2018. L'Étoffe des songes

 

Première mondiale : Thomery, salle de la Chapelle, Production : le Thabou, dans une mise en scène Johannes Landis, 22 septembre 2018.

 

Pièce numéro 20

 

Publication : 

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Résumé court : Anne-Sophie et Charles, partant en voyage, n’ont personne pour faire garder leur chat. Ils demandent à Cindy et Freddy de venir habiter quelques jours chez eux pour s’occuper de l’animal. Or, Cindy et Freddy, profitant de l’aisance de leurs hôtes, n’ont aucune envie de partir.

 

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Texte intégral :

Espace

Quelque chose ressemblant à un salon. Canapé, table basse, une chaise. Au fond, une ouverture vers un corridor. 

 

1.

Anne-Sophie et Charles sont en pleine discussion.

ANNE-SOPHIE.— On ne va pas laisser des inconnus vivre chez nous !

CHARLES.— Ce ne sont pas des inconnus !

ANNE-SOPHIE.— Tu sais à quoi ils ressemblent ? Tu leur as déjà parlé ?

CHARLES.— Gérard m’a assuré qu’on pouvait compter sur eux.

ANNE-SOPHIE.— Qu’est-ce qu’il en sait ? 

CHARLES.— J’ai toute confiance en lui : c’est un concierge de premier ordre. Depuis qu’on l’a embauché au cabinet, tout le monde en est très content. Alors s’il nous recommande son beau-frère et sa belle-sœur…

ANNE-SOPHIE.— Ils sont en vacances ?

CHARLES.— Non.

ANNE-SOPHIE.— Ils ne travaillent pas ?

CHARLES.— Non.

ANNE-SOPHIE.— Et qu’est-ce qu’ils faisaient, avant ?

CHARLES.— Avant quoi ?

ANNE-SOPHIE.— Avant de ne plus travailler !

CHARLES.— En fait, ils n’ont jamais vraiment commencé…

ANNE-SOPHIE.— Ils n’ont jamais… jamais travaillé ?

CHARLES.— Non, je ne crois pas…

ANNE-SOPHIE.— Mais comment ils vivent ?

CHARLES.— Gérard les héberge.

ANNE-SOPHIE.— Ah je comprends ! Gérard s’est dit : voilà une occasion unique de me débarrasser de ces deux parasites !

CHARLES.— Gérard a voulu nous rendre service parce que je lui ai dit que nous nous étions dans la merde. 

ANNE-SOPHIE.— Alors il s’est dit : « Tiens, et si je me sortais de la mienne ?»

CHARLES.— De toute façon, qu’ils soient en vacances ou chômeurs, je ne vois pas ce que…

ANNE-SOPHIE.— Ce ne sont pas des chômeurs, ce sont des cas sociaux !

CHARLES.— On leur demande juste de nourrir un chat pendant cinq jours !

ANNE-SOPHIE.— Ils ne sont même pas capables de se nourrir eux-mêmes !

CHARLES.— Si j’en crois Gérard, tu n’as pas de souci à te faire sur ce point…

ANNE-SOPHIE.— Et tout ça à cause de Mông !

CHARLES.— Laisse Mông tranquille.

ANNE-SOPHIE.— Si elle n’était pas partie à l’improviste, on n’en serait pas là !

CHARLES.— Elle enterre son grand-père ! Qui l’a élevée comme sa propre fille ! On ne pouvait pas lui refuser ça.

ANNE-SOPHIE.— Et Skype ?

CHARLES.— Quoi, Skype ? Tu voulais qu’elle assiste à l’enterrement de son grand-père par Skype ?

ANNE-SOPHIE.— Elle a bien assisté à l’enterrement de Mikael Jackson par satellite !

CHARLES.— Anne-So, ça commence à bien faire. On a notre avion dans deux heures ! Moi, je me démène pour qu’on puisse assister au mariage de ton imbécile de frère, qui a la bonne idée de faire ça en Alaska, alors si ma solution ne te convient pas, trouves-en une autre !

ANNE-SOPHIE.— J’ai une autre solution.

CHARLES.— Je t’écoute.

ANNE-SOPHIE.— On leur demande un extrait de casier judiciaire. 

CHARLES.— Ça prend 15 jours.

ANNE-SOPHIE.— Et crotte ! 

CHARLES.— Tu verras, il paraît qu’ils sont très sympathiques…

ANNE-SOPHIE.— On annule. Je vais aller acheter des gamelles supplémentaires. 

CHARLES.— Qu’est-ce que tu racontes ?

ANNE-SOPHIE.— On est pas là pendant cinq jours, Osiris mange deux pâtées par jour, ça fait dix gamelles plus une litière de secours…

CHARLES.— Tu te souviens combien ce chat nous a coûté ?

ANNE-SOPHIE.— Oh oui ! Mais tu m’as affirmé que c’était le prix, pour un Sphynx. 

CHARLES.— Exact, un chat pure race, fragile, et délicat. Comme moi.  

ANNE-SOPHIE.— Il a une tête de rat.

CHARLES.— Osiris ?

 ANNE-SOPHIE.— Une tête de gros rat fripé atteint d’une maladie de peau. 

CHARLES.— Tu exagères. 

ANNE-SOPHIE.— Non, j’embellis ! 

CHARLES.— Quoi qu’il en soit, pas question qu’il reste seul ici cinq jours. Il a besoin de compagnie, de tendresse et d’exercice.

On sonne.

ANNE-SOPHIE.— Ne réponds pas !

CHARLES.— Ce sont des gens très bien. Répète : « Ce sont des gens très bien. »

ANNE-SOPHIE, ad libitum sans s’arrêter pendant que Charles disparaît.— «  Ce sont des gens très bien, ce sont des gens très bien (…) ». 

Ouverture de porte.

Off, alors qu’Anne-Sophie poursuit sa litanie.

CHARLES.— Bonjour. Vous êtes Cindy et Freddy, je suppose ?

FREDDY.— Oui, M. Castelbajac. 

CHARLES.— Entrez, je vous en prie. 

FREDDY.— Merci, M. Casteljabac. 

Fermeture de porte.

CHARLES.— Par ici, je vous suis. 

Freddy et Cindy entrent, valises à la main, suivis de Charles, alors qu’Anne-Sophie arrête ses psalmodies.

FREDDY.— Ce que c’est beau, chez vous, M. Castelnajac.

CHARLES.— Appelez-moi Charles. 

FREDDY.— Je ne sais pas si…

CINDY, perdant l’équilibre et tombant. — Ah !

FREDDY, jurant.— Sa mère !

CHARLES, rétablissant Cindy.— Tout va bien ?

FREDDY, faisant de l’esprit.— Laissez tomber, M. Casteljarnac.

CINDY.— C’est bon, je gère…

CHARLES.— Je vous présente Anne-Sophie, ma femme. 

FREDDY.— Bon, ben, bonjour Anne-Sophie ! 

CINDY.— Bonjour !

Ils font la bise à Anne-Sophie, qui en est gênée.

CHARLES.— Cindy, mettez-vous à l’aise. 

CINDY, enlevant ses chaussures. —  Oh bah j’veux bien ! Saloperie de godasses ! Excusez-moi…

CHARLES.— Ne vous excusez pas. Vous êtes ici chez nous/euh… chez vous…

FREDDY.— Elle les a achetées exprès pour vous ! (À Cindy :) Je t’avais dit que c’était une connerie… 

CINDY.—  Oh toi, ta gueule !...

CHARLES, riant, à Anne-Sophie.— Ah ils y vont franchement… 

Cindy pose ses chaussures sur la table basse.

ANNE-SOPHIE.— Non ! Enlevez ces chaussures de là ! (Cindy, surprise, s’exécute.)

CINDY.—  Pardon m’dame…

CHARLES, riant.— N’en veuillez pas à Anne-Sophie, Cindy… elle est un peu maniaque…

ANNE-SOPHIE, gênée par son éclat.— C’est un meuble de designer. Mông met dessus une cire spéciale, alors il faut éviter de…

FREDDY.— Mông ? C’est qui, Mông ?

CHARLES.— Mông ? C’est notre bo… notre… employée de maison. 

CINDY.—  Vous avez une bonne ?

CHARLES.— Une ?… Oui, si vous voulez… Justement, elle a dû sortir du territoire. Elle est retournée dans sa famille.

FREDDY.— Tant mieux. Je suis pas raciste, mais c’est vrai qu’on est envahis ! Immigrés… migrants…

ANNE-SOPHIE.— Mông est Française.

CINDY, sans entendre Anne-Sophie.—  Et nous, après, on cherche du taf et on n’en trouve pas.

FREDDY, idem.— Et encore ! Les Asiates, c’est pas les pires…

ANNE-SOPHIE.— Ce n’est que temporaire. Mông reviendra dans quelques jours.

CHARLES.— C’est précisément à cause de ce départ inopiné que nous avons fait appel à vous. Pour vous occuper de notre petit bébé ! … 

CINDY.—  Va falloir s’occuper d’un môme ? Je croyais que c’était un chat…

ANNE-SOPHIE.— Rassurez-vous, nous n’avons pas d’enfants.

CHARLES.— C’est une métaphore.

FREDDY.—  Une méta quoi ?

ANNE-SOPHIE.— Il s’agit effectivement d’un chat. 

CHARLES.— Un chat d’une race un peu particulière. La race des Sphynx. 

FREDDY.—  Un Sphynx ? Ça existe ?

ANNE-SOPHIE.— Un chat sans poils. 

CINDY.—  Sans poils ? Il est malade ?

CHARLES.— Il s’appelle Osiris. 

FREDDY.— Osiris ? Ça, je connais, c’est un empereur romain !

CHARLES.— Où est-il encore passé ? (Appelant Osiris :) Pitchipitchipitchi…

ANNE-SOPHIE.— Une gamelle le matin, une gamelle le soir. Changez la litière la veille de notre retour.

CHARLES.— Jouez aussi avec lui de temps en temps. Attention : il griffe. Il faut vraiment qu’on y aille ! Notre avion !

ANNE-SOPHIE.— On se revoit dans cinq jours.

CHARLES.— Encore merci pour l’immense service que vous nous rendez !

FREDDY.—  Tout le plaisir est pour nous…

CHARLES.— Au fait, j’allais oublier… j’attends un colis important, si vous pouvez le réceptionner… Le frigo est plein, il y a un sauna au sous-sol, prenez la chambre d’amis, les draps sont propres, premier étage au fond à droite. Mông n’est pas au courant de vous êtes là, nous lui enverrons un texto !

ANNE-SOPHIE, ne sachant comment s’exprimer.— Essayez de ne pas trop… comment dire… bouger les choses ou… enfin… nous comptons sur vous… 

FREDDY.— Z’inquiétez pas, m’ame Castelbergac, vous retrouverez votre palace intact ! 

CINDY.—  C’est dans un endroit comme ça que j’aurais aimé vivre.

CHARLES.—  Qui sait ? Peut-être un jour !

Charles et Anne-Sophie disparaissent par  l’ouverture alors que Cindy demeure songeuse. On entend le bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme. Cindy et Freddy restent un instant silencieux, puis ils se mettent à chanter : « On est les champions, on est les champions. »

 

CINDY.—  On va être les rois pendant cinq jours ! Et même plus si on veut…

FREDDY.— Recommence pas. Apporte-moi plutôt un pastis, Bibiche !…

Cindy disparaît. Pendant ce temps, Freddy saisit la télécommande et allume la télé. Générique de série policière. Freddy regarde en avalant des chips qu’il tire d’une de ses poches.

UNE VOIX DANS LA TÉLÉ.  —  Être un homme honnête ? Rien de plus simple, même pour un escroc. Il suffit de paraître honnête. Être un bon député, un bon ministre ? Rien de plus facile. Il suffit de paraître un bon député ou de paraître un bon ministre.

FREDDY.— Bien parlé ! Pourris…

UNE AUTRE VOIX DANS LA TÉLÉ.  —  C’est vrai, Stéphane, je n’y avais jamais pensé.

LA PREMIÈRE VOIX DANS LA TÉLÉ.  —  Allons prendre un frühstück sur la Bayerstraße.

Soudain, Cindy paraît dans une robe du soir très habillée et des chaussures de gala.

FREDDY.— Bibiche ? C’est toi ?

CINDY.— Appelle-moi « Anne-Sophie ». (Elle manque de tomber.)

FREDDY.— Fais gaffe !

CINDY.— Mes nouvelles chaussures.

FREDDY.— T’as piqué ça dans les affaires de m’ame Castelmorbac ?

CINDY.— Et si tu allais passer une tenue plus appropriée ?

FREDDY.— Quoi ?

CINDY.— Tes vêtements sont rangés à droite.

FREDDY.— « Mes » vêtements ? De quoi tu parles ?

CINDY.— Je parle de tes costumes, Charles.

FREDDY.— Cindy, arrête de déconner. On en a déjà parlé. Ces gens sont déjà bien sympas de nous laisser cinq jours chez eux, on va pas se mettre à taper dans leurs fringues pour après…

CINDY.— J’en ai distingué un en particulier. Je l’ai posé sur notre lit. 

FREDDY.— A quel jeu tu joues ?

CINDY, hypnotique.— Va. À gauche, dans l’entrée.

FREDDY, après un temps.— Juste deux minutes, hein ?

Freddy disparaît.

Restée seule, Anne-Sophie s’assoit. Silence. Elle prend la télécommande et change de chaîne : hard rock. Elle change encore : électro. Elle change encore : J.-S. Bach. Une expression d’apaisement se forme sur son visage. Elle se lève.

CINDY, s’adressant à uninterlocuteur/une interlocutrice imaginaire.— Nous sommes pour l’enseignement public. Mais seul Saint-Genesius proposait le chinois en option. Dans ces conditions, nous n’avons pas hésité et nous avons choisi Saint-Genesius, dans l’intérêt de Paul et Louise. Le directeur leur a fait sauter une classe. Nous étions contre, mais le directeur a été très persuasif. Ils sont tellement doués. Le mercredi après-midi ? Ils ont des activités variées : atelier sciences-po, atelier ENA, atelier polytechnique, atelier Master of Business Administration, atelier Master of Business Analytics, atelier Master of Business Informatics, atelier Master of Business Engineering, atelier Master of Business Law, atelier théâtre. Intéressant, pour des ados de quatorze ans.

FREDDY, venant de réapparaître, sanglé dans un costume cravate.— À qui tu parles ?

CINDY, le regardant.— Là, je te retrouve !

FREDDY.— T’es dingue !

 CINDY.— « Tu es ».

FREDDY.— Hein ?

CINDY.— « Tu es », pas « T’es ».

FREDDY.— Ouais…

CINDY.— « Oui », pas « Ouais ».

FREDDY.— Dac…

CINDY.— « D’accord », pas « Dac ».

FREDDY.— Bien. Tu es dingue.

CINDY.— « folle », pas « dingue ».

FREDDY.— Cindy, fais pas chier !

CINDY.— « Anne-Sophie », pas…

FREDDY.— J’ai compris !

CINDY.— Puis-je te servir un verre ?

FREDDY.— J’veux bien ! Un p’tit pastis.

CINDY, faisant « non »  de la tête.— Hum hum.

FREDDY.— Pas de pastis ?

CINDY.— Je le crains.

FREDDY.— En ce cas je prendrais peut-être… (Il réfléchit.)Un whisky ?

CINDY.— Très bon choix, Charles. (Lui lançant un défi :) Avec ou sans glace ?

FREDDY, réfléchissant.— Sans !

CINDY.— Excellent choix, Charles. (Elle lui sert un whisky.)

FREDDY.— Et toi, une bière, comme d’hab ?

CINDY, le foudroyant du regard.— Un porto. (Se servant à son tour.)

FREDDY, gêné d’avoir fait une erreur.— Un porto, oui, bien sûr, où avais-je la tête ! …

CINDY.— Tu devrais t’en souvenir : j’aime la délicatesse de ce vin liquoreux. 

Ils trinquent et Charles en renverse sur le costume.

FREDDY.— Ah merde, putain !

CINDY.— Enfin Charles, surveille ton langage !

FREDDY.— Un costume à je-sais-pas-combien ! 

CINDY.— Calme-toi.

FREDDY, tentant d’essuyer la tache.— « Calme-toi », t’es marrante ! On verra la gueule que tu feras quand on recevra la facture ! 

CINDY.— Charles, j’aimerais que tu fasses attention  à la manière dont tu…

FREDDY.— Ça va, c’est bon…

CINDY.— De quoi parles-tu ?

FREDDY.— J’en ai plein le cul ! On arrête cette comédie.

CINDY.— Une comédie qui peut nous sauver la vie.

FREDDY.— Une comédie qui peut nous pourrir la vie !

CINDY.— Tout ça à cause d’un verre…

FREDDY.— Aujourd’hui, c’est un verre et demain ce sera… On a promis de rien déranger.

CINDY.— Nous sommes ici chez nous.

FREDDY.— Qu’est-ce que t’as dans le citron ?

On sonne.

FREDDY.— Qu’est-ce que je fais ?

CINDY.— Demande qui c’est. 

Charles disparaît.

FREDDY, off.— Oui ?

LE LIVREUR POSTEXPRESS, off. —  Je suis bien chez M. Et Mme Castelseverac ?

FREDDY, off. —  Euh… oui…

LE LIVREUR POSTEXPRESS, off. —  Postexpress, un colis pour vous, M. Castelnervac.

FREDDY, off. —  Ah… Euh… Attendez.

Bruit de porte qui s’ouvre.

LE LIVREUR POSTEXPRESS, off. —  C’est fragile.

FREDDY, off. —  Ben… Venez… (Paraissant, suivi du livreur, lui montrant un coin de la pièce :) Vous n’avez qu’à le poser là. 

LE LIVREUR POSTEXPRESS, portant un paquet. —  Bonjour MmeCastelpajac.

CINDY. —  Bonjour.

LE LIVREUR POSTEXPRESS, désignant une place. —  Ici ?

FREDDY. —  Euh… Oui, très bien…

LE LIVREUR POSTEXPRESS. —  Il en a fait, du chemin, votre colis… Memphis !

FREDDY. —  Les States ?

LE LIVREUR POSTEXPRESS, lisant. —  Euh… Non, Égypte.

FREDDY. —  Euh… Ben oui ! Oui, bien sûr… Égypte !

LE LIVREUR POSTEXPRESS. —  Bon, ben j’y vais… Au revoir MmeCasteltomac.

CINDY. —  Au revoir.

LE LIVREUR POSTEXPRESS, saluant Cindy. —  M. Castelbernac. 

FREDDY. —  Au revoir.

LE LIVREUR POSTEXPRESS, regardant Freddy. —  Je vous aurais reconnu entre mille.

FREDDY. —  Quoi ?

LE LIVREUR POSTEXPRESS. —  Y’en a pas deux comme vous. 

FREDDY. —  Vous m’auriez reconnu ? …

LE LIVREUR POSTEXPRESS. —  Entre mille. 

FREDDY. —  Vous m’avez déjà vu ?

LE LIVREUR POSTEXPRESS. —  Évidemment. 

FREDDY. —  Ah ? Où ?

LE LIVREUR POSTEXPRESS. —  Sur votre photo de profil. Votre profil Postexpress, M. Castelquirac !

CINDY, après un temps. —  Eh bien oui, Charles ! Ton profil Postexpress, tu sais bien ! 

FREDDY. —  Oui, oui… mon profil !… où avais-je la tête ?

LE LIVREUR POSTEXPRESS, faisant de l’esprit. —  Bah sur votre profil, justement ! (Fixant Charles :) Quoiqu’en vous regardant bien… y a un truc qui cloche…

FREDDY. —  Moi ? J’ai un truc qui cloche ?

LE LIVREUR POSTEXPRESS, fixant toujours Charles. —  C’est les cheveux ou… non, les yeux… je sais pas très bien…

CINDY. —  Je te l’ai dit, Charles, cette photo n’est pas ressemblante, il faudra que tu la changes.

LE LIVREUR POSTEXPRESS, fixant toujours Charles avec une insistance un peu gênante. —  Ce serait plus prudent…

FREDDY, vaguement inquiet. —  Oui, oui… je la changerai… 

LE LIVREUR POSTEXPRESS, ne quittant pas des yeux Charles. —  Cette fois-ci, je m’en vais. Messieurs-Dames. (Il se dirige vers la sortie.)

CINDY. —  Je vous raccompagne. 

LE LIVREUR POSTEXPRESS, s’arrêtant. —  Attendez une minute !

FREDDY, se sentant menacé. —  Qu’est-ce qui y a ?

LE LIVREUR POSTEXPRESS, tendant à Charles un terminal. —  J’ai besoin de votre signature, M. Castelfigeac euh… non, pardon… (Lisant :) M. Cas-tel-ba-jac, voilà, juste là.

FREDDY. —  Il faut que je signe ?

LE LIVREUR POSTEXPRESS. —  Remise contre signature, c’est obligatoire. 

FREDDY. —  Je préfèrerais pas…

LE LIVREUR POSTEXPRESS. —  Comme vous voulez. (Se dirigeant vers le colis.)

CINDY. —  Qu’est-ce que vous faites ?

LE LIVREUR POSTEXPRESS, saisissant le colis. —  Si vous signez pas, je peux vous laisser ce colis. Désolé Madame, il faut me comprendre…

CINDY. —  Bien entendu. Allez Charles, signe.

FREDDY. —  Tu crois ?

CINDY, d’un air entendu. — Tu attendais ce colis avec tant d’impatience !

FREDDY, ayant compris. —  Oui, c’est vrai… (Il signe à contre cœur.)

LE LIVREUR POSTEXPRESS. —  Merci m’sieur. Vous permettez ? (Il sort son téléphone et prend un selfie avec Freddy et Cindy.)Souriez ! (Ils sourient machinalement.)C’est dans la boîte. (Écrivant :)Encore des clients satisfaits, M. et MmeCas-tel-ba-jac. Et touc ! Direct sur facebook, twitter, google+, linkedin et instagram. (Devant la mine défaite d’Anne-Sophie et de Charles :)C’était dans les conditions générales de vente. Section 7, article 12 paragraphe 13. (Sortant :)Au revoir et encore merci, M. et MmeCastelbajac ! 

Il disparaît. Bruit de porte qui se ferme.

CINDY. —  Il faut t’y faire, mon petit Charles ; désormais,  pour le monde entier, nous sommes M. et Mme Castelbajac ! (Elle l’embrasse.)

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2.

Freddy, nerveux, fait les cents pas. Cindy, nerveuse également mais tentant de se contenir, le regarde.

CINDY. — Fred, calme-toi !

FREDDY. — Y va me rappeler, y va me rappeler, c’est sûr !

CINDY. — Et alors ? Charles ! Tu es Charles. Tu as la cravate de Charles, tu as le costume de Charles, tu as les chaussures de Charles, Tu es Charles.

FREDDY. — Oui, ben va dire ça à l’autre con… (Le portable de Freddy sonne. Sonnerie de chanson populaire. Freddy regarde, soudain apeuré.)Tiens, c’est lui. Fait chier ! … M’en fous, je laisse sonner, comme tout à l’heure.

CINDY. — Au contraire. (Elle tend la main, Freddy lui donne le téléphone. Elle décroche.)Oui ? Non, ce n’est pas  ce « connard de Freddy », monsieur. (Un temps.) Non, monsieur, il n’y a pas de « connard de Freddy » ici. (Un temps.) Je ne suis pas au courant de cette histoire de dette de jeu.

FREDDY, énervé, s’emparant du téléphone. — Monsieur, je vous prie de vouloir bien cesser d’importuner ma femme. (Un temps.) Non, je ne suis pas ce « connard de Freddy » ! (Un temps court.)Écoutez, je ne vous permets pas de me tutoyer ! (Un temps.) Que ce Freddy vous doive de l’argent, je n’en ai cure ! Alors ne nous appelez plus, sinon je préviens la police. Au revoir, monsieur. (Il raccroche et manipule le téléphone.)Je le bloque, sinon il va rappeler, cet enfoiré !

CINDY. —Voilà le problème des classes défavorisées : elles ne pourront jamais faire montre de tout le raffinement nécessaire.

FREDDY. —Anne-Sophie ! Euh…Cindy ! Il va me retrouver et il va me buter !

CINDY. —Il sait qu’on vivait chez Gérard ?

FREDDY. —Non.

CINDY. —Donc, il n’a aucun moyen de savoir qu’on est ici.

FREDDY. —Tu crois ?

CINDY. —Après tout… nous sommes Charles et Anne-Sophie Castelbajac.

FREDDY. —Comment veux-tu qu’on fasse avaler ça…

CINDY. — C’est une question de vie ou de mort…

FREDDY. —C’est pas faux… Alors tu crois qu’on peut y arriver ?

CINDY. — On n’a pas le choix. 

FREDDY. —Je sais pas si je pourrai…

CINDY. — Très bien, alors va rembourser l’autre malade. 

FREDDY. —Comment veux-tu que je trouve l’argent ?

CINDY. — Tu pourrais le voler à Castelbajac…

FREDDY. —Pour qu’il me foute en taule ?

CINDY. — Alors ne vole pas son argent, vole son identité ! Mais pour ça, il faut tenir ton personnage, Freddy… enfin, je veux dire… Charles ! 

FREDDY. —Mais enfin, Castelbajac, il a bien un passeport, des amis, comment veux-tu…

CINDY. — Il suffit d’y croire ! Il suffit de parler et d’agir comme le ferait Castelbajac. Et tu verras… Tout suivra !

FREDDY. —Comment je vais faire ?

CINDY. — T’es branché toute la journée sur les chaînes info !

FREDDY. —Et alors ?

CINDY. — Et alors t’as qu’à répéter mot pour mot ce que t’entends, et tout ira comme sur des roulettes. Dis-moi… Osiris n’a pas touché à sa pâtée.

FREDDY. — Tu l’as vu ?

CINDY. — Qui ?

FREDDY. — Osiris.

CINDY. — Bien sûr !

FREDDY. — Non, mais… vraiment… Tu l’as vraiment vu ?

CINDY, après un temps. — Non…

FREDDY. — Où est-il passé ?

CINDY. — Il doit être dans les parages. 

Soudain, une femme vêtue de noir apparaît.

LA FEMME, saluant. — Madame, Monsieur.

FREDDY. — Vous êtes qui, vous ?

LA FEMME. — Monsieur… mes excuses, je n’ai pas encore eu le temps de me changer.

CINDY, comprenant, d’un air entendu. — Enfin, Charles, tu ne reconnais pas Mông, notre bonne ?

FREDDY, tentant de jouer celui qui reconnaît quelqu’un. — Mais oui… mais bien sûr… mais comment ai-je pu ? … Bonjour Mông.

LA FEMME, qui était Mông. — Bonjour monsieur. 

FREDDY. — C’est drôle, vous n’avez pas d’accent. En tout cas bravo, vous parlez très bien français. 

CINDY, paniquée, d’un air entendu. — Charles, tu ne te souvenais plus que Mông parle un excellent français ?

MÔNG. — Merci, monsieur.

CINDY, petit rire crispé. — Vous êtes bien aimable, Mông.

FREDDY. — Dites-moi Mông, je m’en rappelle parfaitement, mais… vous êtes d’où, déjà ?

MÔNG. — De Dijon.

FREDDY. — Non mais, sans rire ! …

CINDY, bas. — Charles !

MÔNG. — Quartier Stalingrad, partie nord de Dijon.

FREDDY. — Non, mais… je voulais dire… de quel pays ! 

CINDY, bas. — Charles !

MÔNG. — France.

FREDDY. — Hein ?

MÔNG. — Je suis Française, monsieur.

FREDDY. — Non mais avant ? … 

MÔNG. — Avant ?

FREDDY. — Avant d’être en France !

CINDY. — Charles, maintenant, ça suffit !

MÔNG. — Avant d’être en France ?

FREDDY. — Oui ?

MÔNG. — Eh bien j’étais… dans le néant. 

FREDDY, rêveur. — Ces Asiatiques ont un sens inné de la poésie…

CINDY. — Ça fait longtemps que vous êtes là ?

MÔNG. — Une ou deux heures.

FREDDY. — On ne vous a pas entendu rentrer. 

MÔNG. — J’ai essayé d’être discrète.

CINDY, prenant l’air grave. — Et comment… comment s’est passé votre voyage ?

MÔNG. — Difficile. Comme vous le savez, mon grand-père m’a élevée comme sa propre fille. Il était retourné dans son village natal depuis dix ans, en dépit du taux élevé de radioactivité. Par-dessus le marché, on m’a volé mon téléphone portable.

CINDY, inquiète. — En ce cas, vous n’avez reçu aucun texto annonçant notre… vous n’avez reçu aucun texto ?

MÔNG. — Depuis mon départ, aucun, madame.

CINDY, soulagée. — Très bien. (Se reprenant :)Enfin, je veux dire, quelle plaie !

Soudain, Mông se met à regarder attentivement Cindy et Freddy.

CINDY, mal à l’aise. — Qu’avez-vous ?

MÔNG, les fixant toujours. — Eh bien… Que madame et monsieur me pardonnent…

FREDDY, paniqué. — Qu’est-ce qui y a ?

MÔNG. — Madame et monsieur m’ont l’air un peu bizarre…

FREDDY, bas, à Cindy. — Putain, elle nous a repérés !

CINDY, bas, à Freddy. — Ta gueule ! (Haut :)Vous avez raison, Mông, nous sommes un peu bizarres… (Cherchant quoi dire :) Nous avons été très… très affectés par la mort de votre grand-père. Certes, nous ne le connaissions pas… mais nous savons à quel point il a compté pour vous.

MÔNG. — À ce sujet, je souhaitais parler à madame et monsieur. Ma grand-mère n’aurait pas supporté de vivre toute seule au pays. Alors, je l’ai ramenée avec moi.

CINDY, ne sachant que dire. — Vous avez bien fait, Mông… Mais où est-elle ?

MÔNG. — Dans le local à poubelles. 

FREDDY. — Depuis… Depuis deux heures ?

MÔNG. — Je n’ai pas osé la faire entrer.

CINDY. — Allez la chercher tout de suite ! Et donnez lui la chambre d’amis !

MÔNG. — Ce sera provisoire, madame… Cependant… J’avais une autre requête… 

FREDDY. — Nous vous écoutons, Mông.

MÔNG. — Voilà… Étant donné que je vais avoir ma grand-mère à charge… Je sollicite une augmentation de salaire. 

CINDY. — Accordée ! (Elle regarde Freddy, qui la regarde, sans comprendre.)Charles ! Ton chéquier ! 

FREDDY. — Euh… Oui… (Il regarde autour de lui.)

CINDY. — Dans ta poche intérieure ! 

FREDDY. — Bien sûr ! (Il sort un chéquier, écrit, regardant Cindy pour être guidé.)Et voilà ! (Donnant le chèque à Mông.)

MÔNG, après avoir lu le chèque, prenant dans ses bras Freddy puis Cindy. — Merci monsieur ! Merci madame ! J’étais sûre que vous étiez généreux, malgré les apparences !

Elle sort. Épuisés, Freddy et Cindy tombent dans le canapé.

FREDDY. — Putain, on l’a échappée belle !

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3.

Assis, Freddy fume un cigare et Cindy a ouvert le colis post express. Elle en a extrait deux masques romains.

CINDY. — Les faire venir de Memphis était une excellente idée. Ils sont authentiques. L’Antiquaire indique que la jeunesse dorée de Rome s’en paraît pour changer d’identité lors des orgies qui ont contribué à la chute de l’Empire.

FREDDY. — Ils ont licencié mon assistante. 

CINDY. — Les Romains ?

FREDDY. — Le staff du cabinet. Enfin… Patrick. Il l’a licenciée. Sans ménagement, du jour au lendemain. Tu te rends compte ? C’est une honte ! Comment je vais faire, maintenant ? Eh bien je vais devoir réserver mes billets d’avion et mes hôtels moi-même ! Sans parler des notes de frais ; qu’il faudra que je rassemble, que je trie, que je mette dans des dossiers… Va falloir que je m’achète des trombones ! Parce que, naturellement, Christine a tout emporté ! Je l’ai dit à Patrick : ce que vous allez gagner sur le salaire de Christine, vous allez le perdre sur le temps que je passerai à l’intendance. Parce que pendant que je serai sur internet à télécharger mon boarding pass, ou au téléphone en train de vérifier que ma chambre est opérationnelle, qui s’occupera de l’optimisation fiscale de M. Cahubrac ? Personne ! (Un temps.)Patrick, lui, il a une assistante. Il a même un chauffeur. Oh je ne suis pas jaloux. Je vais même te dire : je trouve ça normal, parfaitement normal. Lui ? Prendre le métro ? Le bus ? À son niveau de responsabilités, Patrick ne peut pas se permettre de fonctionner sans chauffeur. Il gère tellement d’affaires en même temps, que quand il va d’un point à un autre, qu’est-ce qu’il fait ? Il bosse, Patrick ! Tu le vois, avec ses dossiers, entre un vieux qui s’accroche à sa place troisième âge, une femme enceinte qui réclame d’être assise et un rugbyman de cent kilos ? N’empêche, j’ai dit à Patrick : en licenciant Christine, vous me mettez vraiment dans la merde.

CINDY, crispée par ce dernier mot. — Charles…

FREDDY. — Oui, enfin… Vous m’ennuyez vraiment !

CINDY. — Je préfère.

FREDDY, relâché. — C’était comment, bibiche ?

 CINDY, faisant les gros yeux. — Charles !

FREDDY, boudant gentiment. — Je suis toujours ton petit Freddouille ?

CINDY, bas. — Mais oui, mais oui ! 

Mông entre en tenue de soubrette. Elle porte un plateau avec deux verres, qu’elle pose sur la table basse.

CINDY, haut. — Merci, Mông.

MÔNG. — Madame et monsieur ont-ils encore besoin de moi ?

CINDY. — Non, Mông, vous pouvez disposer. 

MÔNG. — Permettez-moi simplement, madame et monsieur, de vous remercier encore pour la compréhension et la générosité dont vous avez fait preuve. Ma grand-mère se plaît beaucoup dans la chambre d’amis. Grâce à vous, sa vie n’est pas devenu un long chemin rempli de ronces et de cailloux anguleux.

CINDY. — Dites à votre grand-mère… Comment s’appelle-t-elle, déjà ?

MÔNG. — Sao Mai.

CINDY. — Nous n’avons pas encore eu le plaisir de la voir.

MÔNG. — Ma grand-mère est très discrète.

CINDY. — Demandez-lui de venir nous saluer.

MÔNG. — Elle en sera honorée. (Mông disparaît.)

FREDDY. — Dis, bibiche… C’est aujourd’hui qu’ils reviennent…

CINDY. — Je sais.

FREDDY. — Comment qu’on va faire ?

CINDY. — On va faire comme aujourd’hui, hier ou avant-hier. On va faire comme d’habitude. Tu es Charles et je suis Anne-Sophie.

FREDDY, pas convaincu. — Si tu le dis…

CINDY. — De toute façon, c’est ça ou te faire fumer par l’autre taré. Reprenons plutôt notre conversation, Charles. Ton assistante, licenciée, me disais-tu ? Patrick ne se rend pas compte. 

FREDDY. — Évidemment, non ! 

CINDY. — On verrait la tête qu’il ferait, lui, sans limousine, obligé d’attendre le 73 Place de la Concorde.

FREDDY. — Il l’attendrait longtemps.

CINDY. — Ces bus, c’est devenu une horreur.

FREDDY. — Ces bus, ces métros, ces trains, ces hôpitaux, ces écoles, plus rien ne fonctionne. J’ai encore vu tout à l’heure un reportage à la télé…

CINDY. — Il faut changer tout cela. Chauffeurs, cheminots, infirmières, profs, beaucoup d’avantages pour peu d’efficacité… Le monde n’est plus comme avant. Avant, le monde était comme avant, et c’était bien normal, puisque c’était avant. Mais aujourd’hui ce n’est plus avant, c’est aujourd’hui, et c’est aussi déjà un peu demain. Et même si demain reste demain, aujourd’hui aujourd’hui et avant avant, au jour d’aujourd’hui il est impensable de persister dans les critères d’avant, sinon demain ressemblera à avant alors qu’aujourd’hui devrait préfigurer demain.

FREDDY, perdu, après un silence, bas. — Bibiche, j’ai du mal à suivre, là…

CINDY, bas. — Reste dans ton personnage, Freddy ! 

FREDDY, perdu. — Euh… Oui, oui… (Se reprenant:) Finalement, c’est plus comme avant, quoi. 

On entend la porte qui s’ouvre. Cindy et Freddy sont attentifs.

CHARLES, off. — Ça fait du bien d’être chez soi !

Cindy et Freddy tressaillent.

FREDDY, d’une voix tremblante. — Bibiche, j’ai peur…

CINDY, bas. — Ton personnage, bordel ! Ton personnage !

ANNE-SOPHIE, off. — Il y a quelque chose de bizarre.

CHARLES, paraissant. — Ah ! Vous êtes là !

CINDY, se levant, très mondaine. — Naturellement !

CHARLES, la regardant de pied en cap. — Cette robe…

ANNE-SOPHIE, paraissant. — Alors, tout s’est bien passé ?… (Elle s’arrête, les yeux sur la robe de Cindy.)Mais… mais c’est ma robe !…

CHARLES, les yeux sur le costume de Freddy. — Et vous ? Vous avez mis un de mes costumes ? 

CINDY, alors qu’Anne-Sophie disparaît. — C’est charmant d’être passé nous voir !

CHARLES. — Eh bien mais… c’est ce qui était prévu, non ?

CINDY. — Je n’avais rien noté dans mon agenda, mais qu’importe ! (À Freddy:)N’est-ce pas, Charles ?

CHARLES. — Charles ?

FREDDY, à Cindy. — Tout à fait ! (À Charles:)Nous vous recevons toujours avec grand plaisir. 

CHARLES. — Vous nous ?… (Riant jaune:)Ha Ha… Vous avez de l’humour… (Il s’arrête net de rire car il regarde le cigare de Freddy.) C’est quoi, ça ?

FREDDY. — Un Havane. Tout simplement merveilleux…

CHARLES, en qui la colère monte. — Je vois. 

FREDDY. — Tu en veux un, mon vieux ? 

ANNE-SOPHIE, déboulant. — Charles ! Ils ont dormi dans notre chambre !

CHARLES. — Quoi ?

ANNE-SOPHIE, déboulant. — Elle a utilisé mon maquillage ! Et regarde ce que j’ai trouvé dans notre salle de bain ! (Elle brandit plusieurs slips.)

FREDDY. — Quelle petite fouineuse !

ANNE-SOPHIE. — Ils ont mis nos vêtements mais aussi nos sous-vêtements ! Ces gens sont des malades ! (Dégoûtée, elle jette les slips.)

CHARLES. — Bien ! Cindy et Freddy, nous vous remercions pour le fier service que vous nous avez rendu ; nous allons maintenant vous libérer et vous allez pouvoir rentrer chez vous. Enfin, je veux dire, chez Gérard. 

CINDY, à Freddy. — Qu’est-ce qu’il raconte, Charles ?

FREDDY, à Cindy. — Je ne sais pas, Anne-Sophie.

ANNE-SOPHIE. — C’est quoi, votre problème ?

CHARLES, à Cindy et Freddy. — Maintenant, je vous demande de sortir.

CINDY. — Sortir ?

FREDDY. — Pourquoi voulez-vous que nous sortions de chez nous ?

ANNE-SOPHIE, choquée. — Oh ! Appelle les flics, Charles ! 

MÔNG, entrant. — J’ai entendu du bruit.

CHARLES. — Ah !  Mông ! Nous allons avoir une petite discussion… En attendant, virez-moi ces deux connards.

MÔNG, à Cindy et Freddy. — Madame et monsieur ont des invités ?

CHARLES. — Mông, je vous parle !

CINDY, à Mông. — Veuillez raccompagner ces messieurs dames à la porte. 

MÔNG. — Tout de suite, madame.

ANNE-SOPHIE. — Quoi « madame » ? Mông, avez-vous oublié qui vous emploie, ici ?

On sonne.

LE LIVREUR VIVALDI-PIZZA, qui était le livreur Postexpress, entrant. — C’était ouvert. Vivaldi-pizza bonsoir ! Alors un Vivaldi spécial avec onion rings mozza’s sticks pains à l’ail natures nachos sauces barbecue salsa ciboulette.

FREDDY. — C’est pour moi !

LE LIVREUR VIVALDI-PIZZA, lui passant un carton. — Attention, chaud devant ! Oh, M. Castelbajac, comment allez-vous ?

FREDDY. — Très bien ! Mais appelez-moi Charles. Et vous ? Vous n’êtes plus chez postexpress ?

LE LIVREUR VIVALDI-PIZZA. — Si, mais à temps partiel. Alors je complète chez Vivaldi ! (Reprenant son bon de livraison.)J’ai aussi une salade allegro poulet rôti poivrons jaunes poivrons rouges tomates fraîches parmesan basilic salade verte !

CINDY. — C’est pour moi !

LE LIVREUR VIVALDI-PIZZA, lui passant un carton. — Madame Castelbajac ! Toujours aussi souriante ! 

CINDY. — Appelez-moi Anne-Sophie !

LE LIVREUR VIVALDI-PIZZA. — Je vous laisse, j’ai une Margarita avenue Daumesnil et une Quatre fromages à Gare de Lyon ! Ciao la compagnie !

Il sort.

MÔNG, à Charles et Anne-Sophie, leur montrant la sortie. — Madame, monsieur, vous n’avez qu’à suivre ce monsieur. 

CHARLES. — Mông, ça suffit ! Vous êtes notre bonne et vous nous devez obéissance !

MÔNG. — Dernière sommation. (Elle se met en position de combat.)

ANNE-SOPHIE, alors que Charles bat en retraite. — Qu’est-ce qui te prend ?

CHARLES. — Recule, recule, elle est ceinture noire ou un truc comme ça…

ANNE-SOPHIE, pleine de rage. — Vous ne perdez rien pour attendre !

Ils sortent, suivis par Mông tandis que Cindy et Freddy exultent en un cri de joie.

4.

Charles et Anne-Sophie, joués par Freddy et Cindy, sont au téléphone.

CHARLES, joué par Freddy.  — Henri, je suis membre de ce conseil d’administration depuis dix ans !

ANNE-SOPHIE, jouée par Cindy.  — Je ne pourrai pas être au funérarium jeudi après-midi, j’ai un squash à Fontainebleau.

CHARLES. — Crois-moi, j’en ai dans le rétro.

ANNE-SOPHIE. — Je ne joue au squash qu’à Fontainebleau.

CHARLES. — Le rétroviseur. C’est une expression…

ANNE-SOPHIE. — Donc vous décalez l’enterrement Krapchenko à vendredi.

CHARLES. — Tu peux me croire. On ne s’en tirera pas à moins de trois mille postes supprimés.

ANNE-SOPHIE. — Son incinération n’est pas à un jour près.

CHARLES. — Naturellement, tu ne prononces ni n’écris l’expression « suppression d’emplois ». 

ANNE-SOPHIE. — J’ai choisi la playlist et préparé mon discours. 

CHARLES. — Tu mets « plan de sauvegarde de l’emploi ».

ANNE-SOPHIE. — La famille veut que ce soit court pour aller au buffet pas trop tard ?

CHARLES. — Et tu ajoutes « motion soutenue par Charles Castelbajac. »

ANNE-SOPHIE. — Envoyez-leur un mail : je supprime le Requiem de Mozart et ils pourront prendre l’apéro à 17h00. Et vous signez : « Anne-Sophie Castelbajac ».

CHARLES. — Ça passera, j’en suis sûr. Au revoir Henri. (Il raccroche.)

ANNE-SOPHIE. — Merci Christine. Au revoir. (Elle raccroche. À Charles:)Elle est très bien cette Christine. 

CHARLES. — Je te l’avais dit. 

ANNE-SOPHIE. — Je suis épuisée. 

CHARLES. — Moi aussi !

Soudain, entre une dame ressemblant à Mông, mais avec des cheveux blancs. Elle porte un kimono. Tenant un plateau sur lequel reposent deux sortes de beignets, elle avance lentement.

ANNE-SOPHIE. — Qui est-ce ?

CHARLES. — On dirait Mông.

ANNE-SOPHIE, à la dame. — Mông, c’est vous ?

La dame regarde Anne-Sophie sans paraître la comprendre. 

CHARLES. — Mais non, c’est pas Mông !

ANNE-SOPHIE, comprenant. — Tu crois que c’est ? … 

CHARLES. — Mais oui, sûrement ! 

ANNE-SOPHIE, à la dame, fort et articulant bien. — Bonjour madame ! … (Bas, à Charles:)Comment elle s’appelle, déjà ?

CHARLES. — Sommeil.

ANNE-SOPHIE. — Quoi ?

CHARLES. — Sommeil, ou un machin du genre.

ANNE-SOPHIE. — « Sommeil » ? N’importe quoi ! C’est Siou Moye.

CHARLES. — Non, Siou Maille.

ANNE-SOPHIE. — Sio Maille.

CHARLES. — Sao Mai !

ANNE-SOPHIE. — Sao Mai, c’est ça ! (À la dame:)Bonjour madame Sao Mai. 

La dame sourit et s’incline.

CHARLES, bas à Anne-Sophie. — Tu vois, c’est bien Sao Mai !

La dame leur tend le plateau.

ANNE-SOPHIE, à Charles. — Tu crois qu’il faut…

CHARLES. — Prends-le, c’est un cadeau. (Alors qu’Anne-Sophie prend le plateau.)Aligato. 

ANNE-SOPHIE. — Qu’est-ce que tu dis ?

CHARLES. — Ça veut dire merci, chez eux. 

ANNE-SOPHIE. — Chez eux ? C’est où chez eux ?

La dame fait un geste.

CHARLES. — Elle veut qu’on mange.

ANNE-SOPHIE, regardant les beignets. — Tu crois qu’on peut ?

CHARLES. — Sinon, elle va se vexer !

Ils mangent mais cela ne leur plaît pas.

CHARLES, la bouche pleine, tentant de donner le change. — Délicieux ! Delicious. It’s delicious ! (Anne-Sophie approuve.)

La dame sourit et se retire lentement.

CHARLES, crachant à peine la dame sortie. — Pouah ! Mais… mais qu’est-ce c’est ?

ANNE-SOPHIE, qui a craché elle aussi. — Du poisson ?

CHARLES. — On dirait de la moelle…

On sonne. Silence.

CHARLES. — Tu attends quelqu’un ?

ANNE-SOPHIE. — Non.

On sonne de nouveau. Cette fois-ci avec impatience.

CHARLES. — Où est Mông ?

ANNE-SOPHIE. — Je vais ouvrir.

CHARLES, protecteur. — Non, attends, j’y vais.

Alors qu’on sonne une troisième fois avec énergie, Charles disparaît. Ouverture de la porte.

PAUL, off, joué par le premier  Charles. — ’Soir, p’pa !

LOUISE, off, jouée par la première Anne-Sophie. — ’Soir, p’pa !

On entend la porte se refermer.

PAUL, entrant. — ’Soir, m’man ! (Il fait une bise à Anne-Sophie, médusée. Il porte un survêtement très tendance.)

LOUISE, entrant. — ’Soir, m’man ! (Elle fait une bise à Anne-Sophie, médusée, alors que Charles, lui aussi abasourdi, réapparaît. Louise porte également un survêtement très tendance.)

PAUL. — J’vais goûter ! (Il ressort.)

LOUISE, le poursuivant. — Tu prends pas tous les cookies !

Anne-Sophie et Charles restent un instant sans réagir.

ANNE-SOPHIE. — C’est qui ? (Le téléphone de Charles sonne.)

CHARLES, décrochant son téléphone. — Oui ? (Un temps.) Lui-même. (Un temps.) Hein ?

ANNE-SOPHIE. — Quoi ?

CHARLES, à Anne-Sophie. — Le collège Saint-Genesius.

ANNE-SOPHIE. — Qu’est-ce qu’ils veulent ?

CHARLES, sidéré. — Me parler de nos enfants !

ANNE-SOPHIE, incrédule. — Nos… nos…

CHARLES. — Paul et Louise !

ANNE-SOPHIE. — Mais je croyais… j’avais cru comprendre…

CHARLES, au téléphone. — Comment ? Un conseil de discipline ?

ANNE-SOPHIE. — Qu’est-ce qu’ils ont fait ?

CHARLES, au téléphone. — Oh, je veux bien le croire, madame.

ANNE-SOPHIE. — Charles, dis-moi ce qu’ont fait ces gosses !

CHARLES, au téléphone. — Ah ? C’est bien aimable, madame.

On sonne.

CHARLES, au téléphone. — Je crois que je l’entends. Merci, madame.

ANNE-SOPHIE. — Qui c’est ?

CHARLES, se dirigeant vers la porte. — Le directeur adjoint de Saint-Genesius chargé de la prospective, des invectives et des châtiments corporels. (Il disparaît.)

Ouverture de porte.

M. PERSONA, off. — M. Castelbajac ?

CHARLES, off. — Encore vous ?

M. PERSONA, off. — Eh oui !

Fermeture de porte.

CHARLES, off. — On n’a pas commandé de pizza.

M. PERSONA, paraissant. — Je suis le directeur adjoint de Saint-Genesius.

CHARLES, paraissant. — Terminé, les quatre-saisons, les Calzone ?

M. PERSONA, précédemment livreur Vivaldi-pizza. — Les pizzas ? Chez Vivaldi, c’est un temps partiel. Alors je complète à Saint-Genesius. (À Anne-Sophie:)MmeCastelbajac ! Je suis désolé de vous revoir dans  de telles circonstances.

ANNE-SOPHIE. — Mais enfin, est-ce que quelqu’un va m’expliquer ce qui se passe  ? !

MÔNG, paraissant avec un panier de linge. — On a sonné ?

CHARLES. — Nous avons ouvert, Mông.

ANNE-SOPHIE, sur des charbons ardents. — Alors !

M. PERSONA, désignant Mông. — Puis-je ?

CHARLES. — C’est Mông, notre bonne à tout faire, et par conséquent, bonne aussi à donner son avis sur tout ce qui nous concerne.

M. PERSONA.— Eh bien voilà… Nous recrutons pour la chorale de l’association des parents d’élèves. Cela vous tente ?

CHARLES. — M. Personnage…

M. PERSONA, rectifiant. — Persona.

CHARLES. — Je suppose que vous n’êtes pas venu ici pour me parler de chorale ?

M. PERSONA.— Non… c’est vrai… M. Sénèque, notre directeur, m’a demandé, à titre exceptionnel, et ce avant que vous ne receviez le courrier officiel, de passer chez vous expressément pour vous en parler. Il s’agit de Louise et de Paul.

ANNE-SOPHIE. — Qui sont Louise et Paul ?

CHARLES, alors que M. Persona le regarde. — Ma femme est un peu surmenée en ce moment…

M. PERSONA.— Louise et Paul, MmeCastelbajac… vos… vos enfants… scolarisés au collège Saint-Genesius. 

ANNE-SOPHIE, glapissant. — Eh bien ?

M. PERSONA.— Eh bien Paul et Louise ont été les auteurs de regrettables incidents aujourd’hui même. Aussi, M. Sénèque a décidé de convoquer le conseil de discipline pour statuer sur leur cas. 

CHARLES. — Dites-nous ce qu’ils ont fait, M. Personnage.

M. PERSONA, rectifiant. — Persona. (Sortant un papier, lisant.) Alors que MmeHeinrich, notre vénérable professeure de Sciences de la Vie et de la Terre, était en train de fouetter Louise avec le contrôle auquel elle avait eu zéro sur vingt, la jeune fille lui a répondu : « Tu peux te le carrer dans le cul bien profond, la grosse. » 

ANNE-SOPHIE, outrée. — « La grosse » ? C’est inqualifiable !

M. PERSONA.— Quant à Paul, alors qu’il assistait au catéchisme, il a lancé au Père Fougasse, responsable du cours : « Toi, le vieux, la prochaine fois que tu me touches la bite, je te fais bouffer ta calotte. » 

CHARLES, outré. — Il a osé ! Il a osé tutoyer ce saint homme !

ANNE-SOPHIE, folle de rage. — Appelle-moi ces p’tits cons !

CHARLES, hurlant. — Louise ! Paul ! 

LOUISE ET PAUL, ensemble, off. — Quoi ? Qu’est-ce qui y a encore ? On goûte ! Fais chier !

CHARLES, hurlant. — Plus vite que ça, nom de Dieu ! (M. Persona sursaute.)Pardon mon père/M. Personnage/M. Persona. 

Excédés, Louise et Paul paraissent.

CHARLES, se contenant. — M. Personnage vient de me raconter ce que vous avez fait aujourd’hui. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

LOUISE, après un silence. — Fuck. 

PAUL, surenchérissant. — Fuck, fuck, fuck !

M. PERSONA, attendri. — Ils ont incontestablement un don pour l’anglais. 

MÔNG. — Puisque je suis ici pour donner mon avis, je pense qu’une prise en charge médicale est nécessaire.

ANNE-SOPHIE, au bord de l’explosion. — Absolument ! Ce qui leur faut, ce n’est pas une punition, mais un traitement !

MÔNG, avant de disparaître.— Bien madame.

ANNE-SOPHIE, à Louise et Paul. — C’est l’heure d’aller au docteur !

LOUISE. — Nan, je veux pas !

PAUL. — Moi non plus ! On n’ira pas au docteur ! 

ANNE-SOPHIE, avant de disparaître.— Oh que si !

LOUISE ET PAUL, ensemble. — Oh que non !

CHARLES.— Vous savez que le docteur Edwards consulte aussi à domicile ?

PAUL. — Y viendra pas !

LOUISE. — On l’empêchera d’entrer !

CHARLES, heureux de les coincer. — Impossible, il est déjà là.

PAUL. — Hein ?

CHARLES, avant de disparaître. — Je vais le chercher.

M. PERSONA.— Mes enfants, soyez raisonnables.

LOUISE. — Putain, j’me tire !

L’ASSISTANTE DU DOCTEUR EDWARDS, jouée par Mông, paraissant et arrêtant Louise dans sa sortie. — Asseyez-vous, le docteur vient d’arriver.

LOUISE. — Hein ?

L’ASSISTANTE DU DOCTEUR EDWARDS. — C’est à qui ?

M. PERSONA, désignant Paul et Louise. — Je crois que ces jeunes gens étaient là avant moi.

L’ASSISTANTE DU DOCTEUR EDWARDS, regardant son porte document. — Mlleet M. Castelbajac, c’est bien ça ?

LOUISE. — Euh… Oui… oui, justement, c’est nous, alors…

L’ASSISTANTE DU DOCTEUR EDWARDS. — Carnet de santé, carte vitale, carte verte, carte bleue. 

PAUL. — Vous prenez l’American express ?

LE DOCTEUR EDWARDS, joué par Cindy, paraissant. — Désolé, j’ai eu une urgence.

L’ASSISTANTE DU DOCTEUR EDWARDS. — Bonjour docteur.

LE DOCTEUR EDWARDS. — Un cas de schizophrénie aiguë. 

L’ASSISTANTE DU DOCTEUR EDWARDS. — Grave ?

LE DOCTEUR EDWARDS. — Très. Mais classique : encore un qui se prenait pour Napoléon. (Jetant un oeil au porte-document de son assistante.)Encore les Castelbajac ?

L’ASSISTANTE DU DOCTEUR EDWARDS, avant de disparaître. — Encore ! …

LE DOCTEUR EDWARDS, avançant vers Paul qui recule. — Allons, Paul… tu n’es plus un bébé…

PAUL. — Tu vas me faire quoi ?

LOUISE. — J’vais appeler les flics…

M. PERSONA, lui barrant le chemin. — Allons, mademoiselle ! 

LE DOCTEUR EDWARDS, auscultant Paul, douce. — Respire. (Un temps.)Plus fort. (Un temps. Brutale :)Plus fort, merde ! (Un temps. De nouveau douce :)Voilà !… comme ça… (Écoutant. Saisie :)Oh là !

PAUL. — Qu’est-ce qui y a ?

LE DOCTEUR EDWARDS. — Tu ronfles en ce moment ?

PAUL. — Moi ? Non !

LOUISE. — Oh si !

PAUL. — Qu’est-ce que tu racontes ?

LOUISE. — Tu ronfles énormément ! 

PAUL. — Tu m’en as jamais parlé.

LOUISE. — Plusieurs fois ! T’as fait semblant de pas comprendre…

M. PERSONA, s’éclipsant. — Je vous laisse…

LE DOCTEUR EDWARDS, à Paul. — Si je comprends bien, non seulement tu ronfles, mais en plus tu ronfles quand tu dors ?

LOUISE. — C’est ça !

PAUL. — C’est grave ?

LE DOCTEUR EDWARDS. — Ronflement égale épaississement des artères carotides égale risque cardio-vasculaire accru en conséquence de quoi je prescris l’euthanasie immédiate et définitive. 

LOUISE. — Mais enfin, docteur !

LE DOCTEUR EDWARDS, prenant le visage de Louise dans ses mains. — Regarde-moi. Malgré le maquillage, je relève quelques cernes sous tes yeux. 

LOUISE. — Peut-être, oui… c’est possible…

LE DOCTEUR EDWARDS. — Alors, c’est bien ça ? Ce sont des cernes ? Ah ! 

LOUISE. — C’est un problème ?

LE DOCTEUR EDWARDS. — Inconsciente ! Cernes égale mauvaise circulation sanguine égale dérèglement des tissus lymphatiques égale accumulation de pigments égale vascularisation en conséquence de quoi je prescris l’euthanasie immédiate et définitive !

LOUISE. — Jamais ! On ne se laissera pas faire !

PAUL, ayant mis un des masques romains et tendant l’autre à Louise. — 

Car pour être mortels, nous n’avons pas dessein

De mourir aujourd’hui, ô décevant destin.

LE DOCTEUR EDWARDS. — Qui t’as permis ?

LOUISE, revêtant le masque que lui a donné Paul. —  

J’ai assez entendu tes discours insensés,

Ils me tournent les sangs, me donnent la nausée !

Aussi je te révoque et dissous tous nos liens

Je ne veux plus de toi, perfide médecin. 

LE DOCTEUR EDWARDS. — Vous imaginez vous débarrasser de moi comme ça ?

NÉRON, joué par Paul qui s’est fait une toge avec un drap trouvé dans le panier à linge laissé par Mông. — 

Quand Agrippine parle on l’écoute et sans bruit

On doit exécuter tout ce qu’elle a prescrit.

LE DOCTEUR EDWARDS. — Agrippine ?

AGRIPPINE, jouée par Louise qui s’est fait une toge avec un drap trouvé dans le panier à linge laissé par Mông. — 

Je voudrais bien savoir de quel pays tu viens

Pour méconnaître ainsi ce nom qui est le mien ?

Car enfin de Néron mère aimante et zélée,

J’ai transformé mon fils en empereur armé.

LE DOCTEUR EDWARDS. — Néron ?

NÉRON. — 

Je suis ton empereur et j’exige de toi

Du respect pour ma mère, et du respect pour moi.

Fais ce qu’elle te dit et sors incessamment. 

NAPOLÉON, joué par Charles. — Bonjour, nobles sujets. Ne vous agenouillez pas, il faut faire vite. J’ai besoin de chevaux et de poudre. 

LE DOCTEUR EDWARDS. — De chevaux ? Hélas, sire, nous n’avons qu’un vélo-solex à vous offrir. 

NAPOLÉON. — Peste !

LE DOCTEUR EDWARDS. — Quant à la poudre, je crois qu’il m’en reste un peu dans mon nécessaire à maquillage.

NAPOLÉON, regardant Paul et Louise. — Ce sont vos enfants, noble dame ?

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Plutôt des patients.

NAPOLÉON, à Paul et Louise. — Jeunes gens, quand je vous vois, je suis fier de notre empire. J’espère que vous aussi.

PAUL ET LOUISE, complètement perdus. — Euh… Oui… Oui, oui…  

NAPOLÉON. — Je n’en ai jamais douté. Aussi je vous fais soldats de l’armée impériale. 

PAUL, tentant encore de jouer Néron. — L’armée impériale ? Laquelle, la mienne ?

NAPOLÉON. — Comment, la vôtre ? Qui est empereur, ici ?

LOUISE, tentant encore de jouer Agrippine, montrant Paul. — Ben, lui, justement…

NAPOLÉON. — Serait-ce une plaisanterie ?

PAUL. — Vous êtes qui ?

NAPOLÉON. — Qui est ce fat ?

UNE VOIX DANS LA TÉLÉ. — Dans quelques instants, nous connaîtrons le résultat du deuxième tour de l’élection présidentielle. Cinq, quatre, trois, deux, un. Il est vingt heures, voici notre estimation : Barack Ohanna, élu président de la République. 

BARACK OHANNA, paraissant, joué par M. Persona. — Merci ! Merci à toutes les Françaises et à tous les Français qui ont voté pour moi ! 

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Le président de la République ?

BARACK OHANNA. — Oui, c’est bien moi !

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Mais… mais aux dernières nouvelles c’était…

BARACK OHANNA, riant. — Les dernières nouvelles ! Mais moi, je n’ai pas été élu aux dernières nouvelles, j’ai été élu aux prochaines nouvelles !

LOUISE. —  Je ne comprends pas.

PAUL. — Moi non plus.

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Bien malin qui y comprendra quelque chose.

BARACK OHANNA. — Je serai élu le 10 mai 2082 ou le 5 mai 2097, peu importe ! Pour mieux comprendre l’histoire de notre pays, j’ai voulu retourner dans le passé.

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Le passé ?

BARACK OHANNA. — Oui ! Votre présent… pour moi, le passé ! …

LOUISE, retirant son masque. —  Qu’allez-vous faire ?

BARACK OHANNA. —  Non, pas vous !

PAUL, retirant son masque. —  Quoi, pas elle ?

BARACK OHANNA. —  Vous aussi, vous me posez la question ?

NAPOLÉON. —  Quoi de plus naturel, jeune freluquet ! Nos sujets veulent connaître votre programme. 

BARACK OHANNA. —  Un programme ? Politique à la papa ! Peu importe le programme ! Ce qui compte c’est le projet, ce qui compte c’est la vision !

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Quel est votre projet ? 

LOUISE, retirant son masque. —  Quelle est votre vision ?

BARACK OHANNA. —  Rendre les gens heureux, tout simplement. (Sortant un paquet de bonbons.)Vous voulez une tagada ?

NAPOLÉON. —  Eh bien ils seront heureux avec moi.

PAUL. — Non, avec moi.

BARACK OHANNA. —  Non, avec moi.

NAPOLÉON. —  Non, avec moi !

PAUL. — Avec moi !

BARACK OHANNA. —  Avec moi !

NAPOLÉON. —  Avec moi !

PAUL. — Moi !

BARACK OHANNA. —  Moi !

NAPOLÉON. —  Moi !

MÔNG, paraissant en tenue militaire, les tenant en joue avec un revolver. —  Avec aucun d’entre vous, suppôts du capitalisme mondialisé !

TOUS. —  Mông ! 

MÔNG. —  Appelez-moi Ok-Hwa.

NAPOLÉON. — Ok quoi ?  

MÔNG. —  Ok-Hwa ! 

LOUISE. —  Môngn’est donc pas votre nom ?

MÔNG. —  Ce n’était qu’une couverture.

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Pour cacher quoi ?

MÔNG. —  Ma véritable activité.

PAUL. — Quelle est-elle ?

MÔNG. — Renseignements, espionnage, sabotage, destruction, vol, assassinat, enlèvement, exfiltration. 

BARACK OHANNA. —  C’est atroce ! 

MÔNG. —  Qu’importent les moyens, pourvu qu’ils concourent au triomphe des idées de Notre Grand Leader.

NAPOLÉON. — De qui s’agit-il ?

MÔNG. —  Qui es-tu, pour ignorer son nom ?

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Nous l’ignorons tous !

MÔNG. —  Voilà le résultat du lavage de cerveau que mène sans relâche la Maison Blanche et ses alliés ! Apprenez donc le nom de Notre Dirigeant bien-aimé, qui sera bientôt le vôtre : j’ai nommé le camarade Président Kim-Sung-Jong.

PAUL. — C’est qui, ce mec ?

MÔNG. —  Le Soleil de la Nation !

LOUISE. —  Que veut-il ?

MÔNG, souriant et baissant son arme. —  L’égalité pour tous. (Relevant son arme:)Mais l’égalité obligatoire ! 

BARACK OHANNA. —  Mais c’est une dictature !

MÔNG. —  Exactement, une dictature de la démocratie du Peuple ! 

NAPOLÉON. — Enfin, Mông, que dira votre grand-mère ?

MÔNG. —  Pauvre sot ! Je n’ai jamais eu de grand-mère ! J’ai été élaborée dans les laboratoires secrets du camarade-président, notre Grand Leader, Kim-Sung-Jong. Celle que vous avez prise pour ma grand-mère n’était qu’un masque, afin de propager la confusion la plus totale ! 

LE DOCTEUR EDWARDS. —  C’est assez réussi…

MÔNG. — Un détail me choque : je ne vois pas de portrait de Notre Grand Leader. Il s’agit du plus grave crime de lèse-présidentialité répertorié par notre Constitution socialiste populaire et démocratique ! Cela mérite la mort. (Visant le Docteur Edwards:) Adieu !

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Non, attendez, ce n’est pas chez moi, ici !

MÔNG, visant Napoléon. — Très bien.

NAPOLÉON. —  Non non non ! Cette maison ne fait partie de mon empire !

MÔNG, visant Louise. — Parfait.

LOUISE. — Ah non ! Cette villa est à l’extérieur de Rome !

MÔNG, visant Barack Ohanna.— D’accord.

BARACK OHANNA. — Non non non ! Ce terrain n’appartient plus au territoire français !

MÔNG, visant Paul. — Je vois.

PAUL. — Attendez Mông… regardez… (Il tient une perceuse électrique.)Vous voulez un portrait de Votre Grand Leader ? Eh bien on va poser un portrait de Votre Grand Leader… Un trou, une cheville, un clou et le tour sera joué. Où voudriez-vous le mettre ?

MÔNG. — Euh… je ne sais pas…

LE DOCTEUR EDWARDS, indignée. —  Ça, pour nous menacer, y a du monde ! Mais quand il s’agit de rendre hommage au soleil de la nation dictatoriale démocratique, là y a plus personne ! Filez-moi des tagadas…

LOUISE, désignant un pan de mur. — Et si on le mettait là ?

MÔNG. — À droite ? Jamais !

BARACK OHANNA, désignant un autre pan de mur. — Alors là ?

MÔNG. — Ici ? Pas assez à gauche !

NAPOLÉON, désignant le quatrième mur. — Alors, là !

MÔNG, observant attentivement. — Oui… oui, je crois que c’est la place idéale !

PAUL, s’apprêtant à percer.— Allons-y. (Il perce un moment puis s’arrête.)Merde !

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Quoi ? 

PAUL, regardant à travers une ouverture. — Je crois que j’ai fait un trou.

LOUISE. —  C’était pas le but ?

PAUL. — J’ai percé le mur !

BARACK OHANNA. — Ça tombe bien, c’est ce qu’on voulait !

PAUL. — Non mais, on voit de l’autre côté ! (Il gratte dans le quatrième mur.) Regardez, ça fout le camp…

NAPOLÉON. — Qu’est-ce que tu fais ?

PAUL, continuant son grattage. — C’est vraiment de la camelote…

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Arrête, ça va complètement s’effondrer ! 

On entend justement le bruit d’un mur qui s’effondre alors que tous se cachent le visage pour ne pas recevoir de projections. Après un silence, ils se mettent à regarder à travers le quatrième mur.

LOUISE. — Il y a des gens…  

MÔNG. — Des gens ?

PAUL, ébloui. — Je vois rien…

LOUISE. — Il faut que tes yeux s’habituent.  

BARACK OHANNA. — Ah oui ! Moi aussi, je les vois… Des gens…

LE DOCTEUR EDWARDS. —  C’est pourtant vrai ! Il y a des gens ! 

PAUL, toujours ébloui. — Ils sont combien ?

NAPOLÉON. — Je sais pas… Plusieurs dizaines… 

PAUL, toujours ébloui. — Qu’est-ce qu’ils font ?

NAPOLÉON, prenant progressivement peur. — Rien… Ils restent là… Assis dans le noir… Et ils nous regardent… Sans rien dire…

MÔNG. — Des espions…

LOUISE. — Certains froncent les sourcils.

BARACK OHANNA. — Un ou deux sourient…

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Y en a quand même pas mal qui s’emmerdent…

PAUL. — Oh ! J’en vois un qui s’en va, là-bas ! Il essayait d’être discret mais toute sa rangée l’a remarqué !

NAPOLÉON, paniqué. — Putain, mais c’est qui, tous ces gens ! 

MÔNG. — Demandons-leur !

LOUISE, à l’assistance. — Bonsoir. Mes collègues et moi, on avait une question : vous êtes qui ? 

Il y a peut-être quelques réponses ou rien du tout.

LE DOCTEUR EDWARDS,à Paul. —  T’y comprends quelque chose ?

PAUL. — Y a quelque chose à comprendre ?

BARACK OHANNA. — Je comprends surtout qu’il est temps que ça se termine. (Il sort.)

PAUL, le suivant. — Oh que oui !

LOUISE, poursuivant sa conversation avec l’assistance. — Et vous êtes là depuis longtemps ?

MÔNG. —  Je me suis toujours demandé ce qu’il y avait derrière ce mur.

LOUISE. — Maintenant, ça me revient : c’est le public ! (Au public :) On m’avait parlé de vous !

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Le public ? C’est quoi le public ?

LOUISE. — Tu ne sais pas ce que c’est, le public ? (Au public :)D’où elle sort, celle-là ?

NAPOLÉON. — Explique-nous, s’il te plaît. 

LOUISE. — Le public est le nombre d’individus réunis pour assister à une pièce de théâtre. (Au public :)  C’est fou qu’on vous ait oubliés ! Alors qu’en plus on joue pour vous…

MÔNG. —  Tu fais quoi, là ?

LOUISE. — Un aparté. 

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Un quoi ?

LOUISE. — Un aparté. 

NAPOLÉON. — C’est quoi, un aparté ?

LOUISE. — Tu sais pas ce que c’est, un aparté ?

NAPOLÉON. — Ben non.

LOUISE. — Tu me fais marcher ? (Au public :)Il ne sait pas ce que c’est qu’un aparté !

MÔNG. — Explique-nous.

LOUISE. — Eh bien, un aparté, ce sont des paroles qu’un personnage adresse au public, sans être entendu des autres personnages présents en scène.

LE DOCTEUR EDWARDS. —  Sans être entendu des autres personnages en scène ?

LOUISE. — C’est une convention… (Au public:) Ne me dites pas qu’ils n’ont jamais fait de monologues !

Mông, Napoléon et le docteur Edwards regardent soudain dans toutes les directions.

LE DOCTEUR EDWARDS. — Elle est partie ?

NAPOLÉON. — Tu l’as vexée.

LOUISE. — Non, je suis là.

MÔNG. — Je l’ai pas vue partir.

LOUISE. — Mais je suis là !

LE DOCTEUR EDWARDS. — Qu’est-ce que j’ai dit ?

NAPOLÉON. — Cette façon de dire « Sans être entendu des autres personnages en scène ? » …

MÔNG. — C’est vrai, tu avais l’air de douter.

LE DOCTEUR EDWARDS. — Moi ?

NAPOLÉON. — Oh oui.

LOUISE. — Pas du tout ! 

LE DOCTEUR EDWARDS. — Tu crois ?

LOUISE. — Mais non ! 

MÔNG. — On pouvait le prendre comme ça…

LOUISE. — Je vous dis que non ! 

LE DOCTEUR EDWARDS. — Mince ! Je ne voulais pas…

LOUISE. — Ils ne m’entendent pas !

NAPOLÉON, au docteur Edwards. — Va t’excuser.

LOUISE. — C’est pas vrai, je suis coincée !

LE DOCTEUR EDWARDS. — Si je savais où elle est, j’irai…

LOUISE, criant, faisant de grands gestes. — Je suis là ! Je suis là !

NAPOLÉON. — C’est vrai que cette façon de s’en aller comme ça…

MÔNG. — Elle aurait au moins pu dire au revoir. 

LOUISE. — Je suis bel et bien coincée ! … Coincée dans un aparté ! 

LE DOCTEUR EDWARDS, appelant. — Louise ? Louise ! 

LOUISE. — Oui ! (Constatant qu’on ne l’entend toujours pas.)Comment je vais faire ? 

Deux  techniciens, qui jouaient  Paul et M. Persona, entrent avec du papier bulle et du gros scotch. L’un emballe la chaise et l’autre la table basse. Ils les feront disparaître en coulisses. Ils emballeront ensuite le canapé, qu’ils débarrasseront aussi.

NAPOLÉON, aux techniciens. — Vous faites quoi ?

TECHNICIEN A, ex-Paul. — Tu viens nous filer un coup de main ?

LE DOCTEUR EDWARDS, aux techniciens. — Vous n’avez pas vu Louise ?

LOUISE. — Mais non, ils ne m’ont pas vue… c’est foutu… je vais rester coincée dans cet aparté jusqu’à la fin des rats…

TECHNICIEN B, ex-M. Persona. — Et vous, vous avez vu Osiris ?

NAPOLÉON. — Le chat ?

MÔNG. — Il existe vraiment ?

NAPOLÉON. — Et toi, t’existes vraiment ?

LE DOCTEUR EDWARDS, aux techniciens. — Vous pourriez quand même attendre qu’on ait fini ! 

MÔNG. — Vous avez vu ça où, qu’on remballe alors que la pièce est même pas terminée ?

TECHNICIEN A. — On doit rendre les clefs à 21h30 ! Donc on a plutôt intérêt à se magner le cul !

NAPOLÉON. — C’est quoi cette réponse à la con ?

LE DOCTEUR EDWARDS. — Non mais y a pas un auteur, dans cette pièce de merde ?

LOUISE. — C’est vrai, ça ! Ils sont où, Rivoire & Cartier ?

NAPOLÉON. — Ils se sont déjà barrés pour écrire leur prochaine pièce…

LOUISE. — Tu… Tu m’as entendue ?

MÔNG. — Louise ! 

LOUISE. — Toi aussi, tu m’entends et tu me vois ?

MÔNG. — Bien sûr ! T’étais passée où ?

LOUISE, soulagée. — Je reviens de loin…

LE DOCTEUR EDWARDS, aux techniciens. — Mais comment voulez-vous que les gens croient à notre histoire si vous vous cassez avec le matériel ! 

TECHNICIEN B. — Ton histoire ? Mais quelle histoire ? Tu crois que la pièce raconte une histoire ?

TECHNICIEN A. — Tout ça, c’est des chimères ! Les gens ne sont pas dupes, rien n’est vrai !

LE DOCTEUR EDWARDS. — Rien n’est vrai ? Et ces tagadas, elles sont pas vraies, peut-être ? Je les ai achetées tout à l’heure au shoppy ! (Criant :) Et là, quand je te crie dessus ? Mon cri, il est pas vrai, peut-être ?

TECHNICIEN B, démontant un panneau du fond avec l’autre technicien. — En tout cas, si on finit pas dans les temps, c’est pas moi qui vais payer les heures de dépassement ! 

TECHNICIEN A. — Moi non plus ! D’autant qu’il faut que j’aille coucher mes mômes, et qu’ils me réclament toujours une berceuse.

NAPOLÉON, au docteur Edwards. — Ecoute Ingrid (Si la comédienne s’appelle Ingrid ou Solangesi la comédienne s’appelle Solange.), je crois qu’il va falloir finir.

LE DOCTEUR EDWARDS. — Alors, il a raison ? Je n’existe pas ? Ni toi, ni Mông, ni Paul ni Louise, ni ? …

NAPOLÉON. — Je ne sais pas si Ingrid (Ou Solange si la comédienne s’appelle Solange)existe. En tout cas, je la vois et je l’entends… C’est déjà pas mal…

LOUISE. — Des images, des sons, des sensations… comme disait l’autre, nous sommes faits de la même étoffe que celle des songes.

LE DOCTEUR EDWARDS. — On finit ?

MÔNG. — On finit.

TOUS. — 

Dors, petit garçon

Dors, petite fille

Mais avant de t’endormir, écoute mes conseils

 

Le monde entier est un théâtre

Et nous jouons tous la comédie

 

Alors 

Refrain

soigne ton entrée, soigne ta sortie

Et entre les deux

Fais c’que tu peux 

 

Choisis avec soin ton costume

C’est lui qui dit ce que tu es

 

Et puis

Refrain

 

Apprends ton texte ou improvise

La parole est ton meilleur masque

 

Et puis

soigne ton entrée, soigne ta sortie

Et entre les deux

Fais de ton mieux.

 

FIN DE L’ETOFFE DES SONGES

  

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allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.