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2019. Lady Baba

 

Première mondiale : Lady Baba n' a pas encore été créée à la scène.

 

Pièce numéro 24

 

Publication : 

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Résumé court : Marie-Ségolène chante sur scène sous le nom de Lady Baba. Elle cache sa passion à sa famille, et surtout à son père, Louis-Stéphane, président du Parti des Traditions. Or ce dernier débarque sans prévenir. Arrivera-t-elle à garder le secret ?

 

Demander une autorisation de représentation :

Belgique :  S.A.C.D. Belgique

 

Canada :  S.A.C.D. Canada

 

France et reste du monde : 

- Amateurs :  S.A.C.D. France

- Professionnels : S.A.C.D. France

Personnages

MARIE-SÉGOLENE, plus connue sous le pseudonyme de Lady Baba.

TOINETTE, femme de chambre de Marie-Ségolène.

WANDA, impresario de Marie-Ségolène.

LOUIS-SÉPHANE, père de Marie-Ségolène.

MARIE-DOMINIQUE, sœur de Marie-Ségolène.

PATRICE, paparazzi.

ZIGGY, ancien fiancé de Marie-Ségolène.

BOGGIE, nouveau fiancé de Marie-Ségolène. 

KIMBERLEY, amie de Marie-Ségolène.

***

Note : les rôles de Ziggy et Boggie peuvent être joués par le même comédien.

 

 

 

Le décor

 

L’action se déroule dans l’appartement de Marie-Ségolène. La décoration murale indique que la jeune femme vit résolument avec son temps : affiches et posters faisant partie de la culture pop, mobilier moderne, etc.

 

 

 

Acte I

 

Affalée sur le canapé, Marie-Ségolène dort à poings fermés. Toinette paraît avec un plateau garni d’un petit-déjeuner, qu’elle dépose près du canapé. Elle observe Marie-Ségolène un instant.

TOINETTE, à part.— Oh lala… ça me fait de la peine de la réveiller… Elle dort si bien… (Regardant sa montre :)Quand même… il est presque quinze heures… (Elle hésite, puis :)Bon… allez… quand faut y aller… (Chuchotant, à Marie-Ségolène :) Madame… Madame… (Voyant que cela n’a aucun effet, elle lui tape sur l’épaule et dit d’une voix claire :)Madame !... Madame !... (Constatant que cette méthode est inefficace, elle la secoue carrément en criant :)Madame ! Madame ! (Cela ne marche pas et Toinette se trouve démunie. À part :)À ce stade, c’est pas le marchand de sable qui s’est occupé d’elle, c’est le marchand de béton armé !(Elle regarde autour d’elle et tombe sur une bouteille de whisky ouverte.)Ou le marchand de Whisky ! (Une idée germe :)Mais bien sûr… (Elle prend la bouteille et place le goulot près du nez de Marie-Ségolène. À elle :)Madame ! Madame...

MARIE-SÉGOLÈNE, humant le whisky, les yeux toujours clos mais remuant.— Hum…

TOINETTE, à part.— Ça marche ! (Continuant d’agiter le goulot mais le reculant, de sorte que Marie-Ségolène, attirée, se relève progressivement. À Marie-Ségolène :)Madame ! Madame…

MARIE-SÉGOLÈNE, maintenant assise mais les yeux toujours clos.— Ah… Toinette… Sers-moi un verre… j’ai soif…

TOINETTE.— Tout de suite, madame ! (Toinette prend un verre qui était sur le plateau et le donne à Marie-Ségolène.)Tenez.

MARIE-SÉGOLÈNE, buvant, ouvrant les yeux et recrachant immédiatement.— Pouah !... Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?

TOINETTE.— Euh… de l’eau…

MARIE-SÉGOLÈNE, reposant le verre.— Ne me refais jamais ça… Quelle heure il est ?

TOINETTE.— Quinze heures.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Quoi ? Mais pourquoi tu me réveilles si tôt ?

TOINETTE.— C’est l’heure de votre rendez-vous.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mon rendez-vous ?

TOINETTE.— Avec votre impresario.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Ah c’est vrai ! Wanda m’a dit qu’elle aurait des nouvelles de World Music. (Elle commence à prendre son petit-déjeuner.)

TOINETTE.— Madame n’est pas raisonnable. Vous avez tellement bu la nuit dernière, que vous n’avez pas eu la force d’aller jusqu’à votre chambre.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je me suis posée ici et après… le trou noir…

TOINETTE.— Justement, hier soir, vous avez cassé votre clé dans la porte, qui, du coup, ne ferme plus. Il faut dire d’urgence à votre père…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Pas question ! J’ai fait changer les fenêtres quand j’ai sorti Taxi girl, j’ai refait la déco avec l’argent de Dreaming, je ferai remplacer la serrure grâce à mon prochain tube. 

TOINETTE.— Ça aussi…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Quoi, « ça aussi… » ? Maintenant, tu vas me reprocher d’être une chanteuse pop ?

TOINETTE.— Jusqu’ici, ça ne posait pas de problème… Vous avez fait deux chansons qui ont été très remarquées sur internet… Mais si vous signez avec World Music, votre père finira forcément par être au courant…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mais non ! … Avec ma perruque et mes lunettes de scène, je suis méconnaissable ! Et puis j’ai mon pseudo !

TOINETTE.—Et quel pseudo ! Lady Baba… Vous feriez mieux de tout lui dire…

MARIE-SÉGOLÈNE.— À mon père ? Tu veux qu’il ait une attaque ? 

TOINETTE, ne voyant pas où est le problème.—Tout de même, il vous a bien installée ici pour faire de la musique ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mais pas la musique que je fais ! Mon père, c’est messe, cantiques et requiem. Sans parler de son engagement politique ! Non, non, moi, mon idéal c’est : profiter de la life, chanter, danser, boire un coup quand j’ai envie, aller où le vent me porte… bref, pas du tout le kif de mon père ! Alors autant te dire que s’il savait que j’étais Lady Baba…

Entre Wanda.

WANDA, trop heureuse de se mêler à la conversation.—Si qui sait que tu es Lady Baba ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Tiens, tu es là ?

WANDA.—La porte était entrouverte…

TOINETTE.— Nous parlions du père de madame. Je disais à madame qu’il serait temps qu’il connaisse les véritables activités de madame et…

WANDA.—Hein ? Tu es folle ! Le père de Marie-Ségo est persuadé qu’elle étudie le piano au conservatoire. Quand il vient, elle lui joue Mozart et Beethoven et quand il repart, on peut enfin bosser tranquille !

MARIE-SÉGOLÈNE.— C’est ce que je me tue à lui dire !

WANDA, méfiante, regardant Toinette.— Oh… mais dis-donc… tu vas pas aller tout lui révéler ?

TOINETTE.— Quoi ? Mais non !...

MARIE-SÉGOLÈNE.— Toinette, je sais que tu adores parler, alors jure-moi que tu ne lui diras rien !

TOINETTE.— Si madame insiste, je le jure !

WANDA.— D’ailleurs, ce ne serait pas dans ton intérêt…

TOINETTE.— Et pourquoi ?

WANDA.— Réfléchis. Quand le père de Marie-Ségo a décidé que sa fille étudierait le piano classique à Paris, il a pris ce trois pièces et il t’a engagée pour veiller sur elle. Tu crois qu’il serait ravi en apprenant que tu as laissé Marie-Ségo se détourner de Schubert pour aller se déhancher sur toutes les scènes ouvertes pop de la capitale ? Pour rentrer à pas d’heure en semi-coma éthylique ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— N’exagère pas…

TOINETTE, pâlissant.— Quelque chose me dit que non…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Si papa apprenait que je suis Lady Baba, ce serait ton licenciement assuré !

TOINETTE, résignée.— Vous avez raison… Eh bien soit. (Décidée :) Madame, croyez bien que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que votre père n’apprenne jamais la vérité.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Voilà qui me plaît ! 

TOINETTE.— Tout de même, vous pourriez au moins lui présenter votre fiancé.

WANDA.— C’est vrai que Ziggy est un peu agité, mais il a de l’énergie !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je ne suis plus avec Ziggy !

WANDA ET TOINETTE.— Quoi ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— J’ai un nouveau mec. Il est trop chou et il s’appelle Boggie ! D’ailleurs, il doit venir tout à l’heure. 

TOINETTE.— C’est votre père qui va être content !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Sûrement pas ! Il ne rêve que d’une chose, que j’épouse un notaire ou un pharmacien, et que je devienne la plus belle potiche de sa maison !

TOINETTE.— Et votre mère ? Vous pourriez lui dire ?

MARIE-SÉGOLÈNE, songeuse.— Peut-être… C’était une rebelle, en son temps… elle s’était même fait tatouer Artémis au creux des reins… la déesse de la chasse… une femme de tête… ça avait fait scandale, à l’époque… Et puis elle a fini par rentrer dans le rang… en épousant papa…

TOINETTE.— Allons, madame, réfléchissez !...

MARIE-SÉGOLÈNE.— C’est tout réfléchi !

Toinette sort.

WANDA.— Ton père, ça doit être une sacrée personnalité. J’aimerais bien le rencontrer, un jour.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Au bout de deux minutes, tu ne pourrais plus le supporter ! (Elle verse du whisky dans son café.)

WANDA, prenant la bouteille.— Hep hep hep !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Tu vas pas t’y mettre ?

WANDA.— J’ai besoin que tu sois lucide.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je suis lucide !

WANDA, dubitative.— Après la nuit que tu as passée ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je ne me suis jamais sentie aussi opérationnelle !

WANDA, pas convaincue.— Je demande à voir…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Regarde ! (Elle se lève et marche avec un déhanché provocateur.)Alors ? Tu vois que Lady Baba sait encaisser les chocs ! (Soudain, elle perd l’équilibre mais se récupère in extremis.)OK, faut que je règle les instruments de bord, mais je peux t’assurer que le châssis est impeccable ! (Elle se rassoit.)

WANDA.— Très bien. (Tendant un papier à Marie-Ségolène.)Pour commencer, regarde ça.

MARIE-SÉGOLÈNE, prenant le papier.— C’est quoi ces chiffres ?

WANDA.— Tes droits d’auteur, ma vieille. Je les ai reçus ce matin de la Société des Auteurs-Compositeurs-Interprètes.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Wouah ! ça commence à faire…

WANDA.— Maintenant, vise un peu ça.

MARIE-SÉGOLÈNE, posant le premier papier et prenant le second.— Un contrat ? Un contrat de World Music ?

WANDA.— C’est le début de la gloire !

MARIE-SÉGOLÈNE, rendant le papier.— Je ne veux pas.

WANDA.— Tu ne veux pas quoi ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je ne veux pas le signer ! Jusqu’ici j’ai pu faire ce qu’il me plaît. Chanter ce que je veux chanter, danser comme j’aime danser. En signant pour une grande compagnie, je vais devenir un produit et je devrai appliquer les ordres.

WANDA.— Tu te trompes. Ils adorent ton style et ils veulent que tu fasses exactement ce que tu as fait jusqu’ici.

MARIE-SÉGOLÈNE.— C’est vrai ?

WANDA.— Je te le certifie !

MARIE-SÉGOLÈNE, heureuse.— Je me demande si je rêve… (Signant :)Et voilà. Maintenant, je vais pouvoir être Lady Baba vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! (Wanda reprend le contrat.)

Toinette rentre en trombe.

TOINETTE, paniquée.— Madame ! Madame ! Votre père arrive !

MARIE-SÉGOLÈNE ET WANDA.— Quoi ?

TOINETTE.— Il vient de sonner à l’interphone ! Il est avec votre sœur !

MARIE-SÉGOLÈNE, prenant peur.— D’habitude, il prévient ! Que se passe-t-il ?

TOINETTE, très nerveuse.— Il faut redonner à cette pièce une apparence convenable !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Tu as raison ! Faisons vite !

Toinette, aidée par Marie-Ségolène et Wanda, enlèvent les posters de pop culture et les remplacent par des posters du pape, de Jésus, de la Vierge, etc. Soudain, on sonne. Elles se figent.

MARIE-SÉGOLÈNE.— C’est lui… (À Toinette :) Va ouvrir ! Essaye d’être normale…

Toinette sort.

MARIE-SÉGOLÈNE, à Wanda.— Et moi ? De quoi j’ai l’air ?

WANDA, arrangeant Marie-Ségolène.— C’est pas brillant…

TOINETTE, off.— Bonjour monsieur, quelle bonne surprise ! 

LOUIS-STÉPHANE, off.— Ma fille est là ?

TOINETTE, off.— Bien sûr, monsieur…

MARIE-SÉGOLÈNE, à Wanda, chuchotant.— Cache-toi ! (Alors que Wanda s’éclipse, la rattrapant et lui donnant la bouteille de whisky avec le verre :)Attends !

Alors que Wanda disparaît, entre Toinette suivie de Louis-Stéphane et de Marie-Dominique.

TOINETTE, annonçant.— Madame, monsieur, le père de madame et madame, la sœur de madame.

LOUIS-STÉPHANE, avec autorité, écartant Toinette.— Pas besoin de cérémonie. (Embrassant Marie-Ségolène :)Bonjour, Marie-Ségolène. 

MARIE-SÉGOLÈNE.— Bonjour, père. 

LOUIS-STÉPHANE, effaré par la dégaine de sa fille.— Vous… vous venez de vous lever ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je… je sortais juste d’une petite sieste…

LOUIS-STÉPHANE, humant, suspicieux.— C’est curieux… ça sent… ça sent l’alcool…

TOINETTE, sans réfléchir, pour donner le change.— C’est moi, monsieur !

LOUIS-STÉPHANE, choqué.— Comment, c’est vous ?

TOINETTE.— Je veux dire c’est… c’est la dinde que j’ai préparée pour le déjeuner… une dinde au whisky…

LOUIS-STÉPHANE, mécontent.— Au whisky ? À l’avenir, évitez.

TOINETTE.— Bien, monsieur. 

Toinette sort.

LOUIS-STÉPHANE, à Marie-Dominique.— Dites bonjour à votre sœur. 

MARIE-DOMINIQUE, faisant la bise, sans entrain.— Bonjour.

MARIE-SÉGOLÈNE, idem.— Bonjour.

LOUIS-STÉPHANE, à Marie-Ségolène.— Votre mère vous embrasse, elle est restée à Bousincourt.

MARIE-SÉGOLÈNE, faussement aimable.— Que me vaut le plaisir de votre visite ?

LOUIS-STÉPHANE.— Vous n’avez pas vu les infos ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Non.

LOUIS-STÉPHANE.— Ah… Bon, je vais vous mettre au courant, mais avant, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Il y a quatre ans, j’ai pris cet appartement pour que vous puissiez prendre des cours de piano au conservatoire. 

MARIE-SÉGOLÈNE.— Et je vous en remercie. 

LOUIS-STÉPHANE.— Je n’ai fait que mon devoir. Une femme s’accomplit en fondant un foyer et en devenant mère. Mais pour fonder un foyer, il faut l’agrémenter. Une femme jouant de la harpe ou du piano fait plaisir à son mari, lorsqu’il rentre du labeur, fatigué et tendu. Marie-Dominique s’est mise à la harpe et elle va prochainement se fiancer avec François-Henri de Lavrille, notre nouveau notaire.

MARIE-SÉGOLÈNE, surprise.— Je ne savais pas… (À Marie-Dominique :)Félicitations. 

MARIE-DOMINIQUE, froide.— Merci. 

LOUIS-STÉPHANE.— Marie-Ségolène, vous m’avez toujours donné du fil à retordre. Alors que Marie-Dominique désirait s’inscrire à la danse classique, vous vouliez faire de la boxe française. Quand votre sœur demandait au Père-Noël une licorne en peluche, vous espériez une panoplie de garagiste. J’en ai eu les plus vives inquiétudes. Heureusement, tout s’arrange : je viens de vous trouver un fiancé. 

MARIE-SÉGOLÈNE, presque un cri.— Quoi ?

LOUIS-STÉPHANE, désagréablement surpris.— Vous élevez la voix ? 

MARIE-SÉGOLÈNE, se ressaisissant.— C’est la surprise…

LOUIS-STÉPHANE, revenant à ses moutons.— Il s’agit de Charles-Henri de la Butinière, qui reprend l’usine familiale. 

MARIE-SÉGOLÈNE, horrifiée.— Ce boutonneux ?

LOUIS-STÉPHANE, à qui le détail avait échappé.— Il a des boutons ?

MARIE-SÉGOLÈNE, catégorique.— Il a des boutons !

LOUIS-STÉPHANE, pratique.— Ma foi… vous lui ferez passer !

MARIE-SÉGOLÈNE, sans réfléchir.— Impossible !

LOUIS-STÉPHANE, contrarié.— Comment, impossible ?

MARIE-SÉGOLÈNE, tentant de se justifier.— Oui, c’est impossible parce que… parce que… j’ai déjà un fiancé !

LOUIS-STÉPHANE, tombant des nues.— Quoi ? Mais… mais… J’espère au moins que vous êtes passés devant Dieu…

MARIE-SÉGOLÈNE, qui n’avait pas pensé à ce détail.— Oui, oui… évidemment !

LOUIS-STÉPHANE.— Où avez-vous fait cela ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Pardon ?

LOUIS-STÉPHANE.— Dans quelle église vous êtes-vous fiancés ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Euh… eh bien dans l’église du quartier… À Notre-Dame de l’Assomption…

MARIE-DOMINIQUE, soudain intéressée.— Comment s’appelle-t-il ?

MARIE-SÉGOLÈNE, cherchant quoi dire.— Euh… il s’appelle… euh… Jean… euh… Christian…

LOUIS-STÉPHANE, sans comprendre.— Il s’appelle Jean ou Christian ?

MARIE-SÉGOLÈNE, pataugeant.— Euh… les deux… Jean-Christian…

LOUIS-STÉPHANE, s’emmêlant.— Christian, c’est son nom de famille ?

MARIE-SÉGOLÈNE, pataugeant.— Euh… non… non… Son prénom est : Jean-Christian.

MARIE-DOMINIQUE, dont les yeux s’allument.— Il est mignon ?

LOUIS-STÉPHANE, s’emmêlant.— Mais… euh… Jean-Christian comment ?

MARIE-SÉGOLÈNE, pataugeant.— Euh… Jean-Christian euh… de Roubaix…

LOUIS-STÉPHANE, suspicieux.— Jean-Christian de Roubaix… Catholique ?

MARIE-SÉGOLÈNE, mentant effrontément.— Baptisé, confirmé…

LOUIS-STÉPHANE.— Et qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?

MARIE-SÉGOLÈNE, inventant au fur et à mesure.— Eh bien il va… il va reprendre l’entreprise familiale… Grosse fortune…

LOUIS-STÉPHANE.— Grosse fortune ? Je veux le rencontrer au plus vite. 

MARIE-DOMINIQUE.— Moi aussi !

LOUIS-STÉPHANE.— Ensuite, je prendrai ma décision. Il faut que nous puissions présenter une famille complète pour le début de la campagne.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Quelle campagne ?

LOUIS-STÉPHANE.— La campagne électorale ! J’ai été désigné candidat à la présidentielle par le parti. 

MARIE-SÉGOLÈNE, effarée.— Le Parti des Traditions ?

LOUIS-STÉPHANE.— Évidemment ! Sous quelle bannière vouliez-vous que je me présentasse ! En tant que président du parti, j’étais son candidat naturel, mais les adhérents ont confirmé cela par un vote. Je suis donc devenu le candidat officiel du Parti des Traditions. J’ai embauché votre sœur en tant qu’assistante. La famille sera au cœur de ma campagne. Voilà pourquoi je veux montrer aux médias notre famille, unie par les valeurs chrétiennes et le respect de l’ordre moral. 

MARIE-SÉGOLÈNE, à part.— Oh purée !

LOUIS-STÉPHANE.— Pardon ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je disais : quelle bonne idée !

LOUIS-STÉPHANE.— Dites-lui de passer maintenant.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Qui ?

LOUIS-STÉPHANE.— Jean-Christian !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Euh… Oui… bien sûr…

LOUIS-STÉPHANE.— Je fais un aller-retour au parti, pour contrôler l’impression de mes affiches. « Un seul recours : Louis-Stéphane de Bousincourt » !

MARIE-DOMINIQUE.— « La France de toujours : Louis-Stéphane de Bousincourt » !

LOUIS-STÉPHANE.— « Pour les traditions, pas de détour : Louis-Stéphane de Bousincourt » ! Marie-Dominique, en route !

MARIE-DOMINIQUE.— Père, puis-je rester ici ?

LOUIS-STÉPHANE.— Pour quoi faire ?

MARIE-DOMINIQUE, dont les yeux brûlent.— Eh bien… pour… faire la connaissance de mon futur beau-frère…

LOUIS-STÉPHANE, l’œil réprobateur.— Enfin ! Marie-Dominique ! Que dirait votre futur fiancé ! (À Marie-Ségolène :)J’ai constaté que la porte d’entrée ne ferme plus ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Oui, c’était hier soir : je suis rentrée complètement bourrée ! (Devant la mine de son père :)Euh… je veux dire… complètement bourrée… bourrée d’idées à propos des morceaux de musique que je travaille en ce moment… j’ai cassé la clé dans la serrure…

LOUIS-STÉPHANE.— Je vais la faire remplacer.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Merci père, je ferai ça moi-même.

LOUIS-STÉPHANE.— Avec quel argent ?

MARIE-SEGOLÈNE.— Celui de mes concerts.

LOUIS-STÉPHANE.— Vous… vous donnez des concerts ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Oui ! (Devant le regard interrogateur de son père.)Dans l’église de… Notre-Dame-de-Lorette… Bach… Mozart… Beethoven…

LOUIS-STÉPHANE.— Il faudra arrêter. 

MARIE-SÉGOLÈNE.— Arrêter ?

LOUIS-STÉPHANE.— Une femme de directeur d’usine joue pour ses amis, pas en public. À tout à l’heure !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je vous fais raccompagner. (Appelant :)Toinette !

LOUIS-STÉPHANE.— Inutile !

Louis-Stéphane sort, suivi de Marie-Dominique, alors que Toinette rentre et que réapparaît Wanda.

TOINETTE, très digne.— Madame m’a fait demander ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Arrête ton cinéma, mon père est parti !

WANDA.— Tu t’en es sortie ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— M’en parle pas : mon père me marie !

WANDA ET TOINETTE.— Quoi ?

MARIE-SÉGOLÈNE, à Toinette.— Sois vigilante : mon nouveau mec va arriver. Il ne faut surtout pas que mon père tombe sur lui !

TOINETTE.— Bien reçu !

MARIE-SÉGOLÈNE.— En attendant, aidez-moi à retrouver forme humaine !

Marie-Ségolène sort suivie de Wanda et Toinette. Le salon reste vide un instant. Puis Patrice entre, avec beaucoup de précautions, un appareil photo en bandoulière.

PATRICE, regardant à droite et à gauche, à la cantonade.— Y a quelqu’un ? … S’il vous plaît ? (Voyant les posters religieux :)C’est les Scouts d’Europe ou quoi ? (À part :)Personne… Je me suis peut-être planté… (Téléphonant :)Allô ? C’est Patrice… (Plus fort :)C’est Patrice ! … Ben justement, j’y suis, là… (Sortant un petit carnet :) C’est bien au 15, avenue de Montmorency ? Septième étage, quatrième porte à gauche en sortant de l’ascenseur ? Je comprends pas, y a personne… T’es sûr que c’est là que crèche la fille de Bousincourt ? Et… t’es sûr qu’elle se produit sur scène sous le nom de « Lady Baba » ? … Bon… elle est peut-être sortie… Moi, je me casse ! Hein ? Mais non, j’ai pas peur ! Tu sais bien que moi, y a trois choses qui comptent : une bonne photo, une bonne photo et une bonne photo ! Et le fric qui va avec, évidemment… Quoi ? Non, je pensais planquer en face de l’appart, mais vu que la porte était ouverte… Hein ? Ah c’est sûr que si on arrive à sortir l’info… Je vois ça d’ici : « La fille du candidat des traditions est une chanteuse trash ! » Ça va flinguer sa campagne… Quoi ? T’inquiète pas ! Tu sais très bien que si j’ai su réussir dans le métier, c’est parce que personne n’a jamais pu voir ma tête !

Rentre Toinette.

TOINETTE, interloquée à la vue de Patrice.— Monsieur ?

PATRICE, penaud rangeant hâtivement son téléphone. — Madame…

TOINETTE, croyant avoir compris.— Vous êtes le nouveau ?

PATRICE,sans comprendre. — Le… le… le nouveau ?

TOINETTE.— Eh bien le nouveau… le nouvel ami de madame ? 

PATRICE,presque malgré lui. — Oui… oui, c’est ça… le… le nouvel ami de madame… Je… je peux la voir ?

TOINETTE.— Pas tout de suite ! Elle est dans son bain… (Voyant son appareil.)Vous êtes photographe ?

PATRICE. — Euh… oui…

TOINETTE.— C’est quoi, votre nom, déjà ? Madame me l’a dit mais… un nom en i, c’est ça ?

PATRICE. — Vous avez une bonne mémoire !...

TOINETTE, attendant que Patrice lui dise un nom, puis, comme il ne dit rien.— Vous voulez pas me le dire ?

PATRICE. — Quoi ?

TOINETTE.— Votre nom !

PATRICE, mal à l’aise.— Ah !...

TOINETTE.— C’est vrai que je ne me suis pas présentée ! Toinette, femme de chambre de madame !

PATRICE.— Ah  vous êtes la femme de chambre de…

TOINETTE.— Oui ! J’ai été recrutée par son père pour veiller sur elle ! Elle était censée prendre des cours de piano au conservatoire mais bon…

PATRICE, intéressé.— Bon quoi ?

TOINETTE.— Ben, ça a un peu dévié, comme vous savez…

PATRICE, de plus en plus intéressé.— Ah non, dites-moi ça ?

TOINETTE.— Oh ! Vous n’allez pas me dire que vous n’êtes pas au courant ?

PATRICE, sortant son calepin.— Au courant de quoi ?

TOINETTE, sur un ton confidentiel.— Vous connaissez madame sous le nom de Lady Baba.

PATRICE, tentant de masquer sa surprise.— Euh… oui…

TOINETTE.— Eh bien ça n’est pas son vrai nom. Elle se nomme en fait Marie-Ségolène de Bousincourt.

PATRICE, notant.— La fille de ?...

TOINETTE, approuvant de la tête.— Oui ! Louis-Stéphane de Bousincourt.

PATRICE, jubilant et notant.— La candidat du Parti des Traditions à l’élection présidentielle ?

TOINETTE.— Lui-même ! (Regardant Patrice :)Mais… vous prenez des notes ?

PATRICE, pris en faute.— Hein ? Oui ! C’est que… j’ai une mauvaise mémoire…

TOINETTE.— Toujours est-il que le père de madame n’apprécierait pas du tout d’apprendre les véritables activités de sa fille. Même si la mère de madame a été, elle aussi, en son temps, une sorte de rebelle…

PATRICE, prenant des notes à tout vas.— Tiens ? Dites-moi ça…

TOINETTE.— Je vous le dis parce que vous êtes le nouvel ami de madame, mais, n’est-ce pas, ça reste entre nous ?

PATRICE, notant avidement.— Comptez sur moi !

TOINETTE.— Eh bien voilà… Figurez-vous que la mère de madame, Anne-Françoise, s’était fait tatouer au creux des reins la déesse Artémis.

PATRICE, que la surprise arrête.— Non ?

TOINETTE.— Comme je vous le dis… Et puis elle a épousé monsieur et s’est assagie… Mais, je ne sais toujours pas votre nom.

PATRICE.— Ah ! euh… (Il cherche :)Fred !

TOINETTE.— Je croyais que c’était un nom en i ?

PATRICE, cherchant une parade.— Tout le monde m’appelle Freddy !

TOINETTE.— Eh bien, Freddy, partez ! Il ne faut surtout pas que le père de madame vous trouve ici, sinon, ça ferait du grabuge. Je peux compter sur vous ?

PATRICE.— Affirmatif !

TOINETTE.— À plus tard et au plaisir de faire plus amplement votre connaissance !

Toinette sort.

PATRICEsoulagé, à part.— J’ai failli me faire gauler ! En tout cas, la bonniche confirme tout ce dont je me doutais ! Lady Baba est en fait Marie-Ségolène de Bousincourt… Et maintenant, je vais planquer en attendant de cueillir Bousincourt père ! Une photo de lui et sa fille et je décrocherai le jackpot !

Patrice veut s’en aller mais il en est empêché, car rentrent Louis-Stéphane et Marie-Dominique, avec des affiches sous le bras.

LOUIS-STÉPHANE,revigoré.— « Un homme et sa bravoure : Louis-Stéphane de Bousincourt ! »

MARIE-DOMINIQUE,exaltée.— « Les traditions, c’est grave glamour : Louis-Stéphane de Bousincourt ! »

LOUIS-STÉPHANE,apercevant Patrice.— Tiens ! Vous êtes le fiancé de Marie-Ségolène ?

PATRICE,sidéré de se retrouver face à Louis-Stéphane.— Euh… oui ! …

LOUIS-STÉPHANE,cherchant dans sa mémoire.— Ne me dites pas… (Trouvant :)Jean-Christian !

PATRICE,sur des braises.— Jean-Christian, c’est ça !

LOUIS-STÉPHANE,content d’avoir trouvé. — Jean-Christian de Roubaix !

PATRICE,répétant, hébété.— De Roubaix !...

LOUIS-STÉPHANE. — Mais je manque à tous mes devoirs ! (Se présentant :)Louis-Stéphane de Bousincourt !

PATRICE,souriant nerveusement.— Je… je vous avais reconnu…

LOUIS-STÉPHANE. — Vous vous intéressez à la politique ?

PATRICE,pataugeant.— Bien sûr… Je suis un de vos plus fervents soutiens…

LOUIS-STÉPHANE. — Ah ! Vous marquez des points, mon ami… Que dites-vous de cela ? (Louis-Stéphane déplie une affiche où l’on voit sa photo en grand avec ce texte : Votez Bousincourt, Parti des Traditions.)

PATRICE, ne sachant que dire.— Ah c’est très… c’est vraiment très…

MARIE-DOMINIQUE, vivement intéressée par Patrice. — Mon père ne m’a pas présentée… Marie-Dominique, la sœur de Marie-Ségolène. On se fait la bise ? 

PATRICE.— Mais bien sûr…

LOUIS-STÉPHANE, tirant Marie-Dominique en arrière. — Mais enfin ! (À Patrice :) Mon ami, Marie-Ségolène m’a dit que vous aviez une grosse fortune. 

PATRICE, pris au dépourvu.— C’est exact ! J’ai… j’ai fait sauter la banque au casino d’Enghien !

LOUIS-STÉPHANE, ne comprenant plus. — Marie-Ségolène m’avait pourtant dit que votre patrimoine était familial, et que vous vous apprêtiez à en assurer la gestion ?

PATRICE, tentant de rester crédible.— Oui ! Oui, tout à fait… le patrimoine de ma famille… ma famille… ma famille qui possède le casino d’Enghien… et beaucoup d’autres casinos…

MARIE-DOMINIQUE, brûlante.— Les casinos, j’adore ! La roulette… le poker… (Allusive:)Le strip-poker…

LOUIS-STÉPHANE, circonspect. — Votre famille est propriétaire de casinos ?

PATRICE.— Voilà…

LOUIS-STÉPHANE, prenant peur. — On raconte que ces établissements font affaire avec la mafia…

PATRICE.— Avec la mafia ? Jamais !

LOUIS-STÉPHANE, contrarié. — Tout de même… Les jeux d’argent… ce n’est pas très moral…

PATRICE, désireux de rattraper ce faux pas.— Détrompez-vous ! Une partie des bénéfices de l’entreprise est reversée à des associations de charité !

LOUIS-STÉPHANE, intéressé. — Ah ?

PATRICE.— Comme… le Secours Catholique !

LOUIS-STÉPHANE, soufflé, à part. — Oh ! ça, c’est très très bon pour mon électorat… (Haut :)Mon ami, plus je vous connais, plus je vous apprécie… 

PATRICE, revenant insidieusement à ses préoccupations. — Vous présentez donc votre candidature à l’élection présidentielle ?

LOUIS-STÉPHANE, conscient de sa mission. — Hélas ! Ai-je choix ? Le pays court à sa perte. Il est temps de le remettre sur le chemin des vraies valeurs ! Travail, famille, patrie…

PATRICE. — Et… vous et Marie-Ségolène, vous vous entendez bien ?

LOUIS-STÉPHANE, les yeux voilés. — Notre relation n’a pas été un chemin pavé de roses.

PATRICE, sortant son calepin. — Ah oui ?

LOUIS-STÉPHANE. — Je serais ravi de vous donner plus de détails, mais j’ai la gorge un peu sèche… 

PATRICE, prévenant. — Que désirez-vous boire ?

LOUIS-STÉPHANE. — Je boirais volontiers un thé avec du citron.

MARIE-DOMINIQUE. — Je vous en prépare un immédiatement ! (Prenant Patrice par la taille :)Venez m’aider…

PATRICE, essayant vainement de lui résister. — Mais je…

Patrice et Marie-Dominique sortent.

LOUIS-STÉPHANE, seul et répétant un discours. — Mes chers compatriotes, l’heure est grave ! Notre jeunesse, en particulier, m’inquiète. Regardez-les, nos enfants : ils se trémoussent au son de musiques barbares et ne pensent qu’à une seule chose : le plaisir, le plaisir et encore le plaisir ! C’est pourquoi, moi, Louis-Stéphane de Bousincourt, j’ai décidé de me présenter à cette élection, afin de les remettre dans le droit chemin !

Entre Wanda. 

WANDA, en entrant. — D’accord pour un verre, mais c’est le dernier avant ce soir ? Ah lala, mais quelle pochtronne, cette meuf ! (Elle se retourne et se trouve face à Louis-Stéphane. Tous les deux sont surpris.)

LOUIS-STÉPHANE, guindé. — Madame, je ne crois pas avoir l’honneur de vous connaître ?

WANDA, regardant attentivement Louis-Stéphane. — Euh… non… mais si, pourtant…

LOUIS-STÉPHANE. — Permettez-moi de me présenter : Louis-Stéphane de Bousincourt. 

WANDA,sidérée. — Quoi ? Mais alors vous… vous êtes le père de… le père de… 

LOUIS-STÉPHANE. — De Marie-Ségolène, absolument ! 

WANDA,malgré elle. — Oh putain !

LOUIS-STÉPHANE, choqué. — Je vous demande pardon ?

WANDA,bafouillant. — Je voulais dire… euh… c’est bien… c’est bien…

LOUIS-STÉPHANE, méfiant. — À qui ai-je l’honneur ?

WANDA,se demandant que dire. — Ah ! euh… (Se présentant :) Wanda !

LOUIS-STÉPHANE. — Wanda ?

WANDA,gênée. — Oui, Wanda ! (À part :)Je ne peux tout de même pas lui dire que je m’appelle Wanda Bergounioux… (Haut :)Wanda… Wanda… (Inventant :) Van… Putzeboum…

LOUIS-STÉPHANE. — Wanda Van Putzeboum ?

WANDA,affirmative. — Wanda Van Putzeboum !

LOUIS-STÉPHANE. — Et vous êtes ?

WANDA,très naturellement. — L’impresario de Marie-Ségo.

LOUIS-STÉPHANE, surpris. — L’impresario ? Ma fille a un impresario ?

WANDA,bafouillant. — Euh… non… ça, ce sera pour plus tard !...

LOUIS-STÉPHANE, dédaigneux. — Ni plus tard, ni jamais ! Ma fille n’a pas vocation à devenir une saltimbanque !

WANDA,tentant de rattraper sa bévue. — Je voulais dire… je suis son… son…

LOUIS-STÉPHANE. — Son professeur de piano ?

WANDA,sautant sur l’opportunité. — Voilà !

LOUIS-STÉPHANE, lui faisant le baisemain. — Enchanté ! Que lui faites-vous travailler en ce moment ?

WANDA,prise au dépourvu. — Hein ?

LOUIS-STÉPHANE. — Liszt ? Scarlatti ? Satie ?

WANDA. — Ah non ! Le disco !

LOUIS-STÉPHANE, horrifié. — Le disco ? Ne me dites pas qu’on travaille le disco au conservatoire !

WANDA, essayant de limiter la casse.— Ne vous méprenez pas ! Quand je dis le disco, je veux parler de… de… Juan Le Disco, grand compositeur espagnol. 

LOUIS-STÉPHANE. — Juan Le Disco ? Je ne connais pas…

WANDA. — Il accompagnait au piano toutes les corridas barcelonaises. 

LOUIS-STÉPHANE. — Une corrida accompagnée au piano ? Ça devait être quelque chose…

WANDA. — Je vous laisse, je vais profiter du bain de Marie-Ségolène pour lui faire travailler son solfège !

Wanda s’éclipse.

LOUIS-STÉPHANE. — Bigre ! Le professeur Van Putzeboum n’a pas l’air de plaisanter… (Décrochant son téléphone :)Allô ? Que se passe-t-il ? Un problème sur les tracts ? Au lieu de « notre mère patrie » ils ont écrit « Notre merde partie » ? Quelle horreur ! Encore un complot des socialo-communistes ! J’arrive tout de suite ! 

Louis-Stéphane sort et ne voit pas Patrick et Marie-Dominique qui reviennent.

PATRICE, une tasse de thé à la main.— Monsieur de Bousincourt ! (À Marie-Dominique qui le tenait par les épaules.)Mais enfin, mademoiselle, lâchez-moi ! 

MARIE-DOMINIQUE, voyant son père partir. — Papa, attendez-moi !

Marie-Dominique sort et rejoint son père.

PATRICE. — Et dire que j’allais obtenir un scoop !

Entre Ziggy.

ZIGGY, l’œil mauvais.— Où elle est, Ségo ?

PATRICE. — Euh… dans son bain…

ZIGGY.— Avec l’étalon ?

PATRICE. — L’étalon ?

ZIGGY.— Fais pas semblant ! T’es dans la confidence, toi aussi ?

PATRICE. — Quelle confidence ?

ZIGGY.— Me prends pas pour un cave !

PATRICE. — Excusez-moi, mais… vous êtes qui ?

ZIGGY.— Ah tu sais pas qui je suis ?

PATRICE. — Ben non…

ZIGGY, riant sous cape.— Je suis le concierge.

PATRICE. — Ah…

ZIGGY.— Des locataires potentiels vont venir visiter l’appart, alors je viens voir s’il est rangé.

PATRICE, d’un geste.— Vous voyez…

ZIGGY, remarquant les affiches religieuses.— Elle a vu la Vierge, ou quoi ?

PATRICE.— Qui ?

ZIGGY, énervé.— Ségo !

PATRICE.— Elle… elle est devenue très pieuse…

ZIGGY.— Elle a du culot ! Une traînée comme elle…

PATRICE.— Quoi qu’il en soit, l’appartement est rangé. 

ZIGGY.— Justement, ça va pas du tout !

PATRICE.— Mais… comment ?...

ZIGGY.— Les locataires potentiels ne sont pas du tout à cheval sur le rangement, ça risque de les effrayer !

PATRICE.— Qu’est-ce qu’on peut faire ?

ZIGGY.— C’est très simple ! (Il renverse une chaise.)Voilà ! (Il met un bibelot par terre.)Tiens ! (Il envoie valser des coussins.)Allez !

PATRICE, affolé.— Mais enfin… Enfin, arrêtez !

ZIGGY, voyant le relevé des droits d’auteur de Marie-Ségolène qui traîne.— C’est quoi, ça ? Tiens ! Les droits d’auteurs de madame… eh ben, elle s’emmerde pas… (Mettant le papier dans une poche.)Ça peut toujours servir…

PATRICE, choqué.— Non mais dites-donc, vous n’êtes pas chez vous, ici !

ZIGGY, menaçant.— Quoi, t’es pas content ?

PATRICE, battant en retraite.— Si, si…

ZIGGY, menaçant.— Mais au fait, t’es qui ? 

PATRICE, déstabilisé.— Moi ? Euh…

Toinette rentre.

TOINETTE, surprise.— M. Ziggy !

ZIGGY, à part.— Merde ! La bonne !

TOINETTE, contrariée.— Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous savez très bien que madame m’a interdit de vous…

ZIGGY, la coupant.— Je sais que Ségo est là ! Dans son bain, il paraît…

TOINETTE, à Patrick.— C’est vous qui lui avez dit ?

PATRICE.— Il m’a dit que des locataires allaient venir visiter l’appartement.

TOINETTE, à Ziggy.— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

ZIGGY, gêné.— Bon d’accord, j’ai un peu brodé pour avoir des infos…

TOINETTE, regardant autour d’elle.— Et c’est vous qui avez mis tout sens dessus-dessous ?

ZIGGY, minimisant.— Oh… deux trois choses… sous le coup de l’émotion…

TOINETTE, autoritaire.— Ramassez tout ça immédiatement !

ZIGGY, avec rage.— Plutôt crever !

TOINETTE, ferme.— Vous vous souvenez des photos de votre dernière soirée avec madame ? Celle où vous n’avez pas arrêté de rendre partout ? 

PATRICE, soudain intéressé.— Des photos de ce type en train de ? … Et vous en avez beaucoup ?

TOINETTE, sans entendre Patrick, à Ziggy.— Soit vous réparez ce que vous venez de faire, soit je les diffuse à la presse ! Je vois d’ici les titres : « Ziggy, le chanteur engagé, vomit sur la société et sur la moquette de Lady Baba ! »

PATRICE, ne comprenant plus.— Ziggy ?

ZIGGY, de mauvaise grâce.— C’est bon… Ils perdent rien pour attendre… la Ségo et son nouveau mec…

TOINETTE, soudain paniquée, bas, à Patrice.— Vous lui avez dit qui vous étiez ?

PATRICE.— Non.

TOINETTE, bas.— Tant mieux ! C’est Ziggy, l’ex de madame. 

PATRICE, bas.— L’ex-petit ami de Marie-Ségolène ?

TOINETTE, bas.— Oui ! S’il apprenait que vous et madame vous êtes ensemble, il vous mettrait en pièce…

ZIGGY, ayant fini de ranger.— Ça y est ? ça conviendra à Ségo et à son nouveau mec ?… D’ailleurs, comment il s’appelle ?

TOINETTE, nerveuse.— Très bien ! Et maintenant, M. Ziggy, je vais vous raccompagner à …

ZIGGY, regardant Patrice d’un air mauvais.— Au fait, c’est qui ce gugusse ? (Comme Toinette et Patrice ne savent que répondre.)Ce serait pas le nouveau mec de Ségo, justement ? (Avançant vers Patrice, menaçant :)Je la vois bien avec cette espèce de tocard… Comme qu’il s’appelle, déjà ?

TOINETTE, riant nerveusement.—  Lui ? Le nouvel ami de madame ? Vous plaisantez ?

ZIGGY, acculant Patrice dans un coin.— Ah non ? Alors c’est qui, cet empafé ?

TOINETTE, bafouillant.— Eh bien c’est… c’est…

ZIGGY, intrigué.— C’est ?

TOINETTE, au hasard.— Hubert-Robert !

ZIGGY.— Hubert-Robert ?

TOINETTE, affirmative.— Hubert-Robert.

ZIGGY.— C’est qui, ça, Hubert-Robert ?

TOINETTE, tentant de gagner du temps.— Qui est Hubert-Robert ? Vous me demandez qui est Hubert-Robert ?

ZIGGY, méfiant.— Ouais.

TOINETTE, à Patrice, jouant la moquerie.— Il me demande qui est Hubert-Robert ?

ZIGGY, à bout.— Accouche !

TOINETTE, inventant.— Eh bien Hubert-Robert, c’est… c’est… c’est le frère de madame.

ZIGGY, après un silence durant lequel lui et Patrice sont interloqués.—Le frère de Ségo ?

TOINETTE, affermie.— Le propre frère de madame.

ZIGGY, incrédule.— Arrête de me raconter des cracks ! Ségo n’a qu’une sœur, Marie-Dominique. Mais elle a pas de frère !

TOINETTE, sèche.— Monsieur Ziggy, je suis navrée de vous contredire, mais c’est pourtant le cas !

ZIGGY, pensant la coincer.— Ah ouais ? Alors pourquoi que Ségo m’en a jamais parlé ?

TOINETTE, déstabilisée mais tentant de donner le change.— Eh bien parce que… parce que… parce que c’était un frère caché.

ZIGGY, ne comprenant pas.— Quoi ?

TOINETTE.— La mère de madame a eu une aventure extra-conjugale qui s’est soldée par une naissance. Étant donné les principes de son mari, elle a dû cacher l’existence de l’enfant. Ce n’est que très récemment qu’Hubert-Robert et Madame se sont retrouvés.

PATRICE, alors que Ziggy le regarde à nouveau, pour donner le change.— Ma chère sœur…

ZIGGY.— Vous me prenez pour une buse ?

PATRICE.— Mais non !...

ZIGGY, de nouveau près de Patrice, menaçant.— Donne-moi une preuve !

PATRICE.— Une preuve de quoi ?

ZIGGY, éclatant.— Une preuve que t’es bien le demi-frère de Ségo !

PATRICE.— Eh bien… euh… 

TOINETTE, bas, à Patrice.— Le prénom !

PATRICE.— Ah oui ! La mère de Ségo… euh… non, ma mère, enfin… notre mère, quoi… elle s’appelle Anne-Françoise.

ZIGGY, peu convaincu.— Mouais… ça, tout le monde le sais…

Toinette montre alors à Patrice le bas de ses reins avec son doigt, en espérant que cela lui rappelle quelque chose.

PATRICE.— Eh bien, la mère de Ségo… euh… Anne-Françoise… enfin… notre mère… notre mère a un tatouage d’Artémis au creux des reins.

ZIGGY, après un silence.— Et comment je sais que c’est vrai ?

TOINETTE, ayant soudain une idée.— Regardez, monsieur Ziggy !...

Toinette sort.

MARIE-SÉGOLÈNE, off.—  Ah Toinette ! Pourrais-tu m’apporter un verre ?

TOINETTE, off.— Bien sûr, madame. Au fait, je voulais vous poser une question… À propos du tatouage d’Artémis de votre mère, vous savez, celui qu’elle a au creux des reins… Beaucoup de gens sont au courant ?

MARIE-SÉGOLÈNE, off.—  Tu plaisantes ? Personne ! Enfin, seule la famille très proche… Tu ne l’as dit à personne, au moins ?

TOINETTE, off.— Non, non…

ZIGGY, regardant Patrice.— Alors, t’es vraiment le démi-frère caché de Ségo ? 

Toinette rentre.

TOINETTE, tout en remplissant un verre. — Alors, monsieur Ziggy, vous êtes convaincu ?

ZIGGY.— Ces Bousincourt, c’est vraiment une famille de tarés ! 

TOINETTE.— Je m’éclipse… Monsieur Hubert-Robert… pouvez-vous raccompagner M. Ziggy, s’il vous plaît ?

Toinette sort. 

PATRICE, faisant mine de raccompagner Ziggy.— Bien… j’ai été positivement ravi de vous connaître et…

ZIGGY, sans bouger et regardant Patrice.— C’est qui, le nouveau mec de Ségo ? 

PATRICE.— Je pense que Marie-Ségolène pourra…

ZIGGY.— Dépêche, j’ai pas que ça à faire !

PATRICE, bafouillant.— Eh bien, je… je…

ZIGGY, se rapprochant de lui.— Je te conseille d’être coopératif, sinon je vais m’occuper de toi…

PATRICE, affolé.— Hein ?

ZIGGY, écumant.— Et moi, les mecs comme toi, j’en fais des allumettes, j’en fais des steaks hachés !...

Toinette rentre.

TOINETTE.— Ah vous êtes encore là ? Je suis venue chercher le gant de crin. (Elle fouille et le trouve.)Madame ne veut se le faire passer par personne d’autre que moi ! (Gentiment grondeuse :) M. Ziggy, il est temps de partir !

Toinette ressort.

ZIGGY, de plus en plus menaçant.— Alors ? Le mec de Ségo, c’est qui ?

PATRICE, pour se débarrasser de Ziggy, montrant Toinette.— C’est elle !

ZIGGY.— Quoi ?

PATRICE, criant presque.— C’est Toinette !

ZIGGY, n’en revenant pas.— Hein ?

PATRICE.— Le nouveau mec de Ségo, c’est une fille ! Elle est avec Toinette !

ZIGGY, n’en revenant toujours pas.— La bonne ?

PATRICE.— La bonne !

ZIGGY, médusé.— Alors Ségo a viré… (Il n’arrive pas à achever.)

PATRICE.— Faut croire !

ZIGGY, sidéré.— Oh purée !

Toinette rentre.

TOINETTE, cherchant.— Où est-elle ?... Ah ! (Elle prend une boîte.)De la poudre de rhinocéros ! Madame l’adore ! Cela donne au bain de madame un parfum presque… sauvage ! (Guillerette :) M. Ziggy, je vais me mettre en colère. Rentrez chez vous ! (Montrant la boîte :)Je lui ai offert pour son anniversaire ! Elle m’a dit que c’était son cadeau préféré ! J’étais contente de lui faire plaisir. (Elle ouvre la boîte dans laquelle est dessiné un grand cœur rose avec ces mots : « For Madame, with Love ».) En plus, c’est aphrodisiaque… 

Toinette ressort avec un petit rire.

ZIGGY, ahuri.— Alors là… si on m’avait dit… Jamais je l’aurais cru… Et toi… tu es vraiment le demi-frère de Ségo ?...

PATRICE.— Eh oui…

ZIGGY.— Mais comment ton père et la mère de Ségo se sont ?...

PATRICE, inventant au fur et à mesure.— Eh bien euh… papa était chauffeur livreur… Un jour, la mère de Ségo avait commandé un stock de chandails pour le patronage de la paroisse… et voilà !

ZIGGY, n’en revenant pas.— Oh ! Bon… je crois que j’ai besoin de sortir boire un verre… En tout cas, la Ségo, elle est bien gonflée de m’avoir jeté. Elle perd rien pour attendre !

 

Ziggy sort.

Je suis un paragraphe. Cliquez ici pour ajouter votre propre texte et me modifier. C'est facile.

PATRICE, épuisé, se laissant tomber sur le canapé ou dans un fauteuil.— Je me suis fourré dans un de ces guêpiers…

 

FIN DE L’ACTE I

 

 

 

Acte II

 

Patrice est seul, au téléphone.

PATRICE.— Oui ! Je te confirme tout ce qu’on supposait : la fille de Bousincourt est bien Lady Baba ! C’est de la bombe ! Maintenant, il faut que j’arrive à les prendre en photo l’un avec l’autre ! Mais attends… c’est pas tout ! La dernière fois que je t’ai eu, je suis tombée sur la femme de chambre de la fille Bousincourt… une certaine Toinette… J’aime autant te dire qu’elle était surprise de me voir… alors je me suis fait passer pour le fiancé de la fille… Pour la bonne, je m’appelle Freddy ! Mais attends, c’est pas tout ! Après, je tombe sur Bousincourt lui-même ! Si, si ! Et là, je vois qu’il me prend aussi pour le fiancé de sa fille, mais un autre, un certain Jean-Christian… Alors, moi, j’acquiesce ! Et voilà. Pour Bousincourt, je m’appelle Jean-Christian ! Hein ? Mais non, elle n’a pas plusieurs fiancés ! Je crois plutôt qu’elle joue un double jeu… Manifestement, son père n’est pas du tout au courant qu’elle est Lady Baba ! Quand il va l’apprendre, ça va être terrible… Et compte sur moi pour qu’il l’apprenne ! Mais attends, c’est pas tout ! Juste après, arrive l’ex de la fille Bousincourt, qui me prend pour le nouveau mec de la donzelle ! Pour éviter de subir la colère du damoiseau, Toinette, la bonne, me fait passer pour le frère caché de la demoiselle. Pour lui, je m’appelle Hubert-Robert ! Hein ? Comme tu dis, un sacré sac de nœud… Oh ! Attends, j’entends du bruit ! (Il raccroche précipitamment et regarde autour de lui, puis, avisant l’arrière du canapé.)Là ! (Il fait le tour du meuble.)Eh bé… Toinette fait pas souvent la poussière ici. (Il éternue et disparaît derrière le canapé.)

Kimberley et Marie-Ségolène entrent, en grande discussion, un verre à la main.

KIMBERLEY.— Je ne comprends toujours pas comment tu as pu quitter Ziggy.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Il était jaloux, lunatique et en plus : il buvait !

KIMBERLEY.— C’est la marmite qui se fout du chaudron…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Faut voir ce qu’il buvait : que du premier prix ! Moi, quand je prends un bourbon, c’est toujours une bouteille de réserve !

KIMBERLEY.— Ben voyons… Et comment s’appelle ton nouveau mec ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Boggie !

KIMBERLEY.— Et comment vous vous êtes rencontrés ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Dans une boîte ! Le groupe qui jouait était complètement à la rue… Alors, quand le batteur est allé pisser, Boggie s’est mis à la batterie et là, ça a décollé !

KIMBERLEY.— Un batteur ? Wouah !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Toi qui fais les paroles de toutes mes chansons, tu pourrais m’écrire une chanson sur lui ?

KIMBERLEY.— D’accord, mais pour ça, faut que je le rencontre. 

Toinette rentre.

TOINETTE, voyant les verres et prenant un plateau vide.— Madame n’est pas raisonnable ! Votre père peut revenir d’une minute à l’autre… S’il voyait ça…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je le baratinerai comme je l’ai baratiné tout à l’heure…

Toinette sort en soupirant.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Pourtant, il y a quelque chose qui me gonfle…

KIMBERLEY.— Quoi ? 

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mon père veut me marier…

KIMBERLEY.— Hein ? Et à qui ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Charles-Henri de la Butinière… un directeur d’usine de province… J’ai envie de me flinguer rien que d’y penser !

KIMBERLEY.— Tu lui as parlé de Boggie ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Tu es folle ! Tu sais bien que mon père ne sait pas que je suis Lady Baba !

KIMBERLEY.— Il faudra bien que tu finisses par lui dire…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je lui ai raconté que j’avais trouvé un fiancé bien comme il faut… Jean-Christian de Roubaix…

KIMBERLEY.— « Jean-Christian de Roubaix » ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— J’ai dit ce qui me passait par la tête…

Entre Boggie.

BOGGIE.— Salut…

MARIE-SÉGOLÈNE, lui sautant au cou.— Boggie ! Mon chéri !

BOGGIE, charmeur.— Ça va, ma puce ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je te présente Kimberley, ma parolière. 

BOGGIE, faisant la bise à Kimberley.—Salut.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Tu as des petits yeux, toi… 

BOGGIE.—J’ai bossé toute la nuit sur mon dernier titre…

KIMBERLEY, intéressée.— Ah ?

BOGGIE.—Un putain de solo de batterie de dix-huit minutes…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Va dormir dans ma chambre.

BOGGIE.—C’est vrai, tu ne m’en veux pas ?

MARIE-SÉGOLÈNE, indulgente.— Mais non…

BOGGIE, se moquant de lui-même.—Le type arrive pour aller se coucher…

MARIE-SÉGOLÈNE, douce.— Si tu es fatigué, c’est la meilleure chose à faire ! Reviens quand tu seras reposé.

BOGGIE, lui donnant un baiser.—T’es géniale, Baba… (À Marie-Ségolène et Kimberley.)À tout à l’heure, les filles…

Boggie sort.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Alors ?

KIMBERLEY.— Il est carrément craquant !

Entre Wanda.

WANDA, voyant les verres de Marie-Ségolène et Kimberley.— Oh non, c’est pas sérieux ! On doit bosser !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mais t’inquiète ! On va tout déchirer. Kim, montre les nouvelles paroles. 

KIMBERLEY, donnant un papier à Marie-Ségolène.— Tiens ! J’ai passé la nuit à les revoir…

WANDA.— C’est quoi le titre ?

KIMBERLEY, fière.— « Cassez-vous ».

MARIE-SÉGOLÈNE, à Wanda.— Envoie la sauce.

WANDA, appuyant sur une touche de son téléphone.— OK. (Une simple rythmique avec basse sort du téléphone.)

MARIE-SÉGOLÈNE, après avoir écouté un peu la rythmique, slamant avec énergie les paroles de Kimberley.— 

Les bourgeois

Les richards

Et les culs bénis

C’est à vous

Que s’adresse

Cette mélodie :

Nous on vous dit : 

« Cassez-vous »

Nous on vous dit : 

« Cassez-vous »

 

Vous passez

Vos journées

À nous critiquer

Aristos

Bien fachos

Et bouffeurs d’hosties

Nous on vous dit : 

« Cassez-vous »

Nous on vous dit : 

« Cassez-vous »

 

Vous ne sau-

-rez jamais

Fumer un bédo

Vous écla-

-ter au lit

Pendant toute un’ nuit

Alors pour toujours : 

« Cassez-vous »

Faites vos valises et : 

« Cassez-vous »

 

WANDA, applaudissant.— Waouh !World Musicva adorer ça ! Bravo Kim. Tu t’es surpassée !

KIMBERLEY, faussement modeste.— Tu sais… j’ai aucun mérite. J’ai relu Victor Hugo et Verlaine et après, c’est venu tout seul !

WANDA, à Marie-Ségolène.— Si ton père entendait ça… il serait horrifié…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Et pourtant… s’il savait… on a des points en commun.

KIMBERLEY.— Tu vas pas nous dire que tu crois en Dieu ?

MARIE-SÉGOLÈNE, après un silence. — Ben si ! … OK, j’ai pas une vie très orthodoxe, mais… je crois en Dieu ! (Stupéfaction des autres.) D’ailleurs, je l’ai écrit. (À Wanda :)Donne-moi du son. (Wanda fait entendre une nouvelle rythmique. Marie-Ségolène se remet à slamer :)

Un soir que je marchais dans la rue j’ai senti Ta Présence

Un soir que je marchais dans ma tête j’ai senti Ta Puissance

Alors un curé m’a dit : « viens dans ma grande église »

Alors un pasteur m’a dit : « viens s’te plaît dans mon temple »

Alors un imam m’a dit : « viens dans ma belle mosquée »

Alors un rabbin m’a dit : « viens dans ma synagogue »

Mais je leur ai dit « les mecs je vous laisse, j’ai Dieu en double appel »

J’ai une ligne directe vers Dieu on se parle tous les jours

J’ai une ligne directe vers Dieu et Il n’est pas aux Cieux

Il est dans mon cœur pour toujours !

 

KIMBERLEY, sidérée.— Alors là tu m’as… tu m’as…

WANDA.— Je suis sûre que ce truc peut faire un malheur… Je l’envoie aussi à World Music.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Comment ça, aussi ?

WANDA.— J’ai déjà envoyé « Cassez-vous ».

Entrent Louis-Stéphane suivi de Marie-Dominique.

LOUIS-STÉPHANE, souriant.— Me voilà rassuré ! J’ai pu rectifier le tir et mes tracts sont prêts ! « Avec Bousincourt, Nos traditions ont leur troubadour ! » (Regardant Wanda :)Ah ! Professeur Van Putzeboum !

MARIE-SÉGOLÈNE, ne comprenant pas, bas, à Wanda.— Qu’est-ce qu’il raconte ?

WANDA, gênée, à Louis-Stéphane.— Ah… Monsieur de Bousincourt…

LOUIS-STÉPHANE, à Marie-Ségolène.— J’ai fait la connaissance du professeur.

MARIE-SÉGOLÈNE, ahurie.— Quel professeur ?

LOUIS-STÉPHANE.— Eh bien le Professeur Van Putzeboum !

MARIE-SÉGOLÈNE, répétant sans comprendre.— Le professeur Van Putzeboum ?

LOUIS-STÉPHANE, avec une nuance de reproche.— Votre professeur de piano !

MARIE-SÉGOLÈNE, surprise.— Mon professeur de… ? de… ? 

WANDA, la regardant avec insistance pour chercher sa connivence.— Eh bien oui Marie-Ségolène ! Votre professeur de piano ! On ne va pas en faire tout un fromage…

MARIE-SÉGOLÈNE, ayant compris.— Ah oui… bien sûr ! … mon professeur de… où avais-je la tête ?

MARIE-DOMINIQUE, à Wanda.— Van Putzeboum, c’est hollandais ?

LOUIS-STÉPHANE, à Kimberley.— Madame, je n’ai pas l’honneur de vous connaître. (À Marie-Ségolène :)Vous nous présentez ?

MARIE-SÉGOLÈNE, ne sachant que dire.— Euh oui ! Naturellement… Je vous présente Kimberl… euh… Kim… euh… Kir… euh Ker… Kerline. Kerline de Berley. 

LOUIS-STÉPHANE, faisant le baisemain à Kimberley.— Madame. Vous permettez que je vous appelle Kerline ? 

KIMBERLEY, insouciante.— Si ça vous chante !

LOUIS-STÉPHANE, surpris par cette répartie.— Comment avez-vous connu ma fille ?

KIMBERLEY, très nature.— C’est une histoire de ouf-malade ! Un soir, j’étais complètement beurrée, et Marie-Ségo a débarqué en chantant un truc qui a mis tout le monde par terre et…

WANDA, la coupant pour éviter le désastre.— Kerline est également élève au conservatoire… mais… en… en chant. En chant lyrique. (D’un air entendu, à Kimberley :)N’est-ce pas, Kerline ?

KIMBERLEY, comprenant.— Oui ! Oui… le chant lyrique… (Avec conviction :)C’est toute ma vie ! 

LOUIS-STÉPHANE.— Chantez-nous donc quelque chose !

KIMBERLEY, horrifiée.— Quoi ?

MARIE-DOMINIQUE, joyeuse.— L’opéra, moi, j’adore ! 

KIMBERLEY, prenant peur.— Je… je ne suis pas très en voix aujourd’hui…

LOUIS-STÉPHANE, doux.— Vous n’allez pas nous refuser ça, chère Kerline ?

WANDA, persuasive.— Allons ! Un petit quelque chose…  

MARIE-DOMINIQUE.— Carmen ! 

LOUIS-STÉPHANE, content.— Bonne idée ! 

MARIE-DOMINIQUE.— Nous sommes toute oreille !

KIMBERLEY, après avoir hésité.— euh… (Chantant faux et pas en rythme :)« L’amour est enfant de bohème… il n’a jamais, jamais connu de loi… Si tu ne m’aimes pas je t’aime… Si je t’aime prends garde à toi… Prends garde à toi ! »

LOUIS-STÉPHANE, après un silence, stupéfait par cette prestation catastrophique.— Eh bien… c’est… c’est… 

MARIE-DOMINIQUE.— Ça fait longtemps que vous étudiez le chant ?

KIMBERLEY, ne sachant que répondre.— euh… Six ans ! 

WANDA, devant l’ahurissement général.— Oui, mais elle a redoublé six fois ! 

LOUIS-STÉPHANE, acquiesçant.— Ah ! Au moins, vous avez encore une belle marge de progression ! En tout cas, bravo ! L’opéra, voilà ce que j’appelle de la musique ! Ce n’est pas comme ces tubes populaires infâmes que l’on entend sur toutes les radios ou internet… Comme cette Lady Baba ! … 

MARIE-SÉGOLÈNE, piquée au vif.— Qui ça ? 

LOUIS-STÉPHANE, soudain haineux.— Lady Baba ! Un succube qui chante des horreurs et pervertit la jeunesse ! Si je suis élu, une traînée comme elle n’aura plus le droit de s’exprimer !

MARIE-SÉGOLÈNE, malgré elle.— Comme vous y allez ! (Alors que Louis-Stéphane est surpris par cette sortie :)Je… j’ai eu l’occasion de la rencontrer et… je l’ai trouvée très sympathique…

LOUIS-STÉPHANE, choqué.— Ah vous l’avez rencontrée ? Et où ça ?

MARIE-SÉGOLÈNE, balbutiant.— Eh bien lors de… complètement par hasard… dans la rue… et croyez-moi… c’est quelqu’un qui a des choses à dire…

LOUIS-STÉPHANE, outré.— Oh je ne le sais que trop ! Au reste, moi, si je la rencontrais par hasard, je sais bien ce que je lui dirais !

MARIE-SÉGOLÈNE, dont les yeux s’enflamment.— Ah oui ? Et que lui diriez-vous ?

LOUIS-STÉPHANE, comme investi d’une mission.— Je la prendrais entre quatre-z-yeux, et je lui lancerais : « Vade retro Satanas ! Je sais qui tu es, alors arrête de mettre un masque ! »

MARIE-SÉGOLÈNE, troublée.— Vous… vous savez qui elle est ?

LOUIS-STÉPHANE.— Évidemment ! J’ai vu clair dans son jeu !

MARIE-SÉGOLÈNE, de plus en plus troublée.— Ah ? Et… qui est-elle ?

LOUIS-STÉPHANE.— Vous le savez très bien !

MARIE-SÉGOLÈNE, prenant peur.— Moi ?

LOUIS-STÉPHANE.— Ne faites pas l’innocente !

MARIE-SÉGOLÈNE, paniquant.— Je ne vois pas ce que vous voulez dire…

LOUIS-STÉPHANE.— Très bien… En ce cas, je vais le dire : Lady Baba… est un démon envoyé par Satan pour nous pousser à la tentation !

MARIE-SÉGOLÈNE, soulagée.— Certes… (Bas, à Kimberley :)Tu devrais aller prévenir qui-tu-sais, à côté… Je ne voudrais pas qu’il soit vu…

Kimberley s’éclipse.

MARIE-DOMINIQUE, qui a entendu cet échange.— Il y a quelqu’un à côté ?

MARIE-SÉGOLÈNE, gênée.— Euh… oui…

MARIE-DOMINIQUE.— Oh ! C’est ton fiancé !

MARIE-SÉGOLÈNE, gênée.— Oui… 

MARIE-DOMINIQUE.— Jean-Christian ?

MARIE-SÉGOLÈNE, marchant sur des œufs.— Voilà… Jean-Christian…

LOUIS-STÉPHANE.— Nous avons eu le plaisir de le rencontrer tout à l’heure.

MARIE-SÉGOLÈNE, après un silence, ne comprenant pas.— Qui ?

LOUIS-STÉPHANE.— Jean-Christian.

MARIE-SÉGOLÈNE, surprise.— Jean-Christian ?

LOUIS-STÉPHANE.— Oui.

MARIE-SÉGOLÈNE, de plus en plus surprise.— Jean-Christian ? Vous avez rencontré Jean-Christian tout à l’heure ?

LOUIS-STÉPHANE, agacé.— Oui, nous avons rencontré Jean-Christian tout à l’heure ! Jean-Christian de Roubaix, ton fiancé. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire ?

MARIE-SÉGOLÈNE, ne comprenant plus rien.— Rien… rien…

Soudain, de derrière le canapé, un éternuement retentit.

LOUIS-STÉPHANE, à Wanda, croyant que ça vient d’elle.— À vos souhaits.

WANDA, par politesse.— Merci…

Kimberley essaie d’empêcher Boggie de rentrer, sans résultat.

KIMBERLEY.— Mais puisque je te dis que Ségo ne veut pas que son père…

MARIE-SÉGOLÈNE, bas, à Boggie.— Mais qu’est-ce que tu fais là ?

BOGGIE.— Tu me caches ?

MARIE-SÉGOLÈNE, bas.— Il ne faut surtout pas que mon père apprenne pour nous…

BOGGIE, en connivence.— Ne t’inquiète pas…

MARIE-DOMINIQUE, intéressée par Boggie.— On pourrait peut-être faire les présentations ?

LOUIS-STÉPHANE, regardant Boggie.— Il est vrai que je ne connais pas ce jeune homme…

BOGGIE.— Eh bien je… je…

KIMBERLEY.— C’est Phil ! Mon coach. Mon coach sportif.

MARIE-DOMINIQUE, regardant Boggie avec des yeux de braise.— Vous devez être musclé…

LOUIS-STÉPHANE, à Kimberley.— Vous avez besoin d’un coach ?

KIMBERLEY.— Quelques kilos superflus… N’est-ce pas, Phil ?

BOGGIE, se mettant dans son rôle.— Affirmatif ! (Dirigeant tout le monde.)Attention : flexion, extension ! Flexion, extension ! Flexion, extension !

LOUIS-STÉPHANE, essoufflé.— Assez, assez, assez… je n’en puis plus…

KIMBERLEY, à Boggie.— Au fait, Phil, tu ne devais pas aller faire un petit footing ?

BOGGIE, comprenant l’objectif de cette question.— Si ! Mais on oublie tout, en si charmante compagnie... À bientôt, messieurs dames !

Boggie sort.

LOUIS-STÉPHANE, s’asseyant.— Je suis en nage…

KIMBERLEY, bas, à Marie-Ségolène.— Ça a été à un cheveu…

On éternue encore derrière le canapé.

MARIE-DOMINIQUE.—Qui a éternué ?

WANDA.—Ce n’est pas moi !

LOUIS-STÉPHANE, regardant derrière le canapé.—Qu’est-ce que vous faites là ?

PATRICE, sortant de derrière le canapé.— Je faisais un petit somme…

KIMBERLEY, bas, à Marie-Ségolène.—C’est qui celui-là ?

MARIE-SÉGOLÈNE, bas.— J’en sais rien…

WANDA, bas.— Tu ne le connais pas ?

MARIE-SÉGOLÈNE, bas.— Mais non !

LOUIS-STÉPHANE.— Vous êtes un garçon étonnant, Jean-Christian !

MARIE-SÉGOLÈNE, n’en croyant pas ses oreilles.— Jean-Christian ? Il s’appelle Jean-Christian ?

LOUIS-STÉPHANE, ironique.— Oui, c’est le prénom de ton fiancé, il me semble ! 

MARIE-SÉGOLÈNE, regardant Patrice.— Lui, mon fiancé ?

LOUIS-STÉPHANE.— Bien entendu ! Jean-Christian de Roubaix. (Regardant soudain Patrice d’un œil suspicieux.)En tout cas, c’est ce qu’il m’a dit…

MARIE-SÉGOLÈNE, complètement perdue.— Mais non…

LOUIS-STÉPHANE, de plus en plus suspicieux, à Marie-Ségolène.— Ce n’est pas Jean-Christian ? Le fiancé dont tu m’as parlé ? Que je trouve chez toi ? Endormi derrière ton canapé ? (Terrible :)Et qu’est-ce que c’est alors ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Eh ben c’est… c’est pas mon fiancé ! 

LOUIS-STÉPHANE, faisant mine de sortir.— Très bien ! Puisque c’est ainsi, je vais aller chercher le curé qui vous a fiancés. Notre Dame de l’Assomption est à cinq minutes. Et nous verrons bien si le curé ne reconnaît pas…

MARIE-SÉGOLÈNE, empêchant son père de sortir.— Non, non ! 

LOUIS-STÉPHANE.— Ah ! Tu vois bien, que c’est ton fiancé !

MARIE-SÉGOLÈNE, bas.— C’est l’engrenage ! (Haut :)Eh bien oui… oui… c’est mon fiancé, c’est Jean-Christian…

LOUIS-STÉPHANE, satisfait.— Mais quelle cachotière ! (À Patrice et Marie-Ségolène :)Eh bien prenez-vous la main ! (Patrice et Marie Ségolène s’exécutent avec gêne sous l’œil attendri de Louis-Stéphane :)Sont-ils pas mignons ?

PATRICE, ne perdant pas le nord.— M. Bousincourt…

LOUIS-STÉPHANE, cordial.— Appelez-moi Louis-Stéphane… 

PATRICE.— Louis Stéphane… Permettez-moi de vous prendre en photo avec Marie-Ségolène.

LOUIS-STÉPHANE.— Avec grand plaisir ! (Il se met à côté de Marie-Ségolène. Cette dernière est un peu gênée.)

PATRICE, après avoir pris la photo.— Eh voilà !

Toinette rentre.

TOINETTE, à Bousincourt.— Monsieur, une livraison pour vous.

LOUIS-STÉPHANE.— J’avais un petit creux, alors j’ai commandé à déjeuner. 

TOINETTE.— Monsieur n’aurait pas dû, nous avons tout ce qu’il faut. 

LOUIS-STÉPHANE.— Juste quelques pains et quelques poissons.

Il sort.

MARIE-SÉGOLÈNE, à Patrice.— Une petite question, comme ça : vous êtes qui ?

TOINETTE, voyant Patrice.— Ah ! Monsieur est revenu ! 

MARIE-SÉGOLÈNE, ne comprenant pas.— Monsieur ?

TOINETTE.— Eh bien oui, monsieur, le fiancé de madame ! 

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mon fiancé ?

TOINETTE, acquiesçant.— Même que madame a un beau fiancé ! 

MARIE-SÉGOLÈNE.— Et il s’appelle Jean-Christian !

TOINETTE, riant.— Madame est d’humeur blagueuse ! Je sais bien, moi, qu’il s’appelle Freddy !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Hein ?

MARIE-DOMINIQUE.— Il a plusieurs prénoms ?

WANDA, à Patrice.— Vous vous appelez Freddy ou Jean-Christian ?

Entre Ziggy.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Ziggy ?!

ZIGGY.— Toi, je te trouve enfin ! 

KIMBERLEY, à Toinette.— Comment est-il entré ?

TOINETTE.— La porte n’est toujours pas réparée…

ZIGGY.— Je sais tout ! (Montrant Patrice :)Il m’a tout raconté

MARIE-SÉGOLÈNE, regardant patrice.— Lui ?

ZIGGY.— Je connais son identité !

MARIE-SÉGOLÈNE.— T’as bien de la chance…

ZIGGY.— Il s’appelle Hubert-Robert !

MARIE-DOMINIQUE, MARIE-SÉGOLÈNE, KIMBERLEY ET WANDA, ensemble.— Quoi ?

ZIGGY.— Et c’est ton frère !

MARIE-DOMINIQUE, MARIE-SÉGOLÈNE, KIMBERLEY ET WANDA, ensemble.— Hein ?

TOINETTE, à Marie-Ségolène.— Je vais tout expliquer à madame…

MARIE-SÉGOLÈNE, à Patrice.— Hubert-Robert, Freddy, Jean-Christian… Mais vous avez combien de prénoms ?

Rentre Louis-Stéphane.

LOUIS-STÉPHANE.— Il y en a, du bruit, ici…

ZIGGY.— Ah ! Bousincourt père !

LOUIS-STÉPHANE, regardant Ziggy d’un air peu sympathique.— Monsieur ?

ZIGGY.— Je me présente, Ziggy, l’ex de Baba. 

MARIE-SÉGOLÈNE, prenant peur.— Non, Ziggy, pas ça !

LOUIS-STÉPHANE.— L’ex de qui ?

ZIGGY.— De votre fille ! 

LOUIS-STÉPHANE.— Comment l’avez-vous appelée ?

ZIGGY.— Baba !

MARIE-SÉGOLÈNE, paniquée.— Ziggy, assez !

ZIGGY.— Eh oui ! Car votre petite Marie-Ségolène, que vous imaginez allant à l’église et travaillant bien gentiment son Mozart chaque soir, c’est en fait Lady Baba !

LOUIS-STÉPHANE.— Lady Baba, la… la chanteuse ?

ZIGGY.— Exactement ! Celle qui chante : 

Parle à mes fesses

Ma tête est malade

Parle à mes fesses

Elles sont pleines de tendresse

 

Soudain, tout le monde se met à regarder Marie-Ségolène qui, malgré elle, s’est mise à chanter en chœur avec Ziggy. Dès qu’elle s’aperçoit qu’elle est la cible de tous les regards, elle s’arrête.

WANDA, fonçant sur Ziggy avec Kimberley.— Maintenant, tu sors !

LOUIS-STÉPHANE.— Arrêtez ! (Wanda, Kimberley et Ziggy se figent.)Laissez-le. Ce jeune homme dit des choses intéressantes. (Ziggy se dégage alors de Wanda et Kimberley en leur jetant un sourire triomphant. À Ziggy :)Bien. Donc, vous affirmez que ma fille est Lady Baba ?

ZIGGY.— Un peu, mon neveu !

MARIE-SÉGOLÈNE.— C’est faux, père, c’est faux !

ZIGGY.— Oh que si !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Oh que non !

ZIGGY.— Si !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Non !

ZIGGY.— Je te dis que si !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Et moi je te dis que non !

ZIGGY.— J’en ai la preuve.

MARIE-SÉGOLÈNE ET LOUIS-STÉPHANE.— Hein ?

ZIGGY.— Parfaitement ! (À Louis-Stéphane :)À votre avis, qui touche les droits d’auteurs de Lady Baba ? Marie-Ségolène !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mais comment ? … comment ?...

ZIGGY, donnant un papier à Louis-Stéphane.— Lisez ça, tout y est !

LOUIS-STÉPHANE.— Qu’est-ce que c’est ?

ZIGGY.— Un relevé de la Société des Auteurs Compositeurs Interprètes !

PATRICE.— Intéressant…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Comment as-tu eu ça ?

LOUIS-STÉPHANE,lisant.— « Relevé des droits d’auteurs de Mme Marie-Ségolène de Bousincourt, 15 avenue de Montmorency, Paris 16e, sous le pseudonyme de… Lady Baba ! » (Il s’étrangle.)

MARIE-DOMINIQUE,avec un large sourire, à Marie-Ségolène.— Alors c’est toi, Lady Baba ?

LOUIS-STÉPHANE,posant le bordereau de droits d’auteur, avançant lentement vers Marie-Ségolène et s’échauffant progressivement.—  Oh non… oh non… ce n’est pas possible… Mon dieu, dites-moi que je n’ai pas compris… Pas aujourd’hui… Pas maintenant ! … Alors que débute la campagne électorale qui doit remettre le pays sur la voie de l’ordre moral ! (Saisissant Marie-Ségolène :)Dis-moi que tu n’es pas Lady Baba !

MARIE-DOMINIQUE,vivement surprise.— Père ! Vous lui avez dit tu !

LOUIS-STÉPHANE,agressif.—  Ah toi, boucle-la !

MARIE-DOMINIQUE,choquée.— Oh !

LOUIS-STÉPHANE,nerveux.— Si tu crois que je t’ai pas repérée ! Tu fais ce que tu peux pour paraître une sainte, mais depuis qu’on est à Paris, t’as qu’une seule envie : te taper tout ce qui bouge ! Faudrait pas le prendre pour un con, le Louis-Stéphane ! 

MARIE-SÉGOLÈNE,bas, à Toinette.— Va demander de l’aide. Chez le concierge !

Toinette s’éclipse discrètement.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Père, calmez-vous…

LOUIS-STÉPHANE,que cette remarque énerve.— Quoi, calmez-vous ? Quoi, calmez-vous ?! Et comment tu veux que je me calme ! Hein ? J’ai une fille qui bave devant les inconnus, et une autre qui gagne de l’argent en se trémoussant ses fesses sur tous les écrans ! Moi qui avais choisi vos prénoms en référence à la Sainte-Vierge, j’aurais mieux fait de vous appeler Sodomeet Gomorrhe !

MARIE-DOMINIQUE.— Mais enfin, père… Ce que chante Marie-Ségolène n’est pas si…

Ziggy déclenche son téléphone. On entend alors une rythmique sur laquelle la voix de Marie-Ségolène scande :

Parle à mes fesses

Ma tête est malade

Parle à mes fesses

Elles sont pleines de tendresse

 

LOUIS-STÉPHANE,se jetant sur le téléphone pour couper la musique.— Assez ! (À Marie-Ségolène :)Mais comment as-tu pu me faire ça ? À moi ? Le président du Parti des Traditions ? Tu imagines si la presse apprend ça ? 

PATRICE, à part, mettant le bordereau dans une de ses poches.— C’est imprudent de laisser traîner ça…

LOUIS-STÉPHANE.— Ce serait la fin de ma carrière politique ! 

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mais peut-être un nouveau départ…

LOUIS-STÉPHANE.— Ah oui ? Et vers quoi ? La chanson, peut-être ? Tu penses que la honte qui rejaillira sur notre famille ne sera pas complète ? Il faudra enfoncer le clou ? Et que je me mette, moi aussi, à hululer des chants hérétiques ? (Chantant et dansant en la singeant :)

Parle à mon slip

Ma tête est malade

Parle à mon slip

Tu sais, c’est un brave type !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Père, bravo ! Je pense qu’on tient un succès…

LOUIS-STÉPHANE.— Et tu trouves encore le moyen de faire de l’humour ? 

MARIE-SÉGOLÈNE.— J’étais sincère…

LOUIS-STÉPHANE.— Tu as autre chose à m’annoncer ? 

MARIE-SÉGOLÈNE.— Je crois qu’on va s’arrêter là pour aujourd’hui…

ZIGGY,souriant diaboliquement.— Oh non !... Ce serait dommage de s’arrêter en si bon chemin, Ségo…

MARIE-SÉGOLÈNE,prenant peur.— Hein ?

ZIGGY.— Puisque ton père est là, on va en profiter pour lui dire toute la vérité ?

MARIE-SÉGOLÈNE,de plus en plus effrayée.— La vérité ? Mais qu’est-ce que tu ?...

LOUIS-STÉPHANE,s’épongeant le front.— Quoi ? Il y a d’autres révélations ?

MARIE-SÉGOLÈNE,se voulant rassurante.— Mais non… mais non…

ZIGGY.— Mais si… mais si…

LOUIS-STÉPHANE,se levant brusquement.— Alors allez-y ! Je suis décidé à boire le calice jusqu’à la lie ! 

ZIGGY.— Vous pensiez votre fille la vertu même ? C’est faux !

LOUIS-STÉPHANE. — Quoi ?

MARIE-SÉGOLÈNE,paniquée.— Ziggy, je ne sais pas ce que tu…

LOUIS-STÉPHANE, la coupant. —Laisse-le parler !

ZIGGY.— N’imaginez pas que Ségo court après les hommes. Ce serait plutôt le contraire.

LOUIS-STÉPHANE ET MARIE-SÉGOLÈNE. —Hein ?

ZIGGY.— Ne lui cherchez pas de fiancé, oh non, c’est terminé, ce genre-là… Aujourd’hui, cherchez lui plutôt une fiancée.

LOUIS-STÉPHANE. — Je vous demande pardon ?

MARIE-SÉGOLÈNE,à Ziggy.— Qu’est-ce que tu racontes ?

ZIGGY.— Eh oui ! Marie-Ségolène aime les femmes !

TOUS LES AUTRES.—Oh !

ZIGGY.— C’est une camionneuse, une chipette, une colleuse de timbres ! 

LOUIS-STÉPHANE, se signant. — Jésus-Marie-Joseph !

MARIE-SÉGOLÈNE.— C’est faux !

ZIGGY.— Et vous savez qui est son amoureuse ? Toinette !

TOUS LES AUTRES.—Oh !

LOUIS-STÉPHANE. — Toinette ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Il ment !

ZIGGY.— Je mens ? 

MARIE-SÉGOLÈNE.— Toinette est ma domestique ! Une simple domestique. Certes, une domestique très serviable, mais jamais entre nous il n’a été question de…

ZIGGY, ouvrantla boîte de poudres de bain sur laquelle on voit un grand cœur rose avec ces mots : « For Madame, with Love ».— Ah oui ? Vous pensez vraiment qu’une simple domestique écrirait ça ?

PATRICE.— Attendez, je crois que…

LOUIS-STÉPHANE, à Marie-Ségolène.— Démon ! Ta débauche n’a donc aucune limite ! Mais tu ne nous entraîneras pas dans les feux de l’enfer ! (Il fait mine de sortir.)

MARIE-SÉGOLÈNE.— Où allez-vous ?

LOUIS-STÉPHANE.— Chercher le père Karras !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Qui est-ce ?

LOUIS-STÉPHANE.— Un excellent exorciste, il purgera ton corps de l’esprit maléfique qui te possède !

MARIE-SÉGOLÈNE,le retenant.— Ne partez pas comme ça !

WANDA,faisant asseoir Louis-Stéphane.— Buvez au moins quelque chose…

LOUIS-STÉPHANE.— Pourquoi pas… j’avais demandé un thé…

PATRICE.— Ah oui ! C’était moi qui…

 

KIMBERLEY.— Du thé, vite !

MARIE-SÉGOLÈNE,à Patrice.— Dans la cuisine, placard de gauche.

PATRICE,serviable.— Je vous en refais un tout de suite !

Patrice s’éclipse.

LOUIS-STÉPHANE.— Voilà un jeune homme serviable… (À Marie-Ségolène :) Espérons que lui, au moins, te remettra dans le droit chemin…

ZIGGY.— Désolé, mais va falloir arrêter de rêver… 

LOUIS-STÉPHANE, piqué.— Qu’est-ce que vous dites ?

ZIGGY.— Manifestement, vous devez pas savoir qui est le type qui vient de sortir…

LOUIS-STÉPHANE, sec.— Vous faites erreur, je le sais parfaitement.

ZIGGY.— Ça m’étonnerait !

LOUIS-STÉPHANE, agacé.— Ah oui ? Eh bien je vous écoute, qui est ce jeune homme ?

ZIGGY.—Il s’appelle Huber-Robert.

LOUIS-STÉPHANE.— Hein ?

MARIE-SÉGOLÈNE,à part.— Il remet ça sur le tapis…

ZIGGY.—Et c’est le fils caché de votre femme !

LOUIS-STÉPHANE, MARIE-SÉGOLÈNE ET MARIE-DOMINIQUE.— Quoi ?

LOUIS-STÉPHANE, se levant, les yeux exorbités.— Qu’osez-vous dire ?

ZIGGY, jubilant.—Eh oui ! ça te la coupe, ça, Bousincourt ! Alors écoute-moi : ta femme s’est tapé un chauffeur-livreur ! (Montrant l’endroit par où Patrice est sorti :)Et ce mec est le fruit de leur union !

LOUIS-STÉPHANE, au bord de l’évanouissement.— Ma femme ?

ZIGGY, jubilant.—Comme je te le dis ! Anne-Françoise ! La paroisse avait commandé des chandails, ils ont été livrés, et avec un joli paquet !

LOUIS-STÉPHANE.— Vous mentez… vous mentez pour me salir !

ZIGGY.—Ah tu crois ça ? Pourtant Hubert-Robert m’a donné des détails intimes sur ta meuf ! C’est qu’il connaît sa mère, ce petit…

LOUIS-STÉPHANE, horrifié.— Des… des détails intimes ? … Qu’est-ce que c’est que ces élucubrations ?

ZIGGY.—Parfaitement, des détails intimes ! Que seul un fils ou un mari peuvent connaître…

LOUIS-STÉPHANE, à bout.— Eh bien parlez !

ZIGGY.—Anne-Françoise, ta femme et la mère d’Hubert-Robert a un tatouage au creux des reins. Et il représente Artémis. 

LOUIS-STÉPHANE, à genoux.— Oh Dieu tout puissant ! Vous ne m’aurez rien épargné ! 

ZIGGY, satisfait.—Allez ! Ciao la compagnie. Amusez-vous bien !

Ziggy sort en riant.

MARIE-SÉGOLÈNE, le poursuivant avec Wanda et Kimberley.—Ziggy ! Reviens et explique-toi !

Marie-Ségolène, Wanda et Kimberley sortent.

LOUIS-STÉPHANE, priant.— Vous avez envoyé tous les pécheurs, toutes les pécheresses et tous les démons de l’Enfer pour me tenter… (Reprenant du poil de la bête :)Mais je serai fort… et je ferai respecter Vos lois… Coûte que coûte ! (Il se redresse, prend son téléphone et passe un appel.)Allô ? Allô, Anne-Françoise ? (Prenant un ton mielleux :)Comment allez-vous, chère amie ? (Un temps court.)J’en suis ravi ! … (Un autre temps.)Mais très bien, je vous remercie… Et nos filles aussi, vont très bien… Justement, je vous appelais pour vous donner quelques nouvelles. Vous êtes assise ? Non ? En ce cas, asseyez-vous… Parfait Vous savez que j’ai inscrit Marie-Ségolène au conservatoire pour qu’elle étudie le piano ? Eh bien figurez-vous qu’elle n’étudie pas du tout le piano ! Mais alors… pas du tout ! Elle sèche les cours, tout simplement. Et vous savez ce qu’elle fait à la place ? (Quittant son ton doucereux et se mettant à crier, ce qui fait sursauter Marie-Dominique :)Elle revêt une tenue semblable à celle d’une prostituée et chante des chansons immondes sous le nom de Lady Baba ! « Parle à mes fesses / Ma tête est malade / Parle à mes fesses / Elles sont pleines de tendresse » ! Voilà ! Voilà ce que fait votre fille qui a été baptisée et confirmée ! Mais ce n’est pas tout… Oh non… Vous savez que pour assurer l’intendance de Marie-Ségolène, j’ai engagé une bonne du nom de Toinette ? Eh bien sachez que Toinette et votre fille sont amantes ! Si ! Elles couchent ensemble, ces dépravées ! Le démon, Anne-Françoise ! Le démon est entré dans notre famille… Mais ce n’est pas Marie-Ségolène qui lui a ouvert la porte… oh non… (Se remettant à crier ce qui fait une nouvelle fois sursauter Marie-Dominique :)C’est toi espèce d’épouse abjecte ! Oui ! Parfaitement ! Tu n’es qu’une grue corrompue, vicieuse et obscène ! Ouais c’est bien à toi que je parle, épouse Bousincourt ! Oh non, je suis dans un état parfaitement normal, n’essaie pas de noyer le poisson, catin ! Je sais tout ! Tout, te dis-je ! Alors avoue. Allez, avoue ! Tu refuses, garce ? En ce cas je vais tout te raconter moi-même ! Il y a plusieurs dizaines d’années tu m’as trompé avec un chauffeur-livreur ! N’essaie pas de nier ! Tu es tombée enceinte, tu m’as caché ta grossesse et tu as accouché en secret d’un enfant adultérin. Je l’ai rencontré et je connais son nom : Hubert-Robert ! Alors écoute-moi bien : je demande le divorce ! Fais tes valises ! Je ne veux plus entendre parler de toi, morue ! (Il raccroche violemment. Un silence durant lequel Marie-Dominique le regarde, hébétée.)

Patrice rentre.

PATRICE, guilleret.— Voilà votre thé !

Rentrent Marie-Ségolène suivie de Wanda, Kimberley et Toinette.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Il n’a rien voulu nous dire…

TOINETTE.— Je pouvais toujours chercher le concierge : il est au café d’en face, complètement fait…

LOUIS-STÉPHANE, à Marie-Ségolène.— Je lui ai tout dit ! 

MARIE-SÉGOLÈNE.— De quoi parlez-vous ?

MARIE-DOMINIQUE.— Il a téléphoné à maman…

MARIE-SÉGOLÈNE, à Louis-Stéphane.— Qu’est-ce que vous lui avez dit ? 

LOUIS-STÉPHANE.— Tout ! Que tu nous déshonorais sous le nom de Lady Baba ! Mais je lui ai aussi dit que toi et Toinette vous couchiez ensemble !

TOINETTE ET MARIE-SÉGOLÈNE.— Quoi ?

LOUIS-STÉPHANE, désignant Patrice.— Je lui ai aussi dit pour ton frère !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mon frère ?

LOUIS-STÉPHANE.— Fais pas l’innocente ! Je connais son nom : Hubert-Robert ! Et je sais aussi d’où il vient : une liaison que ta mère a eue avec un chauffeur-livreur ! 

MARIE-SÉGOLÈNE.— Attendez, père… que je sois Lady Baba, je vous l’avoue… Mais quant aux autres choses… j’ai du mal à saisir…

TOINETTE.— Monsieur, je me dois de rétablir la vérité : jamais madame et moi n’avons… jamais ! 

PATRICE.— Je le confirme ! C’est moi qui ai inventé ce mensonge, car Ziggy, l’ex-petit amie de Ségo, voulait absolument que je lui dise pour qui Ségo l’avait quitté… ne trouvant pas, je lui ai parlé de Toinette.

LOUIS-STÉPHANE.— Alors… cette histoire est fausse ?

PATRICE.— Totalement !

LOUIS-STÉPHANE.— Dieu soit loué !

TOINETTE.— Quant à cette histoire d’Hubert-Robert, de frère caché, c’est également un pur mensonge.

LOUIS-STÉPHANE.— Que dites-vous ?

TOINETTE.— J’ai inventé cette fable car Ziggy aurait tué monsieur (Elle a montré Patrice.) s’il avait su que c’était le petit-amie de madame.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mais ce n’est pas mon petit ami !

LOUIS-STÉPHANE.— Alors qui est-ce ?

PATRICE, désireux d’éviter la question.— Buvez votre thé, il va refroidir…

LOUIS-STÉPHANE.— Je crois que j’ai besoin de quelque chose de plus fort…

TOINETTE.— Je garde une prune de mon grand-père dans le garde-manger de la cuisine, alors si vous…

PATRICE, sautant sur l’occasion.— Je m’en occupe !

Patrice sort.

LOUIS-STÉPHANE, à part.— Mais alors… tout ce que j’ai dit à Anne-Françoise… (Prenant peur :)Mon dieu ! (Il passe un appel :)Allô ? Allô Anne-Françoise ? Ah c’est vous Firmin ! Passez-moi madame ? Quoi ? Elle a essayé de sauter par la fenêtre ? Passez la moi… Allô Anne-Françoise ? Oui… je vous rappelle parce que lors de mon dernier appel, j’ai fait quelques erreurs… Marie-Ségolène chante toujours sous le nom de Lady Baba, ça, ça n’a pas changé. Par contre, elle n’est pas du tout avec Toinette. Quant à cette histoire de liaison que vous auriez eu avec un chauffeur et qui aurait abouti à la naissance d’un fils caché, pure affabulation également ! Je vous renouvelle donc toute ma confiance et vous prie de m’excuser pour la gêne occasionnée. Repassez-moi Firmin. Allô Firmin ? Surveillez bien madame. Mettez-la sous calmants et ne la quittez pas d’une semelle d’ici mon retour. (Il raccroche.)

MARIE-SÉGOLÈNE.— Alors ça y est ? Monsieur est content ?

LOUIS-STÉPHANE.— Pardon ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Tout est rentré dans l’ordre ? Tu vas pouvoir reprendre ta petite vie tranquille ?

LOUIS-STÉPHANE, déstabilisé.— Mais… vous me tutoyez ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— J’en ai assez de jouer à la petite fille modèle… Non je ne suis jamais allée au conservatoire, non je n’ai jamais étudié le piano et tu sais pourquoi ? Parce que la musique classique me fait chier ! 

LOUIS-STÉPHANE, choqué.— Oh !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Moi j’aime rire, danser, chanter, m’amuser ! Tout le contraire de toi… Et dans mes chansons, je peux m’exprimer en totale liberté !

LOUIS-STÉPHANE.— Et pour dire quoi ? « Amusez-vous » ? Tu penses sincèrement que c’est une ligne de conduite ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— C’est toujours mieux que la tienne ! 

LOUIS-STÉPHANE.— Moi, je respecte des vraies valeurs morales !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Toi ? Respecter des valeurs morales ? Laisse-moi rire ! De quelles valeurs parles-tu ? De celles qui te poussent à cracher sur maman parce que tu crois apprendre un moment d’égarement qui date de vingt ans ? Ces valeurs morales là ? Mais peut-être que tu parles des valeurs morales qui te dictent de me considérer comme un démon parce que je serais amoureuse de Toinette ? Ce n’est pas le cas. Mais si c’était le cas, si j’étais vraiment amoureuse de Toinette ? Je n’aurais droit qu’à tes insultes et à ta colère ? Et tu te dis catholique ? Tu devrais avoir honte ! Dieu aime tous ses enfants, quels qu’ils soient. Les gens comme toi n’ont rien compris. Ni au monde d’aujourd’hui, ni à l’humanité, ni à Dieu, ni à la religion. 

LOUIS-STÉPHANE, blessé par cette tirade.— Beau prêche… Dommage que je sois le seul à l’entendre.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Bientôt, tu ne seras plus le seul. Je fonde mon propre parti politique. Tu présides le Parti des Traditions ? Je présiderai le Parti des Innovations. 

KIMBERLEY.— Excellente idée !

WANDA.— Vu le nombre de tes fans, tu pourrais vraiment percer !

LOUIS-STÉPHANE.— Prépare-toi à mordre la poussière ! Nous te mènerons une guerre sans merci.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Vous ? Au Parti des Traditions ? Mais qui vous connaît ? Vous faites 1% dans les sondages. En revanche, Lady Baba est hyper populaire ! On va vous réduire à néant.  

LOUIS-STÉPHANE.— Et qu’est-ce que tu vas proposer aux gens ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Vivre avec style, légèreté et sourire !

LOUIS-STÉPHANE.— Quel programme ! Et tu penses qu’avec ça, les gens vont te faire confiance ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Pourquoi pas ? Toi, tu leur proposes la tristesse, la contrainte et l’autorité. Tu crois sincèrement que ça va leur plaire ? Moi, au contraire, je serai leur libératrice ! (À Wanda et Kimberley :)Les filles, descendez chez Gino, mon copain imprimeur. Trouvez un slogan et écrivez-moi un début de programme. La campagne électorale est lancée ! 

WANDA ET KIMBERLEY, ensemble.— Bien présidente !

Elles sortent.

LOUIS-STÉPHANE.— J’attends toujours mon verre…

TOINETTE.— Qu’est-ce qu’il fabrique ? (À Louis-Stéphane :)Venez, monsieur.

Elle sort suivie de Louis-Stéphane.

MARIE-DOMINIQUE.— Tu exagères.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Tu trouves ?

MARIE-DOMINIQUE.— D’accord, papa n’est pas parfait, d’accord, il est un peu rigide…

MARIE-SÉGOLÈNE.— « Un peu rigide » ? C’est un vrai tyran ! 

MARIE-DOMINIQUE.— Oui, je l’admets, c’est un vrai tyran…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Il nous tyrannisait déjà maman, toi et moi, et maintenant, il veut tyranniser tout le pays !

MARIE-DOMINIQUE.— C’est vrai. Mais il est convaincu d’être dans le vrai. Et il pense agir pour notre bien… (Changeant de sujet :)Qu’est-ce que c’est que cette histoire de parti politique ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— J’en ai assez de sa vision des choses. Cette fois-ci, je vais le combattre sur son propre terrain. 

MARIE-DOMINIQUE.— Tu vas trop loin. Moi non plus, je ne suis pas d’accord avec ses idées. Mais de là à se présenter contre lui… La politique, c’est toute sa vie… Cette campagne, il s’y investit à fond… Et toi, tu veux le mettre face contre terre ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Mais non, je ne veux pas l’éliminer…

MARIE-DOMINIQUE.— C’est pourtant ce qui arrivera. Tu as parfaitement raison : qui sera séduit par ses discours rétrogrades ? En revanche, toi, avec ton punch et ta musique, tu vas remporter tous les suffrages.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Tu le penses vraiment ?

MARIE-DOMINIQUE.— Mais oui ! Écoute : même si ses valeurs sont rétrogrades, il y croit à fond. Il en mourra si tu t’opposes publiquement à lui, toi, ta propre fille…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Tu as raison…

MARIE-DOMINIQUE.— Alors laisse-le faire sa campagne… 

MARIE-SÉGOLÈNE.— C’est vrai, au fond…

MARIE-DOMINIQUE.— Tu pourrais même l’aider.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Comment ?

MARIE-DOMINIQUE.— En montrant à la face du monde que Bousincourt a une fille qui l’apprécie, mais en laissant tes habits de Lady Baba au vestiaire…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Pourquoi pas ?

Louis-Stéphane reparaît.

LOUIS-STÉPHANE.— C’est l’heure de mon interview.

MARIE-DOMINIQUE.— Votre interview ?

LOUIS-STÉPHANE.— Pour Radio-Presbytère.

MARIE-SÉGOLÈNE.— Père… Laissez-moi la faire avec vous ?

LOUIS-STÉPHANE.— Toi ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Oubliez ma volonté de créer un parti… C’était ridicule… Je veux vous aider… et du mieux que je peux. Je ne parlerai pas en tant que Lady Baba mais en tant que Marie-Ségolène… Avec Marie-Dominique, nous leur montrerons que nous formons une famille unie. 

LOUIS-STÉPHANE, dont le téléphone sonne.— C’est eux ! (Décrochant :)Oui ? Oui, c’est bien moi ! Euh oui, nous pouvons commencer…

MARIE-DOMINIQUE.— Mettez le haut-parleur. (Louis-Stéphane appuie sur un bouton.)

VOIX OFF.— Ici Radio-Presbytère. Tout de suite, notre interview avec Louis-Stéphane de Bousincourt, candidat du Parti des Traditions. Louis-Stéphane de Bousincourt, vous êtes pour le moment crédité de 1,2% d’intentions de vote. Nous verrons si notre émission changera l’opinion des électeurs, puisque les auditeurs de Radio-Presbytère pourront donner leur sentiment sur votre candidature tout au long de l’interview. M. de Bousincourt. Pour vous, la famille, c’est important ?

LOUIS-STÉPHANE,sérieux.— Extrêmement important. Hum… Je suis d’ailleurs entouré de mes deux filles. Marie-Dominique et Lady Ba… euh… enfin je veux dire, Marie-Ségolène. Elles vont vous dire bonjour… (Il passe le téléphone à Marie-Dominique.)

MARIE-DOMINIQUE, très polie.— Bonjour. (Elle passe le téléphone à Marie-Ségolène.)

MARIE-SÉGOLÈNE,joyeuse.— Bonsoir Radio-Presbytère ! Ce soir, on vous met le feu !

LOUIS-STÉPHANE,gêné et récupérant le téléphone en hâte.— Le… la famille doit être le ciment qui aidera notre pays à se reconstruire…

VOIX OFF.— Louis-Stéphane de Bousincourt, nos auditeurs sont curieux de vous entendre sur une des propositions chocs de votre programme : la grande muraille.

LOUIS-STÉPHANE.— En effet, notre pays doit trouver un moyen efficace de se protéger des agressions barbares extérieures. C’est pourquoi, au Parti des Traditions, nous préconisons la construction sur nos frontières d’une grande muraille afin de bloquer toutes les tentatives d’intrusion. 

VOIX OFF.— Peut-on entendre vos filles sur ce sujet ?

MARIE-DOMINIQUE, à qui Louis-Stéphane vient de passer le combiné.— Je trouve que c’est… euh… une très bonne idée… et en plus, ça créerait des emplois… (Elle passe le téléphone à Marie-Ségolène.)

MARIE-SÉGOLÈNE.— Une grande muraille ? Non mais c’est quoi, ce délire ? C’est à se demander s’il a bien lu la Bible… Parce que si on est dans le Parti des Traditions, encore faudrait-il se souvenir de toutes les traditions ! Et quand on est catholique, il y en a une qu’on doit jamais oublier : la charité !

LOUIS-STÉPHANE, enlevant le téléphone à Marie-Ségolène, gêné.— Veuillez excuser ma fille, elle est un peu cavalière…

VOIX OFF.— Au contraire. Ici, tout le monde a trouvé sa réflexion très intéressante. (Louis-Stéphane se montre surpris de cette remarque.)Hélas, ce début d’interview n’a pas pour le moment produit les effets escomptés, puisque vos intentions de vote sont tombées à 0,3%. On se retrouve après une page de pub.

LOUIS-STÉPHANE,coupant son téléphone, à Marie-Ségolène.— Merci ! Vous m’aviez dit que vous m’apporteriez de l’aide… vous venez de saboter mon début de campagne !

Wanda et Kimberley rentrent, des affiches à la main.

WANDA.— Présidente, on a un projet d’affiche à te montrer !

KIMBERLEY.— Et un début de programme !

MARIE-SÉGOLÈNE.— Finalement, je renonce à me présenter !

WANDA ET KIMBERLEY.— Quoi ?

Toinette rentre.

TOINETTE.— C’est fou… je ne m’explique pas la disparition de Freddy…

MARIE-DOMINIQUE.— Personne ne s’appelle Freddy !

TOINETTE.—Ah ?

MARIE-DOMINIQUE, regardant son téléphone.— Oh ! C’est lui ! 

TOINETTE.— Qui ?

MARIE-DOMINIQUE, regardant son téléphone.— Eh bien Freddy ! 

TOINETTE.— Je croyais que personne ne s’appelait Freddy ?

MARIE-DOMINIQUE.— Le type qui se faisait passer pour Freddy ! 

LOUIS-STÉPHANE, se rapprochant à son tour du Téléphone. — Et pour Jean-Christian !

Tout le monde se rapproche du téléphone et reconnaît Patrice en disant « Oui, c’est lui », « c’est bien lui », « je le reconnais, etc. »

MARIE-SÉGOLÈNE. — Mais enfin qui est ce type ?

MARIE-DOMINIQUE, lisant.— « Patrice Rifflard », journaliste à Voilà Paname. Il est mignon… Oh ! Regardez : c’est moi avec Ségo et papa !

LOUIS-STÉPHANE. — Mais… c’est la photo qu’il a prise tout à l’heure ! 

MARIE-DOMINIQUE.— Écoutez ça : (Lisant :)« Louis-Stéphane de Bousincourt, le candidat du Parti des traditions est en fait le père de Lady Baba, celle qui chante : ‘parle à mes fesses’ ».

LOUIS-STÉPHANE. — Quoi ? 

MARIE-DOMINIQUE, continuant à lire.— « Le père la pudeur nous fait des leçons de morale mais laisse sa fille chanter une vie libre de toute contrainte. On se demande comment une si grande tolérance peut ne pas conduire à la schizophrénie. En voici la preuve : Voilà Panamea récupéré le bordereau des droits d’auteur de Lady Baba, qui fait clairement apparaître que Lady Baba n’est que le pseudonyme de Marie-Ségolène de Bousincourt.»

LOUIS-STÉPHANE. — Il a tout révélé ! L’enfoiré… (S’effondrant.)Je suis foutu… je suis foutu… (Son téléphone lui indique un appel.)C’est Bernard, mon directeur de campagne. (Il décroche.)Allô Bernard ? Oui, Lady Baba, oui… Je te jure, je n’en savais rien ! Ah ? Oui, je comprends, oui… bien, alors bonne chance et… allô ? allô ? (Aux autres :)Il vient de me donner sa démission ! … et ce n’est que le début… le début de la fin…

MARIE-SÉGOLÈNE. — Comment ce journaliste at-il pu séjourner ici ?

Entre Boggie.

BOGGIE, à Marie-Ségolène.— Te voilà !

MARIE-SÉGOLÈNE, le prenant dans ses bras.— Chéri !(À Louis-Stéphane :)Père… permettez-moi de vous présenter l’amour de ma vie : Boggie !

LOUIS-STÉPHANE, morne.— Monsieur…

BOGGIE.— Bonjour…

MARIE-SÉGOLÈNE, à Louis-Stéphane.— Allons, père ! Arrêtez de broyer du noir.

LOUIS-STÉPHANE.— C’est facile à dire ! Comment veux-tu que je ne broie pas du noir, vu le désastre en train de s’accomplir sous mes yeux…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Ne vous inquiétez pas. Nous allons redresser la barre !

LOUIS-STÉPHANE.— Nous ? Qui ça, nous ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Vous et moi ! Nous allons leur dire, à Radio-Presbytère, de quoi vous avez vraiment…

LOUIS-STÉPHANE.— Marie-Ségolène… je crois qu’il serait plus raisonnable d’arrêter les frais…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Les frais ? J’ai pourtant essayé de vous aider du mieux que…

LOUIS-STÉPHANE.— Justement, ça suffit comme ça. Chassez le naturel, il revient au galop…

MARIE-SÉGOLÈNE, son regard devient presque grave.— Oui. Au fond, vous avez raison. Marie-Ségolène n’existe plus depuis longtemps… place à Lady Baba…

LOUIS-STÉPHANE, regardant son téléphone.— C’est eux… (Décrochant :)Allô ? euh… je ne suis pas sûr de vouloir continuer l’interview…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Si ! (Louis-Stéphane met alors le haut-parleur du téléphone.)

VOIX-OFF.— Ici Radio-Presbytère. Nous reprenons notre interview avec Louis-Stéphane de Bousincourt. Louis-Stéphane de Bousincourt, des révélations brûlantes viennent d’être faites chez nos confrères. La même question est sur toutes les lèvres : êtes-vous bien le père de Lady Baba ?

MARIE-SÉGOLÈNE, saisissant le téléphone.— Ici Lady Baba ! Et je vous confirme que Louis-Stéphane de Bousincourt est bien mon père !

LOUIS-STÉPHANE, à part, défait.— Elle vient de me porter le coup de grâce…

VOIX-OFF.— Eh bien sachez que cette filiation est appréciée par nos auditeurs. Avant la pub, vous étiez tombé à 0,3% d’intentions de vote. Vous êtes désormais à 4,5% !

LOUIS-STÉPHANE, revigoré.— 4,5 % ? Je n’ai jamais été aussi haut…

VOIX-OFF.— Lady Baba, n’est-ce pas difficile de vous entendre avec votre père ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Nous avons chacun notre caractère. Mais nous nous rejoignons sur l’essentiel.

VOIX-OFF.— Pourriez-vous nous donner un exemple ?

MARIE-SÉGOLÈNE.— Avec plaisir. (À Wanda :)Envoie du son ! (Wanda s’exécute et envoie une rythmique depuis son propre téléphone.)

LOUIS-STÉPHANE, inquiet.— Mais qu’est-ce qu’elle fait ?

MARIE-SÉGOLÈNE, s’emparant du téléphone de Louis-Stéphane comme d’un micro.— 

Un soir que je marchais dans la rue j’ai senti Ta Présence

Un soir que je marchais dans ma tête j’ai senti Ta Puissance

 

LOUIS-STÉPHANE, qui commence à bouger en rythme.— Ah… c’est pas mal…

MARIE-SÉGOLÈNE, continuant à slamer et à danser.— 

Alors un curé m’a dit : « viens dans ma grande église »

Alors un pasteur m’a dit : « viens, s’te plaît dans mon temple »

Alors un imam m’a dit : « viens dans ma belle mosquée »

Alors un rabbin m’a dit : « viens dans ma synagogue »

Mais je leur ai dit « les mecs je vous laisse, j’ai Dieu en double appel »

 

LOUIS-STÉPHANE, dansant, emporté.— C’est osé… j’aime ça !

MARIE-SÉGOLÈNE, énergique.— 

J’ai une ligne directe vers Dieu on se parle tous les jours

J’ai une ligne directe vers Dieu et Il n’est pas aux Cieux

Il est dans mon cœur pour toujours !

 

LOUIS-STÉPHANE.— Génial ! 

LOUIS-STÉPHANE ET MARIE-SÉGOLÈNE, ensemble.— 

J’ai une ligne directe vers Dieu on se parle tous les jours

J’ai une ligne directe vers Dieu et Il n’est pas aux Cieux

Il est dans mon cœur pour toujours !

 

Louis-Stéphane prend Marie-Ségolène dans ses bras.

VOIX-OFF.— C’est absolument incroyable, vous venez de passer à 21% d’intentions de vote ! Du jamais vu sur notre antenne. Au plaisir de converser encore une fois avec vous. 

LOUIS-STÉPHANE.— Marie-Ségolène…

MARIE-SÉGOLÈNE.— Appelle-moi Baba.

MARIE-DOMINIQUE, au téléphone.— Allô Voilà Paname ? Je voudrais parler à Patrice Rifflard.

LOUIS-STÉPHANE.— Baba, m’autorises-tu à utiliser ta chanson dans mes meetings ?

BABA.— Mes chansons ne m’appartiennent pas. Elles appartiennent à tous ceux qui les chantent. 

LOUIS-STÉPHANE.— Et tu viendrais la chanter pour mes supporters ?

BABA.— Moi ? Oh non… définitivement, la politique, c’est pas mon truc…

MARIE-DOMINIQUE, au téléphone.— Patrice Rifflard ? Ici Marie-Dominique de Bousincourt.

LOUIS-STÉPHANE, à Baba.— J’aimerais que tu relises mon programme. 

MARIE-DOMINIQUE, au téléphone.— Je vous appelle pour vous dire que j’ai trouvé votre article sensationnel. Je vous assure ! Pourrions-nous nous revoir ? 

LOUIS-STÉPHANE, à Baba.— Je suis sûr que tu aurais des choses intéressantes à me dire…

MARIE-DOMINIQUE, au téléphone.— Très bien… À tout à l’heure !

BABA, à Louis-Stéphane.— C’est d’accord ! 

LOUIS-STÉPHANE.— En ce qui concerne Charles-Henri de la Butinière, ton fiancé, je lui dis que… (Alors que Boggie se rapproche de Baba.)Oui, je lui dis que tout est rompu, naturellement… 

BABA.— Ce sera mieux ainsi…

LOUIS-STÉPHANE.— Marie-Dominique, nous retournons à Bousincourt pour réfléchir à la suite de ma campagne. D’autant que François-Henri, votre fiancé, doit d’impatienter !...

MARIE-DOMINIQUE.— Oui, père. (Souriante :)Mais avant de partir, j’ai une course à faire…

LOUIS-STÉPHANE, à Baba.— Dis-moi… Boggie et toi, vous allez vous marier ?

BABA.— Nous ? Jamais de la vie ! Le mariage, c’était bon pour les couples du siècle dernier…

LOUIS-STÉPHANE, défait.— Ah ? Mais… au moins, vous comptez avoir des enfants ?

BABA.— Des enfants ? Sûrement pas ! On a envie de rester libres…

LOUIS-STÉPHANE.— Mais enfin… je ne te reconnais plus…

BABA.— Faisons connaissance. (Avec un large sourire et lui tendant la main :)Je suis Lady Baba !

Louis-Stéphane lui serre la main et tout le monde, autour d’eux, sourit.

 

FIN

de

Lady Baba

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allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.