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La Part du hasard

Les coulisses

L’Ouvroir de Littérature Potentielle, plus connu sous son acronyme OuLiPo, a fait de la contrainte littéraire l’élément central de son travail. Parmi les nombreuses contraintes expérimentées par les oulipiens, l’une a retenu notre attention : celle du graphe. L’idée est de faire épouser à un texte la forme d’un graphe mathématique. Ce graphe ressemble parfois à un branchage, ce qui a poussé l’OuLiPo à utiliser également les termes de « constellations », d’ « arbre » ou encore de « littérature arborescente ».

Les textes exemplifiant cette contrainte sont nombreux. En voici quelques-uns. Georges Pérec, dans L’Augmentation, présente un employé essayant d’obtenir une augmentation de salaire de la part de son chef de service. Cette donnée initiale donne lieu à plusieurs suites possibles, qui sont toutes présentées au lecteur. In fine, l’employé a gain de cause mais dilapide rapidement le fruit de son nouveau revenu. Tout est donc à recommencer. Dès années plus tard, Paul Fournel reprend la même construction pour son roman Chamboula, mais en complexifiant considérablement l’arbre narratif. Dans Un conte à votre façon, Raymond Queneau intègre le lecteur au dispositif puisqu’à chaque étape du récit, plusieurs suites sont proposées, et nous devons faire un choix. Cette proposition rejoint la tradition américaine du « livre dont vous êtes le héros » à l’intérieur duquel le lecteur dispose, en fin de chapitre, d’une ou plusieurs façons de poursuivre l’histoire.

Sur un plan spécifiquement théâtral deux oulipiens ont écrit L’arbre à théâtre. Comédie combinatoire, par François Le Lionnais, avec la collaboration de J.-P. Enard. L’intention initiale des auteurs était d’écrire une pièce de théâtre adossée à une structure « en arbre ». Cependant, ils se heurtent à une difficulté : « Les problèmes soulevés par une telle réalisation sont particulièrement nombreux et certains nous ont paru pratiquement insolubles. Une pièce en ‘arbre’ demanderait notamment un effort de mémoire presque surhumain aux comédiens ». Plusieurs années après la publication de ce texte, le dramaturge anglais non oulipien Alan Ayckbourn faisait mentir les auteurs. Il faisait représenter sa pièce Intimate exchanges, basée sur une structure en arbre complexe, avec seulement deux comédiens pour tous les rôles. La pièce fut créée à travers le monde et adaptée au cinéma par Alain Resnais sous les titres de Smoking et No Smoking. Bien qu’elle présente effectivement des difficultés, les erreurs relevées ont été peu nombreuses. Depuis, l’interactivité au théâtre a été beaucoup utilisée, sans toutefois aboutir à des textes vivant leur vie de textes de théâtre.

À partir de cette tradition littéraire, seulement esquissée, puisque l’objet de cette brève notice n’est pas d’en dresser un tableau exhaustif, nous nous sommes positionnés non en tant qu’auteurs, ce que nous ne sommes pas, mais en tant que fabricants de textes de théâtre, ce que nous sommes. Par conséquent, nous nous sommes bornés à sélectionner une large gamme de procédés éprouvés chez les auteurs que nous venons de mentionner, afin de réaliser des assemblages d'origines et de variétés pour vous offrir un produit de haute qualité, à consommer sur place où à emporter. 

Parmi les références que nous avons mentionnées, Ayckbourn est la plus importante. Le lecteur attentif saura de lui-même repérer les nombreux points communs entre La Part du hasard et Intimate exchanges. Pourtant, notre texte se distingue aussi de son illustre devancier. Tout d’abord, La Part du hasard se déploie sur une échelle beaucoup plus réduite. Alors que cinq ou six heures sont nécessaires pour représenter l’intégralité des scènes d’Ayckbourn, deux heures et demie suffisent pour notre pièce. Malgré tout, l’arbre de la pièce permet de produire 48 pièces différentes, ce qui offre un large éventail de possibles. Ensuite, nous avons employé le hasard non seulement en tant qu’élément structurel mais aussi en tant qu’élément thématique. La part du hasard dans le parcours des personnages devient l’un des sujets abordés par les personnages eux-mêmes.

Devant ce projet fou, le thabou nous fit confiance pour la deuxième fois. Le montage de la pièce fut délicat, car lorsque le spectacle commence, les acteurs ne savent pas exactement la pièce qu’ils vont jouer devant le public. Pourtant, les choses se mirent en place progressivement et les spectateurs entrèrent dans le jeu au-delà de nos espérances.