2017. Faux Profil

 

Première mondiale : Faux Profil a été créé à Esserts-Blay, Salle de la Aula, le 19 mai 2019, par l'ACAMTARE, dans une mise en scène de Vincent Marrilliet. 

 

Pièce numéro 16

 

Publication : texte intégral gratuitement téléchargeable ici. 

Résumé court : Stella a des doutes sur Andrew. Il lui fait de belles promesses mais se connecte tous les jours sur le site de rencontre qui leur a permis de se connaître. Stella demande à son amie Sophie de créer un faux profil pour tendre un piège à l’homme qu’elle aime. 

 

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Extrait du texte

Personnages

Stella.

Sophie.

Andrew.

 

 

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

Lieux

Chez Stella et chez Andrew.

 

1. Chez Stella.

Stella fait entrer Sophie.

Stella. — Bonjour ma belle !

Sophie. — Que se passe-t-il ?

Stella. — Tout va bien !

Sophie. — Tu me rassures. Au téléphone tu semblais si agitée.

Stella. — J’ai mes raisons…

Sophie. — Tu m’expliques ?

Stella. — J’ai rencontré quelqu’un !

Sophie. — Ah ! C’est récent…

Stella. — Trois semaines !

Sophie. — Petite cachotière…

Stella. — Je n’ai pas voulu te faire de cachoteries, mais j’attendais un peu, pour voir comment les choses évolueraient.

Sophie. — Et alors ?

Stella. — Je le vois demain !

Sophie. — Tu ne l’as pas encore vu ?

Stella. — J’ai vu des photos, bien sûr, mais je ne l’ai pas vu en vrai !

Sophie. — Vous vous êtes connus sur internet ?

Stella. — Doobeedoo.

Sophie. — Pardon ?

Stella. — Doobeedoo, c’est le nom du site.

Sophie. — Doobeedoo ? Je ne connais pas.

Stella. — C’est nouveau.

Sophie. — C’est quoi, le concept ?

Stella. — Rencontres par affinités musicales.

Sophie. — Tiens ! Comment ça marche ?

Stella. — D’abord, tu inscris dans ton profil les genres musicaux que tu aimes : pop, rock, variétés ou classique. Ensuite, les membres peuvent uniquement t’envoyer un morceau de leur choix. Si tu valides, ils ont le droit de chatter avec toi.

Sophie. — C’est original. Et comment s’appelle-t-il ?

Stella. — James_Brown92743.

Sophie. — Hein ?

Stella. — C’est le nom de son profil.

Sophie. — Il t’a envoyé quoi ? Sexmachine ?

Stella. — Non. Le Nocturne n°1 de Chopin.

Sophie. — C’est beau.

Stella. — Très. Dans la vie, il s’appelle Andrew. Il est ingénieur agronome.

Sophie. — Très bien.

Stella. — Si tu savais, c’est extraordinaire ce qui se passe entre nous.

Sophie. — Hep, hep, hep…

Stella. — D’ordinaire, les mecs, ils ne veulent qu’une chose : consommer ! Mais Andrew, ça n’a rien à voir. Pendant les quinze premiers jours, on n’a fait que discuter. De musique, de tout et de rien… Sans jamais savoir à quoi on ressemblait. Et puis, il y a trois jours, on s’est dit qu’on avait envie de se voir.

Sophie. — Vous n’aviez toujours pas échangé vos photos ?

Stella. — Non ! On ne l’a fait qu’après. Tiens. (Stella montre son téléphone à Sophie.)

Sophie. — Il est agréable à regarder.

Stella. — N’est-ce pas ? Mais moi, angoissée comme je suis, après avoir envoyé ma photo, je lui ai écrit « tu sais, si tu n’accroches pas, on n’est pas obligés de se voir. »

Sophie. — Et alors ?

Stella. — Il a répondu : « Au contraire, j’ai hâte ! » Je suis sûre que c’est le début de quelque chose…

Sophie. — Ne t’emballe pas…

Stella. — Je sais que j’ai tendance à aller vite mais là… c’est différent ! Tu crois que je me trompe ?

Sophie. — Profite de chaque instant. Mais à sa juste mesure.

Stella. — Ce n’est pas pour rien que Sophie veut dire sagesse. Tu es la raison incarnée. C’est pour ça que je te raconte tout.

Sophie. — Ce n’est pas pour rien que Stella veut dire étoile. Tu as la tête pleine d’étincelles. C’est pour ça que j’adore être ton amie.

Elles se prennent dans les bras l’une de l’autre.

2. Le lendemain, chez Andrew.

Andrew est au téléphone. Dans le combiné, pas mal de musique.

 Andrew. — Papa ? Je t’entends mal ! Bon, je te laisse, elle doit arriver d’un instant à l’autre. (Un silence.) Mais oui, ne t’inquiète pas ! (Un autre silence.) Le baisemain ? Non, je ne crois pas… ce serait un peu guindé… (Un autre silence.) Je t’assure papa, ça ne se fait plus ! Je te rappelle. Bonne soirée à tous les deux !

Andrew raccroche. Il déplace la bouteille et les verres qui sont sur la table basse. Il regarde la table, puis change encore de place les objets. Coup de sonnette. Andrew, agité, ajuste ses vêtements puis va ouvrir. C’est Stella.

Andrew. — Bonjour !

Stella. — Bonjour !

Andrew. — Bienvenue…

Moment de flottement. Ils ne savent pas quoi faire. Finalement, ils décident de se faire la bise.

Andrew. — Assieds-toi…

Stella. — Merci !

Andrew. — Je te sers ?

Stella. — Je veux bien, oui…

Andrew, faisant le service. — Tu… tu as trouvé facilement ? …

Stella. — Oui, oui… (Par mégarde, Andrew renverse un verre sur elle.) Oh !

Andrew. — Oh, pardon ! Désolé ! (Il essuie Stella énergiquement avec une serviette en papier.) Quel idiot !...

Stella, lui prenant la serviette. — Ce n’est rien… ça va sécher…

Andrew. — Pour me faire pardonner, prends un petit gâteau. (Il présente le paquet mais tous les gâteaux s’éparpillent au sol.) C’est pas vrai… (Il les ramasse, aidé de Stella.)

Stella. — Je pense qu’on est un peu nerveux…

Andrew. — Tu crois ? (Il se rassoit, mais tombe par terre.) Aïe !

Stella. — Tu t’es fait mal ?

Andrew, se rasseyant, masquant sa douleur. — Non, non… ça m’arrive tout le temps…

Stella. — Ah ?

Andrew. — Enfin… non, pas si souvent que ça, en fait… (Un temps.) Alors ?

Stella. — Alors quoi ?

Andrew. — Ben… pas trop déçue ? Je veux dire, par rapport aux photos…

Stella. — Non ! Et toi ?

Andrew. — Non ! Tiens, j’ai pensé que… (Il appuie sur un bouton de son téléphone. On entend le Nocturne n°1 de Chopin.)

Avec timidité et un peu de maladresse, ils s’embrassent doucement.

3. Le lendemain, chez Stella.

Stella et Sophie sont en pleine discussion et rient beaucoup.

Stella. — Et là, il renverse la moitié de la bouteille sur moi !

Sophie. — Le coup classique pour te pousser à te dévêtir !

Stella. — Le pauvre, tu aurais vu comme il tremblait !

Sophie. — Et toi ? Tu tremblais aussi ?

Stella. — J’étais morte de trouille mais j’essayais de ne pas trop le montrer… Après, il me propose des gâteaux, qu’il envoie valser sur le parquet ; et pour finir, en s’asseyant, d’un geste gracieux, il se retrouve le cul par terre !

Sophie. — Bon. Et après ?

Stella, un peu gênée. — Après ? ça s’est mieux passé…

Sophie. — Ah ?

Stella, idem. — On a… on a continué à faire connaissance…

Sophie, suggestive.  — Hin hin…

Stella. — Et je dois dire que… qu’on s’est très bien entendus !

Sophie.  — C’est toujours ça de pris.

Stella. — Sophie… je crois que je suis amoureuse !

Sophie.  — Alors, à vous deux !

Elles trinquent et en renversent un peu, ce qui les fait rire de nouveau.

4. Trois jours plus tard, chez Andrew et chez Stella, simultanément.

Chez lui, Andrew est devant son ordinateur. Il tape à intervalles réguliers sur le clavier.

Chez elle, Stella est affalée, emmitouflée dans une couverture. Sonnette. Péniblement, elle se lève et va ouvrir : c’est Sophie.

Stella. — Salut…

Sophie. — Ben tu en fais, une tête ! (Stella se met à pleurer.) Oh… Excuse-moi, je ne voulais pas…

Stella. — Ce n’est pas toi, c’est lui !

Sophie. — Andrew ?

Stella. — Quel salaud !

Sophie. — Qu’est-ce qui se passe ?

Stella. — Il continue à chercher, cet enfoiré…

Sophie. — À chercher ?

Stella. — À chercher des filles !

Sophie. — Mais… pourtant il t’a dit qu’il n’avait jamais rencontré quelqu’un comme toi, que depuis que vous vous êtes vus, il sait qu’entre vous peut naître une grande histoire et puis aussi que…

Stella. — Je sais, mais visiblement, c’est du baratin !

Sophie. — Et comment tu as ?… je veux dire… tu l’as vu avec quelqu’un ? …

Stella. — Non. En fait, je n’ai aucune preuve.

Sophie. — Mais alors comment peux-tu être sûre qu’il continue à chercher quelqu’un ?

Stella. — Doobeedoo.

Sophie. — Je ne comprends pas.

Stella. — Sur Doobeedoo, quand tu as accepté de chatter avec quelqu’un, tu vois automatiquement si la personne est connectée.

Sophie. — Donc tu peux voir si Andrew est connecté sur le site ou non ?

Stella. — Voilà !

Sophie. — Et il se connecte souvent ?

Stella. — Tout le temps ! Avant-hier, je vais sur mon profil Doobeedoo pour ajouter le Nocturne n°1 de Chopin à ma liste de morceaux préférés et je vois qu’Andrew est connecté au site.

Sophie. — Peut-être était-il lui aussi en train d’ajouter un morceau que tu lui as fait découvrir quand il est…

Stella. — Oh non, sûrement pas. Le soir, on fait une webcam et je lui dis : « Tu as été sur Doobeedoo aujourd’hui ? ». Il me répond non. Je lui dis : « C’est bizarre, en ajoutant Chopin à ma tracklist, j’ai vu que tu étais connecté. »

Sophie. — Et alors ?

Stella. — Il a eu l’air surpris, et il m’a répondu que son navigateur internet avait dû rester ouvert par erreur.

Sophie. — Tu n’y as pas cru ?

Stella. — J’aurais bien voulu. Mais le lendemain matin, je me réveille plus tôt que d’habitude et là, je me pose une seule question : « Est-ce qu’il est connecté ? » C’est plus fort que moi, il faut que je sache. J’allume mon ordi, je me connecte à Doobeedoo et là, qu’est-ce que je vois ? Il est connecté ! À cinq heures du mat’ !

Sophie. — Ce garçon est matinal…

Stella. — Attends, ce n’est pas fini ! Je me remets à peine de mon émotion quand je m’aperçois qu’il vient de se déconnecter !

Sophie. — Lui aussi, il peut voir que tu es connectée ?

Stella. — Évidemment !

Sophie. — Alors tu crois qu’il s’est déconnecté dès qu’il a vu que toi aussi, tu étais sur le site ?

Stella. — C’est sûr ! J’ai réessayé plus tard, même scénario : j’accède au site, je vois qu’il est connecté, bing, il se déconnecte. Pareil à midi, pareil dans l’après-midi, le soir, la nuit, pareil tout le temps…

Sophie. — Tu lui en as parlé ?

Stella. — Bien entendu !

Sophie. — Comment a-t-il réagi ?

Stella. — Il a nié !

Sophie. — Nié ?

Stella. — Il m’a dit : « Non, tu as dû faire erreur, je ne me suis pas connecté de la journée ».

Sophie. — Oh ! …

Stella. — Comme tu dis…

Sophie. — Et depuis, vous vous êtes vus ?

Stella. — Je t’avoue que cette histoire m’a un peu refroidie ! Quand je pense qu’en permanence, dans mon dos, il regarde des profils à la chaine sur Doobeedoo, ça me… Tiens, je suis sûre qu’en ce moment même…

Stella ouvre son ordinateur et tape quelque chose.

Stella. — Tiens, regarde, il est encore connecté !

Sophie. — Oh, c’est vrai !

Chez lui, Andrew a un mouvement de panique et appuie sur son clavier.

Stella. — Et voilà ! Déconnecté !

Sophie. — Connecté vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il a le temps…

Stella. — Il prend son nouveau poste dans un mois, à ce qu’il m’a dit… Mais je commence à douter de tout ce qu’il m’a raconté…

Sophie. — Quand je pense que ce qui t’a touchée chez lui, c’est sa sincérité…

Stella. — Je me suis encore bien plantée… Mais pourquoi il ne me le dit pas, si je ne lui plais plus ?

Sophie. — Tu as l’impression que ses ardeurs initiales sont retombées ?

Stella. — Non, mais le fait est qu’il est sans arrêt connecté ! S’il était aussi mordu de moi que moi de lui, il ne serait pas branché au site en permanence !

Sophie. — Il veut peut-être s’assurer de faire le bon choix…

Stella. — En couchant avec d’autres ?

Sophie. — Ou en leur faisant écouter le Nocturne n°1 de Chopin…

Stella. — Peut-être que c’est ça qu’il recherche, des rencontres sans lendemain…

Sophie. — Pourtant, tu as bien écrit dans ton profil que tu cherchais quelqu’un de sérieux ?

Stella. — Si tu crois que ça arrête ce genre de mec…

Sophie. — Vous devriez avoir une franche conversation tous les deux, tu lui poserais les questions qui fâchent et…

Stella. — ça ne donnerait rien. Il me servirait ce que je veux entendre et je ne serais pas plus avancée.

Sophie. — Tu veux qu’on aille chez lui ?

Stella. — Pourquoi ?

Sophie. — Pour savoir ce qu’il en est ! Je discute avec le jeune homme, je fais diversion et toi, tu vas sur son ordi et tu accèdes à son profil Doobeedoo.

Stella. — Trop risqué !

Sophie. — C’est vrai. Après tout, on ne sait pas comment il réagirait s’il te trouvait en train de…

Stella. — Je ne sais pas quoi faire…

Sophie. — Romps.

Stella. — Je n’arrive pas à prendre cette décision… Il m’a fait une si bonne impression…

Sophie. — En tout cas, il faut que tu trouves un moyen pour éclaircir la situation. Tout ça te fait du mal.

Stella. — Si seulement je pouvais savoir ce qu’il traficote !

Sophie. — C’est impossible. Prends-en ton parti.

Stella. — Tu vois, si toi aussi tu étais sur le site, je verrais bien s’il essaie d’entrer en contact avec d’autres.

Sophie. — Je ne m’inscrirai jamais sur ce genre de site !

Stella. — Ce que t’es vieux jeu !

Sophie. — J’assume.

Stella. — Ce n’est pas parce que tu travailles aux Archives qu’il faut t’empêcher de vivre au vingt-et-unième siècle !

Sophie. — Au vingt-et-unième siècle, il est encore possible de trouver l’amour au cours d’un dîner entre amis !

Stella. — Tu peux me citer un exemple ?

Sophie. — Ma mère !

Stella. — Non, mais je veux dire un exemple récent !

Sophie. — C’est un exemple récent : c’est arrivé il y a six mois !

Stella. — Quel âge il a, l’ami de ta mère ?

Sophie. — Je ne sais plus… la soixantaine…

Stella. — Tu vois !

Sophie. — Quoi ?

Stella. — Les rencontres qui débutent chez des amis, au travail ou dans la rue, c’est la génération d’avant. Aujourd’hui tout le monde utilise les sites de rencontre !

Sophie. — Pas moi !

Stella. — Tu as tort. Tu aurais pu rencontrer plein de gens…

Sophie. — Comme ceux que tu as rencontrés ?

Stella. — Bon, d’accord, jusque-là, ça n’a pas été une grande réussite… mais au moins ça te ferait réfléchir à ce que tu veux, à ce que tu attends, à ce que représente pour toi la vie à deux, à tout ce qui…

Sophie. — Le net n’oublie rien et tu le sais très bien, en tant que fille du vingt-et-unième siècle. Et moi, je n’ai pas envie que le net se souvienne que Sophie s’est inscrite sur Doobeedoo.

Stella. — Le net ne serait pas obligé d’être au courant.

Sophie. — Tiens ? Comment est-ce possible ?

Stella. — Tu n’as qu’à prendre un pseudo.

Sophie, ironique. — Je n’y avais pas pensé ! Mais pour créer un profil, sur Doobeedoo ou ailleurs, il faut bien une adresse émail ?

Stella. — Fais comme moi, donnes-en une bidon.

Sophie. — On pourra toujours tracer mon ordinateur.

Stella. — Certes ! Si la CIA enquête sur toi ! La CIA enquête sur toi ?

Sophie. — Vu le degré de menace mondiale, ça ne m’étonnerait pas…

Stella. — Tu as consulté des sites sur le djihad ?

Sophie. — Non...

Stella. — Tu as adhéré à l’association des Amis de la Corée du Nord ?

Sophie. — Non plus…

Stella, satisfaite de sa démonstration. — Tu n’es pas surveillée par la CIA !

Sophie, ironique. — Me voilà rassurée…

Stella. — Nous pouvons donc envisager une collaboration ?

Sophie. — De quelle nature ?

Stella. — Si tu créais sur Doobeedoo un faux profil, un profil de nymphette, je saurais si Andrew cherche de la chair fraiche !

Sophie. — Pourquoi tu ne le fais pas, toi ?

Stella. — Impossible ! Si c’est moi qui écris, il va reconnaître mes tournures de phrases, mon style…

Sophie. — Mais moi, je ne saurai pas quoi lui dire…

Stella. — Je te soufflerai… Et toi, tu le diras avec tes mots ! (Silence durant lequel Sophie hésite.) Allez… S’il te plaît !

Sophie. — Bon, d’accord !

Stella, prenant Sophie dans ses bras. — Je savais que je pouvais compter sur toi ! (Elle prend son ordinateur.) Bon… d’abord il faut une adresse mail… je prends laquelle ?

Sophie. — Attends… (Sophie prend l’ordinateur et tape.) On va prendre celle que j’utilise pour mes achats en ligne… Voilà.

Stella. — Maintenant, il te faut un pseudo.

Sophie. — C’est obligatoirement musical ?

Stella. — Dans notre cas, je pense qu’il faut voir les choses sous un autre angle.

Sophie. — C’est à dire ?

Stella. — Sous l’angle du cul.

Sophie. — Quoi ?

Stella. — Le but est de voir si Andrew cherche du sexe. Donc il faut annoncer la couleur tout de suite.

Sophie. — C’est toi qui sais…

Stella. — Que dis-tu de « Grosse salope » ?

Sophie, choquée. — Quand même…

Stella. — ça a le mérite d’être clair !

Sophie. — Jamais je ne choisirais ce genre de pseudo…

Stella. — Je te rappelle que ce n’est pas toi qui t’inscris mais une fille imaginaire ! Et une fille qui veut en bouffer !

Sophie. — Oui, oui, bien sûr…

Stella. — On valide la « Grosse salope » ?

Sophie. — Je ne sais pas… je trouve ça un peu…

Stella. — Un peu quoi ?

Sophie. — Un peu vulgaire…

Stella. — Un peu vulgaire ? Ce n’est pas un peu vulgaire, c’est totalement vulgaire !

Sophie. — C’est bien ce que je dis…

Stella. — Mais c’est justement ce qu’on cherche ! Je veux voir la réaction d’Andrew face à ce type de profil !

Sophie. — On pourrait tout de même choisir un pseudo moins navrant.

Stella. — Qu’est-ce que tu proposes ?

Sophie, réfléchissant un instant. — « Petite pute ».

Stella. — « Petite pute » ?

Sophie. — Oui.

Stella. — « Petite pute », c’est moins navrant que « Grosse salope » ?

Sophie. — ça n’a rien à voir !

Stella. — Si tu veux… (Sophie tape, puis Stella reprend l’ordinateur.) Genres musicaux ?

Sophie. — Techno, rap, saoul…

Stella, tapant. — Je pense que c’est pas mal… Quel âge on affiche ? Trente ?

Sophie. — Plus jeune.

Stella. — Disons vingt-quatre. Maintenant, on te cherche une photo.

Sophie. — Je ne mettrai pas de photo.

Stella. — On ne va pas mettre une photo de toi. On va mettre une photo trouvée sur la toile.

Sophie. — Qu’est-ce que tu fais ?

Stella, tapant. — « Pe-ti-te-pu-te ».

Sophie, regardant l’écran, choquée. — Wouah !

Stella. — Eh ouais… Avec des mots clefs pareils, fallait s’y attendre…

Sophie, toujours choquée. — J’en reviens pas…

Stella. — Écoute, elles font leur métier, après tout…

Sophie. — Un métier ? Tu appelles ça un métier ?

Stella. — Ben oui, tout le monde ne peut pas bosser aux Archives !

Sophie. — Moi, j’ai choisi de bosser aux Archives. Tu ne me feras pas dire que ces filles ont fait le choix de…

Stella. — On prend laquelle ?

Sophie. — J’en sais rien…

Stella. — C’est quand même ton profil.

Sophie, désignant une partie de l’écran. — Celle avec des gros seins.

Stella. — Elles ont toutes des gros seins.

Sophie. — Celle qui est refaite.

Stella. — Elles sont toutes refaites.

Sophie. — La blonde !

Stella. — Elles sont toutes blondes !

Sophie. — Celle qui est à poil !

Stella. — Elles sont toutes à poil !

Sophie. — Celle qui se fait prendre par deux footballeurs pendant qu’elle fait une gâterie à l’arbitre qui fourrage entre les jambes d’une pompom girl !

Stella, faisant des manipulations avec la souris. — Eh ben voilà ! ça, c’est clair ! Tu vois quand tu veux. Je resserre le cadre sur le visage… ok.

Sophie. — Attends, Stella… on ne va quand même pas choisir cette photo pour…

Stella. — Avec ça, on sera rapidement fixées sur les intentions d’Andrew. (Donnant un coup sec sur le clavier.) Et touc !

Chez lui, Andrew a repris sa navigation, imperturbable.

Sophie, montrant l’écran. — ça clignote !

Stella. — ça mord ! Tu as un forte.

Sophie. — C’est quoi, un forte ?

Stella. — Quand tu flashes sur un profil, tu peux lui envoyer un morceau de musique, dont l’icône est un forte. Voyons qui t’a envoyé ça. (Elle clique.) « Justin Peudeau ».

Sophie. — C’est une blague ? Il a envoyé quoi ?

Stella. — « Viens boire un p’tit coup à la maison ». (Elle clique.)

Sophie. — Qu’est-ce que tu as fait ?

Stella. — Je lui ai envoyé un morceau. On va pouvoir chatter…

Sophie. — Mais pourquoi ? T’as vu sa tronche ?

Stella. — Si on est bien gentilles avec tout le monde, le profil va devenir populaire, et ça rassurera Andrew.

Sophie. — ça clignote encore !

Stella, pianotant. — Hé Hé… on dirait qu’on a choisi la bonne photo… Bien. Un forte de « AgentdesécuritéBlack ». Il nous fait écouter « Let Me Run »… Bon… C’est pas du Mozart… Pas grave… On lui envoie un petit morceau à notre tour…

Sophie. — Un nouveau forte !

Stella, pianotant toujours. — On a du succès…

Sophie. — «  Fuckman » ?

Stella, pianotant toujours. — En voilà un qui doit être mort de faim…

Sophie. — On a un message !

Stella, pianotant toujours. — Juste le temps d’envoyer un morceau à Fuckman et…

Sophie. — C’est AgentdesécuritéBlack.

Stella, lisant le message. — « Salut ».

Sophie. — C’est un peu court, jeune homme.

Stella, pianotant. — Je renvoie la salutation…

Sophie. — Un nouveau forte !

Stella, idem. — De la part de « Davidou » !

Sophie. — C’est un collégien ?

Stella, idem. — Ou un mongolien, va savoir, avec un pseudo pareil… Il nous envoie « Dur, dur d’être un bébé »…

Sophie. — Un message !

Stella, idem. — Fuckman nous écrit, comme c’est gentil… « Bonsoir, comment allez-vous ce soir ? »

Sophie. — Forte !

Stella, idem. — Je réponds à Fuckman.

Sophie. — Non, regarde le forte !

Stella, idem. — Ok.

Sophie. — Un autre !

Stella, idem. — C’est l’hystérie collective…

Sophie. — « Crousticroque » et « « Coeurbrisé ».

Stella, idem. — Et un morceau pour chacun !

Sophie. — Un nouveau message !

Stella, idem. — Répondons d’abord à notre cher Fuckman. « ça va pas mal, merci » Sinon, qui nous écrit ? Tiens, Davidou ! Lisons ça.

Sophie, lisant. — « Salut ma petite pute, tu veux que je te la mette ce soir ? » (Choquée.) Mais c’est… c’est…

Stella, idem. — C’est très bien !

Sophie. — C’est dégueulasse !

Stella, idem. — Au contraire ! Si on se débrouille comme il faut, on va passer devant les profils les mieux notés !

Sophie. — Tu ne vas quand même pas répondre à ces saloperies ?

Stella, idem. — « Putasseries » serait plus approprié… « Salut Davidou, j’ai hyper envie de me faire mettre, ce soir… t’en as une grosse ? »

Sophie. — Mais t’es malade…

Stella, idem. — Et hop, un nouveau forte ! De la part de « Marty McFly ».

Sophie. — Il a envoyé quelque chose !

Stella, idem. — Qui ?

Sophie. — Davidou !

Stella, idem. — Tiens !… C’est une photo ! … Voyons ça… (Stella clique.)

Stella et Sophie. — Oh !

Sophie, très choquée. — Alors là ! … Je ne sais pas quoi…

Stella, idem. — Soyons justes : il ne fait que répondre à ma question…

Sophie. — On arrête !

Stella. — Quoi ?

Sophie. — On arrête le petit jeu.

Stella. — Mais pourquoi ?

Sophie. — Je ne sais pas si je suis prête…

Stella. — Sophie, calme-toi. Si je réponds à tous ces mecs, c’est uniquement pour que le profil soit populaire. Comme ça, Andrew tombera d’autant mieux dans notre piège. Bientôt, nous n’aurons plus affaire à eux !

Sophie. — Je n’aime pas ça, on est en train de leurrer tout ce petit monde, de susciter de faux espoirs…

Stella. — Tu veux que je me mette à pleurer parce que Davidou ne va avoir personne à mettre au bout de son engin ce soir ?

Sophie. — Non, mais je veux dire, c’est pas bien, ce qu’on fait. C’est… c’est pas très moral en réalité…

Stella. — Et lui, tu crois qu’il est moral ?

Sophie. — Qui ?

Stella. — Andrew ! Il passe ses journées à consulter des profils alors qu’il m’a dit qu’il voulait une relation durable avec moi ! Tu trouves ça moral, peut-être ?

Sophie. — Non, c’est vrai, mais…

Stella. — Alors à la guerre, comme à la guerre !

Sophie. — Bon… Mais il n’y a vraiment aucune chance qu’il sache vraiment qui je suis ?

Stella. — Comment veux-tu ?

Sophie. — Finalement… ce site de rencontres… il est très quelconque… La musique est plutôt secondaire…

Stella. — Secondaire ? T’es bien gentille… Ce que veulent les mecs, ici, c’est choper ! La musique, tout le monde s’en fout ! À part Andrew…

Sophie. — Justement, et si on s’occupait un peu de lui ?

Stella. — C’est à dire ? 

Sophie. — Tu voulais lui tendre un piège ? Tendons-lui un piège !

Stella. — Tu es prête, cette fois ?

Sophie. — Oui.

Stella. — Très bien. (Passant l’ordinateur à Sophie :) Alors, lançons notre appât.

Sophie. — Qu’est-ce que je fais ?

Stella. — Va dans la case « recherche ». Tape « James_Brown92743. » (Pendant ce temps, Sophie pianote.) Bien. Clique sur le profil.

Sophie. — Il n’a pas mis de photo de lui ?

Stella. — Non.

Sophie. — Et c’est qui ?

Stella. — C’est Chopin !…

Sophie. — Rien n’indique son âge, sa profession, ses loisirs…

Stella. — Tu n’es pas obligé de montrer ces informations à tout le monde. Maintenant, envoie-lui un morceau.

Sophie. — Lequel ?

Stella, réfléchissant. — Une rhapsodie de Liszt, ça va lui plaire !

Sophie. — Et voilà.

Chez lui, Andrew arrête ce qu’il est en train de faire. Il fait quelques clics. Puis, il se met à sourire. Il semble hésiter, puis, il appuie sur une touche.

Stella. — Il t’a renvoyé un forte !

Sophie. — C’est quoi ?

Stella. — Berlioz, Symphonie Fantastique ! Tu vois, j’en étais sûre !

Sophie. — ça ne veut rien dire.

Stella. — Tu plaisantes ? Tu l’intéresses !

Sophie. — C’est peut-être juste de la politesse.

Stella. — On va voir ça… En tout cas, maintenant vous êtes connectés.

Sophie. — Le moment de vérité. (Un temps.) J’envoie un message ?

Stella. — Attends…

Sophie. — Quoi ?

Stella. — Maintenant c’est moi qui ne sais plus si je suis prête…

Sophie. — Qu’est-ce qui te retiens ?

Stella. — Je crois que j’ai peur de ce que je pourrais découvrir.

Sophie. — Le meilleur moyen est d’aller y voir.

Stella. — C’est ce que je me disais, mais à présent qu’il s’agit de franchir le pas…

Sophie. — On peut tout arrêter, si tu veux.

Stella, après une hésitation. — Non, on y va.

Sophie. — Tu es sûre ?

Stella. — Oui.

Sophie, écrivant.  — Salut beau gosse, je me sens seule, ce soir. (Elle termine sa phrase par un appui fort sur une touche, afin d’envoyer le message.)

Chez lui, Andrew arrête de nouveau ce qu’il est en train de faire. Il reste figé, sourit, et reprend son pianotage.

Andrew, écrivant. — Bonsoir, je ne crois pas pouvoir répondre à tes attentes. (Il finit par un appui fort.)

Stella. — Il a répondu ! (Stella et Sophie lisent.) Hein ?

Sophie, lisant une deuxième fois.  — « Bonsoir, je ne crois pas pouvoir répondre à tes attentes. »

Stella. — Mais… mais…

Sophie.  — Il a envoyé petite pute sur les roses ! Tu vois que tu peux lui faire confiance, à ton Andrew !

Stella. — Ne crions pas victoire trop vite.

Sophie.  — Quoi ?

Stella. — C’est peut-être une stratégie.

Sophie.  — Laquelle ?

Stella. — Il veut te tester. Voir si tu le veux vraiment. Renvoie un message.

Sophie.  — Tu crois ?

Stella. — Oui, mais plus explicite.

Sophie.  — Très bien. (Sophie réfléchit un moment, puis, lisant à mesure qu’elle écrit :) Tu es sûr ? J’ai flashé sur toi. Si tu me rejoignais, je crois qu’on pourrait bien s’amuser toi et moi. (Appui fort.)

Chez lui, Andrew s’arrête de nouveau. Il lit, sourit de nouveau et se met à pianoter.

Andrew, écrivant.  — Désolé, je ne suis pas intéressé. (Appui fort.)

Stella. — Il a répondu ! (Stella et Sophie lisent la réponse. Stella respire rapidement, puis, après un temps.) C’est du flan !

Sophie.  — Stella, fais-toi une raison, Andrew t’est fidèle !

Stella. — Mais non, Sophie, c’est une technique de séduction vieille comme le monde !

Sophie.  — Dire non ? (Ironique :) Oui, ça me paraît assez efficace comme technique de séduction…

Stella. — Evidemment ! On se refuse, on se refuse, c’est justement ça qui attise le désir de l’autre ! On veut d’autant plus ce qui est difficile à obtenir !

Sophie.  — OK. Je vais sortir l’artillerie lourde. (Écrivant :) Écoute coco, je vais être plus claire, j’ai terriblement envie que tu viennes fourrer ton saucisson dans mon gazon intime. (Appui fort.)

Chez lui, Andrew s’arrête de nouveau. Il lit, rit et se met à pianoter.

Andrew, écrivant.  — Ma chère, je te suggère d’arrêter de m’envoyer des messages, sinon je vais te bloquer. (Appui fort.)

Sophie.  — Il a déjà répondu. (Sophie et Stella lisent la réponse, puis à Stella :) Tu es satisfaite ?

Stella, toujours suspicieuse. — Moui…

Sophie.  — Quoi ? C’est un message crypté pour me dire qu’il a hyper envie de moi ?

Stella. — Mais non, c’est juste que je n’arrive pas à me sortir de la tête que…

Sophie.  — Je vais finir par croire que tu le préfèrerais coureur…

Andrew, écrivant. — Pour tout te dire, je viens de commencer une très belle histoire. Et je n’ai pas envie de tout gâcher. (Appui fort.)

Sophie, regardant l’écran.  — Il a envoyé un message.

Stella, fébrile. — Clique, vite ! (Stella et Sophie lisent.) Oh ! …

Sophie, sur un ton de reproche.  — Si ça, c’est pas une preuve d’amour !

Stella, prenant le clavier. — Attends un peu mon bonhomme… (Lisant à mesure qu’elle écrit :) Alors on peut savoir pourquoi t’es connecté ? (Appui fort.)

Sophie.  — T’y crois toujours pas, hein ?

Andrew, écrivant.  — Un onglet de mon navigateur n’était pas fermé par erreur. (Appui fort. Stella et Sophie lisent.)

Stella, écrivant. — Excuse bidon. (Appui fort.)

Andrew, idem.  — Je t’assure. Je fais toujours dix mille trucs en même temps. (Appui fort.)

Stella, écrivant. — Et tu pourrais me dire qu’elle a de plus que moi, ta dulcinée ? (Appui fort.)

Andrew, idem.  — D’abord, elle me rend très amoureux. Et puis elle aime Chopin. (Appui fort.)

Stella et Sophie, après avoir lu. — Oh !

Sophie. — Il a l’air mordu…

Chez lui, Andrew appuie de nouveau sur son clavier. Il est souriant et calme. Puis il semble reprendre ce qu’il faisait.

Sophie. — Regarde ! Il s’est déconnecté !

Stella. — Je crois que j’ai été une belle idiote…

Sophie. — Tu étais inquiète. Tu tiens à lui. Mais il tient à toi aussi.

Stella. — J’en ai l’impression…

Sophie. — Tu as plus que ça, tu as des preuves.

Stella. — Tu as raison. Alors… tu crois qu’il m’aime ?

Sophie. — Mais oui !

Stella. — Vraiment ?

Sophie. — Il est largement temps d’arrêter ta parano !

Stella. — C’est vrai… Je me suis raconté des histoires…

Sophie. — Enfin une parole sensée !

Stella. — Sophie, je suis soulagée !

Sophie. — Et moi je suis heureuse. Heureuse pour toi, heureuse pour vous !

Chez lui, Andrew arrête de nouveau ce qu’il est en train de faire.

Sophie. — Allez, file le retrouver !

Stella. — Tu crois ?

Sophie. — C’est un ordre !

Andrew s’est remis à taper, mais sur un autre rythme, moins fluide.

Sophie. — Prends-le dans tes bras et recommencez tout à zéro !

Stella. — Tu as raison !

Andrew finit sa phrase par un appui fort.

Sophie. — Attends… Il s’est reconnecté !

Stella. — Quoi ?

Sophie. — Il a même… Il a même envoyé un message !

Stella. — Non ? Fais voir. (Lisant, progressivement désarçonnée par ce qu’elle découvre :) « Hello. Je ne suis toujours pas intéressé par tes propositions, mais je me demandais si tu ne connaissais pas une personne plus mature en recherche de nouvelles expériences. » (Après un temps durant lequel elle accuse le coup.) « Une personne plus mature en recherche de nouvelles expériences »… Qu’est-ce qu’il veut dire ? Il veut taper dans le troisième âge ?

Sophie. — Mais non !

Stella. — « Plus mature », ça veut bien dire ce que ça veut dire !

Sophie. — Il a mal choisi son expression. Je pense qu’il voulait dire… plus sage.

Stella. — Plus sage ? C’est quoi son fantasme, une petite jeune fille de bonne famille élevée chez les sœurs ?

Sophie. — ça m’étonnerait…

Stella. — Plus sage !… Moi, je ne suis pas sage ? Il me prend pour qui ? Une bad girl ?

Sophie. — Plus sage, plus sage… plus mûre !

Stella. — Plus mûre ? Il recherche une femme plus mûre ? Non mais il veut le 06 de ma grand-mère ou quoi ?

Sophie. — Il ne parle peut-être pas de l’âge ! …

Stella. — Ah oui ? Et de quoi il parle, alors ?

Sophie. — Il parle peut-être d’une certaine maturité d’esprit…

Stella. — ça veut dire quoi, ça ? Je suis immature ?

Sophie. — Mais non ! Mais tu as une telle fraicheur que c’en est parfois… euh… déroutant !

Stella. — Vas-y, traite-moi d’ado attardée, tant que tu y es !

Sophie. — Tu vis les choses d’une manière si juvénile, si passionnée, que ça peut faire peur à un homme qui a besoin de sécurité…

Stella. — Si je te comprends bien, je suis une nana qui fout les boules !

Sophie. — Je me suis mal exprimée…

Stella. — C’est intéressant de discuter avec toi… J’en apprends beaucoup sur moi… une teenager sur le retour, inconséquente, et qui fait baliser les mecs !

Sophie. — Tu caricatures ! …

Stella. — La prochaine fois que j’ai un coup de déprime, je saurai qui appeler si j’hésite à me tirer une balle !

Sophie, reprenant l’ordinateur. — Sa phrase était énigmatique, on va lui demander des précisions. (Écrivant.) Qu’entends-tu par plus mature ? (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Je n’ai pas été clair ? (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — Pas vraiment… (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Quand j’ai dit plus mature… je voulais dire « plus vieille ». (Appui fort.)

Stella, sidérée. — Ah tu vois ! L’enfoiré ! …

Sophie, écrivant. — Tu cherches une femme plus vieille ? (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Oui. Soixante/Soixante-dix, mais pas au-dessus de quatre-vingts. (Appui fort.)

Stella, dégoûtée. — Ma parole !... Je suis tombée sur un pervers…

Sophie, écrivant. — Mais, et ton histoire qui vient de commencer ? (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — ça n’empêche pas. Je cherche des femmes parmi les séniors. (Appui fort.)

Stella. — Y en a qui font la sortie des lycées… Lui, c’est le jardin des maisons de retraite !

Sophie, écrivant. — Tu disais que tu ne voulais pas tout gâcher. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Rien ne sera gâché car ça ne regarde pas ma chère et tendre. (Appui fort.)

Stella, indignée. — Mais qu’est-ce que c’est que ce mec ?

Sophie. — Il a peut-être dit ça pour que je lui fiche la paix…

Stella. — Tu parles ! Il s’est reconnecté exprès pour te poser la question ! Il doit être sacrément en manque !

Sophie. — Qui te dit que c’est forcément d’ordre sexuel ?

Stella. — Arrête de lui chercher des excuses. Il veut s’envoyer une ancêtre !

Sophie. — Impossible…

Stella. — C’est ça qu’il cherche à longueur de journée ! Des cougars !

Sophie. — Je ne comprends pas…

Stella. — C’est pourtant clair : ce type a un penchant pour les mémés !

Sophie. — Tu amplifies, comme d’habitude…

Andrew, écrivant. — Donc si tu connais une sexagénaire ou une septuagénaire sympa, présentant bien, et de préférence à la retraite, n’hésite pas à me contacter. (Appui fort.)

Stella, lisant le message, à Sophie. — Et là, j’amplifie, peut-être ? « De préférence à la retraite » ! (Elle s’empare rageusement de l’ordinateur et se met à taper à toute allure. — Ah tu veux de la vieille ! …

Sophie. — Qu’est-ce que tu fais ?

Stella, même jeu. — Je crée un profil !

Sophie. — Encore ?

Stella, même jeu. — Un profil de vieille !

Sophie. — Ne me dis pas que…

Stella, même jeu. — Si ! Je voulais lui tendre un piège, mais je me rends compte que mon appât n’était pas adapté du tout ! Cette fois-ci, on a tous les éléments pour le piéger ! Bien… d’abord le pseudo… (Elle réfléchit.) Je sais ! La-vioque-qui-veut-du-cul !

Sophie. — Non, attends, Stella !

Stella, écrivant. — La-vi-o-que-qui-veut-du-cul.

Sophie. — Tu ne vas quand même pas choisir ça comme pseudo ?

Stella. — Ce que t’es coincée !

Sophie. — Et toi je te trouve bien salace !

Stella. — On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre…

Sophie. — Qui te dit que c’est ça qu’il cherche ?

Stella. — Qu’est-ce qu’il cherche, selon toi ? Une mamie de substitution ?

Sophie. — Son objectif n’est pas forcément le sexe !

Stella. — Ah oui ? Et quoi alors ?

Sophie. — j’en sais rien ! Mais ne ferme pas trop les possibilités avec un pseudo si marqué.

Stella. — Tu n’as pas tort… (Elle réfléchit.) « Mamou douceur ? »

Sophie. — On dirait une marque de confiture…

Stella. — Raymonde_Paris_Belle_Époque ?

Sophie. — Il n’a pas dit qu’il voulait rencontrer une momie !...

Stella. — « Catherine » ?

Sophie. — C’est le nom de ma mère !

Stella. — Alors quelque chose de plus évocateur, style : « Crinière blanche et fougueuse ».

Sophie. — Pas mal, ça me plaît bien !

Stella. — Maintenant, la photo. Je tape quoi, comme mot clef ?

Sophie. — Euh… Pourquoi pas, « mamie séduisante », tout simplement ?

Stella, écrivant. — Mamie séduisante. (Appui fort. Elles regardent les résultats de la recherche.) C’est drôle, on dirait que le moteur de recherche a fonctionné par ironie…

Sophie. — Euh… Essaie « sénior séduisante ».

Stella, écrivant. — Sénior séduisante. (Appui fort. Elles observent les images.) Celle-là, elle fait dynamique, avec ses altères !

Sophie. — Ou celle qui sort de la piscine ?

Stella. — Ou celle-ci, avec son petit foulard ?

Sophie. — Mais non ! C’est la femme du président de la république !

Stella. — Ah oui ! … Je ne l’avais pas reconnue…

Sophie. — Choisis celle qui est en train de faire une maxi salade bourrée de vitamines ! …

Stella, faisant une manipulation. — Tu as raison… la bouffe… c’est toujours bien de laisser penser qu’on sait faire à manger… (Appui fort.) Et voilà !

Sophie. — Notre missile atomique est prêt !

Stella, poursuivant ses manipulations. — Mise à feu ! Je prends l’adresse mail que j’utilise pour tous ceux dont je ne veux plus entendre parler… Genres musicaux… Claude François… Michel Sardou… Serge Lama… euh… la musique classique romantique… Fini ! Notre profil est prêt. Je recherche le compte d’Andrew… Trouvé ! Et j’envoie… j’envoie… Tiens ! Le Nocturne n°1 de Chopin !

Chez lui, Andrew, arrête ce qu’il est en train de faire. Puis, son visage s’illumine. Il tape une fois.

Stella, fébrile. — Il a envoyé un forte ! (Elle tape.) Le Nocturne n°2…

Sophie. — C’est bien ce que tu voulais ?

Stella. — Je ne sais plus où j’en suis…

Sophie, tentant de la rassurer. — Tout à l’heure, il a envoyé un forte mais il n’était pas intéressé…

Stella. — C’est vrai… Bon… (Passant l’ordinateur à Sophie.) Vas-y !

Sophie. — Quoi ?

Stella. — Engage la conversation.

Sophie. — Pourquoi pas toi ?

Stella. — Je suis trop nerveuse !

Sophie, après un temps de réflexion, écrivant. — Salut. (Appui fort.)

Chez lui, Andrew arrête de nouveau son activité.

Andrew, écrivant. — Salut. (Appui fort.)

Sophie, après un temps de réflexion, écrivant. — C’est curieux de choisir la photo de Chopin, pour quelqu’un qui s’appelle James_Brown92743. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Mon côté old school. (Appui fort.)

Sophie, après un temps de réflexion, écrivant. — J’aime passionnément le Nocturne n°1. (Appui fort.)

Andrew, troublé par ce qu’il lit, écrivant. — Moi aussi ! Un de mes morceaux favoris. (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — Tiens, je n’aurais pas cru. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Ah oui ? Et pourquoi ? (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — Parce que ce sont plutôt des goûts de vieux. (Appui fort.)

Andrew, souriant et écrivant. — Peu importe ! Les jeunes ne détiennent pas le monopole de l’esthétique. (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — Cela me laisse donc un peu d’espoir… (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Tu avais des raisons d’être désespérée ? (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — Quand on prend de l’âge, il arrive qu’on ressente une sorte de fragilité. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Pourtant, j’aime la sagesse et la maturité que les années confèrent aux êtres. (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — C’est un point de vue que je n’ai pas souvent rencontré sur ce site. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Il semble que la moyenne d’âge soit basse, hélas… (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — Hélas ? Pourquoi ce mot ? (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Disons que j’apprécie les femmes d’expérience. (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — Décidemment… Voilà des paroles surprenantes, de la part d’un jeune. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Jeune ? Qui t’a dit que j’étais jeune ? (Appui fort.)

Sophie, prenant conscience de son erreur, écrivant. — Je ne sais pas… J’ai sans doute réfléchi par rapport à la moyenne d’âge du site… Tu n’es pas jeune ? (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Jusqu’à quel âge est-on jeune, selon toi ? (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — Tu parles de l’âge de l’état-civil ? Je ne pense pas qu’il soit significatif. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Certes non ! J’ai rencontré tant de jeunes accrochées à des principes dépassés. (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — À l’inverse, ceux qu’on appelle les « séniors » peuvent être bien plus novateurs que ceux qui ont la jeunesse de l’âge. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — J’irai au-delà : un âge sonnant et trébuchant signifie souvent une personnalité plus dense et complexe que celle des prétendus jeunes. (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — J’ai le sentiment que le courant passe bien entre nous. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — J’en ai aussi l’impression. (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — ça te dirait qu’on prenne un verre ensemble ? (Appui fort.)

Chez lui, Andrew sourit mais hésite à répondre. Sophie est haletante et Stella est sur le grill.

Andrew, écrivant. — Je ne sais pas. (Appui fort.)

Sophie, écrivant. — Qu’est-ce qui te fait hésiter ? (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — J’ai des exigences particulières. (Appui fort.)

Stella. — Allez, crache le morceau !

Sophie, écrivant. — Des exigences de quel ordre ? (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Des exigences d’âge. (Appui fort.)

Stella. — ça y est, il y vient !

Sophie, à Stella. — On le tient ! (Écrivant :) Je fais partie des gens qui ont la chance d’avoir atteint l’âge d’une personnalité dense et complexe. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Il se pourrait donc que tu puisses me convenir... (Appui fort.)

Silence durant lequel Sophie, Stella et Andrew regardent leur écran, sans que personne ne se décide à poursuivre. Puis, Andrew se lance.

Andrew, écrivant. — Quel âge as-tu ? (Appui fort.)

Sophie, à Stella. — Je mets quoi ?

Stella. — Quatre-vingts dix ?

Sophie. — Faut peut-être pas pousser non plus ! (Elle réfléchit, puis, écrivant :) Soixante-cinq. (Appui fort.)

Andrew regarde son écran et affiche un large sourire.

Andrew, écrivant. — Parfait. (Appui fort.)

Stella. — Parfait ? Elle a soixante-cinq ans, c’est parfait pour aller prendre un verre avec elle ? Espèce de salaud !

Sophie. — Calme-toi.

Stella. — Comment veux-tu que je me calme ? ! Il accepte un rendez-vous avec une sexagénaire ! Tu trouves ça normal, pour un mec de son âge ?

Andrew, écrivant. — Moi, j’ai soixante-quatre ans. (Appui fort.)

Stella, après un temps. — Hein ?

Andrew, écrivant. — Je suis en retraite depuis deux ans. (Appui fort.)

Sophie. — Qu’est-ce qu’il raconte ?

Stella, ne comprenant plus. — Je ne sais pas… Réponds, sinon on va le perdre !

Sophie. — Je dis quoi ?

Stella. — Dis comme lui !

Sophie, écrivant. — Moi aussi, je suis à la retraite. (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Quels sont tes loisirs ? (Appui fort.)

Sophie, hésitant. — Euh… (Écrivant :) la généalogie et la gymnastique douce… (Appui fort.)

Andrew, écrivant. — Incroyable ! (Appui fort.) Je viens de m’inscrire au club de généalogie de mon quartier. On s’est peut-être croisés ! (Appui fort.)

Stella. — Qu’est-ce qui lui prend ?

Andrew, écrivant. — Je joue aussi à la pétanque et à la belote ! (Appui fort.)

Stella. — ça l’excite de se mettre dans la peau d’un vieux ou quoi ?

Sophie. — Il joue peut-être à la pétanque et à la belote.

Stella. — Tu parles !

 

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