2018. Hôtel Dracula

 

Première mondiale : La Ferté-Gaucher, salle Henri Forgeard, Production : le GAM, dans une mise en scène de Noëlle Champeau et Johannes Landis, 21 janvier 2018.

 

Pièce numéro 15

 

Publication : 

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Résumé court : Carmilla, fringante vampire de 170 ans, a besoin de sang frais. Or la jeune victime qu’elle a choisie est justement celle dont son fils vient de tomber éperdument amoureux. 

 

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- Amateurs :  S.A.C.D. France

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Texte intégral :

Personnages

 

Madeleine, gérante et cuisinière de l’Hôtel Dracula.  

Joséphine, bonne à tout faire de l’hôtel.  

Carmilla, propriétaire de l’hôtel.

Dragomir, son fils.

Une première cliente.

Une seconde cliente.

Un client.

 

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

Le décor

 

Nous sommes en France, dans les Alpes, en 1947. L’action se déroule dans le hall de l’Hôtel Dracula, à la tombée de la nuit. On y trouve une entrée donnant sur l’extérieur, une porte descendant dans une crypte, un escalier montant aux chambres et une porte menant à la cuisine. Réception, une grande chaise, un canapé, un pouf, une petite table basse, un poste de TSF posé sur un guéridon. Style gothique.

 

 

 

Acte I

 

Le téléphone sonne.

Joséphine, depuis le premier étage. — Téléphone !

Madeleine, depuis la cuisine. — J’y vais !

Joséphine, en tenue de bonne, entre par l’escalier.

Joséphine. — Non c’est moi !

Madeleine, vêtue d’un tablier de cuisine, entre par la porte de la cuisine.

Madeleine. — Non c’est moi !

Joséphine. — Non c’est moi !

Madeleine. — Non c’est moi !

Joséphine, décrochant. — Hôtel Dracula, j’écoute ? (Un temps.) Absolument, monsieur. Quand pensez-vous arriver ? (Un temps.) Tout sera prêt, monsieur.

Madeleine, bas. — Parfait, continue.  

Joséphine, au téléphone. — À quel nom dois-je réserver la chambre ? (Un temps.) M. le duc de Monclar ?

Madeleine, bas, impressionnée. — Le duc de Monclar, oh mon dieu !

Joséphine, bas, à Madeleine. — C’est bien, le duc de Monclar ?

Madeleine, bas. — Très bien, oui ! C’est madame la comtesse qui va être contente !

Joséphine, au téléphone. — Oh… M. le duc… c’est un honneur pour nous… Quelques petites questions encore… Vous vous êtes fait vacciner contre la tuberculose ?

Madeleine, bas. — Qu’est-ce qui te prend ?

Joséphine, au téléphone. — Le tétanos ?

Madeleine, bas. — Mais tu es folle ?

Joséphine, au téléphone. — La grippe ?

Madeleine, bas. — C’est un hôtel ici, pas un hôpital !

Joséphine, au téléphone. — La coqueluche ? Le typhus ? La fièvre jaune ?

Madeleine, bas. — Arrête ça tout de suite !

Joséphine, au téléphone. — Pas la fièvre jaune ? Ah, je suis navrée, M. le duc, mais je me vois obligée d’annuler votre réservation. A mon grand regret, M. le duc. Au revoir, M. le duc. Et allez vous faire vacciner, M. le duc. (Elle raccroche.)

Madeleine. — Mais qu’est-ce que tu as fait ? !

Joséphine. — Je nous ai sauvées !

Madeleine. — Sauvées de quoi ?

Joséphine. — De la fièvre jaune !

Madeleine. — Hein ? Tout ça parce que ce brave homme…

Joséphine. — Pas question de se retrouver avec une jaunisse, quarante de fièvre et un negro vomito !

Madeleine. — Tu es démente…

Joséphine. — Je suis prudente !

Le hululement de la chouette se fait entendre.

Madeleine. — Déjà ?

Joséphine. — Il est dix-huit heures.

Joséphine va allumer la TSF. Une musique d’orgue lugubre envahit la pièce. La porte de la crypte s’ouvre lentement et paraît Carmilla. Elle est pâle et porte une robe sombre très distinguée, à l’ancienne. Elle avance lentement au rythme de la musique. Soudain, la TSF se brouille. Immédiatement, prises de panique, Joséphine et Madeleine tentent de retrouver la station mais font entendre de la musique hawaïenne, une fanfare de cirque, de l’accordéon musette, etc., au grand dam de Carmilla.

Carmilla. — Assez ! (Joséphine et Madeleine coupent la TSF alors qu’elle hurle « J’ai la rate qui se dilate, j’ai le foie qu’est pas droit, etc. ») Vous comptez me faire subir ça chaque soir ? Je vous l’ai dit et répété : il faut changer cette radio ! (À Madeleine :) Je vous ai donné de l’argent pour un nouveau poste.

Madeleine. — Oui, mais la fenêtre de ma mansarde fermait mal, alors avec ce froid, j’ai préféré la faire réparer.

Carmilla. — Vous avez osé désobéir à mes ordres ?

Madeleine. — Mme Carnea, je vous présente toutes mes…

Carmilla, rectifiant. — Mme la comtesse !

Madeleine. — Mme la comtesse ! Excusez-moi…

Carmilla. — C’était la maxime de feu mon mari : « Soigne ton entrée, soigne ta sortie et entre les deux, fais ce que tu peux. » Aussi je compte sur vous pour que la comtesse Carnea ait dorénavant une entrée à la hauteur de son rang : horrifique ! Horrifique, mais digne. Dignité, dignité, dignité.

Dragomir apparaît par l’entrée de la Crypte. Il est débraillé et a les cheveux en bataille. Il avance péniblement en baillant à s’en décrocher la mâchoire et en se grattant le dos.

Dragomir, faisant une bise à Carmilla. — Mauvaise nuit, mère.

Carmilla. — Mauvaise nuit, Drago. (Contemplant l’accoutrement de son fils.) Drago, tu pourrais tout de même essayer d’être un peu moins… ou un peu plus…

Dragomir. — Un peu plus quoi ?

Carmilla. — Peu importe… (La crypte se referme.) Ce soir, c’est une nuit spéciale. (Chantant avec Madeleine et Joséphine :) « Mauvais anniversaire, nos vœux les plus austères, et que la hideur vous apporte le malheur ! Que l’année entière vous soit bien sanguinaire et que l’an fini nous soyons tous décrépits pour chanter en chœur, Mauvais anniversaire ! » Mauvais anniversaire, Drago ! (Elle l’embrasse.)

Madeleine et Joséphine, embrassant Dragomir. — Mauvais anniversaire, monsieur Dragomir !

Dragomir, ravi. — Comme c’est méchant ! Il ne fallait pas. Ça me fait vraiment plaisir !

Carmilla, stupéfaite. — Pardon ?

Dragomir, se rendant compte de son erreur. — Je veux dire, ça me fait vraiment souffrir !

Carmilla, rassurée. — Comme le temps passe : déjà 140 ans ! Mais tu resteras toujours mon petit poupon !

Dragomir. — Mère, s’il vous plaît, j’ai plus 106 ans…

Joséphine, tendant un paquet. — J’ai pensé à votre cercueil.

Dragomir, ouvrant le paquet. — Un anti-thermite… Comment tu as deviné ? C’est exactement ça que je voulais pas …

Madeleine, tendant un paquet. — Pour couvrir l’odeur d’humidité de la crypte.

Dragomir, ouvrant le paquet. — L’eau de toilette mortuaire de chez Coco Javel ! Avec ça je vais sentir le vestiaire de piscine…

Carmilla, tendant un paquet. — Comme tu ne m’en as jamais parlé, j’ai pensé que la pudeur t’étreignait…

Dragomir, ouvrant le paquet. — Un portrait de vous ! Je l’accrocherai au-dessus de mon cercueil et je m’endormirai en faisant de beaux cauchemars…

Carmilla. — Alors, Drago, tu es malheureux ?

Dragomir. — Oh oui ! Justement, c’est ça le problème…

Carmilla. — Je crois qu’il faut que nous ayons une petite discussion…

Elle fait signe à Joséphine et Madeleine de disparaître. Elles sortent.

Carmilla. — Drago, tu as déjà fait ta crise d’ado ! Tu avais 116 ans, tu ne vas pas recommencer ?

Dragomir. — ça fait 140 ans que je suis malheureux. Vous, 170.

Carmilla. — 169 ans et quatre mois !

Dragomir. — Vous ne croyez pas qu’on pourrait essayer d’être heureux ? Un tout petit peu.

Carmilla. — Nous avons déjà conféré à ce sujet. Un vampire est fait pour une chose : propager le malheur.

Dragomir. — Alors je ne vous demande qu’une faveur. Depuis que nous nous sommes installés dans cet hôtel, vous m’interdisez de mettre le nez dehors. Pour mes 140 ans, laissez moi sortir d’ici !

Carmilla. — Sortir ?

Dragomir. — Juste quelques instants. Je fais un petit vol plané dans la vallée et je reviens tout de suite.

Carmilla. — Si tu sors, tu ne reviendras jamais. Les chasseurs de vampires rodent avec une idée fixe : nous détruire. Ils ont déjà pris ton père, Satan ait son âme, je ne veux pas qu’ils me prennent mon fils. Si je croise un de ces destructeurs de vampires, Lucifer sait que je l’enverrai en enfer. Ce sont des larves immondes, comme tous les êtres humains.

Dragomir. — Pas comme Madeleine et Joséphine !

Carmilla. — Une larve immonde est capable de nettoyer une chambre d’hôtel en tablier blanc.

Dragomir. — Musset serait d’accord avec vous.

Carmilla. — Sur le tablier blanc ?

Dragomir. — Sur le genre humain.

Carmilla. — Il le méprise aussi ?

Dragomir. — Jusqu’à un certain point. Écoutez : (Lisant un livre qu’il tient à la main :) « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses ; le monde n'est qu'un égout sans fond ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent malheureux en amour ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : " J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. " » 

 

Carmilla. — C’est joli. Mais tout ça, c’est de la littérature. Cela dit, j’ai une surprise : ce soir, nous organisons un dîner costumé !

Dragomir. — C’est vrai ? Oh merci mère ! Être un autre que moi, l’espace d’un instant…

Carmilla, victime d’un étourdissement. — Oh mon Diable ! …

Dragomir. — Mais qu’est-ce qui passe ? Madeleine, Joséphine, vite !

Madeleine et Joséphine entrent précipitamment.

Dragomir. — Maman se sent mal !

Madeleine. — Du sang frais de canard, ça va la requinquer. (Madeleine fait respirer à Carmilla son tablier et elle revient à elle.)

Dragomir. — Vous m’avez fait une de ces peurs… C’est votre faute, aussi ! Avec votre manie de ne sucer que des aristocrates.

Carmilla, choquée. — Dragomir, je t’en prie !

Dragomir. — C’est vrai ! Vous pourriez sucer un roturier ! Ou bien sucer Madeleine. Même Joséphine… Je suis sûr que si vous leur demandiez gentiment…

Carmilla, bondissant. — Assez ! Tu sais que je déteste cette expression… Mais tu le fais exprès pour me provoquer, méchant… Apprends que la comtesse Carnea ne suce pas ! D’ailleurs je n’ai jamais sucé. En aucune occasion. Même dans un moment d’égarement. Je laisse ça aux vampires vulgaires. Moi, je ne suce pas le sang des hommes, je le bois, c’est différent. Je rends les hommes exsangues, je vide les humains de leur liquide vital, j’absorbe leur énergie et leur âme. Et s’il faut boire, autant choisir un grand cru classé. Voilà pourquoi la comtesse Carnea n’a jamais pris pour cible un homme ou une femme du peuple. Jamais. Elle ne plongera ses crocs que dans le cou d’un représentant de la noblesse. Question de standing, mon petit père.

Dragomir. — On voit le résultat : anémie sévère ! D’ailleurs, ça fait combien de temps que vous n’avez pas sucé ?

Carmilla. — Oh ! Mais tu le fais exprès ? Demain, ça fera six mois !

Joséphine. — Les clients nobles, ça court pas les rues.

Madeleine, bas. — Tais-toi. Je te rappelle que tu en as fait fuir un tout à l’heure.

Dragomir. — Six mois mais… au bout de six mois… six mois justes… un vampire qui ne s’est pas abreuvé de sang… provoque sa propre destruction !

Madeleine et Joséphine, joyeuses. — C’est vrai ? (Carmilla les regarde d’un œil furibond. Elles se reprennent.)

Joséphine. — Ce serait dommage…

Carmilla. — Il faut que je trouve une proie. Cette nuit !

Dragomir. — Mère, soyez raisonnable, je vous en prie !

Carmilla. — Ne t’inquiète pas. Si je ne trouve personne à me mettre sous les crocs, je me transformerai en chauve-souris ! Même si manger des moucherons jusqu’à la fin de ses jours n’est pas une perspective très réjouissante.

Madeleine. — Venez Mme la comtesse, vous allez prendre le frais au clair de lune.

Carmilla. — Votre gentillesse me surprend.

Madeleine. — C’est surtout que y a des moineaux plein l’arrière-cuisine et qu’on m’a volé mon épouvantail !

Carmilla et Madeleine sortent tandis que Dragomir va s’asseoir dans le canapé et se plonge dans la lecture de son livre.

Joséphine. — Rassurez-vous Monsieur Dragomir, j’ai jamais vu quelqu’un de 170 ans en aussi bonne santé !

Depuis l’extérieur entrent une première et une seconde cliente.

Une première cliente. — Aubergiste !

Joséphine. — Voilà, voilà… Bonsoir mesdames. En quoi puis-je vous être utile ?

Une première cliente. — Nous aimerions deux chambres.

Joséphine. — Parfaitement… C’est très calme en ce moment…

Une première cliente. — Enfin… une chambre pour moi et pour mademoiselle, une mansarde, cela suffira. (Elle a désigné la seconde cliente.)

Joséphine. — Très bien. Combien de nuits resteront ces dames ?

Une première cliente. — Une seule, pour commencer. Nous prolongerons peut-être.

Joséphine. — Ces dames font du tourisme ?

Une seconde cliente. — On peut dire ça comme ça.

Joséphine. — Prendrez-vous votre dîner ici ?

Une première cliente. — Oui.

Joséphine. — Ce soir le dîner sera costumé ! Nous avons des déguisements à disposition. Cela vous amuserait ?

Une seconde cliente. — Pourquoi pas ?

Joséphine. — Vous vous êtes faites vacciner ?

Une première cliente. — Je vous demande pardon ?

Dragomir. — Joséphine, arrête d’ennuyer ces dames avec tes vaccins.

Joséphine. — Mais enfin, monsieur…

Dragomir. — Il suffit !

Joséphine. — Vous viendrez pas vous plaindre si vous chopez la tuberculose. D’ailleurs j’ai une toux qui me vient, moi… (Elle se met à tousser.)

Dragomir. — Quoi qu’il en soit, mesdames, vous arrivez à point : ce n’est pas tous les soirs que nous organisons un dîner costumé.

Une première cliente, voyant Dragomir lisant On ne badine pas avec l’amour. — Un lecteur de Musset dans ce petit hôtel perdu…

Une seconde cliente. — Madame ferait mieux de ne pas parler à des inconnus…

Dragomir, à la première cliente. — Vous connaissez Musset ?

Une première cliente. — J’adore les romantiques.

Une seconde cliente. — Madame sait bien que nous avons fort à faire…

Dragomir, lisant. — « Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir ; je veux aimer (…) »

Une première cliente, poursuivant de mémoire. — « (…) d’un amour éternel, et faire des serments qui ne se violent pas. »

Dragomir. — Vous le connaissez par cœur ?

Une première cliente. — Seulement les phrases remarquables.

Dragomir. — Elles le sont toutes.

Une première cliente. — Comme vous.

Ils se regardent intensément.

Joséphine. — Si ces dames veulent bien me donner leurs noms.

Une première cliente. — Il est vrai que je ne me suis pas encore présentée. Mme la marquise de Bellac. (Dragomir sursaute tandis que Joséphine a un petit sourire.)

Dragomir, insistant sur les de. — De ? De Bellac ? Vous avez bien dit « De Bellac » ?

Une seconde cliente, à part. — Mais il est bouché ou quoi ?

Dragomir. — Mais alors… Vous êtes noble ?

Une seconde cliente, à part. — Perspicace, le gars !

Joséphine, ayant un sourire mauvais. — Mme la comtesse Carnea, la propriétaire de l’hôtel, sera positivement ravie de vous rencontrer. N’est-ce pas monsieur Dragomir ?

Mme de Bellac, qui était la première cliente. — Dragomir ?

Dragomir. — Heu… oui, oui… bien sûr… (Se présentant :) Comte Dragomir Carnea. Fils de la comtesse Carnea.

Mme de Bellac. — Enchantée, comte. Je vois que nous sommes entre gens du même monde. (Désignant la seconde cliente :) Voici Lisette, ma bonne.

Joséphine. — Je vous mène à vos chambres. (À Lisette, bas :) Tu seras gentille de garder tes microbes, collègue !

Joséphine, Mme de Bellac et Lisette montent dans les chambres et laissent Dragomir seul un court instant tandis qu’entre un client.

Le client. —  Ah ! Buongiorno !

Dragomir, à la vue du client, à part. — Oh non pas lui !...

Le client. —  Come sta ?

Dragomir. — Bene… bene… che cosa fatte oggi ?

Le client. —  Scusi ?

Dragomir. — Che cosa fatte oggi ?

Le client. —  No capisco…

Dragomir, à part. — Il ne comprend même pas quand je lui demande ce qu’il fait aujourd’hui…

Le client. —  Heu… nespresso pizza dolce vita… confetti paparazzi bel canto mafioso… capriciosa maestria graffiti… spaghetti al dente impresario vibrato allegro vivace finale concetto !

Dragomir. — … Bene… bene… bene…

Le client. —  Ciao !

Le client monte vivement dans les chambres.

Dragomir, à part. — Je ne comprendrai jamais rien à l’italien.

De la cuisine, entrent Carmilla et Madeleine.

Madeleine, tenant un tissu à la main. —  ça donnerait un peu de gaieté à la réception !

Carmilla. —  Il n’en est pas question ! La réception est en style gothique, elle restera en style gothique.

Madeleine. —  C’est sinistre !

Carmilla. —  De votre point de vue.

Madeleine. —  Ne vous demandez pas pourquoi les clients se font rares.

Carmilla. — Madeleine, vous outrepassez vos prérogatives. Vous n’êtes plus propriétaire de cet hôtel. Désormais c’est moi qui dirige cette maison. D’ailleurs, quand je vous ai offert de racheter cette ruine, vous n’avez pas beaucoup hésité.

Madeleine. —  J’étais criblée de dettes !

Carmilla. — Justement. Qui vous a proposé un toit et un emploi, à vous et à Joséphine ?

Madeleine. —  Et qui m’a proposé un loyer ? Un loyer pour habiter chez moi !

Carmilla. — Ce n’est plus chez vous. Alors rangez ce tissu. Nous ne tenons pas une bonbonnière. À propos, voilà pour vous. (Elle donne un papier à Madeleine.)

Madeleine. —  Mon avis d’échéance de loyer ! Bien aimable... C’est comme une lettre du percepteur. Le meilleur moment, c’est quand je la mets au panier. (Lisant :) Quoi ? (Elle relit.) Vous avez fait une erreur.

Carmilla. — Ah ? (Elle relit.) Non, tout est juste.

Madeleine. —  Mais non. Vous vous êtes trompée sur le montant.

Carmilla, relisant. — Pas du tout. 

Madeleine. — Vous vous êtes pas trompée sur le montant ?

Carmilla, relisant. — Mais non. 

Madeleine, indignée. — Vous m’augmentez mon loyer ?

Carmilla. — Eh oui.

Madeleine. — En quel honneur ?

Carmilla. — Vous êtes une charge, ma petite Madeleine, vous ainsi que Joséphine. Je vous ai gardées pour vous arranger, mais vous pesez sur le budget !

Madeleine. — Joséphine et moi ? On habite dans des chambres misérables et on dépense rien !

Carmilla. — Vous ne dépensez rien mais vous coûtez ! Parce qu’à la fin du mois, quand j’ai enlevé votre nourriture, votre linge à blanchir, l’eau, l’électricité, le téléphone, ma coiffeuse, ma manucure, ma modiste, mon visagiste, mon dentiste – parce que mes crocs, tout de même ! – eh bien vous me croirez si vous voulez, il ne reste plus grand’ chose !

Madeleine. — Mais enfin, vous êtes richissime !

Dragomir. — Maman, elle a raison…

Carmilla. — Moi, richissime ? Ah ! Laissez-moi rire.

Dragomir. — On n’est pas riches ?

Carmilla. — Tu sais bien que ces révolutionnaires grossiers et malpropres nous ont tout pris !

Dragomir. — Tout ?

Carmilla. — Presque tout. Il nous reste quoi ? Une misère. Un million, un million deux, à tout casser.

Madeleine. — Moi je voudrais bien avoir une misère d’un million deux sur mon compte… On est en dix-neuf cent quarante-sept, la France vient d’être libérée, et nous, je vais vous dire ce qu’on est : des esclaves !

Carmilla. — Eh bien partez !

Madeleine. — Pour que vous nous transformiez en statues, comme l’autre fois ? Merci ! (À part :) Mais je trouverai la solution… Et bientôt, Joséphine et moi, on sera libres ! (À Carmilla :) Alors, Mme la comtesse, pas trop faim ?

Carmilla. — Justement si ! (Carmilla a un étourdissement.)

Dragomir. — Maman !

Madeleine, allant secourir Carmilla. — Mme la comtesse ! (Se ravisant :) Oh et puis zut !

Madeleine sort par la cuisine.

Dragomir. — Mais Madeleine ! … Madeleine, reviens ! Maman, réveillez-vous, je vous en prie…

Carmilla. — Où suis-je ?

Dragomir. — C’est moi ! C’est Drago, c’est votre fils ! Du sang de canard frais… ça a marché tout à l’heure…

Dragomir sort par la cuisine tandis que Joséphine descend des chambres.

Carmilla. — Ah ! ma brave Joséphine, vous au moins vous m’aimez bien !

Joséphine. —  De tout mon cœur, madame ! (À part :) Un jour je te crèverai, Carnea…

Carmilla, lui tendant un papier. — J’en profite… Non non, vous l’ouvrirez après, tranquillement… Sinon, quoi de neuf ?

Joséphine. —  Deux nouvelles clientes. L’une des deux va vous plaire.

Carmilla. — Ah ? (Consultant le registre :) voyons… voyons… « Mme la marquise de Bellac » ?  (Insistant sur le de :) De Bellac ? J’ai bien lu De Bellac ? Une marquise ? Une noble ! Enfin ! Elle arrive à point. Je suis sauvée ! Carmilla, ton souper est servi ! Je vais pouvoir la saigner, jusqu’à la dernière goutte…

Madeleine entre par la cuisine.

Madeleine. — Qu’est-ce qu’il a, votre fils, à chercher partout du sang de canard ?

Carmilla. — C’était pour moi, sans doute… mais ce n’est plus la peine… la comtesse Carnea va passer à table ! Joséphine, allez me la chercher immédiatement !

Madeleine. — Qui ça ?

Carmilla. — Vous, mêlez-vous de vos affaires.

Madeleine. — Justement, Joséphine s’en allant dieu sait où, c’est mes affaires. Parce que si vous voulez que je serve à dîner aux clients, va falloir descendre au village chercher des oignons. Madame la comtesse attendra !

Carmilla. — Du moment que ce n’est pas de l’ail, je vous en donne l’autorisation.

Joséphine. — Descendre au village, à cette heure–ci ?

Madeleine. — Eh ben dépêche-toi !

Joséphine. — C’est le bagne, ici…

Joséphine sort par l’extérieur.

Carmilla. — J’ai attendu six mois, je peux attendre une demi-heure de plus… Le temps qu’elle revienne, je vais me laver les crocs !

Carmilla descend dans la crypte.

Madeleine. — Qu’est-ce qu’elle raconte ?

Le client descend des chambres.

Madeleine. — Oh non… l’Italien du 12…

Le client. — Buonasera signora !

Madeleine. — Oui, oui… bonna soira…

Le client. — Gnocchi incognito mercato Machiavel tombola vespa ?

Madeleine. — Flûte !

Madeleine sort par la cuisine tandis que descendent des chambres Mme de Bellac et Lisette.

Le client. — Flûte ? Che significa, flûte ?

Mme de Bellac. — Il est logique que je dorme dans la chambre avec baignoire et vous dans la soupente !

Lisette, qui était la seconde cliente. — Oui madame. 

 Mme de Bellac. — A-t-on jamais vu une bonne avec autant de prétention !

Soudain, elles voient le client. Lui aussi les remarque. Tous paraissent un peu nerveux. Ils regardent dans les coins puis, rassurés, ils se rapprochent les uns des autres.

 Le client, quittant son accent italien. — Félicitations, vous avez réussi votre infiltration avec brio.

Lisette. — Moi je suis désolée mais je suis pas d’accord ! 

Le client. — Vous avez des remarques, Grosville ?

Lisette. — Un peu que j’ai des remarques ! Pourquoi que je fais pas la marquise de Bellac ? Moi aussi je peux être distinguée, si je veux !

Le client. — Personne n’en doute, Grosville. Mais traditionnellement, c’est moi qui choisis les couvertures des étudiants, en fonction de ce que j’estime le plus crédible, et faites-moi confiance, en bonne, vous êtes criante de vérité. D’ailleurs vous avez eu toute liberté pour choisir votre prénom. Et Lisette vous va comme un gant. De même que la marquise de Bellac va comme un gant à Haussmann.

Lucie, qui jouait Lisette. — Ouais… ouais… tout ça parce que je suis pas de la haute, comme mademoiselle…

Le client. — Museau, Grosville ! Je fais appel à votre esprit sportif. Que chacune fasse son compte-rendu et ce, dans les formes. Haussmann au rapport !

Mina, qui jouait Mme de Bellac. — Oui, professeur ! Mina Haussmann, étudiante en 3e année à l’école de chasseurs de vampires de Paris, épreuve finale, rapport d’étape au professeur Van Helsberg. Nous sommes arrivées à l’objectif il y a dix minutes. Après avoir observé quelques instants les autochtones afin de comprendre leurs us et coutumes, nous avons pris possession de notre couchage. Il s’agit pour ma part d’une merveilleuse petite chambre rustique et bien exposée, donnant sur la vallée et offrant aux yeux éblouis du voyageur contemplatif un paysage à la fois romantique et sévère, qui aurait inspiré Châteaubriand et Victor Hugo. Terminé.

Van Helsberg, qui jouait le client. — Dites donc Haussmann ! Vous vous croyez à l’Académie française ? Je vous demande un compte-rendu, pas vos mémoires en quinze volumes ! Grosville au rapport !

Lucie. — Oui, professeur ! Lucie Grosville, étudiante en 3e année à l’école de chasseurs de vampires de Paris, épreuve finale, rapport d’étape au professeur Van Nesberg.

Van Helsberg. — HELsberg !

Lucie. — Helberg !

Van Helsberg. — HelSberg ! Oh…

Lucie. — Helsberquo !

Van Helsberg. — C’est pas grave…

Lucie. — Oui, professeur ! Comme disait l’autre, on a montré notre blair y a une dizaine de minutes, le temps de mater les pignoufs du coin, et après, on a radiné dans nos perchoirs. Oh la taule que j’ai ! C’est pas un palace, ce palanquin ! Un gourbi, que même un clodo il en voudrait pas ! Bref, j’ai quand même eu le temps de zieuter le menu et ça, au moins, c’est pas dégueulasse : gigot, chèvre et prunes, y a moyen de se faire une bâfrée des familles. Terminé.

Van Helsberg. — Vous vous croyez où, Grosville ? Chez vous ? Sur la butte Montmartre ? Vous êtes en formation à l’école de chasseurs de vampires de Paris et cela demande un certain respect des codes.

Lucie. — ça gaze, prof ! (Devant le regard noir que lui lance Van Helsberg :) Enfin je veux dire, d’accord, Professeur Van Hekberk.

Van Helsberg. — Mesdemoiselles, je n’en crois pas mes oreilles. Je vous demande un rapport ; la première décrit sa chambre comme Gustave Flaubert et la seconde me fait un topo sur le gigot d’agneau ! (Hurlant :) Au risque de vous paraître emporté, je vous pose la question : qu’est-ce que c’est que ces conneries ?

Madeleine paraît par la cuisine.

Mina, redevenant instantanément Mme de Bellac, à Van Helsberg. — Et… vous venez d’où, exactement ?

Van Helsberg, tentant de parler italien, très aimable.  — Eh… une poco citta qui n’este non lointo do Milano…

Mina. — Intéressant, n’est-ce pas Lisette ?

Lucie. — Pour sûr, madame…

Madeleine a disparu vers l’extérieur.

Van Helsberg, à voix basse, instantanément plus dur.  — Vous vous rendez compte des risques que nous prenons si nous sommes découverts ? J’ai le sentiment que vous n’avez pas la pleine conscience des enjeux de votre mission. Je vous le rappelle : la cellule Nosferatu du Vatican nous a signalé que deux vampires sont ici depuis plusieurs années. Arrivés de Transylvanie, ils ont fait de cet hôtel leur repaire. Adieu le pittoresque Hôtel des randonneurs et bonjour sinistre Hôtel Dracula.

Mina. — Pas très discret, ce nom.

Van Helsberg.  — Ils espéraient sans doute qu’un tel nom les préserverait justement de tout soupçon. Penserait-on que des criminels en fuite iraient choisir pour cachette L’Hôtel Jack L’Éventreur ? Quoi qu’il en soit, ici, à L’Hôtel Dracula, les clients finissent entre les crocs des deux monstres, vidés de leur sang.

Lucie. — Ils auraient pu choisir une popote plus près de Paname.

Van Helsberg.  — Grosville, vous avez séché vos cours de géographie vampirique ? Les vampires sont originaires de Transylvanie, région où s’élève le massif montagneux des ?

Mina. — Carpates !

Van Helsberg.  — Bien, Haussmann ! Et ce massif montagneux court à travers toute l’Europe, puis arrivé à l’ouest, il devient ?

Mina. — Les Alpes !

Van Helsberg.  — Voilà pourquoi nos deux vampires se sont établis ici, dans nos belles Alpes françaises, une région si chère à mon cœur… Cet environnement leur rappelle leur milieu naturel. Tout ça, vous devriez le savoir, n’est-ce pas Grosville ! Comme vous devriez connaître votre mission. Vous la connaissez ?

Lucie. — Quand même ! Identifier ces deux vampires et les détruire.

Van Helsberg.  — Affirmatif ! (S’animant peu à peu jusqu’à  devenir haineux.) Les détruire, les occire, les carboniser, les brûler !!!

Madeleine entre par l’extérieur avec quelques buchettes dans les mains.

Van Helsberg, reprenant son rôle de client italien, soudainement très aimable. — San Pellegrino piano piano Puccini ?

Mina, jouant Mme de Bellac et faisant semblant de comprendre. — Oui, mais comme la garantie avait expiré, je n’ai pas pu être remboursée !

Lucie, pour participer à la conversation. — C’est pour ça, moi je prends toujours une extension de garantie…

Madeleine disparaît par la cuisine.

Van Helsberg. — Je vois que vous jouez vos rôles à merveille. Heureusement, sinon votre mission serait impossible. Mais je ne vous en ai pas dévoilé tous les aspects. Vous le savez, la renommée de notre école de chasseurs de vampires est en chute libre. L’école créée à Londres par mon confrère le docteur Van Helsing nous prend tous nos élèves. Ils vont tous là-bas et nous sommes devenus les chasseurs de vampires les plus ringards de toute l’Europe. Je me souviens, il n’y a pas si longtemps, en troisième année, je faisais mon cours de rentrée devant cent vingt étudiants. Cette année, quand je suis arrivé dans le grand amphi, je n’en ai comptées que deux. Et c’était vous. C’est pourquoi je me dois d’opérer une sélection drastique. Entre vous deux, je n’en veux qu’une : la meilleure ! Votre mission est de démasquer les deux vampires de l’hôtel et les détruire ? Eh bien seule celle qui réussira cet exploit obtiendra son diplôme officiel de chasseuse de vampires. L’autre, elle pourra se lancer dans la broderie sur soie.

Lucie. — Quoi ?

Mina. — Vous ne parlez pas sérieusement ?

Van Helsberg. — Si, jeunes filles. De vous deux, une seule obtiendra le diplôme de chasseuse de vampire ! Nous délivrons très peu de diplômes et cette petite quantité se doit d’être d’une qualité minimale, sinon nous perdrons définitivement toute crédibilité. Mais si vous êtes là aujourd’hui, c’est que vous avez malgré tout les compétences pour devenir chasseuses de vampires. Enfin, je l’espère… Interrogation orale surprise ! Qu’est-ce qu’un vampire ?

Lucie. — Un revenant en corps se nourrissant de sang humain.

Van Helsberg. — Que craignent les vampires ?

Mina. — La lumière du jour !

Lucie. — L’ail !

Mina. — Les crucifix !

Lucie. — L’eau bénite !

Van Helsberg. — Et les miroirs ?

Lucie. — Ils ne les craignent pas mais ne s’y reflètent pas !

Van Helsberg. — Comment devient-on vampire ?

Mina. — En buvant le sang d’un vampire !

Van Helsberg. — Peut-on tuer un vampire ?

Lucie. — Un vampire est déjà mort. On ne peut donc pas le tuer. Mais on peut le détruire.

Van Helsberg. — Bravo, c’était un piège… Comment détruire un vampire ?

Mina. — On le jette sous la lumière du jour !

Lucie. — On lui coupe la tête !

Mina. — Et on la remplit d’ail !

Lucie. — Et on lui plante un pieu dans le cœur !

Van Helsberg. — En quel bois ?

Lucie. — En bois de tremble !

Van Helsberg. — Mais… vos connaissances théoriques sont excellentes ! Vous pourriez presque damer le pion à un de vos collègues de Londres… Votre équipement est prêt ? Ail en quantité ?

Lucie et Mina. — Affirmatif.

Van Helsberg. — Crucifix ?

Lucie et Mina. — Affirmatif.

Van Helsberg. — Eau bénite ?

Lucie et Mina. — Affirmatif.

Van Helsberg. — Miroir de poche ?

Lucie et Mina. — Affirmatif.

Van Helsberg. — Pieux et marteaux ?

Lucie et Mina. — Affirmatif.

Van Helsberg. — Épée consacrée ?

Lucie et Mina. — Affirmatif.

Van Helsberg. — Poudre et rouge à lèvres ?

Lucie et Mina. — Quoi ?

Van Helsberg. — La séduction est une arme à ne pas négliger. Bref, vous avez ?

Lucie et Mina. — Affirmatif.

Van Helsberg. — Vos professeurs de deuxième année ne m’avaient pas menti. Prometteuses, vous êtes prometteuses ! Mais attention : une seule d’entre vous sera diplômée par notre école. Nous nous retrouverons tout à l’heure : l’hôtel organise ce soir un dîner costumé. Ce sera l’occasion pour moi de suivre discrètement vos progrès. En attendant, bonne chance, mesdemoiselles. Que la meilleure gagne !

Il remonte dans les chambres. Mina et Lucie s’observent.

Lucie. — Bon, écoute, je vais pas être salope, et je vais te donner un conseil que tu ferais bien de suivre : dégage.  

Mina. — Pardon ?

Lucie. — Non mais tu cloches que dalle ou quoi ? J’ai dit « dégage ».

Mina. — Dégager ? Et en vertu de quoi ?

Lucie. — En vertu de ce que t’as aucune chance d’avoir ton diplôme, là.

Mina. — Ah ! Et… qu’est-ce qui te fait dire ça ?

Lucie. — Oh là ! Des tas de choses…

Mina. — Lesquelles ?

Lucie. — Ben… comment te dire… T’as pas le fight.

Mina. — Le quoi ?

Lucie. — Le fight ! ça veut dire le « combat » en américain.

Mina. — Tu parles américain ?

Lucie. — J’ai été copine avec un GI alors… forcément… j’ai un peu pratiqué. La langue. La langue américaine, quoi. Et moi je te le dis, t’as pas le fight !

Mina. — Tu crois ?

Lucie. — Je le vois bien ! T’es là… t’ajustes ta robe, t’écris des poèmes… mais tu sais pas trop comment faire.

Mina. — C’est un peu vrai…

Lucie. — C’est très vrai ! Alors que moi, je sais exactement comment je vais faire !

Mina. — Ah oui ?

Lucie. — Ouais ! Je vais foncer d’abord et réfléchir après ! Enfin, si j’ai le temps. Pour ça, je fais un régime hyper stric’. Et crois-moi, c’est pas facile.

Mina. — Je peux le concevoir.

Lucie. — Le matin, à jeun, deux verres de bordeaux, pour le fer et aussi les tanins : c’est un antibiotique naturel ! Ensuite, une tartine de roquefort ; ce petit fromage qui pue possède un champignon du feu de dieu, le penicilium roqueforti, je peux te dire il dégage les bronches. À midi, une demie bouteille de champagne, pour le phosphate, évidemment ; c’est un tonique, si tu préfères ; et j’enchaîne avec un camembert entier, pour le calcium et la vitamine B. Et comme j’ai un petit excès pondéral (entre parenthèses, je vois vraiment pas pourquoi), le soir, au coucher, trois verres de rosé. Je suis déter, je suis déter !

Mina. — Déter ?

Lucie. — Déterminée, si tu préfères ! Parce que moi je suis là pour choper !

Mina. — Choper des vampires ?

Lucie. — Mais non, banane, choper des mecs !

Mina. — Des… des…

Lucie. — Choper des mecs, t’as bien compris ! Pas question que je me tape un vampire… Tu crois que c’est facile sur La Butte ? j’avais le choix entre cette enflure de Prosper et cette loque de Marcel. Avec le premier je me retrouvais tapineuse en cinq secs, avec le second je vendais de la quincaillerie jusqu’à la fin des rats. J’ai préféré me tirer comme une grande. Mais j’en suis convaincue : quand je sortirai mon diplôme, ça va être la queue ! La queue pour s’inscrire à mon carnet de bal ! Je veux choper et je choperai !

Mina. — En effet, je vois que tu es résolue à l’emporter. Mais je ne suis pas moins décidée que toi.

Lucie. — Ah ouais ?…

Mina. — Je vais te raconter une histoire. J’avais une petite chatte que j’adorais. Je l’avais appelée Dinah. Je l’avais recueillie dans la rue, alors qu’elle n’était qu’un petit chaton chétif et pelé. J’ai bien cru qu’elle allait mourir. Pourtant, je l’ai nourrie, câlinée, je lui ai donné tout mon amour. Et elle a survécu. Nous ne passions pas un jour l’une sans l’autre. Alors j’ai compris que l’amour pouvait faire des miracles. Mais l’histoire n’est pas terminée. Un soir, j’ai eu des mots avec mon père. Il m’accusait de m’enfermer dans un monde de livres où les personnages n’étaient que des figures idéales et parfaites. Il me reprochait d’être incapable de me confronter aux atrocités de la vie réelle.

Lucie. — C’est un peu ce que j’essayais de te dire avec mes mots…

Mina. — Mais ce soir-là, inconscience de la folle jeunesse, j’ai osé lui répondre. Je lui ai lancé : « Père, vous me pensez trop tendre, trop naïve pour notre monde ? Vous avez la conviction que jamais je ne pourrai être dure ? Cruelle ? » Alors, j’ai appelé Dinah. Elle est venue à moi tout de suite. Je l’ai prise dans mes bras, j’ai ouvert la fenêtre, et je lui ai dit : « Eh bien Dinah, nous allons voir si tu vas retomber sur tes pattes, même après sept étages. » Et je l’ai balancée !

Lucie. — T’as pas fait ça ? T’as fait ça ? !

Mina. — Tu sais ce qui m’a rendue le plus triste ? J’ai été obligée d’aller nettoyer ses débris sur le trottoir !

Lucie, à part. — Cette fille est une tueuse !

Dragomir entre par la cuisine.

Dragomir. — Impossible de trouver un canard ni, à plus forte raison du… Ah vous êtes là ! Satan soit loué ! Écoutez-moi : vous ne devez pas rester ici. Alors je n’ai qu’un seul conseil à vous donner : partez ! Partez quand il en est encore temps !  Mais partez maintenant ! Vous courez un grave danger !

Mina. — Maintenant, mais qu’est-ce que c’est ?

Dragomir. — Eh bien c’est un adverbe de temps qui signifie actuellement, aujourd’hui, présentement, mais on fera de la grammaire une autre fois si vous voulez bien !

Lucie, à part, observant Dragomir. — Ce teint pâle…

Mina. — Je veux dire quel est ce problème ?

Lucie, à part. — Cet habillement démodé…

Dragomir. — Vous voulez vraiment le savoir ?

Mina. — Oui.

Dragomir. — C’est votre particule !

Mina. — Ma quoi ?

Lucie, à part. — Je jurerais que c’en est un…

Dragomir. — Votre particule ! Vous êtes bien marquise de Bellac ?

Mina. — Euh… oui… bien sûr…

Dragomir. — Eh ben voilà, c’est ça le problème ! Alors fuyez !

Lucie, à part. — Faisons les tests.

Mina. — Que se passe-t-il ? Une horde de sans-culottes s’apprête à fondre sur l’hôtel ?

Dragomir. — Si vous saviez ! Si vous saviez…

Mina. — Apprenez-le moi.

Dragomir. — Je ne le peux pas !

Lucie, une gousse d’ail à la main. — Dites voir monsieur…

Dragomir, se retournant vers Lucie. — Comte Dragomir Carnea. (Sentant l’ail.) Ah ! Rangez ça, je vous en prie !

Lucie. — Ah ouais… et pourquoi ?

Dragomir. — Je… je… je suis allergique !

Lucie, à part. — C’en est un !

Mina, à Dragomir. — Vous êtes bien mystérieux.

Dragomir. — Je sais, mais si je vous disais pour quelle raison vous devez fuir, je prendrais de très gros risques, pour ma mère et pour moi.

Mina. — Vous piquez ma curiosité…

Dragomir. — Marquise, je vous en prie…

Lucie. — Et ça, vous êtes allergique aussi, peut-être ? Hein ? (Elle lui colle un crucifix devant le nez.)

Dragomir, reculant. — Aaaah non !  Éloignez ça de moi…

Lucie. — Qu’est-ce qui vous prend ?

Dragomir. — Un mauvais souvenir de baptême…

Lucie, à part.  — C’en est un !

Dragomir, à Mina. — Marquise, je vous en supplie, suivez mon conseil : montez dans votre chambre et faites votre valise. Comme disait La Fontaine, « Rien ne sert de courir, il faut partir à point ».

Mina. — Décidément, vous connaissez vos classiques. Mais comme disait Émile Henriot : « Les conseils sont comme les cadeaux, ils font surtout plaisir à ceux qui les donnent. »

Lucie, à part, sortant son miroir de poche. — Dernière vérification…

Dragomir. — Certes, mais « On est plus souvent dupé par la défiance que par la confiance », le Cardinal de Retz.

Mina. — Puisque vous le prenez ainsi… « Personne ne peut porter longtemps le masque », Sénèque.

Lucie, à part, orientant le miroir pour que Dragomir s’y reflète. — Pas de reflet ! J’en étais sûre… C’en est un !

Dragomir, se rapprochant de Mina. — « Le monde entier est un théâtre et les hommes n’y sont que des acteurs. » Shakespeare.

Mina, se rapprochant de Dragomir. — « Le monde entier est un théâtre, mais la pièce est mal distribuée. » Oscar Wilde.

Dragomir, se rapprochant encore. — « Dieu est l’auteur de la pièce, Satan le metteur en scène. » Victor Hugo.

Mina, très proche de Dragomir. — Vous connaissez Sarah Bernhardt ? « Un mauvais metteur en scène ne pourra jamais gâter la sincérité d’une comédienne usant du verbe aimer. »

Dragomir, très proche de Mina. — Vous connaissez Jean Cocteau ? « Le verbe aimer est difficile à conjuguer : son passé n'est pas simple, son présent n'est qu'indicatif, et son futur est toujours conditionnel. »

Madeleine entre par la cuisine.

Madeleine. — Monsieur Dragomir vous pouvez venir une minute, s’il vous plaît !

Dragomir, à Mina. — Je reviens tout de suite…

Madeleine et Dragomir sortent par la cuisine.

Lucie. — C’en est un !

Mina. — Un quoi ?

Lucie. — Un vampire !

Mina. — Pardon ?

Lucie. — J’ai fait tous les tests ! J’en suis sûre ! C’est un des deux vampires qu’on doit buter !

Mina. — Impossible…

Lucie. — L’ail, il supporte pas ; le crucifix,  ça le rend nerveux ; quant au miroir… Pas de reflet ! C’est un vampire, je te dis ! Pas d’hésitation : on lui sonne la tronche !

Mina. — Non ! … Attends…

Lucie. — Ah ! J’en étais sûre… T’as voulu me faire croire que t’étais une killeuse avec ton histoire de chatte dessalée, mais tout ça c’était du flan ! T’as pas le fight ! Moi en tout cas, je veux mon diplôme et je l’aurai ! Maintenant, laisse faire les pros…

Mina. — Arrête ! Je m’en occupe…

Lucie. — Toi ?

Mina. — Oui.

Lucie. — Tu penses que tu vas m’englander comme ça ? C’est moi qui le rétamerai et c’est moi qu’aurai le diplôme ! 

Mina. — Ne fais pas ça ! Tu n’as jamais détruit aucun vampire, et le danger est très élevé. Réfléchis : s’il s’agit bien d’un vampire, alors sa mère est le deuxième vampire que nous recherchons. Et si tu extermines son fils, elle voudra se venger. Tu veux être seule à affronter ce monstre ? Faisons-le à deux ! Et on dira à Van Helsberg qu’on mérite toutes les deux le diplôme ! Je sers d’appât et tu lui planteras un pieu dans le cœur.

Lucie. — Pas con, la meuf…

Dragomir rentre par la cuisine.

Dragomir, à part. — Cette manie de m’appeler pour chasser les chauves-souris qui font leurs nids dans les volets…

Mina, mettant ses mains autour des yeux de Dragomir pendant que Lucie s’en approche avec un pieu. — Surprise ! Devinez de qui il s’agit !

 Dragomir. — Je crois que je devine… Marquise ?

Mina. — Bravo comte ! Vous avez gagné ! Oh ! (Retournant brusquement Dragomir vers elle alors que Lucie allait frapper.) Par ici ! (Prenant son bras et l’entraînant vers la sortie.) Et si nous allions faire une promenade au clair de lune ?

Lucie, à part. — Ma parole, elle en pince pour lui !

Soudain la crypte s’ouvre.

Lucie. — Qu’est-ce que c’est ?

Dragomir. — Maman ?

Carmilla sort de la crypte.

Carmilla, à part. — À nous deux, marquise de Bellac ! (Voyant Lucie et Mina :) Ah ! Mesdames, bonsoir, je suis très heureuse de vous accueillir. Permettez-moi de me présenter : Comtesse Carnea, propriétaire de cet hôtel. Tout va-t-il pour le mieux ?

Dragomir. — Je m’occupe de ces dames, maman.

Carmilla. — Je vois que vous avez fait la connaissance de mon fils. (Discrètement, à Dragomir :) Où est la marquise de Bellac. J’ai faim !

Lucie. — Vous cherchez la marquise de Bellac ?

Carmilla, à Lucie. — Oui, mon enfant.

Dragomir, à part. — Je sens la bombe, là, je sens la bombe !

Lucie. — Eh ben la marquise de Bellac…

Dragomir, tentant de faire diversion. — … je crois, je n’en suis pas sûr, vient de sortir faire une course.

Lucie et Mina. — Quoi ?

Carmilla. — Oh ! Que c’est contrariant…

Mina, bas, à Dragomir. — Qu’est-ce qui vous prend ?

Dragomir, à Carmilla. — Vous l’avez vraiment ratée de peu, mère…

Carmilla. — Mais où est-elle allée ?

Dragomir. — Je crois… je n’en suis pas sûr… vers le col du Saint-Bernard…

Carmilla. — Le col du Saint-Bernard ?

Lucie. — Mais c’est quand même un monde ! La marquise de Bellac…

Dragomir, à Carmilla. — … est une femme plutôt fantasque, à ce qu’on m’a dit, alors ne me demandez pourquoi elle est allée là-bas, je ne saurais vous répondre !

Carmilla. — Je joue de malchance…

Mina, bas, à Dragomir. — Quand cesserez-vous vos mystères ?

Dragomir, bas. — Si vous tenez à vos vies, montez dans vos chambres immédiatement !

Mina, à Carmilla. — Excusez-nous, madame, mais allons nous retirer.

Lucie, à part, entrainée par Mina. — Qu’est-ce que c’est que ce pastis ?

Mina et Lucie montent dans les chambres.

Dragomir, à part. — Il s’en est fallu d’un cheveu…

Carmilla, se trouvant mal. — Ah ! mon diable !

Dragomir. — Mère !

Carmilla. — J’ai soif ! Du sang ! Il me faut du sang ! Et du sang noble !

Dragomir. — Oh maman… maman… Pourquoi faut-il que nous soyons si différents… Si vous volez à la poursuite de la marquise en direction du Saint-Bernard, l’air de la montagne vous fera du bien et vous la rattraperez peut-être ?

Carmilla, charmée par cette idée, se relève, sourit et laisse apparaître ses crocs. Riant de manière féroce, elle se dirige vers l’extérieur et disparaît dans un mouvement de cape.

Dragomir. — J’ai gagné cette manche mais la partie n’est pas terminée. Il faut que je reprenne des forces, je vais aller m’allonger quelques instants dans mon cercueil.

Dragomir disparaît dans la crypte qui se referme alors que Joséphine arrive de l’extérieur, les bras chargés et frigorifiée.

Joséphine, éternuant. — Madeleine ! Madeleine ! Madeleine !

Madeleine arrive depuis la cuisine.

Madeleine. — J’ai ma soupe sur le feu !

Joséphine. — Madeleine, c’est horrible !

Madeleine. — Qu’est-ce qui t’arrive ?

Joséphine. — J’ai attrapé la grippe !

Madeleine, à part. — ça y est, elle remet ça.

Joséphine. — Je te promets ! Je grelotte, j’ai des frissons, j’éternue… C’est la grippe !

Madeleine. — Un bon grog et il n’y paraitra plus.

Joséphine. — Je vais mourir, c’est fini ! (Elle se met à pleurer.)

Madeleine. — Avant de mourir, tu seras gentille d’aller éplucher les oignons que t’as ramenés.

Joséphine, éternuant. — Tu sais Madeleine, t’es comme une sœur pour moi ! Alors je te lègue toute ma pharmacie !

Madeleine. — Mais j’en veux pas, moi !

Joséphine. — Mon cerfeuil, prends-en avant chaque repas, pour tes problèmes de digestion.

Madeleine. — Mais j’ai pas de problèmes de digestion !

Joséphine. — Ma menthe poivrée pour tes migraines, quelques feuilles à midi ; et ma camomille pour tes idées noires, une grande rasade le soir.

Madeleine. — Bon, tu meures ou tu me fais une ordonnance ?

Joséphine. — Je lègue rien à monsieur Dragomir, ni à Mme la Comtesse : ils sont jamais malades puisqu’ils sont déjà morts ! (Une idée germe :) Mais au fait : voilà la solution ! Le seul moyen de n’être jamais malade, c’est de devenir vampire !

Madeleine. — Alors là, c’est le pompon ! ça te plairait de vivre la nuit ? Et d’être condamnée à boire du sang pour l’éternité ?

Joséphine. — Au moins, je péterais toujours le feu.

Madeleine. — Tu sentirais plutôt la mort ! D’autant qu’avec le trésor de la Carnea, tu pourrais t’offrir les plus grands médecins.

Joséphine. — Oh non ! Ne me dis pas que tu penses encore à chercher ce trésor ? Tu veux que Mme la Comtesse nous transforme en grenouille ou en limace ?

Madeleine. — Elle risque pas ! ça fait tellement longtemps qu’elle a pas bu de sang humain qu’elle s’évanouit tous les quarts d’heure ! C’est le moment de reprendre mes recherches !

Joséphine. — À ce sujet, tout à l’heure j’ai enregistré deux clientes et…

La crypte s’ouvre et Dragomir paraît.

Dragomir à part. — ça va mieux. (Haut :) Ah, Madeleine ! J’ai quelque chose à te demander…

Joséphine. — Monsieur Dragomir ! Moi aussi j’ai quelque chose à vous demander. Faites-moi boire votre sang !

Dragomir. — Quoi ?

Madeleine. — Joséphine, je t’en prie…

Joséphine. — S’il vous plaît, Monsieur Dragomir, j’ai la grippe !

Dragomir. — Et alors ?

Joséphine. — Je vais mourir, sauf si je deviens vampire !

Dragomir, à Madeleine. — Elle a la grippe ?

Madeleine. — Mais non, elle a juste pris un petit coup de froid…

Joséphine. — Je sais ce que je dis, j’ai la grippe ! Allez, Monsieur Dragomir…

Dragomir. — Joséphine, calme-toi…

Joséphine. — C’est facile à dire, vous, vous êtes déjà mort !

Dragomir. — Ce ne serait pas un service à te rendre, au contraire…

Joséphine. — Vous croyez ? (Elle a pris sa main et y mord à pleines dents.)

Dragomir. — Aaah ! …

Madeleine. — Mais elle est folle ! (Détachant Joséphine de Dragomir.) Veux-tu lâcher Monsieur Dragomir !

Joséphine. — Juste une goutte ! Une petite goutte !

Madeleine. — Rien du tout, sauvage ! Allez hop, en cuisine !

Dragomir. — Elle m’a mordu…

Joséphine. — Mais je voulais juste…

Madeleine. — J’ai dit en cuisine ! Vampirophage !

Joséphine sort rageusement par la cuisine.

Joséphine, sortant. — Bande de sans-cœurs…

Madeleine. — ça va, Monsieur Dragomir ? Vous n’êtes pas blessé ?

Dragomir. — J’ai juste eu un peu peur…

Madeleine. — On marche sur la tête. Avant, c’étaient les vampires qui mordaient les humains ! C’était horrible, mais c’était dans l’ordre des choses ! Si maintenant les humains se mettent à mordre les vampires, alors moi je dis non ! Y a des limites à la modernité ! Surtout vous, monsieur Dragomir. Vous nous avez toujours bien traitées, vous n’avez jamais mordu personne…

Dragomir. — Chut !

Madeleine. — Vous inquiétez pas, votre mère est pas là. Et puis, c’est notre secret. Au fait, je vous ai mis votre ketchup dans la cachette habituelle.

Dragomir. — Merci Madeleine. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi…

Madeleine. — Vous vouliez me parler ?

Dragomir. — Oui, Madeleine… je ne sais pas comment te dire ça mais… voilà… je suis amoureux !

Madeleine. — C’est vrai ? Oh Monsieur Dragomir, je suis contente pour vous ! Qui est-ce ?

Dragomir. — Je préfère rester discret : elle ne connaît pas encore mes sentiments.

Madeleine. — Je comprends.

Dragomir. — Et c’est justement sur ce point que j’ai besoin de toi.

Madeleine. — Moi ?

Dragomir. — Je lui ai écrit une lettre mais je ne sais pas si elle est bonne.

Madeleine. — ça tombe bien, les lettres d’amour, ça me connaît. J’en ai écrit plusieurs qui ont fait mouche, fin dix-neuvième.

Dragomir, lisant. — « Marquise, »…

Madeleine. — C’est une marquise ?

Dragomir. — Oui.

Madeleine. — Ne commencez pas par son titre, c’est trop guindé. Comment s’appelle-t-elle ?

Dragomir. — Je ne sais pas.

Madeleine. — Alors, juste « Madame. »

Dragomir, écrivant. — « Madame »… (Lisant :) « Les sentiments que j’éprouve pour vous sont si forts, que si un pieu d’acier devait me transpercer le cœur, je voudrais que ce fût à travers le vôtre. »

Madeleine. — Hein ? C’est plus une lettre, c’est une recette de brochette ! Écrivez juste : « Je vous aime. »

Dragomir. — Tout simplement ?

Madeleine. — Tout simplement !

Dragomir, écrivant. — « Je vous aime. » (Lisant :) « Je n’ai qu’un souhait, plonger avec vous cet hiver sous les glaces du lac Snagov, dont le froid nous congèlera les os jusqu’à la moelle. »

Madeleine, horrifiée. — C’est ça ! Et après ? Vous lui enfilez un bâtonnet et vous la mangez au dessert ? Écrivez plutôt : « Je souhaite obtenir de vous un entretien, afin de vous assurer de la sincérité de mes sentiments. »

Dragomir, écrivant. — « Je souhaite obtenir de vous un entretien, afin de vous assurer de la sincérité de mes sentiments. » C’est court.

Madeleine. — C’est précis ! Et vous signez. (Dragomir s’exécute.)

Mina et Lucie descendent par les chambres.

Dragomir. — La voilà ! (Il met sa lettre dans une enveloppe.) Je n’oserai jamais lui porter. (Mina s’assoit dans le canapé alors que Lucie s’asseoit sur le pouf.)

Madeleine, bas. — Je peux le faire, moi. Qui est-ce ?

Dragomir, bas. — Celle qui est assise dans le canapé !

Dragomir disparaît par la crypte alors que paraît Joséphine, pleurant. Pendant ce temps, Lucie, furieuse d’avoir écopé du pouf, vient s’asseoir dans le canapé. Cela irrite Mina qui va alors sur le pouf.

Madeleine, à Joséphine. — Encore affolée ?

Joséphine, pleurant. — Non, je viens d’éplucher les oignons !

Madeleine, lui tendant la lettre. — Va donner cette lettre à la jeune femme qui est assise dans le canapé. Moi, je vais aller voir si l’Italien a bien un costume pour le dîner.

Madeleine monte dans les chambres tandis que Joséphine se dirige en pleurant vers Lucie avec la lettre.

Joséphine, tendant la lettre à Lucie en pleurant. — C’est pour vous, madame.

Lucie, prenant la lettre. — Pour moi ? Qu’est-ce que c’est ?

Joséphine, pleurant. — Je ne sais pas, madame.

Joséphine sort par la cuisine.

Mina. — Une lettre pour toi ?

Lucie, ouvrant la lettre. — Peut-être un message de Van Herbert.

Mina. — Helsberg !

Lucie. — Oui, Van Machin, quoi. (Lisant :) « Madame, je vous aime. Je souhaite obtenir de vous un entretien, afin de vous assurer de la sincérité de mes sentiments. Signé : comte Dragomir Carnea. » (Silence médusé.) J’y crois pas… (Mina s’évanouit.) Qu’est-ce qui t’arrive ?

Mina. — Rien, rien… je crois que je commence à avoir un peu faim…

Lucie. — Tu te rends compte, il m’aime !

Mina. — Oui, merci, j’avais compris…

Lucie. — Mais c’est… mais c’est… Mais c’est inespéré ! (Elle se met à rire frénétiquement.) ça y est ! J’ai chopé ! Je voulais choper et j’ai chopé !... T’as pas l’air contente ?

Mina. — Si, si… je suis hypra contente ! Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas. Tu disais être horrifiée à l’idée de sortir avec un vampire ?

Lucie. — Oui, mais finalement… c’est pas si pire ! Faut reconnaître… Il est quand même distingué.

Mina. — Quel connard !

Lucie. — Quoi ?

Mina. — Rien. Mais je te rappelle une chose : nous sommes des chasseuses des vampires. Alors le Dragomir, là, tu vas pas en profiter longtemps !

Lucie. — Tu sais… je suis plus trop sûre d’avoir envie de passer ce diplôme…

Madeleine descend des chambres et Joséphine entre par la cuisine.

Mina. — Pardon ? Mais enfin… tu ne vas tout de même pas t’unir à ce… ce mort-vivant !

Lucie. — Et pourquoi pas ?

Madeleine, bas, à Joséphine. — J’ai du neuf à propos du trésor de la Carnea. T’as jamais remarqué qu’à chaque fois qu’elle sortait une pièce, elle sentait la bouse ?

Joséphine, bas. — T’en déduis quoi ? Qu’elle planque son or dans le cul d’une vache ?

Madeleine, bas. — Enfin, Joséphine, réfléchis ! Mme la comtesse ne peut pas cacher son or dans le … hum… d’une vache !

Joséphine, bas. — Alors, quoi ?

Madeleine, bas. — Je n’ai rien de plus précis, mais enfin, il s’agit déjà d’un indice…

Dragomir apparaît par la crypte.

Dragomir, bas, à Madeleine. — Tu as donné ma lettre ?

Madeleine, bas. — Oui. 

Carmilla entre.

Carmilla, à part. — Pas trace de la marquise ! Satan que j’ai soif !

Dragomir, à Carmilla. — Allez-vous mieux, mère ?

Carmilla. — Certes, mais je n’ai pas trouvé la marquise.

Joséphine. — Vous cherchez la marquise ?

Carmilla. — Il serait temps de vous en apercevoir !

Joséphine. — Ne cherchez plus, elle est là.

Joséphine sort par la cuisine suivie par Madeleine.

Carmilla. — Là ? Où ça, là ? Ah là ! (Elle regarde Mina et Lucie. À Dragomir:) C’est une des deux clientes ?

Dragomir. — Euh… oui… oui, oui.

Carmilla. — Mais enfin, tout à l’heure quand je t’ai posé la question, tu m’as dit que…

Dragomir. — J’ai dû faire une confusion…

Carmilla. — Laquelle ?

Dragomir. — Hein ?

Carmilla. — Laquelle est la marquise de Bellac ? J’ai soif !

Dragomir. — ça me gêne de vous répondre…

Carmilla. — Tiens !… Et pourquoi ?

Dragomir. — La marquise est très discrète et souhaite qu’on la traite comme une cliente ordinaire.

Carmilla. — Je la traiterai comme une cliente ordinaire. Sauf qu’avant la fin de la nuit je la saignerai à blanc !

Dragomir, à part, ironique. — Me voilà rassuré… (Haut :) Bien, alors je vais vous dire qui c’est. Mais surtout, ne l’appelez pas par son titre, elle en a horreur.

Carmilla. — En voilà une idée. Il ne faut pourtant pas avoir honte de sa noblesse. Enfin… je l’appellerai madame, voilà tout.

Dragomir. — Vous me le jurez ?

Carmilla. — Je n’ai qu’une parole.

Dragomir, montrant Lucie. — Bon bah c’est elle.

Carmilla, à part. — Elle m’a l’air bien rustaude. (À Dragomir :) Et l’autre qui est-ce ?

Dragomir. — Euh… sa bonne !

Carmilla, à Mina et Lucie mais principalement à Lucie. — Mesdames, je suis heureuse, vraiment très heureuse de vous revoir. Savez-vous que ce soir nous donnons un dîner costumé ?

Mina. — Nous le savons, comtesse. Quelle délicieuse idée !

Carmilla, à part. — De quel droit la bonne de la marquise m’adresse-t-elle la parole ? (À Lucie :) J’espère en tout cas que vous apprécierez votre séjour parmi nous. J’ai tenté de faire de ce modeste hôtel un endroit subtil et raffiné.

Lucie. — Z’inquiétez pas. On voit tout de suite qu’ici, c’est pas la fête du slip !

Mina, bas. — Surveille ton langage !

Carmilla, choquée, à Dragomir. — Qu’est-ce qu’elle dit ?

Dragomir, tentant de justifier cet écart de langage. — C’est une expression. Très en vogue chez le duc d’Orléans !...

Carmilla. — Ah ? (À part :) L’aristocratie française est décidément en pleine décadence… (À Lucie :) En effet madame, je n’apprécie guère la… la fête du… comme vous dites…

Mina. — Veuillez excuser, Mme la comtesse, cet accès de spontanéité. Je crois qu’il s’agissait, par cette expression, de désigner un lieu convenant aux individus grossiers adeptes de loisirs vulgaires, bref, tout le contraire de votre établissement !

Carmilla. — Je vous remercie pour cette explication. (À part :) C’est à se demander qui est la marquise et qui est la bonne… (À Lucie :) En tout cas, Marq… Madame… (L’observant et la tâtant.)… Je vois que la nature vous a faite bien en chair…

Lucie, à part. — Surtout te gêne pas, pelote-moi.

Carmilla, poursuivant son examen. — J’ai rarement vu un spécimen aussi dodu…

Lucie, à Mina. — Elle se croit à la foire aux bestiaux ou quoi ?

Carmilla. — Et ce teint si rouge !... Madame, permettez-moi de vous féliciter pour votre pleine santé ! Je ne sais pas vous, mais cette petite discussion m’a mise en appétit ! Et si nous nous mettions à table ? Ce n’est pas la coutume, mais ce soir, mon fils Dragomir et moi-même, nous serons à la table des clients. Aussi je vous suggère d’aller revêtir vos déguisements tandis que je mettrai le mien. Dragomir, il convient aussi de te changer ! À tout à l’heure mesdames…

Carmilla disparaît par la crypte alors que Mina et Lucie montent dans les chambres.

Mina, à Lucie. — C’en est une !

Lucie. — Une quoi ?

Mina. — Une vampire !

Madeleine et Joséphine paraissent avec une table.

Dragomir. — Oh Madeleine ! Ce soir je vais dîner avec celle que j’aime !

Madeleine. — Bonne nouvelle !

Joséphine, à Dragomir. — Espèce de sans-cœur !

Joséphine installe la table du dîner : couverts et chaises.

Dragomir. — Pardon ?

Joséphine. — Rien.

Dragomir, à Madeleine. — Je crains de ne pas savoir comment procéder.

Madeleine. — Pour commencer, ne commettez pas l’erreur des débutants. Ne vous placez pas en face d’elle, mais à côté d’elle.

Dragomir. — Pourquoi ?

Madeleine. — ça favorise le contact. (Elle s’assoit.) Montrez-moi comment vous faites.

Dragomir, s’asseyant en entourant Madeleine de sa cape. — Bonsoir !

Madeleine. — Aaah ! Vous m’avez fait peur ! … J’ai cru subir une attaque de rapace…

Dragomir. — Je n’ai pas l’habitude…

Madeleine. — Vous vous asseyez calmement et gentiment, sans insister, vous posez délicatement votre main sur la sienne.

Dragomir. — Ah… (Posant sa main sur celle de Madeleine :) Marquise !

Madeleine. — Aïe ! Vous m’avez griffée !

Dragomir. — Pardon Madeleine ! Mes griffes… j’en coupe dix centimètres il en pousse vingt…

Madeleine. — Passons… passons… Ensuite, vous engagez la conversation.

Dragomir. — Je lui dis quoi ?

Madeleine. — Faites-la parler d’elle.

Dragomir. — Je lui demande quoi ?

Madeleine. — Par exemple, demandez-lui si elle a des loisirs. Elle vous répondra le tennis, l’équitation ou le polo… Et ensuite viendra une petite formule : Et vous ? Vous n’aurez plus qu’à enchaîner.

Dragomir. — Mais enchaîner sur quoi ? Oh je sais ! Je lui raconte la dernière fois où j’ai mordu un loup jusqu’au sang juste après avoir arraché la tête d’un sanglier vivant ! Ah ! Ah ! Ah ! Quel bon souvenir !

Madeleine. — Euh… non, monsieur Dragomir, non… ça ne me paraît pas une bonne idée…

Dragomir. — Ah bon pourquoi ?

Madeleine. — Une marquise connaît l’art de la chasse. Or une marquise sachant chasser ne sait chasser qu’à courre à cor et à cri.

Dragomir. — Ah… Oh ! Et si je lui racontais la nuit où j’ai incendié l’église du village et où le curé a failli rôtir tout vif sur sa croix ? Ah ! Ah ! Ah ! Quel garnement j’étais…

Madeleine. — Malheureux, surtout pas ! Sacrilège !

Dragomir. — Sacrilège ?

Madeleine. — On ne plaisante pas avec la pollution au carbone.

Dragomir. — Alors, qu’est-ce que je vais lui dire, moi ?

Madeleine. — Parlez-lui de vos sentiments, tout simplement.

Dragomir. — Bonne idée ! Que dis-tu de ça : « Marquise, j’aimerais tant passer avec vous l’éternité entière dans un cercueil au fond d’une crypte, entouré d’araignées, de vermine et de spectres des temps anciens. »

Madeleine. — Euh… non, monsieur Dragomir, non…

Dragomir. — Qu’est-ce qu’il y a encore ?

Madeleine. — ça peut l’effrayer.

Dragomir. — L’effrayer ? Mais qu’est-ce qu’il y a d’effrayant ?

Madeleine. — L’éternité ! L’éternité c’est long. Surtout vers la fin.

Dragomir. — Alors là, je suis perdu…

Madeleine. — Nous allons bientôt servir le dîner. Allez vous costumer, ça vous éclaircira les idées.

Dragomir. — Je n’en suis pas sûr…

Dragomir disparaît par la crypte.

Madeleine, vérifiant le travail de Joséphine. — Bien… les couverts, les serviettes… et les fleurs ?

Joséphine. — Les fleurs ? Quelles fleurs ?

Madeleine. — Cette question… Des chrysanthèmes !

Le client italien alias Van Helsberg descend des chambres déguisé en centurion romain. Il porte un loup.

Van Helsberg. — Buonasera signori !

Madeleine. — Oui, oui… bonsoir ! Oh ! Bravo ! Ce costume vous va comme un gant !

Van Helsberg. — Ave caesar, morituri te salutant !

Madeleine, à Joséphine. — Qu’est-ce qu’il raconte ?

Joséphine. — Il dit qu’il veut un mojito et que tu as le bonjour de sa tante.

Van Helsberg. — Veni, vidi, vici.

Madeleine, à Joséphine. — Et là ?

Joséphine. — Il veut de l’eau gazeuse.

Madeleine, à Van Helsberg. — Ah ! San Pellegrino !

Van Helsberg, à part. — Qu’est-ce qui lui prend ?

Paraît Carmilla, déguisée en araignée. Elle porte un loup.

Van Helsberg. — Ma che bella !

Carmilla. — Alors, comment trouvez-vous mon déguisement ?

Joséphine. — Ah  vous êtes déguisée ? J’avais pas remarqué.

Carmilla. — Insolente !

Madeleine. — Permettez-moi de vous présenter. La comtesse Carnea, propriétaire de l’Hôtel Dracula ; Signor Tortellini, touriste italien.

Carmilla. — Monsieur.

Van Helsberg. — Ave Maria.

Carmilla, à Madeleine. — C’est de l’humour italien ?

Joséphine. — Depuis qu’il est en centurion, il parle qu’en latin.

Madeleine. — Tu connais le latin ?

Joséphine. — Mon père était quand même curé !

Mina et Lucie descendent des chambres, elles aussi déguisées. Mina est costumée en sheriff et Lucie en gâteau d’anniversaire. Elles portent des loups.

Carmilla. — Bravo, mesdames ! C’est très réussi. L’union du far ouest et du far breton ! (À part :) J’en prendrais bien une part tout de suite ! (Haut :) Je fais les présentations : Signor Tortellini, touriste italien, Mme la Marquise de Bellac et sa bonne.

Van Helsberg. — Salvete !

Mina et Lucie. — Monsieur.

Van Helsberg, bas, à Mina et Lucie. — Je vous ai à l’œil !

Dragomir paraît déguisé en lapin. Il porte un loup.

Madeleine. — Oh monsieur Dragomir ! Ne sortez pas comme ça, vous allez vous prendre de la chevrotine !

Carmilla. — C’est ainsi qu’on passe du ski alpin au ski lapin.

Mina. — Et du beau sagouin au chaud lapin.

Carmilla. — Pardon ?

Joséphine. — C’est déjà Pâques ?

Madeleine. — Mesdames, messieurs, veuillez passer à table !

Dragomir, bas, à Mina. — C’est vous marquise ?

Carmilla. — Vous avez raison, Madeleine.

Mina, bas, à Dragomir. — Monsieur, nous n’avons plus rien à nous dire.

Carmilla. — Je pense que nous avons tous soif ! Euh… tous faim !

Dragomir, bas, à Mina. — Que se passe-t-il ?

Carmilla. — Je vais avoir l’honneur de présider notre petite tablée.

Lucie, bas, à Dragomir. — Salut, beau gosse.

Carmilla, à Van Helsberg. — Signor, asseyez-vous ici.

Dragomir, bas, à Lucie. — Plaît-il ?

Carmilla, à Lucie. — Madame, près de moi ; mon fils à sa place habituelle ; (À Mina :) et vous madame, là. (À Madeleine et Joséphine :) Serviettes ! (Madeleine met sa serviette à Carmilla et Joséphine à Dragomir. Mais elle manque de l’étrangler.)

Madeleine, à Joséphine. — Ne serre pas si fort ! Tu le prends pour une paupiette ?

Joséphine, bas, à Dragomir. — Sans cœur !

Van Helsberg. — Casus belli.

Carmilla, à Lucie. — Veuillez excuser nos gens, elles sont un peu frustes. Trouver du personnel de qualité devient de plus en plus difficile ! (Levant son verre :) Je porte un toast à nos chers clients, ainsi qu’au repas de ce soir. J’espère que chacun appréciera ce qu’il mangera, et aussi, ce qu’il boira ! (À part :) Diable que j’ai soif !

Lucie. — Bien parlé !

Van Helsberg. — In vino veritas. (Tous trinquent. Lucie vide son verre cul sec.)

Carmilla, à Lucie. — Madame, je ne pense pas avoir l’honneur de connaître votre famille.

Lucie. — Tant mieux parce que c’est pas une famille qui gagne à être connue !

Carmilla, à part. — Quelle modestie !

Dragomir, bas, à Mina. — Je suis, ce soir, en bien charmante compagnie…

Mina, bas, à Dragomir. — Je n’ai que faire de vos confidences.

Dragomir, à part. — Ma fortune aurait-elle changé de face ?

Lucie. — Dis donc poulet, après le dîner, on pourrait causer toi et moi, dans une tenue décontractée…

Dragomir, à part. — Elle me fait peur !

Madeleine, annonçant ce qu’elle sert. — Potage au chou transylvanien !

Carmilla. — Le fleuron de notre gastronomie.

Joséphine. — Oui, mais ça fait péter.

Madeleine. — Enfin ! Joséphine !

Joséphine. — Ben quoi ? Vaut mieux prévenir.

Dragomir, se levant. — À mon tour de porter un toast. Je veux boire à la plus belle rencontre que j’aie faite depuis cent quarante ans. Elle se reconnaitra !

Carmilla. — Voilà bien des mystères.

Lucie. — Il est trop chou !

Mina, à part. — Pauvre mec.

Joséphine, à part. — Sans cœur. (Elle retire la chaise de Dragomir qui, se rasseyant, tombe.)

Dragomir. — Ah !

Madeleine, à Joséphine. — Pourquoi t’as fait ça ?

Joséphine. — Un faux mouvement !

Van Helsberg. — Errare humanum est.

Mina. — Errare vampirum est !

Carmilla. — Bon appétit !

Mina, avec perfidie. — Vous ne mangez pas comtesse ?

Carmilla. — Je n’ai guère faim. J’ai la gorge sèche.

Mina. — Vous ne buvez pas non plus…

Carmilla. — Je boirai plus tard… J’ai toute la nuit…

Mina, pleine de sous-entendus. — Je me posais une question. Pourquoi avoir appelé votre établissement Hôtel Dracula ? C’est curieux.

Carmilla. — Vous savez, chez nous, c’est un héros national.

Mina. — Vous venez donc de Transylvanie ? Mais pourquoi avoir quitté votre pays ?

Carmilla. — Des événements… des événements tragiques nous ont conduits à fuir… vous me permettrez de ne pas évoquer ce soir cet épisode douloureux.

Mina. — On raconte qu’on y trouve des vampires. (Tout le monde s’immobilise.) Est-ce vrai ?

Carmilla. — Folklore…

Mina, inquisitrice. — Vous-même, vous en avez déjà rencontrés ?

Carmilla. — Madame, je n’ai pas pour habitude de demander à mes interlocuteurs leur C.V.

Mina. — Leur C.V. ?

Van Helsberg. — Curriculum vitae.

Carmilla. — Certificat de Vampirisme.

Lucie, se régalant. — Cette soupe, comtesse, c’est du velours. Et le p’tit gorgeon, il râpe bien comme il faut ! (Elle rote.)

Carmilla, ulcérée, à Dragomir. — Mais qu’est-ce que c’est que ces manières ?

Dragomir, inventant une excuse. — C’est la dernière mode à Versailles ! Le rot est revenu en force chez les descendants de la cour royale… Afin de s’adapter aux exigences des masses populaires. C’est moderne, c’est nouveau…

Carmilla. — Je n’ai rien contre le Nouveau. À condition qu’il soit exactement pareil à l’Ancien.

Dragomir, à Mina. — Vous, ma chère, en revanche, vous êtes d’un raffinement !

Mina. — Moi qui vous prenais pour un dom juan de province, vous n’êtes qu’un bouffon d’auberge.

Dragomir, à part. — Mais qu’ai-je dit ?

Carmilla, versant une poudre dans le verre de Lucie, à part. — Une pincée de « Narcoflore » et cette petite dinde tombera dans les bras de Morphée et sous mes crocs après le repas. (Levant son verre :) À la santé de tous ! (Lucie boit de bon cœur.)

Van Helsberg. — Carpe diem !

Mina, mettant les pieds dans le plat. — Pardonnez-moi ! Le potage est excellent, mais j’aurais aimé y ajouter un peu d’ail. (Silence de tous, alors que Carmilla et Dragomir, horrifiés, se lèvent.)

Carmilla. — Je vous demande pardon ?

Mina. — Je disais que je souhaiterais un peu d’ail. (Silence.) Cela pose-t-il un problème ?

Carmilla. — Hélas... je crois que nous n’en avons plus. (Elle fait un geste à Madeleine.)

Madeleine, à Mina. — Non, madame, désolée…

Joséphine, mauvaise. — Mais si on en a.

Madeleine. — Mais non.

Joséphine, entêtée. — Mais si.

Madeleine. — Je te dis que non !

Joséphine. — Je te dis que si ! (Joséphine va en cuisine suivie de Madeleine.)

Madeleine. — Joséphine, enfin !

Mina, cuisinant la comtesse, sous l’œil approbateur de Van Helsberg. — Les vampires vivent la nuit, paraît-il.

Carmilla. — On le dit.

Mina. — Comme vous.

Carmilla. — Comment cela, comme moi ?

Mina. — Vous ne sortez guère le jour.

Carmilla. — Je suis noctambule.

Mina. — Quelle coïncidence !

Carmilla, éclatant. — Mais croyez-vous qu’une bonne ait le droit de parler sur ce ton à la comtesse Carnea ? Soyez déjà heureuse que je vous tolère à cette table.

Mina. — Une bonne ?

Madeleine, arrivant de la cuisine en poursuivant Joséphine. — Joséphine ! Joséphine !

Joséphine, mettant l’ail sur la table. — L’ail !

Dragomir et Carmilla, mal à l’aise. — Ah !

Mina, jubilant. — Que se passe-t-il ?

Carmilla, se levant. — Nous sommes navrés mais, mon fils et moi-même souffrons d’une atroce allergie à l’ail. Nous revenons dans quelques instants. (À part :) Il faut que j’aille respirer le froid de la crypte ! (Carmilla descend dans la crypte, alors que Dragomir s’éloigne de la table.)

Madeleine, ramassant l’ail et entrainant Joséphine dans la cuisine. — Ce n’est pas le moment d’attaquer ! Il y a trop de monde.

Lucie, se levant également, ayant envie de vomir. — Moi aussi je reviens…

Van Helsberg. — Ite missa est. (À part :) Suivons-la et remettons-la d’aplomb !

Lucie monte dans les chambres, suivie de Van Helsberg.

Dragomir, à Mina. — Marquise, quelle est la raison de votre froideur ?

Mina. — Je ne vois pas à quoi vous faites allusion. Comme disait Voltaire : « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. »

Dragomir. — Ah… Vous avez vu ma lettre ?

Mina. — Oui, monsieur.

Dragomir. — Qu’en pensez-vous ?

Mina. — Vous avez le front de me le demander ? !

Dragomir. — Vous me trouvez peut-être un peu audacieux ?...

Mina. — Vous n’êtes pas un peu audacieux, vous êtes tout simplement un gros connard !

Dragomir. — Ah ?

Mina. — Mais rassurez vous, baiseur sans gloire, votre lettre a été très bien reçue !

Dragomir. — Oui ?

Mina. — Très bien reçue, vous pouvez m’en croire, porc à tête de rongeur ! Vos sentiments sont payés de retour. Un beau couple en perspective. Soyez heureux, phallus sur pattes !

Mina sort rageusement par l’extérieur, Dragomir descend tristement dans la crypte, tandis que Joséphine et Madeleine entrent et débarrassent la table.

Madeleine. — Fais profile bas ! Moi aussi j’aimerais venir à bout de la comtesse, mais je ne le crie pas sur les toits !

Joséphine. — Moi, j’aimerais surtout venir à bout de son fils !

Madeleine. — Monsieur Dragomir ?

Joséphine. — Oui !

Madeleine. — Joséphine, tu exagères !

Joséphine. — Il n’a eu aucune pitié pour ma grippe !

Madeleine. — Parce qu’il a refusé de se laisser mordre ? Tu devrais le remercier !

Joséphine. — Le remercier, et pourquoi ?

Madeleine. — Parce qu’il t’a évité de devenir une vampire ! Déjà que tu tournes de l’œil quand tu as un bouton sur le nez, je n’ose même pas t’imaginer te contemplant dans une glace avec le teint pâle de la comtesse ou de monsieur Dragomir. Vampire, c’est pas une vie pour toi !

Joséphine. — Peut-être pas, c’est vrai…

Madeleine. — D’ailleurs, même si tu avais mordu monsieur Dragomir, tu ne serais pas forcément devenue une vampire…

Josephine. — Pourquoi dis-tu ça ? Boire le sang d’un vampire est pourtant le seul moyen de devenir vampire à son tour.

Madeleine. — Oui, à condition de boire le sang d’un véritable vampire !

Josephine. — Monsieur Dragomir n’est pas un véritable vampire ?

Madeleine. — Parfois, je me pose la question. Tiens : Mme la comtesse est au plus mal parce que cela fait six mois qu’elle n’a pas bu de sang humain. Elle risque purement et simplement de se désintégrer. Mais monsieur Dragomir, jamais je ne l’ai vu mordre un être humain pour absorber son sang !

Josephine. — Ah bon ? Mais comment survit-il ?

Madeleine. — Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’il me demande de le fournir régulièrement en ketchup…

Josephine. — C’est à n’y rien comprendre… Et nous, qu’est-ce qu’on va faire ?

Madeleine. — Attendre.

Joséphine. — Attendre ?

Madeleine. — La comtesse est au bout du rouleau, je sens que c’est la fin. Mais surtout, cache tes véritables sentiments.

Joséphine. — ça va pas être simple…

Madeleine. — Joue la domestique modèle. Au moins quelques temps.

Dragomir réapparaît sans déguisement, alors que Joséphine et Madeleine rentrent dans la cuisine et que Lucie, ayant elle aussi retiré son déguisement, descend des chambres, suivie de Van Helsberg, également en costume de ville.

Dragomir, à part. — Je ne comprends pas le comportement de la marquise…

Lucie, ivre. — Dragochou, t’es là ?

Van Helsberg. — Grosville, vous n’êtes pas en état ! …

Dragomir. — Lisette ?

Lucie, à Van Helsberg. — Mais il va me lâcher, Bébère-la-science ?

Dragomir. — Qu’est-ce qu’elle dit ?

Van Helsberg. — Museau, Grosville ! C’est un ordre !

Dragomir, à Van Helsberg. — Un problème ?

Van Helsberg. — Alea jacta est ! (À part :) Cette petite va tout faire rater !

Van Helsberg sort par l’extérieur.

Dragomir. — Lisette… mais ma parole Lisette vous êtes…

Lucie. — J’ai comme qui dirait un petit coup dans le pif…

Dragomir. — Je vais demander à Madeleine…

Lucie. — Non, reste ici ! Pas la peine de rameuter tout le quartier. Juste toi et moi… c’est très bien pour ce que j’ai à te dire.

Dragomir. — Vous avez quelque chose à me dire ?

Lucie. — Arrête de jacter, assieds-toi et ouvre tes esgourdes.

Chantant :

J’ai longtemps cherché l’âme sœur

Je n’ai trouvé que des fricoteurs

Puis je t’ai rencontré

Et l’amour m’a parlé

 

Mais tu es un vampire

J’ai percé ton mystère

N’aie pas peur, Dragomir

J’ai choisi de me taire

Je l’ai compris à temps

Les vampires sont charmants

Je t’offre tout mon sang

Mon amant

 

S’il faut ne vivre que la nuit

Et voler comme une chauve-souris

Je ferai des efforts

Tu seras mon mentor

 

Mais pour l’heure, mon cher

Il est temps de passer

Une tenue plus légère

Pour mieux s’apprivoiser

Je vais te démontrer

Qu’avec moins de vêtements

On devient plus ardent

Mon amant

 

Lucie s’effeuille alors lentement.

 

Me voilà libérée

Maintenant, c’est ton tour

D’ôter et de jeter

Tes inutiles atours

Je garde mon pendentif

Et un préservatif

Nous sommes prêts, c’est du lourd 

Mon amour[1]

 

Dragomir, enlacé par Lucie. — Sachez Lisette, que j’apprécie vraiment votre démarche… Vous maitrisez l’art de l’effeuillage… En outre… je ne vous savais pas poète…

Mina apparaît dans l’entrée.

Lucie. — Suce-moi, grand fou !

Dragomir. — Quoi ?

Lucie. — J’ai dit suce-moi !

Dragomir. — Mlle Lisette, je crois que nous sommes victimes d’un malentendu…

Lucie. — Un malentendu ? T’as les jetons ou quoi ?

Dragomir. — Les jetons ?

Lucie. — T’as changé d’avis ?

Dragomir. — Mlle Lisette…

Lucie. — Oh et puis arrête de m’appeler comme ça on se croirait dans une pièce de Marivaux ! (Sortant la lettre et lisant :)« Madame, je vous aime. Je souhaite obtenir de vous un entretien, afin de vous assurer de la sincérité de mes sentiments. Signé : comte Dragomir Carnea. »

Dragomir. — Mais comment avez-vous eu cette lettre ?

Lucie. — Comment ça comment que je l’ai eue ? C’est toi qui me l’as fait porter !

Dragomir. — Mais pas du tout ! Elle était destinée à la marquise !

Lucie. — À la marquise ? Et moi qui ai cru… (Elle se met à pleurer.)

Dragomir. — Non, Lisette, voyons…

Lucie. — Tu comprends pas ! Je pensais avoir trouvé l’amour ! (Elle pleure à nouveau.)

Dragomir. — Ce n’est pas votre faute. La marquise est si distinguée, si cultivée, si belle… (Lucie pleure encore plus.) De votre côté vous avez des tas de qualités ! … Surtout pour séduire un vampire… Vous êtes robuste, vous possédez une belle couleur rouge et puis surtout vous êtes épaisse du cul. Euh… du cou.

Lucie. — Bon bah maintenant, ça va ! Toi, tu sais parler aux femmes ! (À part :) Ah les mecs !

Dragomir. — Qu’est-ce que j’ai dit ?

Lucie, à part, remontant dans les chambres. — J’étais chasseuse de vampires, je redeviendrai chasseuse de vampires ! Et je l’aurai, mon diplôme ! Ah les mecs !

Lucie disparaît dans les chambres alors que Mina avance vers Dragomir.

Dragomir. — Ah marquise… Nous sommes les jouets d’une regrettable méprise… Figurez-vous que cette lettre, à la suite de je ne sais quelle péripétie… (Sans le laisser finir sa phrase, Mina l’embrasse.)

Carmilla réapparaît par la crypte alors que Lucie descend des chambres, armée d’un pieu et d’un marteau.

Carmilla, qui n’a rien vu. —  Mon fils ! Vas-tu mieux ?

Dragomir. — Beaucoup mieux…

Carmilla, à part. —  L’ail a disparu, à l’attaque ! (Haut :) Joséphine !

Lucie, à part alors que Joséphine entre avec un plateau et une canne. — Je commence par qui ? La mère ou le fils ? (Cachant son marteau et son pieu, à Carmilla :) Comtesse !... Je vois que vous êtes rétablie.

Carmilla. —  Totalement rétablie, mais j’ai une soif ! (À Joséphine :) Vous avez une canne maintenant ?

Joséphine. —  Je suis sûre que j’ai la grippe… Je me sens d’une faiblesse…

Carmilla. —  Servez du café à la marquise.

Joséphine. —  Oui, comtesse. (Joséphine porte une tasse à Mina.)

Carmilla. —  Joséphine, où avez-vous la tête ? Vous servirez les domestiques plus tard.

Joséphine. —  Je vous demande pardon ?

Carmilla. —  J’ai dit un café pour la marquise.

Joséphine. —  Ben quoi ? (Désignant Mina :) La voilà, la marquise.

Carmilla. —  Quoi ?

Dragomir. — Oh non !...

Carmilla, à Mina. —  Vous êtes la marquise de Bellac ?

Mina. —  En doutiez-vous ?

Carmilla. —  Mais je croyais… (À Dragomir :) C’est toi qui m’as dit…

Dragomir. —  Une erreur…

Carmilla. —  Idiot ! (Elle fait un signe à Joséphine.)

Dragomir, bas, à Mina. — Ma tendre amie, il faut fuir immédiatement !

Lucie, à part. — Je vais commencer par cet enfoiré !

Mina, que Carmilla menotte. —  Que se passe-t-il ?

Lucie, que Joséphine menotte. — C’est un traquenard !

Carmilla. —  Cette fois-ci, mesdames, on ne joue plus !

Dragomir. — Mère, je vous en prie…

Carmilla. —  Arrière ! La comtesse Carnea va souper !

Dragomir. — Oh non…

Lucie. —  On va se faire vider !

Carmilla, désignant Lucie. —  Et d’ailleurs pourquoi as-tu voulu me faire croire que cette grue était la marquise de Bellac ? (Prenant la lettre que tient Mina et la lisant.) Ah… je comprends… Désolé fils, mais ma survie passe avant tes histoires de cœur.

Dragomir. — S’il vous plaît…

Carmilla. —  Assez ! Je te l’ai déjà dit… Gémir n’est pas d’un vampire !

Mina. — Si vous le permettez, madame, nous pouvons peut-être trouver un arrangement…

Carmilla. —  En vérité, marquise, vous êtes comique ! C’est un peu comme si la mouche voulait négocier avec la mante religieuse… Mais que j’ai soif ! La discussion est close. Passons aux choses sérieuses.

Dragomir. — Mais vous n’allez pas … Vous allez ?

Carmilla. —  Je vais la saigner ! Jusqu’à la dernière goutte…

Lucie. — Bien fait pour cette morue !

Carmilla. —  Et après, si tu y tiens… tu pourras en faire ta femme.

Dragomir. — ça jamais ! Être vampire est un fardeau que je ne souhaite pas à mon pire ennemi !

Carmilla. —  Tu devrais avoir honte de proférer de telles indignités ! Au moins une fois au cours de ton existence, sois un Carnea ! Pendant que je m’occuperai de madame, tu saigneras la bonniche.

Lucie. — Hein ? Ah mais non !

Carmilla. —  Est-ce qu’on vous demande votre avis ?

Dragomir. — Mère, cela m’est impossible !

Carmilla. —  Impossible ? Un vampire incapable de boire le sang d’une humaine ? Décidément tu es tombé bien bas… Allez, je vais faire preuve de mansuétude. Si tu plantes tes crocs dans cette poissonnière, je ne saignerai pas à blanc la marquise. Elle survivra.

Dragomir. — C’est vrai ?

Carmilla. —  Je n’ai qu’une parole.

Dragomir. — Désolé, Lisette…

Lucie. — Hé mais… tu vas faire quoi, là ?

Dragomir. — ça va faire un petit peu mal…

Lucie. — Tu vas me mordre ?

Dragomir. — Je ferai vite…

Lucie. — Ah non ! Au secours !

Dragomir. — Ah pas de ça ! Pas de ça Lisette ! Fermez les yeux. (Il s’approche du cou de Lucie et ouvre la bouche. Puis:) Mes crocs ont disparu !

Carmilla. —  Quoi ?

Dragomir. — Mère, je ne vous raconte pas d’histoire : regardez ! Plus de canines !

Carmilla. —  Plus de canines ! Mais qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es malade ?

Mina. — C’est assez rare, pourtant le cas a déjà été répertorié. Lorsqu’un vampire éprouve un amour véritable, cela bouleverse sa nature profonde à tel point que ses crocs peuvent disparaître. C’est alors le signe avant-coureur de sa réintégration dans l’espèce humaine.

Dragomir. — Moi, un être humain ?

Mina. — Mais pour cela il faut aimer, aimer de toute son âme.

Carmilla. —  En 170 ans, j’aurai vraiment tout vu… Bien… Navré d’interrompre cette touchante révélation, mais j’ai cinq litres de sang à boire ! Sinon je vais finir en cendres… je suppose d’ailleurs que cela vous arrangerait bien. Vous verrez… Vous verrez quand j’aurai retrouvé ma toute-puissance ! (Elle se penche sur Mina.)

Dragomir. — Mère… Je suis sûr qu’on peut trouver une autre marquise pas loin d’ici… ou une duchesse, ou une baronne… (Carmilla ouvre la bouche.)

Mina. — J’aime autant vous prévenir, j’ai du cholestérol ! (Carmilla mord Mina.) Aaah !

Dragomir et Joséphine. — Aaah !

Lucie, à part. — Bien fait, morue !

Carmilla, se redressant. — C’est étrange… Ce sang n’est pas comme d’habitude… Il me rappelle le goût si commun du sang populaire… (À Mina :) Vous êtes bien marquise ?

Mina. — Évidemment ! 

Carmilla. — Auriez-vous, dans vos ancêtres, des roturiers ?

Mina. — Sûrement pas !

Carmilla, fouillant Mina et trouvant ses papiers. — Vérifions cela… « Mina Haussmann » ? Ah mon diable ! Quelle horreur… C’est une femme du peuple.

Dragomir. — Haussmann ? Mais alors, la marquise de Bellac ?

Carmilla, continuant de lire. — « Étudiante à l’école des chasseurs de vampires de Paris » ? Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ?

Dragomir. — Une chasseuse de vampire ?

Joséphine, ayant fouillé Lucie. — « Lucie Grosville, étudiante à l’école des chasseurs de vampires de Paris ».

Lucie. — Ouais, et on en est fier ! On va tous vous massacrer, les Carnea !

Carmilla. — Une deuxième ? Ces deux folles s’imaginaient qu’elles allaient venir à bout des Carnea…

Dragomir. — Mais alors… ce baiser… c’était un stratagème…

Mina. — Je vais  vous expliquer…

Dragomir. — Vous n’aviez qu’un seul but : me détruire.

Mina. — Mais non ! ...

Carmilla. — Dragomir, je comprends ta déception mais il faut te ressaisir. Nous n’avons plus le choix : il nous reste une seule solution.

Dragomir. — Laquelle ?

Carmilla. — Les tuer. Toutes les deux.

***

Fin de l’acte I

 

 

Acte II

 

Quelques instants plus tard. Carmilla, Dragomir, Mina, Lucie et Joséphine.

Dragomir. — Avez-vous déjà rencontré un vampire plus malheureux que moi ?

Carmilla. — Tu n’es plus un vampire. Tes crocs ont disparu.

Dragomir. — Plus un vampire, plus un vampire… je demande à voir, moi.

Carmilla. — C’est tout vu. Tu ne mordrais pas un steak de céréales.

Dragomir. — Mère, n’avez-vous jamais eu un chagrin d’amour ?

Carmilla. — Non.

Dragomir. — Jamais ?

Carmilla. — Jamais.

Dragomir. — Pas une seule fois en cent soixante-dix ans ?

Carmilla. — Peut-être une fois.

Dragomir. — Et alors ?

Carmilla. — Et alors ton père m’a séduite. Et ma vie a pris un autre cours.

Dragomir. — Perdu dans ce trou à rat, ça risque pas de m’arriver.

Carmilla. — Ne sois pas si pessimiste…

Dragomir. — Avouez que c’est rageant : pour ma première véritable histoire d’amour, je tombe sur une dissimulatrice !

Mina. — Je ne suis pas une dissimulatrice. Je suis sincère. Dans tout ce que je dis. Dans tout ce que je fais.

Dragomir. — Non madame, vos belles paroles ne m’endormiront plus.

Mina. — Pas des belles paroles. Des paroles justes.

Dragomir. — Des paroles justes, des paroles justes… Des paroles justes un peu faux-jetonnes, oui !

Mina. — Je ne vous permets pas, monsieur ! Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur. J’ai la prétention de connaître assez mes sentiments pour répondre de mon discours.

Dragomir. — Regardez cette comédienne : on y croirait !

Mina. — C’est assez m’insulter !

Dragomir. — N’êtes-vous pas une chasseuse de vampires ?

Mina. — Apprentie !

Dragomir. — Votre but n’est-il pas de nous exterminer ?

Lucie. —  Exactement ! Et on va vous saccager à coup de pieu dans les boyaux !

Dragomir, à Mina. — Vous êtes démasquées, ma chère.

Mina. — C’est vrai, je portais un masque. Mais ce n’était pas celui de l’amoureuse, non. C’était justement celui de la chasseuse. Et aujourd’hui, je n’en veux plus. (À Carmilla :) Vous avez toujours mon certificat de scolarité ?

Carmilla. — Le voilà.

Mina. — Déchirez-le.

Lucie. — Hein ?

Mina. — Sans ce papier, je ne pourrai pas passer mes examens. Par conséquent je n’aurai pas mon diplôme. (À Carmilla :) Déchirez-le !

Carmilla. — Si cela amuse Mademoiselle Haussmann. (Elle déchire le certificat.)

Lucie, à Mina. — Mais t’as pété une durite ?

Mina. — Et voilà. Je ne serai jamais chasseuse de vampire.

Lucie. — Non mais tu nous joues Roger-la-Honte ou quoi ?

Dragomir, à Mina. — Si vous pensez me convaincre avec vos simagrées.

Carmilla. — Quoi qu’il en soit, l’heure est venue de régler le problème, définitivement. (Elle sort un pistolet et tient en joue Mina.)

Mina. — Je vous en conjure !

Dragomir, à Carmilla. — Mère, vous ne pouvez pas les tuer !

Carmilla. — Que se passe-t-il encore ?

Dragomir. — Tout de  même, vous pourriez choisir vos victimes avec plus de discernement…

Carmilla. — Tu insinues que je manque de jugeotte ?

Dragomir. — Mordre uniquement des nobles, des marquises, des duchesses, si cela vous plaît… Mais pourquoi ne pas choisir des meurtrières, des criminelles ? Au moins, vos morsures contribueraient à un monde plus juste.

Carmilla. — Et tu penses qu’un monde plus juste est un monde où celles qui veulent nous exterminer peuvent vivre en liberté ? Je te signale que j’applique très exactement ton programme : éliminer des meurtrières !

Mina. — Nous n’avons tué personne !

Lucie. — Non, mais ça va pas tarder, croyez-moi !

Dragomir. — Mère, vous ne pouvez pas faire ça !

Carmilla. — Je ne te comprends plus, Dragomir. Tu es indigne de la famille Carnea, un nom que tous les vampires respectent. De la Transylvanie à la Colombie, des steppes de Sibérie jusqu’au Cap Horn, partout où les vampires ont établi des colonies, le nom des Carnea est considéré comme un symbole de la puissance vampirique. Les révolutionnaires avaient déjà réussi à nous porter un coup puissant. Que veux-tu à présent ? Achever leur travail ? Laisser notre nom se dissoudre dans les ténèbres ?  Tu devrais avoir honte ! Tu insultes la mémoire de ton père. Il nous a tout donné : un nom illustre, un château, et surtout : une existence éternelle. As-tu réfléchi à ce que nous aurions été, sans celui qu’on appelait le comte Carnea ? Aussi, en souvenir de sa grandeur, il te revient de tuer toi-même ces deux péronnelles. (Elle donne le pistolet à Dragomir.) Tire.

Mina. — Non !

Lucie. — Ils perdent rien pour attendre, ces raclures…

Dragomir. — Quoi ?

Carmilla. — J’ai dit tire.

Dragomir. — Mais je sais pas, moi.

Carmilla. — C’est très simple. Tu prends l’arme bien en main, comme cela, et tu appuies là. (Dragomir tremble comme une feuille.) Arrête de trembler tu vas rater ta cible !

Joséphine. — Je vais me prendre une balle perdue, moi…

Carmilla. — À mon signal, tu feras feu. Un…

Mina. — Dragomir, réfléchis !

Carmilla. — Deux…

Lucie. — Dragomir, fais pas le con !

Carmilla. — Trois…

Mina. — Dragomir, je t’aime !

Carmilla. — Feu ! (Dragomir ne tire pas.) Eh bien, qu’est-ce que tu attends ?

Dragomir. — Elle a dit qu’elle m’aimait…

Carmilla, lui reprenant le pistolet. — Un Carnea ne se serait jamais comporté de cette façon. Tu n’es plus mon fils. Je te renie. (Mettant Mina en joue.) Je vais devoir sauver la situation, une fois plus. Fais tes prières, Haussmann.

Lucie, s’étant détachée et mettant un pieu sur le cœur de Carmilla. — Ce serait plutôt à toi de prier ton Grand Satan, Carnea !

Carmilla. — Mais… mais… comment avez-vous ? …

Lucie, à Joséphine. — Et toi, la larbine, détache ma copine ! (À Mina :) Hé, Mimi, prends-y son pétard, à la vieille ! (Mina s’exécute.)

Dragomir. — Lisette…

Lucie. — Moi, c’est Lucie, pignouf.

Dragomir. — Qu’allez-vous faire ?

Lucie. — Ce que je vais faire ? Je vais tous vous buter !

Dragomir. — Ce n’est pas raisonnable…

Lucie. — En même temps c’est pas comme si j’avais le choix… Parce que si je le fais pas, qui c’est qui va me réduire en poussière ? Ta mère !

Carmilla. — Je vous le confirme, espèces d’infâmes roturières…

Lucie, à Dragomir. — Tu vois ! Alors pas de quartier ! 

Joséphine, allant derrière Lucie. — C’est vrai, ça ! Pas de quartier ! Les Carnea, on en a jusque-là !

Carmilla. — Joséphine, vous osez nous trahir ? Après tout ce que j’ai fait pour vous ?

Joséphine. — Ce que vous avez fait pour nous, ça porte un nom : l’esclavage !

Lucie. — T’es finie, Carnea.

Mina, tenant en joue Lucie. — Pas si vite…

Lucie. — Qu’est-ce qui te prends ?

Mina. — Il me prend que tu ne détruiras personne.

Lucie. — Mais ma pauvre fille, t’es complètement brindezingue.

Mina. — Range ce pieu.

Lucie. — Sûrement pas, je veux mon diplôme, moi !

Mina. — J’ai dit range ce pieu !

Lucie. — Tu buterais pas ta copine ?

Mina. — Souviens-toi de Dinah.

Lucie. — Ta chatte ?

Mina. — Ce qu’il en reste.

Lucie. — Au fait, il en reste quoi ?

Mina. — Des moufles.

Lucie, à part. — Cette fille est une vraie psychopathe.

Carmilla. — Quand ces dames auront fini de parler chiffon, nous en saurons peut-être plus sur notre sort ?

Lucie. — Mina, réfléchis ! Si on bute pas la vieille, c’est elle qui va nous fumer ! On n’a pas le choix, il faut qu’elle disparaisse !

Mina. — On a toujours le choix.

Lucie. — Ah ouais, et c’est quoi, l’autre option ?

Mina. — La laisser exister.

Lucie, ironique. — Wouah. Vraiment sensas’ comme idée. Et après, on lui apporte nos têtes sur un plateau avec des pailles ?

Mina. — Dragomir est un être juste, une belle personne.  

Lucie. — Je vois pas le rapport.

Mina. — Le rapport est qu’il s’agit du fils de la comtesse. Par conséquent, elle aussi doit posséder quelque chose de juste et de beau. Mais peut-être n’a-t-elle pas encore eu l’occasion de l’exprimer.

Lucie. — Non mais c’est La Petite maison dans la prairie ici, ou quoi ?

Dragomir, à Mina. — Alors tout à l’heure, ce baiser, il venait du cœur ?

Mina. — Comte, pouvez-vous encore me poser la question ?

Carmilla, faisant un malaise. — Oh  mon Diable !

Dragomir. — Mère ! Mère ! Si elle ne boit pas du sang noble… Elle va se transformer en poussière…

Carmilla. — Jamais… jamais… je me serai transformée en chauve-souris avant… Et on verra que… la comtesse Carnea…

Dragomir, à Mina. — Laissez-moi sortir à la recherche de sang noble… (A Carmilla :) Mère, je m’envole et je reviens immédiatement !

Carmilla. — Je t’interdis de m’appeler par ce nom de mère ! Tu n’es plus mon fils. Je ne te connais plus ! Ne vous réjouissez pas trop vite. Même affaiblie, même privée de son énergie, la comtesse Carnea n’a pas dit son dernier mot ! (Elle procède à une invocation :)

Voici venu le temps

Ô enfants de la nuit

De venir à l’instant

Me secourir ici

 

Dragomir. — Mère ! Pas cela, je vous en prie !

 

Carmilla, poursuivant, imperturbable. —

Je vous appelle tous

Et je vous le commande

De par la lune rousse

Votre patronne ardente !

 

Lucie. — Qu’est-ce que c’est que ce charabia ?

Soudain, un loup se fait entendre. Puis deux, puis trois. C’est maintenant toute une meute.

Lucie. — Des loups ?

Carmilla. — Écoutez-les. Ce sont les enfants de la nuit ! Ils seront bientôt là et vous finirez tous déchiquetés par leurs crocs ! (Elle rit.)

Dragomir. — Enfin, mère ! Les loups ne s’appellent qu’en cas d’extrême urgence.

Carmilla. — C’est un cas d’extrême urgence.

Dragomir. — Mais la dernière fois que vous les avez appelés, ça a été un massacre !

Carmilla. — Je vois que tu as compris où je veux en venir.

Dragomir. — Oh mon diable ! …

Le chant du coq se fait entendre.

Carmilla. — Déjà ?

Lucie. — Hé oui ! C’est le matin ! Autrement dit, pour toi : le début de la fin.

Carmilla. — Ne m’enterrez pas trop vite, je le fais moi-même tous les jours que Satan fait.

Madeleine entre avec une cassette.

Madeleine. — ça y est ! Je l’ai  trouvé !

Carmilla. — Ma cassette ?

Lucie. — Ne bougez pas !

Joséphine. — Qu’est-ce que c’est ?

Madeleine. — Le trésor des Carnea !

Joséphine. — T’as fini par mettre la main dessus. (Reniflant :) ça sent drôle…

Madeleine. — Et pour cause : elle était dans la fosse à purin, la cassette !

Carmilla. — Ma cachette !

Lucie. — Bonne cachette pour une cassette !

Madeleine. — Qui aurait l’idée de venir fouiner dans une fosse à purin pour de l’argent…

Carmilla. — Vous, apparemment !

Madeleine. — J’avais, comme qui dirait, flairé quelque chose…

Lucie. — Quoi ? Vous allez pas me dire que là-dedans …

Madeleine. — Si ! Tout l’or des Carnea est là !

Carmilla. — « Tout l’or »… Il n’y en pas tant que ça… (Madeleine ouvre la cassette qui laisse apparaître des pièces d’or.)

Lucie. — Oh la vache ! Mais y a combien ?

Carmilla. — ça sera le bout du monde s’il y a un million trois…

Madeleine, piochant dans la cassette et distribuant autour d’elle. — Allez hop ! C’est ma tournée !

Carmilla. — Enfin Madeleine, que faites-vous ?...

Madeleine. — Je fidélise le client !

Carmilla. — ça, c’est trop fort !

Madeleine. — Vous avez raison, faudrait pas que je m’oublie ! (Elle met des pièces dans ses poches.) Ni que j’oublie Joséphine ! (Elle donne des pièces à Joséphine.)

Carmilla. — Comment osez-vous ?

Madeleine. — Et vous ? Comment avez-vous osé ?

Carmilla. — Mais de quoi parlez-vous ?

Madeleine. — De votre cruauté sans borne !

Carmilla. — Oubliez-vous à qui vous parlez ?

Madeleine. — Rassurez-vous, j’y pense à chaque seconde de ma vie, espèce de rapace !

Carmilla. — Vous perdez la raison…

Madeleine. — Au contraire, je la retrouve !

Carmilla. — Madeleine, je vous ordonne de retourner immédiatement à votre cuisine.

Madeleine. — Et moi je vous interdis de me donner un ordre de plus ! Je suis libre.

Carmilla. — C’est bien vite dit. Vous m’êtes liée par contrat et j’exige…

Madeleine. — Vous n’avez rien à exiger ! Je romps ce contrat immédiatement. Voilà bientôt deux ans que vous nous exploitez, Joséphine et moi ! Vous êtes arrivée avec Dragomir, vous avez racheté cet hôtel, mon hôtel, notre hôtel, à moi et à Fernand, mon mari, Dieu ait son âme. Une petite affaire que nous avions montée en travaillant dur, avec Joséphine. Et vous vous en êtes servie pour gagner de l’argent sur notre dos. C’est une honte !

Carmilla. — Jamais je ne vous aurais crue capable d’une telle sortie… Vous pourriez prendre exemple sur Joséphine. Elle, au moins, sait faire preuve de retenue.

Joséphine. — Ferme ta valoche, charogne ! T’es une calamité publique ! Et avec ça, aucune pitié ! Comme ton fils !

Dragomir. — Moi ?

Joséphine. — Vous voulez même pas qu’on devienne vampires ! ça ferait pourtant du bien à notre système immunitaire, mais ça… ça vous passe au-dessus des canines ! Je vais vous dire… c’est pas un vaccin contre la grippe qu’il faudrait faire… C’est un vaccin contre les Carnea !

Carmilla. — Assez ! Vous n’êtes que deux misérables larves ! Ma colère sera terrible !

Madeleine. — Vous croyez me faire peur ? C’est terminé, ce temps-là ! Dans quelques minutes cela fera exactement six mois que vous n’aurez pas bu de sang humain. Et alors… soit vous disparaîtrez purement et simplement, soit vous vous transformerez en chauve-souris… et alors… un coup de chevrotine et hop, terminé, on ne parlera plus de vous ! Mais vous inquiétez pas, si je vous ramasse, je vous ferai empailler et je vous poserai sur ma cheminée. Comme ça, tous les soirs, je boirai à votre mort définitive, dragon ! Laissez-moi juste le temps d’aller chercher ma carabine.

Carmilla. — Vous n’irez nulle part.

Madeleine. — Plus de ça avec moi.

Carmilla. — Je vais être plus précise : si vous voulez rester en vie, vous feriez bien de ne pas sortir.

Madeleine. — Vous ne m’impressionnez pas. Vous n’êtes pas en état de nous transformer en statues.

Les loups se font alors entendre.

Madeleine. — Qu’est-ce que c’est ?

Joséphine. — Elle a appelé les loups !

Madeleine. — Quoi ?

Carmilla. — Eh oui, Madeleine. Vous avez crié victoire trop vite. Les enfants de la nuit. Dans quelques instants, ils seront là. Et vous aurez beau courir et vous cacher : ils vous trouveront et vous dévoreront !

Dragomir. — Ainsi vous laissez apparaître votre véritable visage.

Carmilla. — De quoi parles-tu ?

Dragomir. — Je vous pensais inflexible, vous n’êtes que cruelle.

Carmilla. — Un vampire est-il autre chose ?

Dragomir. — Un vampire peut aussi faire preuve d’amour, comme père, le comte Carnea, qui vous aimait assez pour vous faire comtesse. L’avez-vous oublié ?

Carmilla. — Aimer ! Aimer ! Tu n’as que ce mot-là à la bouche. Mais les Hommes sont-ils aimables ? Ils sont lâches, corrompus, vulgaires. Ils ne souhaitent que nous détruire et s’accaparer nos biens, comme ces hommes armés qui nous ont chassés de notre propre château ! C’est eux qu’il faudrait aimer, peut-être ?

Dragomir. — Les Hommes ne sont tels qu’en réponse à tout ce que nous leur avons fait subir depuis des siècles.

Carmilla. — Je te savais candide, cependant ta naïveté confine à l’aveuglement ! Mais rien n’est plus logique. Tu es conforme à ce que tu es devenu : un humain. Un être faible, vil, inférieur, fait pour être la proie d’une prédatrice telle que moi !

Dragomir. — Même chez les prédateurs, il y a des mères. Elles n’ont qu’un but : protéger et guider leur progéniture.

Carmilla. — Je t’ai protégé.

Dragomir. — Première nouvelle. Et comment ?

Carmilla. — J’aurais pu te vider de ton sang depuis plusieurs minutes.

Dragomir. — Quoi ?

Carmilla. — Réfléchis : tu n’es plus un vampire, tu es devenu humain et tu es noble. Tu réunis toutes les qualités pour être l’une de mes victimes.

Dragomir. — Ainsi vous avez pensé à m’exterminer ? Quelle monstruosité ! Une louve s’occuperait mieux de ses louveteaux que vous de moi.

Carmilla. — Moi ? Je ne me suis pas occupée de toi ? Moi qui ai tremblé pour toi lorsque les révolutionnaires nous ont menacés ? Lorsque nous nous sommes envolés loin de chez nous ?

Dragomir. — Vous ne vous êtes occupée que de vous, de la haine qui vous anime et de la meilleure façon de la faire triompher et ce, à travers moi !

Carmilla. — Oh !... Jamais… jamais je n’aurais imaginé que… (Elle ne peut plus parler et se dirige vers l’extérieur.)

Dragomir. — N’allez pas dehors, il fait jour.

Mina. — Comtesse, restez ici !

Dragomir. — Je vous en prie, mère, les rayons du soleil !

Mina. — Madame, attention !

Carmilla franchit la porte. On entend un cri dehors puis de la fumée venant de l’extérieur remplit la pièce.

Mina. — Elle a disparu…

Dragomir. — Non ! Les rayons du soleil… la lumière du jour… Elle n’est plus que poussière… Oh mon diable… Ma mère… Détruite… à jamais… (Il s’effondre.)

Madeleine, à Joséphine. — Sachons rester dignes.

Madeleine, Joséphine et Lucie, dansant. — « Y a d’la joie ! Bonjour bonjour les hirondelles, y a d’la joie ! Dans le ciel par-dessus le toit… Y a d’la joie ! Y a du soleil dans les ruelles, y a d’la joie partout y a d’la joie ! »

Soudain entre Van Helsberg avec Carmilla qu’il protège sous son manteau.

Van Helsberg. — Mes enfants, ça été moins une !

Carmilla. — J’ai bien cru que j’allais y passer !

Madeleine, à part. — Et merde !

Joséphine, à Madeleine. — Le client de la 12.

Madeleine. — L’italien ? Il parle français ?

Carmilla. — J’ai commencé à sentir les rayons me brûler…

Van Helsberg. — Immédiatement j’ai fait écran avec mon manteau et… le temps de reprendre notre souffle, nous voilà !

Carmilla. — Je ne sais comment vous remercier, monsieur.

Van Helsberg. — Monsieur ! Tu ne m’as donc pas reconnu…

Carmilla. — De quoi parlez-vous ? Ah ! Oui... vous êtes le client de la 12 ?

Madeleine à Van Helsberg. — Signor Tortellini ? Vous avez vite appris notre langue. Depuis le dîner, vos progrès sont fulgurants.

Van Helsberg. — Je ne suis pas le Signor Tortellini. Ce nom n’était qu’une couverture afin de m’infiltrer parmi vous. Mon nom est le Professeur Van Helsberg, directeur de l’école de chasseurs de vampires de Paris.

Carmilla. — C’est donc vous qui envoyez vos étudiantes nous exterminer ?

Van Helsberg. — Je le confesse. Mina et Lucie sont en effet mes élèves. Mesdemoiselles, je vous adresse d’ailleurs toutes mes félicitations. Vous avez su triompher des obstacles de manière exemplaire.

Lucie. — Exemplaire, exemplaire… On n’a pas toutes rempli notre mission de la même manière, si vous voyez ce que je veux dire…

Van Helsberg. — Quand l’amour apparaît il faut savoir le saisir. Et si j’avais mieux connu cet hôtel, vous n’y auriez jamais mis les pieds.

Joséphine. — Le service vous a déplu monsieur Tortellini euh… Professeur Van Bébère ?

Van Helsberg. — Au contraire, grâce à vous, Joséphine et Madeleine, cette maison est excellemment bien tenue.

Madeleine. — En ce cas, d’où vient le problème ?

Van Helsberg. — Il  n’y a plus de problème. La solution m’est enfin apparue : Clémence.

Carmilla. — Pourquoi prononcez-vous ce prénom ?

Van Helsberg. — Parce que c’est le tien.

Carmilla. — Comment le savez-vous ?

Van Helsberg. — Tu me l’as dit.

Clemence, qui avait pris le prénom de Carmilla. — Quand ?

Van Helsberg. — Il y a plus d’un siècle.

Clemence. — Où ?

Van Helsberg. — Là-haut, sur le glacier.

Clemence. — Abraham !

Van Helsberg. — Clémence ! (Ils s’étreignent.)

Clemence. — Mais enfin… Moi je suis une vampire, mon existence est éternelle, mais toi ? Comment as-tu fait pour survivre plus de cent ans ?

Van Helsberg. — J’ai fait une chute et j’ai été pris dans les glaces. J’ai hiberné durant près d’un siècle avant d’être délivré.

Clemence. — J’aurais presque préféré que tu restes prisonnier de la montagne, cruel !

Van Helsberg. — Moi, cruel ? Je n’ai cessé de t’adorer !

Clemence. — Cela ne t’a pas empêché de me quitter !

Van Helsberg. — Moi, te quitter, jamais !

Clemence. — Tu as disparu sans donner de nouvelles.

Van Helsberg. — Je suis tombé.

Clemence. — Dans le glacier ?

Van Helsberg. — Le lendemain de la nuit où…

Clemence. — Oh mon dieu ! Oh pardon… mon diable…

Van Helsberg. — Mais je ne suis pas tombé par accident. Alors que je me promenais sur le glacier, plein de ton délicat souvenir et des promesses de l’aube, je vis fondre sur moi un être monstrueux aux ailes de chauve-souris. Il tenta de me ravir mon fluide vital mais je me défendis et en me débattant je glissai dans une crevasse avant de disparaître sous les neiges éternelles. Un siècle plus tard, je me réveillai lors d’un été particulièrement chaud, inconscient du temps écoulé, car les quenottes d’un castor me grignotaient les noisettes. Je pris alors conscience que cet abominable vampire, loin de ne m’avoir ravi que cent années de ma vie, m’avait également séparé à tout jamais de celle que j’aimais. Car comment aurais-je pu penser que cent ans après, je te retrouverais telle que je t’avais connue ? Je décidai donc de me venger en fondant mon école de chasseurs de vampires afin de transmettre mes connaissances à la jeune génération.

Clémence. — Toutes les pièces se rassemblent : je commence à comprendre. Le vampire qui te précipita dans ce gouffre n’était autre que le comte Carnea. Le lendemain de ta disparition, sans nouvelles de toi, je me rendis sur le glacier, à ta recherche. C’est alors que le comte s’abattit sur moi, m’enleva dans son château des Carpates et désira faire de moi sa compagne. Désespérée par ta disparition et convaincue que tu avais choisi de m’abandonner, j’acceptai la proposition du comte. Lors de mon baptême satanique, je pris le prénom de Carmilla et acquis le titre de comtesse. La naissance de Dragomir nous combla de joie, pardon… nous combla d’horreur.

Van Helsberg. — Mais pourquoi ce retour en France ?

Clémence. — C’est hélas très simple. Voici bientôt trente ans, notre belle et indépendante Transylvanie fut intégrée à la Roumanie. Mais depuis la fin de la guerre, des manants sont au pouvoir et font payer aux nobles leurs anciens privilèges. Une nuit, un groupe de révolutionnaires pénétra dans notre château et décréta sa nationalisation ! Ils voulaient tout simplement nous exproprier ! Le comte se battit jusqu’au bout mais il fut détruit par ces rustres. Je jugeai plus prudent de m’enfuir avec Dragomir. À travers les flammes qui ravageaient les tours hautes et fières du château de Carnea, j’entrevis les images douces et apaisantes de ces Alpes françaises où nous nous étions connus. Je n’hésitai plus. Nous nous envolâmes sur-le-champ.

Van Helsberg. — Tu as veillé sur ta famille.

Clémence. — Si seulement tu arrivais à en convaincre un fils ingrat.

Van Helsberg. — En douterait-il ?

Clémence. — Je le crains.

Van Helsberg. — Je peux essayer de faire quelque chose. Tout à l’heure, je suis sorti pour chercher des secours. L’état de Lucie m’inquiétait.

Lucie. — Un petit coup dans le nez, ça arrive à tout le monde…

Van Helsberg. — Mais en passant derrière l’hôtel, je remarquai un soupirail. Incapable de résister à ma curiosité, je m’y glissai. Je découvris une crypte contenant deux cercueils. Le premier que j’ouvris, c’était celui de Dragomir, je le comprends à présent. Je le fouillai et trouvai un journal, son journal intime. Je le compulsai, avide d’y trouver le moyen de vous vaincre et tombai sur une page particulièrement éclairante, datée du jour de ton dernier anniversaire. (Lisant :) « Cher journal, aujourd’hui c’est l’anniversaire de ma mère bien aimée. C’est une femme extraordinaire mais imposante. Entre nous il y a rarement des mots tendres et je n’oserai peut-être jamais lui dire ce que j’éprouve véritablement pour elle. Mais, si j’en trouvais le courage, voici ce que je lui dirais : Chère Maman, je ne serai pas long, mais je souhaitais vous écrire en ce jour où nous fêtons vos cent soixante-neuf ans. » (À Clémence :) Permets-moi de te dire que tu ne les fais pas du tout !

Clémence. — Tu me flattes !

Van Helsberg. — Je t’assure ! Moi, spontanément, je te donnerais plutôt cent cinquante, cent soixante à l’extrême rigueur !

Clémence, déçue. — Merci…

Van Helsberg. — Mais je parle, je parle et j’en oublie ma lecture ! « Chère Maman, cette façon dont vous nous avez mis à l’abri ici, en France, restera à jamais gravée dans ma mémoire. Tout au long du voyage, vous avez veillé sur moi, sans cesse, sans vous préoccuper de votre confort ni de votre sécurité. Vous n’aviez qu’une seule idée en tête : me protéger. Je crois alors avoir compris quelque chose, quelque chose d’important : derrière votre pudeur naturelle, derrière cette rigueur qui fait l’admiration de tous, se cache une grande générosité et surtout un amour immense, que vous donnez à tous ceux que vous en jugez dignes. Sachez, mère, que cet amour est partagé et que je tâcherai de toujours le mériter. Votre fils, Dragomir. Le vingt-trois octobre 1946. » C’était il y a moins d’un an. Au-delà de vos désaccords, il semble que vous ayez encore des choses à partager.

Dragomir. — Maman !

Clémence. — Drago ! (Ils tombent dans les bras l’un de l’autre. À Van Helsberg :) Merci, Abraham.

Van Helsberg. — Je ne t’ai jamais oubliée. À aucun moment, à aucun instant, à Paris, Amsterdam ou Bucarest, sur les sommets enneigés ou les océans démontés, dans les rues pavées ou les bordels javanais, quand je fermais les yeux, c’était ton visage que je voyais, c’était ta voix que j’entendais, c’étaient tes mains que je cherchais.

Clémence, après un silence. — Tu crois que nous pouvons reprendre l’histoire là où elle s’est arrêtée ?

Van Helsberg. — Ce n’était qu’une pause d’un siècle et demi. (Ils s’étreignent.)

Clémence. — En ce cas, je dois te dire quelque chose. Quand le comte Carnea m’a épousée, j’étais déjà enceinte. Je portais ton fils. (Désignant Dragomir :) Le voici.

Dragomir. — Mais alors, le comte Carnea ?

Clémence. — Il ne savait rien. Il t’a élevé comme son fils. Mais celui à qui tu dois le jour : le voici. (Elle a montré Van Helsberg.)

Dragomir. — Je n’en crois pas mes oreilles…

Van Helsberg. — Moi non plus et pourtant, il faut bien se faire à cette idée… (Avec une voix soudain plus rauque :) Je suis ton père ! (Ils s’étreignent.) Moi qui me pensais seul au monde… Je ne me doutais pas que j’avais une famille.

Dragomir. — Je comprends maintenant pourquoi j’ai pu subsister sans boire de sang humain…

Clémence. — Mais comment as-tu fait ?

Dragomir. — Un peu de sang animal… et beaucoup de ketchup !

Van Helsberg. — Il n’y a là rien d’étonnant. C’est un cas de croisement humain-vampire très répandu. (À Clémence :) Lorsque tu as été changée en vampire par le comte, tu étais enceinte. Tu as donc transmis à notre fils certains caractères de la gent vampirique. Mais comme son vrai père, moi en l’occurrence, était un homme bel et bien vivant, Dragomir a aussi conservé des spécificités humaines.  

Mina. — Et cette nuit même, l’amour qui a commencé entre nous a terminé le processus : ses crocs ont disparu, restituant intégralement Dragomir au genre humain.

Dragomir. — Oh maman !

Van Helsberg. — Que se passe-t-il ?

Dragomir. — Elle a besoin de sang frais ! Mais uniquement de sang noble.

Van Helsberg. — Uniquement de sang noble ?  Mais je suis issu d’une vieille famille hollandaise noble. Van Helsberg signifie De la Montagne Infernale.

Soudain des hurlements de loups se font entendre, ils se rapprochent puis un bruit de meute enragée inonde l’extérieur.

Joséphine. — Les loups, ils sont là !

Madeleine. — On ne peut plus leur échapper. Ils sont aux portes de l’hôtel !

Dragomir. — Maman, faites quelque chose. Seule vous pouvez les arrêter.

Clémence. —

Voici venu le temps

Ô enfants de la nuit

De partir à l’instant

Loin, oui bien loin d’ici.

Je vous congédie tous

Et je vous le commande

De par la lune rousse

Votre patronne ardente !

 

La meute s’éloigne et son bruit diminue progressivement.

Madeleine. — Merci pour nous.

Clémence. — Pardon, Madeleine.

Madeleine. — Qu’est-ce que… Qu’est-ce que vous avez dit ?

Clémence. — Je vous demande pardon. À vous aussi, Joséphine.

Joséphine. — Pardon ?

Clémence. — Pardon au nom de Carmilla. C’est Clémence qui vous le demande. Je vous rends votre liberté, ainsi que votre hôtel.

Van Helsberg. — Allez ma chérie, suce-moi.  

Clémence. — Quoi ?

Van Helsberg, tendant son cou. — Tu as besoin de sang noble ? Tires-en une pinte, c’est un bon millésime. Directement du producteur au consommateur.

Clémence. — C’est vrai, je peux ?

Van Helsberg. — Suce-moi vite, sinon tu vas te détruire ! 

Clémence. — C’est bien parce que c’est toi. Juste un demi-litre, histoire de ne pas me désintégrer. (S’apprêtant à le mordre :) Oh… ça alors, si je m’attendais…

Dragomir. — Quoi ?

Clémence. — Mes crocs ont disparu !

Dragomir. — Vous aussi, vous voilà humaine.

Van Helsberg. — C’est un juste retour des choses.

Clemence. — Comment est-ce possible ?

Dragomir. — L’amour.

Clemence. — Il est vrai que soudain… Je me sens mieux… beaucoup mieux… (À Mina et Lucie :) Jeunes filles, je me dois aussi de vous présenter mes excuses. Nous étions ennemies, mais dorénavant, entre nous, ce doit être l’entente cordiale.

Mina et Lucie. — Avec plaisir, madame.

Clemence. — Je vous en prie, appelez-moi Clémence. Quant à vous, Mina, mon fils ne pouvait me faire plus plaisir, en choisissant quelqu’un de votre qualité.

Mina. — Venant de vous, ce compliment m’honore.

Van Helsberg. — C’est à mon tour de vous complimenter, mesdemoiselles. Vos compétences ont éclaté lors de cette aventure. Chacune de vous a su faire valoir ses talents. Aussi, contrairement à ce que je vous avais annoncé, je vous accorde à toutes deux votre diplôme de chasseuse de vampire. De mon côté, j’entends prendre une retraite bien méritée et ainsi profiter de ma nouvelle famille. (À Clémence :) Veux-tu m’épouser ?

Clemence. — Oui ! (Ils s’étreignent.)

Van Helsberg. — Rentrons à Paris.

Clemence. — Joséphine, Madeleine, je vous laisse la moitié du trésor des Carnea. Vous pourrez ainsi continuer à tenir cet hôtel sans avoir peur du lendemain.

Madeleine et Joséphine. — Merci madame la comtesse euh… merci Clémence !

Madeleine. — Nous le rebaptiserons du nom que feu mon mari Fernand lui avait donné : « L’hôtel des randonneurs. »

Joséphine. — Chouette !

Madeleine. — Dis donc, tu marches sans canne, toi ?

Joséphine. — Je ne m’en étais pas rendu compte !

Madeleine. — ça prouve bien que ta grippe, c’est dans la tête !

Clémence. — Je cède l’autre moitié du trésor à mon fils Dragomir. Ainsi, tu vas pouvoir prendre ton envol et découvrir le vaste monde ainsi que tu le désirais. Plus besoin de craindre les chasseurs de vampires puisque nous ne sommes plus vampires.

Van Helsberg, à Mina et Lucie. — Alors, où allez-vous partir en chasse ?

Mina. — À vrai dire, je ne pense pas que la chasse aux vampires soit un domaine où je veuille persévérer.  

Van Helsberg. — Qu’allez-vous faire ?

Mina. — Je ne sais pas. Je me déterminerai en fonction des propositions.

Dragomir. — En voici une : voulez-vous devenir ma femme ?

Mina. — Je n’attendais que ça ! (Ils s’étreignent.)

Lucie. — Et qui c’est qui se retrouve encore toute seule comme une cruche ?

Van Helsberg. — Voyons, Lucie, avec votre ténacité vous allez devenir une chasseuse de vampire hors pair !

Lucie. — J’aimerais plutôt devenir une chasseuse de mecs hors pair !

Van Helsberg. — L’un n’empêche pas l’autre.

Lucie. — Justement, si.

Van Helsberg. — Pourquoi ?

Lucie. — Qui va à la chasse perd sa place.

Van Helsberg. — Traduisez.

Lucie. — Comment voulez-vous que je trouve quelqu’un si je suis par monts et par vaux ? Et puis on peut combattre le Mal de différentes façons. Cette nuit en est la preuve. L’agressivité s’efface dès lors qu’on entre dans cette chose simple et difficile : aimer. C’est pourquoi je vais mettre sur pied la première agence de rencontre pour vampires.

Dragomir. — Excellente idée.

Lucie. — Je suis contente que tu la trouves bonne.

Dragomir. — Ah oui pourquoi ?

Lucie. — Parce que tu seras la vedette de ma réclame !

Mina. — Quel sera le nom de ton agence ?

Lucie. — « Choppe un vampire » !

Mina. — Pas mal !

Joséphine. — Je veux m’inscrire !

Les autres. — Joséphine !

Joséphine. — Ben quoi ! Je peux toujours essayer, non ?

 

 

FIN

de

Hôtel Dracula

 

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