assez ! Vous êtes mon domestique. Je décide et vous exécutez. 

Jean, se raidissant. — Oui, monsieur. 

Thibault, emporté, sort vivement, tandis que Jean, très contrarié, reste seul.

***

 

Tableau 4. République et monarchie.

Scène 1. Louise, seule.

Louise, une lettre à la main. — À ma grande surprise, les premiers temps de mon séjour se passèrent agréablement. Le vicomte, puisque je l’appelais encore ainsi, évita tout ce qui aurait pu me froisser. De mon côté, je mis la bride à mon naturel querelleur. D’autant que j’appréhendais un peu la réputation d’original que l’homme avait dans la région. Je reçus une lettre de mon amie Séverine, à qui j’avais raconté toutes mes péripéties. Voici ce qu’elle m’écrivait : « Il a un château et du bien ? N’hésite pas et fais-lui rendre gorge. » Je confesse que j’étais tentée de suivre cette ligne de conduite. Après tout, n’était-ce pas traiter son mépris du peuple comme il le méritait ? (Elle chante :)Ah ça ira, ça ira, ça ira ! Les aristocrates à la lanterne, ah ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates on les pendra !

Scène 2. Louise, Thibault.

Thibault entre sur les derniers mots de Louise. Elle s’arrête. Ils sont un peu gênés.

Thibault. — Non seulement vous dansez, mais en plus vous chantez… Les Folies Bergèresprodiguent décidément une éducation complète.

Louise. — Je ne voulais en aucun cas déranger le calme de…

Thibault. — La décrue s’amorce. 

Louise, un peu déçue. — Voilà une bonne nouvelle. 

Thibault. — Oui.

Ils gardent le silence, comme emplis d’un regret.

Louise, regardant par la fenêtre. — Quelle agitation ! Que se passe-t-il ?

Thibault. — Des villageois. 

Louise. — Que font-ils ?

Thibault. — Ils viennent s’installer, pour quelques jours. J’ai proposé à toutes celles et tous ceux qui ont été touchés par les inondations de profiter du château autant qu’il le faudra. Les salons du rez-de-jardin sont inoccupés. Il est bon qu’ils profitent à celles et ceux qui en ont besoin. 

Louise le regarde, surprise, puis se met à sourire.

Louise. — Voilà qui est plutôt… inattendu…

Thibault, satisfait de son effet. — Les Mareschal des Roches se sont toujours souciés du bien-être du village. Je ne fais que perpétuer la tradition. Tous les châtelains ne sont pas hautains. 

Louise. — Je ne l’ignore pas. J’en connais de très généreux, comme Constance d’Hérouville, mon amie. 

Thibault, saisi. — Vous… vous connaissez la baronne d’Hérouville ?

Louise, satisfaite à son tour, de son effet. — Une amie très chère, une amie d’enfance, nous avons été élevées ensemble…

Thibault, surpris. — Au château d’Hérouville ?

Louise. — Un paradis pour qui aime jouer à cache-cache…

Thibault, souriant. — Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit plus tôt ?

Louise, moqueuse. — J’ignorais que vous exigiez des lettres de recommandation. 

Thibault. — J’aime Hérouville. J’ai eu la chance d’y venir une fois, il y a quatre ans. Peut-être nous sommes-nous croisés au château ?

Louise, quittant son sourire. — Oh non… (Un temps court, puis elle sourit de nouveau.) Ce mot de châteaum’amuse car je n’ai jamais eu le sentiment qu’Hérouville était un château. Je m’en souviens comme d’un village champêtre clos de murs, presque une cour de ferme un peu rustique, flanquée par accident d’un grand manoir. 

Thibault. — Vous dites vrai : Hérouville est un authentique campagnard et c’est justement son charme. Les châteaux sont des êtres vivants. Les hommes et les femmes qui y vivent y font résonner leurs paroles, leurs pensées, leurs gestes et tout cela imprègne les murs, les objets et leur donne une personnalité unique. Tenez, Bois-le-Vicomte, par exemple, c’est un château tout simple. Un corps de logis complété par deux ailes. Pas d’escalier monumental, pas de balcon d’apparat. On y entre par une modeste double porte vitrée, presque une porte de service. Pierre meulière, toits d’ardoise, briques rouges. A l’intérieur, une impression de repos. Le bois craque doucement, le vent chante sa chanson discrète, comme si le château tout entier vous enveloppait de son manteau protecteur, avec délicatesse. Il bouge, il respire, parfois il pleure ou il parle. Il a tant de choses à dire, écoutons-le. 

Ils gardent le silence et écoutent.  

Louise, comme si elle faisait parler le château. — « Entrez, mes amis. »

 Thibault, idem. — « J’aime votre compagnie. »

Louise, troublée par cette dernière phrase, change de place, comme si elle perdait l’équilibre.

Thibault, rompant la gêne. — Vous vous êtes levée tôt, ce matin.

Louise. — Vous aimez l’aurore ?

Thibault. — Je préfère le crépuscule. Il apporte avec lui le cortège des souvenirs.

Louise. — L’aurore, c’est tout le contraire. Je hais l’hiver parce qu’il n’y a pas d’aurores. Bien sûr, en hiver le soleil se lève aussi, mais je ne m’en aperçois pas ! Il est si paresseux… La nuit est déjà finie, pourtant je ne l’ai pas vue mourir, ni vu naître le jour nouveau. Je suis déjà à la barre ou à ma table de travail. Au printemps et en été, c’est différent : entre la nuit et le jour, il y a l’aurore. Comme un prélude ou une préface. L’aurore a sa couleur : le blanc. Le ciel est blanc, l’heure est blanche. Tout recommence, tout semble possible, et pourtant rien ne bouge encore. Le monde retient son souffle avant de plonger dans la journée qui va commencer. 

Silence durant lequel tous deux semblent essayer de vivre pleinement ce moment d’aurore.

Thibault. — Et maintenant, plongeons !

Louise. — Pardon ?

Thibault. — Je préside ce soir à Châtillon le banquet de la paroisse. Votre compagnie me serait fort agréable.

Louise. — Hélas, je ne le peux pas. Je participe moi-même à un banquet à Dammarie.

Thibault. — Ah ? Lequel ?

Louise, gênée. — Un banquet… un banquet républicain. 

Thibault, contrarié. — Mais… comment irez-vous ? 

Louise, après un temps. — On… on passe me prendre…

Thibault. — Qui ? (Il est immédiatement honteux de sa question.)

Louise, ayant du mal à répondre. — Palissandre… (Alors que Thibault est touché par cette révélation.)C’est un banquet destiné à lever des fonds pour relancer La Cause du Peuple.

Thibault. — Cette feuille de scribouillards ?

Louise, rectifiant — Un journal ! Un authentique journal fondé par un grand homme de Lettres : M. Jules Vallès. 

Thibault. — Votre « authentique journal » n’a cessé de nous salir.

Louise. — De qui parlez-vous ?

Thibault. — Tous ceux qui pensent que la France a besoin d’un roi. 

Louise. — Reconnaissez-le : vos représentants à la chambre n’ont pas fait honneur à vos idées.

Thibault. — Mon frère en était.

Louise. — S’est-il prononcé, lui aussi, en faveur des mesures qui frappent le peuple de France ?

Thibault. — Et les événements qui frappent les grandes familles de ce pays, celles qui ont écrit son Histoire ? Cela vous indiffère ?

Louise. — Toute souffrance me touche et m’indigne.

Thibault. — Alors indignez-vous. Indignez-vous du sort qui est réservé à ceux qui ont sculpté ce beau pays de France. Voilà pourquoi j’entends faire de ce château un havre, un asile destiné à accueillir les orphelins de la noblesse française.

Louise, comme pour elle-même. — Indifférence des puissants envers le sort des faibles…

Thibault. — Jamais nous ne fûmes indifférents ! Les Mareschal des Roches se sont toujours souciés du peuple !

Louise. — Qu’avez-vous fait pour lui ? Votre frère était à la chambre, me disiez-vous ? A-t-il, comme ses collègues, refusé d’écouter les doléances de la Commune de Paris ?

Thibault. — La Commune ? Ce caprice parisien ?

Louise. — Un caprice ? Vouloir se faire entendre ? Choisir ses dirigeants ? 

Thibault. — Et les vols ? Les violences ? Les crimes ? 

Louise. — Et les crimes d’État ? Ceux qui sont accomplis par une armée qui tire contre ses propres citoyens ?

Thibault. — Et les crimes de 1789 ? Ceux de ces fous qui ont pris le prétexte d’une famine pour assouvir leurs instincts les plus meurtriers ?

Louise. — Pensez-vous que 1789 nous ait épargnés, nous les sans-grades, nous les sans-noms ? Nous nous sommes battus pour nos voix comptent !

Thibault. — Que voulez-vous de plus ? Ces députés monarchistes pour lesquels vous n’avez pas de mots assez durs, n’ont-ils pas décidé que les maires et conseillers généraux seraient désormais élus ?

Louise. — Ils ont aussi aboli l’exil des anciennes familles régnantes !

Thibault. — Sont-elles condamnées à perpétuité ? La France est aussi leur pays !

Louise. — Un pays qu’elles ont mis à genoux ! Cela au prétexte d’une hérédité ou d’une hypothétique grâce divine !

Thibault. — Prétendez-vous nous interdire de pratiquer notre religion ?

Louise. — Je prétends qu’un député, fût-il royaliste, représente tous les électeurs de sa circonscription et ne doit pas afficher publiquement sa religion, comme nombre de monarchistes l’ont fait avec ostentation, en participant à des pèlerinages auxquels ils ont donné une publicité plus que tapageuse !

Thibault, après un silence. — Eh bien… je crois que… cette conversation nous a permis d’éclaircir bien des choses…

Après un temps, Louise, qui semble affectée, s’en va sans dire un mot par la galerie.

Scène 3. Thibault, Jean.

Jean, affolé, entrant la porte de service. — Monsieur ! Des villageois sont entrés. Ils s’installent dans les salons du rez-de-jardin ! Monsieur le maire me certifie que vous leur en avez donné l’autorisation !

Thibault. — En effet, Jean. 

Jean, n’en croyant pas ses oreilles. — Mais enfin… enfin, monsieur…

Thibault. — Ils ont tout perdu, à cause des inondations. Nous ne pouvions rester sans rien faire. 

Jean. — Que faire des meubles de prix, des objets précieux, des…

Thibault. — Vous les laisserez en place. 

Jean. — Je vous demande pardon ?

Thibault. — Nos hôtes méritent les mêmes égards que des invités de marque. 

Jean. — Monsieur, je me permets de vous rappeler que…

Thibault. — Assez ! Vous êtes mon domestique. Je décide et vous exécutez. 

Jean, se raidissant. — Oui, monsieur. 

Thibault, emporté, sort vivement, tandis que Jean, très contrarié, reste seul.

***

 

Tableau 5. Les deux enfants.

Le lendemain. Thibault, assis à son bureau, écrit. Jean entre par la porte de service.

Scène 1. Thibault, Jean.

Jean, un papier à la main. — Le courrier, monsieur.

Thibault, à son écriture, sans lever la tête. — Je vous écoute.

Jean, un papier à la main. — J’ai une grande nouvelle à vous annoncer. (Thibault quitte des yeux sa lettre.)Auguste de Saint-Mont, duc de Clairance, arrive la semaine prochaine. 

Thibault, se levant. — Que dites-vous ?

Jean. — Il emmène avec lui le comte d’Isigny, la duchesse de Brézé ainsi qu’une délégation du Cercle de la rue royale. Tous sont prêts à soutenir financièrement notre orphelinat et veulent voir de leurs propres yeux le château où il sera établi. 

Thibault, décontenancé. — Mais… c’est impossible… c’est trop tôt…

Jean, ne comprenant pas. — La décrue vient de s’achever, la grille est réparée et…

Thibault. — Le château n’est pas prêt. Au rez-de-jardin, nous avons accueilli des villageois…

Jean, pincé. — C’était la décision de monsieur…

Thibault. — Sans parler des chambres, du verger, il y a tant à faire…

Jean. — Je m’en occupe, monsieur. 

Thibault. — Seul, vous n’y arriverez pas…

Jean. — Je demanderai de l’aide. Je suis sûr qu’à Châtillon, je pourrai trouver…

Thibault. — Non, Jean, pas tout de suite…

Jean. — Mais… que dois-je répondre au duc ?

Thibault. — Eh bien vous lui direz que… que j’ai encore besoin de temps.

Jean, se rembrunissant. — Bien monsieur. 

Jean sort par la porte de communication tandis que Louise entre par la porte donnant sur la galerie. Ils se regardent un moment sans rien dire, chacun cherchant à rompre le silence.

Scène 2. Thibault, Louise.

Thibault. — Je vous écrivais.

Louise. — Je vous présente mes excuses pour hier. J’ai…

Thibault. — C’est à moi de les présenter. Je me suis montré d’une terrifiante impolitesse. Mais… avec mes mots et… ma maladresse aussi… je ne voulais que défendre l’honneur de ma famille.

Louise. — C’était ce que je cherchais aussi : réparer les injustices faites à mon nom.

Thibault. — En ce cas, vous pouvez me comprendre. J’ai repris le combat de mon frère, mon jumeau. C’était un brillant député. Avec ardeur, il se battit à la chambre pour défendre nos valeurs. Mon père et moi, nous l’admirions beaucoup. Tous les espoirs de la famille étaient fondés sur lui. Un soir, mon père, ma mère et mon frère se rendirent à un banquet royaliste. Au retour, un animal effraya les chevaux, la voiture fit une embardée et fut précipitée dans le Loing. Aucun ne savait nager. Tous trois périrent. J’héritai de tout. Je ne le méritais pas. Moi qui n’étais qu’un viveur paresseux, je dispose désormais de tout ce qui revenait de droit à mon frère. C’est lui qui devrait être ici, à ma place. C’est lui aurait dû vous accueillir dans cette demeure.

Louise. — Il y a un poème de Baudelaire que j’aime par-dessus tout. « Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie. À côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait :

De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme l'œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.

À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c'était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.

Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur. » 

Vous voyez Vicomte, nous sommes un peu ces deux enfants. Vous du château, et moi de la grande route. Pourtant, quand nous sourions, les barreaux disparaissent et les grilles s’évanouissent, n’est-ce pas ? (Elle sourit et Thibault sourit également.)Vous m’excusez ? (Elle amorce une sortie.)

Thibault. — Vous êtes pressée ?

Louise, un peu gênée. — Je… je suis attendue.

Thibault. — Tiens, et par qui ? (Soudain, il est honteux de son indiscrétion.)

Louise. — André Palissandre.

Thibault, touché. — Je vois…

Louise. — Je sais que vous ne l’appréciez guère…

Thibault. — Nos opinions diffèrent.

Louise. — Lui vous admire beaucoup.

Thibault. — Qu’admire-t-il ? Sa campagne de calomnies à mon encontre ? Ou peut-être est-ce ma complète défaite électorale ?

Louise. — Il admire aussi votre frère. J’ai eu l’occasion de parler avec lui hier, lors du banquet de La Cause du peuple.Nous partageons beaucoup de choses. C’est un orateur passionné et qui sait, avec des mots simples, exprimer les injustices de notre temps et toucher le cœur de son auditoire. 

Thibault, la regardant avec attention. — En effet, je vois qu’il a manifestement atteint sa cible. (Après un silence durant lequel ni Thibault ni Louise ne savent que dire :)Ne le faites pas attendre. 

Louise, se voulant cordiale. — À tantôt.

Elle sort par la galerie alors que Jean rentre par la porte de service.

Scène 3. Thibault, Jean.

Jean. — Monsieur, je viens de parler avec Monsieur l’abbé.

Thibault. — Quelles sont les nouvelles ?

Jean,mal à l’aise.— Il… Il vous demande de ne plus l’accompagner à Vézelay. 

 

Thibault. — Que se passe-t-il ?

Jean. — Eh bien c’est… c’est au sujet de cette femme…

Thibault. — Expliquez-vous !

Jean. — Cette femme que nous hébergeons depuis quelques jours…

Thibault. — Madame Duprat ?

Jean. — Sa réputation… la vôtre… enfin, on jase, monsieur ! 

Thibault, méprisant. — Eh bien, qu’on jase !

Agacé, Thibault sort, tandis que Jean reste seul, contrarié.

***

 

Tableau 6. La valse.

Scène 1. Thibault, Louise.

Ils entrent en même temps.

Louise. — Je vous cherchais.

Thibault. — Moi aussi.

Louise. — Ah… Commencez.

Thibault. — Je n’en ferais rien.

Louise. — Je vous en prie, vicomte.

Thibault. — Si vous insistez… (Il hésite un instant puis, comme mélancolique :) le Loing et le canal de Briare ont retrouvé leur niveau habituel. J’ai vu des experts à Châtillon qui certifient que la crue est définitivement terminée. 

Louise. — Je reviens de chez moi. La maison a été nettoyée. (Un temps, puis, à regret :) Je partirai demain.

Thibault, après un silence.— Les choses rentrent dans l’ordre. 

Louise, ne sachant que dire. — Oui. (Silence, puis :)Je ne sais comment vous remercier de votre hospitalité. 

Thibault, après avoir hésité.— J’ai une idée.

Louise. — Je vous écoute.

Thibault.— Je suis invité ce soir au bal du marquis de Saint-Fargeau. Soyez ma cavalière. 

Louise, déstabilisée par cette proposition. — Vicomte… je vous remercie de votre invitation mais… votre cavalière… n’est-ce pas un peu cavalier ?

Thibault.— Ne me dites pas que vous banquetez encore avec Palissandre ?

Louise. — Non, mais je n’ai pas de tenue appropriée…

Thibault.— Nous piocherons dans la garde-robe de ma mère, vous avez la même taille.

Louise. — Mais… avez-vous pensé au qu’en dira-t-on ? Croyez-vous que vous puissiez paraître en public à mon bras sans susciter des murmures parmi les invités ?

Thibault.— Eh bien pour une fois, ils auront un sujet de conversation intéressant !

Louise. — Et moi ? Pour qui passerai-je ? Une femme seule s’affichant avec le vicomte Mareschal des Roches ?

Thibault.— Mais vous passerez pour une personne qui a beaucoup de goût ! (Ironique :) D’autant que ma gloire rejaillira sur vous !...

Louise. — Je ne sais pas me conduire dans le monde.

Thibault.— Vous ? Une habituée des soirées mondaines ?

Louise. — La mondanité du Paris artiste n’est pas celle du Saint-Fargeau aristocratique.

Thibault.— Vous savez danser la valse ? (Louise ne répond pas.)Vous savez danser la valse ?

Louise, après un temps. — Non. 

Thibault, la regardant.— Je ne vous crois pas.

Louise. — Vous devriez. 

Thibault.— Vous ? Vous ne savez pas danser la valse ?

Louise. — Non, vicomte ! Aux Folies, on nous apprend le cancan. Pour ce qui est des soirées mondaines, je les fréquente avant tout en tant que journaliste et n’ai guère l’habitude de…

Thibault.— Louise Duprat ne sait pas danser la valse !… (Tendant les bras vers Louise :) Approchez, ma chère.  

Louise. — Que… que voulez-vous ?

Thibault. — C’est l’heure de votre première leçon. (Ironique :)Vous voyez, nous autres, aristocrates, nous avons encore deux ou trois choses à apprendre au peuple.

Sans dire un mot, Louise s’approche. Thibault la guide.

Thibault. — Pas trop près, madame. Au contraire : qu’il y ait de l’espace entre vous et moi. Je pose la main dans votre dos et vous sur mon bras, comme cela. À trois temps. Dans le sens des aiguilles d’une montre. (Ils commencent à tourner.) Doucement… Regardez-moi… Non, ne me quittez pas des yeux… Écoutez-moi… et cependant… N’écoutez pas mes mots… écoutez mes mouvements… Pour danser la valse, il faut que nous nous écoutions… Pas avec nos oreilles, mais avec nos mains, avec nos bras, avec tout notre corps. Voilà, comme cela… Il faut sentir ce que l’autre initie… Percevoir le geste qui engage… les courbes que nous traçons au sol… comme si nos jambes étaient des compas et la piste une feuille blanche… Oui, c’est cela… (Sans cesser de danser :) Vous dansez très bien la valse, qu’est-ce que vous m’avez raconté ?

Louise. — C’est la première fois, vicomte…

Thibault. — Je n’en crois pas un mot…

Louise. — Je vous assure…

Thibault. — Vous êtes si avancée que nous allons passer immédiatement à la deuxième leçon…

Louise. — En quoi consiste-t-elle ?

Thibault. — C’est très simple : on accélère…

Louise. — On accélère ? …

Thibault. — On accélère ! … Plus vite… plus vite encore ! … Songez à ce soir… Songez au bal… à notre public… ces vieilles baronnes… ces vieilles duchesses… toutes ces duègnes effarouchées dès notre entrée en piste… qui auront glosé sur nous… fait des hypothèses sur nos liens… byzantinisé sur la teneur exacte de notre relation… il faut leur donner du spectacle, ma chère ! … Pour qu’elles puissent encore en parler demain ! … Et après demain !... Allons, plus vite !

Louise, riant. — La tête me tourne ! …

Thibault, riant aussi. — C’est justement la fonction de la valse ! … Quand il n’y a plus de champagne, un seul alcool : une valse ! 

Louise, riant. — Assez, vicomte, assez ! 

Le couple se disloque, chacun échouant qui dans la méridienne, qui dans un fauteuil. Ils rient encore.

Thibault, humant une marguerite de la parure de Louise, qu’il a, on ne sait quand, prise. — Voilà bien longtemps que ces vieux murs n’ont plus entendu de rires.

Louise, voyant la fleur. — Vous faites souvent la cueillette dans les coiffures des dames ?

Thibault, regardant soudain la marguerite. — Oh ! Je vous présente mes excuses !...

Louise, après un temps, riant. — Vous vous excusez mais vous ne semblez pas décidé à me la rendre ! 

Thibault. — Vous êtes la première femme à venir à Bois-le-Vicomte depuis… depuis longtemps.

Louise. — Sur ce sujet, on vous dit froid.

Thibault. — Tiens ?

Louise. — Le vicomte Mareschal des Roches serait une citadelle imprenable…

Thibault. — Pourtant j’ai failli me fiancer, il y a longtemps. Dans ma jeunesse, j’étais un vrai collectionneur de femmes, ce qui me valait la désapprobation totale de mon père… Et puis je fis la connaissance de Diane. Diane de Ponthieu. Une beauté sculpturale, une distinction intimidante, une intelligence acérée. J’en étais fou. Mais elle ne m’aimait pas et elle me fit souffrir. Un soir, lors d’un bal offert par le duc de Nemours, elle me lança : « Je ne t’appartiens pas. C’est toi, ma conquête. Et ce soir, je te rends ta liberté. » L’affront était public et le scandale fut énorme. Depuis, en moi quelque chose s’était glacé. Mais… le printemps vient toujours à bout de l’hiver. Et puis les gens ne sont pas forcément ce que l’on croit. Ainsi en va-t-il pour vous.

Louise. — Comment cela ?

Thibault. — Finalement, vous n’êtes pas si féroce…

Louise. — Moi, féroce ?

Thibault. — On dit que vous croquez un homme chaque soir, à votre souper. Si j’en juge par ce que j’ai pu voir, ce n’est pas l’exacte vérité.

Louise. — Peut-être certains ont-ils intérêt à faire courir ce genre de rumeur. De cette façon, mes prises de position politiques passent d’abord pour les marques d’un vice de caractère. 

Thibault. — Ces ragots sont donc infondés ?

Louise, gênée. — Pour dire la vérité, ils sont tout à fait… tout à fait fondés ! 

Thibault, ironique. — Ciel, j’ai donc donné asile à une cannibale !

Louise. — Rassurez-vous, vous ne faites plus partie des proies que j’aime à chasser. Si je vous avais connu plus jeune, vous auriez certes fait un gibier de choix.

Thibault, ironique. — Béni soit donc mon grand âge ! Votre régime vous impose donc de la chair fraiche ?

Louise. — Ce n’est pas une question d’âge, mais de tempérament. Comme je vous l’ai dit, j’ai été élevée au château d’Hérouville, avec la fille du maître des lieux, Constance, qui est restée une amie. Mes déclarations et mon engagement n’ont pas altéré nos liens et j’ai découvert que nos idées étaient plus proches que je ne l’aurais soupçonné. Ma mère était femme de chambre au château. À l’âge de quinze ans, innocence et folie de la jeunesse, je tombai amoureuse de notre maître, le baron d’Hérouville. Je l’aimais d’un amour passionné, mais pur. Lui ne vit en moi qu’une occasion de plaisir. Il m’abusa. Je tombai enceinte. Je ne voulus pas garder le stigmate de la nuit où j’avais été forcée. La faiseuse d’anges me retira mon fardeau. Pourtant, deux enfants naquirent de cette union non désirée : la douleur et l’indignation. La douleur que je gardai dans ma chair longtemps après. L’indignation contre tous les abus que les puissants font subir aux plus faibles. Ma résolution était prise : je ne serais plus la proie des séducteurs, ce seraient eux qui deviendraient ma proie. J’ai pris beaucoup de plaisir à faire souffrir ceux que j’ai croisés. Mais aujourd’hui, j’ai la sensation que ma plaie cicatrice.

Thibault. — Finalement, nous sommes deux grands blessés de la vie des sentiments. (Se levant :)Songeons à nous divertir ! Je vais passer en revue les robes de bal de ma mère et …

Louise. — Inutile, vicomte, je vous ai menti. J’ai ce qu’il faut.

Thibault. — Chanter, danser, écrire, jouer la comédie, vos talents sont complets !

Louise. — C’est vous qui me donnez l’occasion de les exprimer !

Joyeuse, elle sort par la galerie tandis que Jean entre par la porte de service.

Scène 2. Thibault, Jean.

Jean. — Monsieur souhaite-t-il une collation avant que nous partions ?

Thibault. — Non, Jean, je vous remercie. Je conduirai moi-même la calèche. Vous pouvez disposer, je n’ai plus besoin de vous. MmeDuprat et moi-même rentrerons tard.

Jean, très surpris. — MmeDuprat ? MmeDuprat vous accompagne chez le marquis de Saint-Fargeau ?

Thibault, crispé par la question. — Oui, Jean !

Jean. — Mais enfin, monsieur, pensez-vous qu’il soit décent de vous montrer ainsi avec cette…

Thibault. — Taisez-vous. Vous avez pris dernièrement des privautés qui ne me plaisent pas. Vous administrez avec rigueur mes affaires et mon courrier. En outre vous êtes un conseil avisé pour tout ce qui touche au château. Cependant ma vie privée ne vous regarde pas. N’oubliez pas que vous n’êtes ici que mon valet de chambre.

Thibault sort vivement en laissant Jean seul, l’œil furieux.

***

 

Tableau 7. Le code.

Scène unique. Jean, Thibault, Louise.

Quelques heures plus tard. Jean est seul. Il tient le fume-cigarette de Louise et l’examine. Soudain, du bruit. Jean va se mettre en retrait dans le couloir de service. Thibault et Louise arrivent en riant par la galerie.

Louise. — Je renonce à comprendre les codes mondains aristocratiques !

Thibault. — Ils ne sont pas si compliqués ! 

Louise. — Au contraire ! Ils sont plus compliqués que le Code civil ! Chez nous, gens du peuple, les choses sont plus simples. 

Thibault. — Tout est très simple, aussi, chez nous : c’est la dame qui occupe la place la plus élevée. C’est elle la maîtresse du jeu. Elle accepte ou non d’être courtisée. Pour la mériter, son galant devra franchir des obstacles : tout d’abord battre son rival, ensuite prouver son honneur, enfin offrir un cadeau extraordinaire. 

Louise. — Mais quelle attitude la dame doit-elle adopter ? Froide, distante et observatrice ou bien chaleureuse, compréhensive et vivante ? Jusqu’où aller sans passer pour une dévergondée ? Pendant toute la soirée, je me lui suis demandée !...

Thibault. — Il est vrai que je ne vous ai pas sentie très à l’aise…

Louise. — Vous en convenez ! Peut-être faudrait-il un code ?

Thibault. — Un code ?

Louise. — Un signal, qui dirait « Oui, vous pouvez continuer d’avancer » ou « Arrêtez-vous, danger ! » Ainsi, la prochaine fois, je saurais comment me conduire vis à vis de vous.

Thibault. — Si je passais ma main dans les cheveux, comme ça…

Louise. — Trop voyant. Des mots seraient plus clairs.

Thibault. — Voyons… Quelle histoire d’amour préférez-vous ?

Louise. — Roméo et Juliette.

Thibault. — J’ai une idée. (Il prend Louise par le bras et la place devant lui.) Si cela ne va pas, si vous allez trop loin, si la situation devient inconvenante, je dirais Tybalt.

Louise. — Qui est-ce ?

Thibault. — L’ennemi de Roméo. 

Louise. — Tybalt ?

Thibault. — Cela signifiera : froideur, distance et dignité.

Louise. — Et si tout va bien ? Si je peux continuer ?

Thibault. — Juliette.

Louise. — Juliette ?

Thibault. — Cela voudra dire : soyez nature, écoutez vos sentiments et vos élans.

Louise. — Oh, je vois ! Si je dépasse les bornes ?…

Thibault. — Tybalt.

Louise. — Mais si je peux aller plus loin ?...

Thibault. — Juliette.

Louise. — Astucieux !

Thibault, la regardant dans les yeux. — Juliette.

Louise, après un silence, pendant lequel elle le regarde aussi. — Vous l’avez fait exprès ?

Thibault. — Je vous demande pardon ?

Louise, frémissante. — Vous avez fait exprès de dire Juliette ? 

Thibault, troublé. — Si j’ai fait exprès de dire Juliette ?

Louise, chavirant. — Oui…

Thibault, chavirant à son tour. — Juliette ? (Soudain grave :)Juliette.

Ils s’embrassent. Louise dénoue la cravate de Thibault tandis que Jean brise le fume-cigarette de Louise.

***

 

Tableau 8.Le tableau de chasse.

Le lendemain matin. Thibault est en robe de chambre et mange. Louise arrive lentement de la chambre, vêtue simplement d’un drap. Elle éprouve une gêne.

Scène 1. Thibault, Louise.

Thibault, se levant, allant vers elle et l’embrassant. — Bonjour. 

Louise, mal à l’aise. — Bonjour… 

Thibault. — As-tu bien dormi, vicomtesse ?

Louise. — Je… j’ai… j’ai fait beaucoup de rêves étranges, je crois…

Thibault. — As-tu faim ?

Louise. — Pas vraiment…

Thibault. — Je vais aller faire de la place dans l’armoire. 

Louise. — Que se passe-t-il ?

Thibault. — Je veux que tu puisses y mettre tes vêtements. 

Louise. — Oh … ce … ce n’est pas la peine…

Thibault. — Allons, la future vicomtesse Mareschal des Roches ne saurait avoir ses vêtements hors de sa chambre. 

Louise. — Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu as dit ?

Thibault. — Je parlais de tes vêtements. 

Louise. — Comment m’as-tu appelée ?

Thibault. — Tu vas obtenir le titre de vicomtesse. Il faudra t’y habituer !

Louise. — De quoi parles-tu ?

Thibault. — Et Mareschal des Roches sera ton nom.

Louise. — Mon nom est Duprat. Aujourd’hui comme demain. 

Thibault, après un temps. — Tu souhaites garder ton nom ? J’aurais dû y penser. Je pourrais peut-être arranger cela avec le curé. À la mairie, en revanche, ce sera plus difficile…

Louise. — L’église ? La mairie ? Mais enfin, de quoi parles-tu ?

Thibault, décontenancé. — Eh bien de… de notre mariage.

Louise, sidérée.— Notre mariage ? Non, Thibault. Nous n’allons pas nous marier. 

Thibault, pour qui tout s’écroule. — Mais… mais enfin que suis-je pour toi ?

Louise.— Pas un mari !

Thibault, qui s’effondre. — Pas un ? … Ah… Très bien… Quel idiot ! J’ai cru que… (Alors que la colère monte en lui :) Je n’ai été qu’un gibier de plus à accrocher à ton tableau de chasse, c’est cela ? Une histoire d’un soir ?

Louise.— D’un soir ou d’une vie, laissons l’existence nous le dire !

Thibault, se contenant. — Va-t-en. 

Louise.— Pardon ?

Thibault, criant. — J’ai dit « va-t-en », traînée !

Louise, qui a le souffle coupé, sort vivement par la galerie.

Scène 2. Thibault, Jean.

Jean, arrivant par la porte de communication. — Tout va bien monsieur ? J’ai entendu des cris…

Thibault. — Tout va bien…

Jean. — Monsieur, je me permets d’insister, parce que… 

On entend soudain un bruit de voiture qui arrive et s’arrête.

Thibault. — Allez voir de qui il s’agit.

Jean, se postant à la fenêtre. — C’est Palissandre.

Thibault. — Que fait-il ici ?

Jean, observant toujours. — Mme Duprat ! (Thibault rejoint Jean.)Mon Dieu ! Dans quelle tenue est-elle ? 

On entend le bruit d’une portière puis d’une voiture qui démarre et s’en va.

Thibault. — Laissez-moi.

Jean. — Mais enfin, monsieur !...

Thibault, hurlant. — Laissez-moi, je vous dis ! (Comme épuisé :)Et allez fermer la grille.

Jean, sortant son trousseau de clefs. — Bien, monsieur.

Jean, impavide, sort lentement, tandis que Thibault s’effondre.

***

 

Tableau 9. Pour une nuit ou pour la vie.

Thibault est allongé sur la méridienne, recouvert d’une couverture. Les yeux mi-clos, il ne bouge pas.

Scène 1. Thibault, Jean.

Jean, entrant avec un plateau et une tasse. — Votre citron, monsieur.

Thibault. — Je ne le boirai pas.

Jean. — Soyez raisonnable, monsieur. 

Thibault. — Fermez les volets.

Jean. — Mais enfin, monsieur, il fait si beau…

Thibault. — Fermez ces volets, je vous l’ordonne !

Jean. — Bien monsieur. 

Jean ferme les volets intérieurs.

Jean. — Le comte de Clairance a écrit. Il demande si la délégation du Cercle de la rue royale peut venir au château le mois prochain. Le projet d’orphelinat…

Thibault. — Fichez-moi la paix. 

Jean, après un temps. — Vous ne m’avez toujours pas dit que répondre à Ildebrand von Richter.

Thibault. — Mettez sa lettre au panier. 

Jean, regardant Thibault, triste. — Reprenez-vous monsieur, je vous en supplie. Je vais vous la lire, vous allez voir, elle est très sincère et même émouvante.

Jean sort par la porte de service. Thibault reste couché et ne bouge pas.

Scène 2. Thibault, Louise, puis Jean.

Lentement, Louise apparaît par la porte donnant sur la galerie. Elle observe Thibault. Elle hésite, puis entre doucement dans la chambre. Soudain, Thibault la voit et se lève d’un bond.

Louise. — Je ne voulais pas vous déranger…

Thibault. — La grille est fermée, comment êtes-vous ? …

Louise. — Vous oubliez que je suis une fille de la campagne…

Thibault, la prenant dans ses bras. — Pour une nuit ou pour la vie, que m’importe !

Louise. — Je t’aime…

Thibault, tremblant. — Mon amour…

Ils s’embrassent alors que Jean revient par le couloir de service avec une lettre et les observe.

***

 

Tableau 10. De la boue.

Scène unique. Louise, puis Jean.

C’est la nuit. Louise est allongée sur la méridienne. Elle dort paisiblement, les yeux clos. Jean paraît. Il s’approche lentement.

Jean, à l’oreille de Louise. — Pourquoi t’es revenue ? T’en as pas eu assez, salope ?

Louise, dans son sommeil. — Je… Laissez-moi…

Jean, à l’oreille de Louise. — N’y compte pas. Tant que tu seras là, tu m’auras sur le dos, sale pute…

Louise, s’agitant, toujours dans son sommeil. — Mais qu’est-ce que… qui êtes-vous ?...

Jean, à l’oreille de Louise. — Fiche le camp d’ici ! T’es pas à ta place. Qu’est-ce que t’imagines ? Une fille comme toi ? Devenir vicomtesse ? Jamais je laisserai faire ça ! Jamais je laisserai souiller le nom des Mareschal des Roches !

Louise, s’agitant, toujours endormie. — Thibault… Thibault !...

Jean, à l’oreille de Louise. — Tais-toi… J’en ai mâtées des plus dangereuses que toi… T’as entendu ce que je t’ai dit ? Dégage d’ici ! Tu n’es que de la boue. Et la boue, ça retourne toujours à la boue !

Jean disparaît discrètement.

Louise, s’agitant de plus en plus. — Thibault… Thibault !... 

Elle se réveille soudain, épouvantée. Elle regarde autour d’elle, constate que la pièce est vide. Elle se lève et va dans la chambre.

***

 

Tableau 11. Un enfant.

Scène unique. Louise, Thibault, puis Jean.

Louise, contrariée, est débout. Thibault entre en portant un plateau avec des chandelles, une bouteille de vin de Champagne et deux coupes.

Thibault. — Elle était au fin fond de la cave ! …

Louise.— Qu’est-ce que c’est ?

Thibault. — Du vin de champagne ! 

Louise.— Ah…

Thibault. — J’espérais une autre réaction…

Louise.— La nuit dernière, j’ai fait un cauchemar. Quelqu’un venait me parler…

Thibault, ouvrant la bouteille.— Qui était-ce ?

Louise.— Je ne voyais pas son visage.

Thibault.— Que te disait-il ?

Louise, troublée. — Des idioties…

Thibault, servant et souriant.— Bois-le-Vicomte est hanté, comme tous les châteaux. Tu as simplement eu la visite d’un esprit !

Jean apparaît et reste en retrait dans le couloir de service.

Louise. — Pourquoi ces coupes ?

Thibault, malicieux.— J’ai des présents à t’offrir. 

Louise. — Des présents ?

Thibault.— J’ai franchi toutes les étapes de l’amour courtois. Tu m’as donné l’autorisation de te faire la cour, j’ai battu mon rival…

Louise. — Ton rival ?

Thibault.— André Palissandre. 

Louise. — Jamais il n’y a eu entre lui et moi quoi que soit qui…

Thibault.— J’ai prouvé mon honneur.

Louise. — Et comment ?

Thibault.— J’ai terrassé un dragon.

Louise. — Lequel ?

Thibault.— Ildebrand von Richter ! Un animal à sang froid avec une mâchoire de Visigoth. Il me reste une étape à accomplir : t’offrir un présent extraordinaire. (Il lui remet le trousseau de clef :)Le voici. 

Louise, prenant les clefs. — Qu’est-ce que c’est ? 

Thibault.— Les clefs de Bois-le-Vicomte. Elles ouvrent toutes les portes du château. Grâce à elles, plus rien n’aura de secret pour toi. 

Louise, émue. — Merci.

Thibault.— Tu connais le conte de Mmed’Aulnoy, La Belle et la Bête ?

Louise. — Oui. 

Thibault.— Eh bien moi, comme la Bête le fit à la Belle, chaque soir, infatigablement, avec un optimisme désespéré, ou un désespoir résolument optimiste, je viendrai te faire une demande, toujours la même : (Il se met à genoux.)« Belle, voulez-vous m’épouser ? »

Louise. — Oui !

Thibault, se relevant, car il n’a pas entendu.— Certes, je m’y attendais. Je me doutais bien que ton goût de la liberté te porterait à une telle réponse. Pourtant, sache que mon offre est valable sans échéance particulière et que chaque soir passé ensemble sera l’occasion pour moi de… (Il s’arrête, réfléchit, puis :)Qu’est-ce que tu as dit ?

Louise. — Oui !

Thibault, fou de joie.— Oh ! Oh mon amour ! (Ils s’embrassent.)Je suis si heureux ! Et si fier que les Mareschal des Roches aient bientôt un héritier !

Louise, que ce dernier mot a frappée. — Et si c’est une fille, on la brûle ? 

Thibault.— Ne dis pas de sottises ! Tous nos enfants seront les bienvenus. Mais notre premier fils perpétuera notre lignée. 

Louise, après un temps. — Non, Thibault.

Thibault, après un temps.— Non ?

Louise. — Je ne veux pas d’enfant. 

Thibault, qui avait pris une coupe, la repose. Il reste muet.

Thibault.— Je ne comprends pas. 

Louise. — Je me suis juré, voici des années, que je ne mettrai au monde aucun enfant. 

Thibault, profondément ébranlé.— Mais comment… comment peux-tu dire une chose si… si contre-nature ?…

Louise. — Tu penses qu’il est dans ma nature de faire des enfants ?

Thibault.— Il me semble, oui… Comme cela est dans la nature de toutes les femmes. 

Louise. — Eh bien moi, je ne vois rien de naturel là-dedans. 

Thibault.— C’est pourtant le destin de la femme : donner la vie.

Louise. — Un destin… oui, c’est ce qu’on a voulu me faire croire depuis ma plus tendre enfance… j’étais supposée avoir un destin… devenir femme de chambre, comme ma mère… épouser un maître d’hôtel, faire des enfants, vivre, travailler et mourir au château d’Hérouville, comme ma mère… Pourtant j’en ai décidé autrement. J’ai refusé de suivre cette voie toute tracée et je me suis créée une vie que personne n’a été capable de me prédire. J’ai fait mentir tous ceux qui m’ont parlé de mon destin. On a toujours le choix. Quant au prétendu destin de la Femme, c’est une invention des hommes pour mieux nous cantonner dans un rôle, celui de mère. 

Thibault.— Un invention des hommes ? Ce ne sont pas les hommes qui ont inventé cela. C’est Dieu qui vous a offert ce don inestimable : donner la vie. 

Louise. — Comme c’est simple : nous sommes faites pour donner. Et comme c’est facile : il suffit de donner. Et comme c’est habile, aussi : en effet, qui pourrait refuser de faire un don, un simple don, un don pourtant extraordinaire, celui de la vie ? Seul un cœur de pierre pourrait refuser de donner ce qui ne le prive en rien, n’est-ce pas ? C’est bien d’un homme, tiens…

Thibault.— Quoi de plus beau qu’un tel don ?

Louise. — Quoi de plus détestable qu’une grossesse ? Les dégoûts, les nausées, les vomissements, les enfants perdus, les enfants morts nés… Vous en parlez à votre aise, monsieur ! Ce n’est pas vous qui avez à en passer par là ! Ce n’est pas vous, non plus, qui accoucherez ! Avez-vous une idée des douleurs de l’enfantement ? Avez-vous déjà senti dans votre chair une souffrance telle, une souffrance incommensurable ? Avez-vous déjà manqué mourir ? Combien de femmes, aujourd’hui même, ont-elles péri dans une maternité simplement parce qu’elles étaient venues accomplir leur « destin », le fameux « destin » auquel les avaient assignées leurs pères, leurs maris, leurs frères, toute la société enfin !

Thibault.— Louise, je ne méconnais pas les désagréments de la grossesse, ni ceux de l’accouchement. Mais cela n’est que passager. Tout cela ne dure qu’un temps et laisse la place à quelque chose de merveilleux : un enfant.

Louise. — Non, Thibault, tu fais erreur. 

Thibault.— N’est-ce pas un enfant, qu’une mère met au monde ? 

Louise. — C’est un enfant, certes. Puis cela devient un jeune garçon ou une jeune fille, un homme ou une femme. Cela prend de la place, du temps et de l’espace. Au fil des années, ce ne sont plus des problèmes enfantins auxquels il faut faire face. Ce sont des problèmes d’adultes qui viennent s’ajouter aux nôtres. Que restera-t-il de nous ? De notre amour ?

Thibault. — Nous trouverons comment le préserver.

Louise. — Tant d’époux sont devenus des étrangers à cause d’un enfant.

Thibault. — Nous prendrons une nourrice, un précepteur… 

Louise. — C’est ainsi que tu vois les choses ? Faire des enfants pour les laisser entre les mains d’autres personnes ?

Thibault. — Pas du tout ! Tu pourras t’en occuper, si tu le souhaites…

Louise. — Je ? … Je pourrai m’en occuper ? Et toi ? Tu t’en occuperas ? 

Thibault. — Moi ? Mais ! … Évidemment ! …

Louise. — Je m’interroge sur la façon dont tu comptes répartir la charge de travail que représente un enfant…

Thibault. — Enfin, Louise ! Un enfant a besoin de sa mère.

Louise. — Comme il a besoin de son père. 

Thibault. — Pas dans les mêmes proportions. Et puis, tu sais, j’ai mes affaires… il n’est pas si simple de les envoyer au diable.

Louise. — Et les miennes ?

Thibault. — Quoi, les tiennes ?

Louise. — Et mes affaires à moi ? Je peux les envoyer au diable sans que cela soit un problème ? C’est ainsi que tu vois les choses ?

Thibault. — Tu n’en auras plus besoin. Une fois l’orphelinat mis sur pied, tu pourras totalement arrêter de travailler pour te consacrer à…

Louise. — Mais je ne veux pas ! J’aime danser, j’aime écrire, voyager, faire des rencontres, réfléchir ! Pourquoi serait-ce à moi de sacrifier ce que j’aime au nom d’un enfant ? Pourquoi ne serait-ce pas toi, qui mettrais un terme à tes activités, pour élever nos enfants ?

Thibault. — Tu te moques ?

Louise. — Je suis on ne peut plus sérieuse. 

Thibault. — Ce ne serait pas convenable !

Louise. — Au yeux de qui ?

Thibault. — Mais aux yeux de… de tout le monde !

Louise. — Ta famille ?

Thibault. — Quoi qu’il en soit je ne peux m’arrêter de travailler ! Le château nécessite une veille constante. Je ne peux en aucun cas confier ce patrimoine à…

Louise. — Voilà encore une autre raison pour laquelle je n’aurai pas d’enfant avec toi. 

Thibault. — Et quelle est-elle ?

Louise. — Ce château. 

Thibault. — Tu ne l’aimes pas ?

Louise. — Ce n’est pas la question. Je refuse de mettre ce château sur les épaules d’un enfant. 

Thibault. — Qu’est-ce que tu dis ? Sur ses épaules ? C’est sur mes épaules qu’il pèse, ce château !

Louise. — Aujourd’hui. Mais demain ? Quand tu ne seras plus là ? Tirons les leçons du passé. Nous n’avons pas le droit de faire à un enfant ce cadeau empoisonné, comme ta famille l’a fait pour toi. 

Thibault, s’échauffant. — Louise, je t’engage à peser tes paroles. Ce château, pour un enfant, serait une chance immense. Outre sa valeur immobilière qui lui permettrait de bénéficier d’un patrimoine foncier important, cette demeure fait partie de la grande histoire, celle de notre pays. Mais elle fait également partie de notre histoire intime, celle de ma famille et de ses valeurs. 

Louise, s’animant. — La façon dont tu balaies ainsi ma famille, ses valeurs et son histoire est proprement odieuse !

Thibault, éclatant. — Qu’a fait ta famille ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Rien !

Louise, éclatant à son tour. — Ma famille n’est pas une famille de privilégiés, comme la tienne, mais elle mérite le respect ! Elle a vécu comme elle a pu, à cause des privations que ses maîtres lui faisaient subir. 

Thibault. — Le résultat est là : les Mareschal des Roches ont leur nom dans les livres d’Histoire. 

Louise. — Voilà donc au fond ce qui te pousse à vouloir un enfant ! … Ce n’est qu’un acte égoïste visant à perpétuer un nom… à te perpétuer toi-même au-delà de la mort… Qu’importe l’être qui viendra au monde, finalement… Seule comptera le plaisir narcissique de voir ton nom écrit sur le parchemin de la postérité. 

Thibault, piqué.— Égoïste ? Tu as l’audace de me traiter d’égoïste, alors que tu en es le plus parfait spécimen ? Tu ne penses qu’à toi ! Tu disais croire au progrès ? À l’amélioration des hommes ? Il n’en est rien. Tu refuses d’apporter ta contribution à l’humanité, alors que tu pourrais lui donner un petit être neuf, qui verrait, grâce à toi, les choses d’un œil neuf et pourrait soutenir ce monde neuf tu appelles de tes vœux. 

Louise. — Point n’est besoin d’un enfant, pour cela. On peut apporter sa contribution à l’humanité en travaillant, chaque jour, humblement, en éveillant les consciences, sans s’enfermer dans un cercle familial restreint mais au contraire en s’adressant au monde entier !

Thibault.— Tout cela n’est qu’une collection de prétextes ! La vérité est que tu es incapable d’assumer les responsabilités qui sont celles d’une mère. 

Louise. — Tu as parfaitement raison ! Je refuse d’assumer cette responsabilité, car c’en est une, peut-être la plus lourde qui puisse exister ! Personne n’a demandé à naître, ni toi, ni moi. Qui sommes-nous, toi comme moi, pour nous autoriser à infliger cela à quelqu’un ?

Thibault.— Rassure-toi, je ne t’infligerai plus rien. Rassemble tes affaires et pars immédiatement. 

Après un silence au cours duquel ils se regardent intensément, Louise quitte la pièce laissant Thibault droit comme un iet épouvantablement en colère.

 

***

 

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