Le Petit Chaperon rouge

Les coulisses

 

Le Petit chaperon rouge est sans doute l’un des contes les plus répandus. À vrai dire, le chaperon rouge en tant qu’accessoire est une pure invention de Perrault. Cependant, on trouve d’innombrables versions du conte aux quatre coins du monde. Tantôt le protagoniste en est une petite fille, tantôt un petit garçon. Tantôt l’animal menaçant est un félin, tantôt un oiseau. En France, c’est Perrault qui en a fourni la première version écrite. Les frères Grimm devaient aussi donner la leur.

Bruno Betthelheim, qui fit la psychanalyse de ce conte et de bien d’autres, ne décolérait pas contre Perrault. En effet, la version de l’écrivain français s’achève par la mort de la petite fille, dévorée par le loup. Au contraire, le commentateur louait la version des Grimm, dans laquelle des chasseurs ouvrent la panse du loup pour en tirer, vivantes, la petite fille et sa grand-mère. En réalité, les frères Grimm mêlaient au Petit Chaperon rouge un autre conte, celui des Sept chevreaux, qui se termine donc de cette heureuse façon. Pour Bettelheim, arrêter l’histoire au moment où la petite fille est engloutie était une méconnaissance de la fonction essentielle du conte : permettre à l’enfant de surmonter sa peur.

Perrault n’entrait pas dans ces considérations et a écrit un conte à double sens, comme en d’autres occasions. Il a en fait livré une petite fable qui tient de l’avertissement aux jeunes filles. Le contexte historique nous informant sur le recours fréquent aux mariages forcés permet d’éclairer la visée de l’écrivain. Cependant, sa sensibilité classique a porté Perrault à atténuer la dimension sexuelle de l’histoire, alors que la tradition orale s’en régalait avec gourmandise.

Que reste-t-il du conte aujourd’hui ? Nous avons souhaité mettre en valeur ce qui fait pour nous l’essence de cette vieille histoire : l’expérience de l’anéantissement. C’est cela, pour nous, que racontent les dévorations successives de la grand-mère, puis de la jeune fille. Chaque être vivant est appelé à croître puis à disparaître dans le néant. Ce n’est pas une morale théologiquement correcte, bien au contraire. Chaque être vivant prend pour la vie un aller simple, un aller sans retour qui le verra disparaître. En grandissant, chaque génération prend la place de la suivante tandis qu’une nouvelle cohorte apparaît alors même qu’une autre disparaît, dans un jeu de chaises musicales où chaque participant ne tourne pas en boucle, mais ne fait que passer. Dans la tradition orale, qui innerve aussi notre version, les personnages avaient d’ailleurs une façon bien crue de l’exprimer. Voilà pourquoi l’histoire racontée se termine chez nous par l’engloutissement de la jeune fille : pas de retour possible, pas de vaillant chasseur venant rétablir l’ordre des choses, mais au contraire, la disparition de la protagoniste, sans alternative.

Pourtant notre pièce ne s’arrête pas là. Nous lui avons adjoint un épilogue, comme une réponse à Bettelheim. Le chercheur avait fustigé le funeste dénouement de Perrault, arguant qu’il était producteur d’angoisse. S’il on s’en tient au texte, on ne peut qu’acquiescer. Mais c’est oublier que le conte est aussi un moment de partage entre un conteur et un auditeur. Lorsque l’adulte mime la petite fille dévorée, c’est sur l’auditeur qu’il le fait, chacun éprouvant alors le plaisir du contact, le plaisir de se sentir vivre juste après l’évocation de cette mort. Le conte permet bien à l’auditeur de surmonter l’angoisse de l’anéantissement, non parce qu’il se termine bien, mais parce que son énonciation renforce la sympathie et fait circuler l’énergie vitale dans le groupe. C’est tout le sens de notre épilogue, qui met à distance l’histoire narrée, donne la possibilité aux acteurs de prendre la parole en leur nom propre et fait participer le public dans une ambiance festive.  

Nous devons à François Flahaut, philosophe et anthropologue, l'essentiel de notre réflexion, que le lecteur pourra retrouver dans La Pensée des contesNotre travail peut se résumer par le souci de reverser sur la scène les éléments que le penseur a mis au jour dans le cadre de son travail théorique.