David Vincent les a vus : les coulisses

 

Il n’est pas simple de retracer la genèse de David Vincent les a vus car, contrairement à la grande majorité de nos textes antérieurs, il ne s’agit pas d’une œuvre de commande. En pareil cas, le texte se construit à partir de références hétérogènes, déposées çà et là dans l’imaginaire, sans lien entre elles, cristallisant soudain à la faveur d’un déclencheur anodin.

Le premier pas d’un tel processus fut effectué lorsque nous lûmes voici sept ou huit ans la pièce de Larry Tremblay, Abraham Lincoln va au théâtre. La pièce narre les répétitions de deux acteurs placés sous la houlette d’un terrible metteur en scène, Marc Killman. Le spectacle répété est censé raconter l’assassinat de Lincoln qui, comme on sait, fut perpétré dans un théâtre. Grimés en Laurel et Hardy, les deux acteurs tentent d’y voir clair tant bien que mal, alors que Tremblay se targue de développer une réflexion sur l’origine de la violence dans l’Histoire de l’Amérique du Nord. Nous avons gardé la structure de la pièce, qui alterne répétitions, rêves, récits et moments vécus sans que l’on puisse toujours clairement les départir les uns des autres. Cependant nous avons refusé d’écrire une pièce à thèse. David Vincent les a vus est une farce sans aucune prétention. Tout au plus exhibe-t-elle certaines questions théâtrales sans y apporter de réponse.

L’autre grande source de la pièce est évidemment la série The Invaders, diffusée à partir de 1967, série ayant bercé notre enfance. La série elle-même, on s’en rend compte aujourd’hui, adoptait un dispositif éminemment théâtral : prologue présentant les personnages et découpages en « actes ». De façon moins superficielle, cette série devenue culte laissa une trace importante dans notre imaginaire, et à travers l’écriture de la pièce, on a choisi d’explorer la façon dont cette référence de la pop culture pouvait cohabiter avec des références plus savantes. Au-delà, il nous plaisait aussi de jouer sur la frontière fiction/théâtre, de donner à réfléchir sur les fonctions du théâtre, sur leur aptitude à frayer avec une approche dionysiaque de la scène, une approche qui viserait le ludisme, le déchainement du rire ou de l’effroi, excluant toute réflexion.

De manière dégradée, c’est peu ou prou à cette dialectique que nous avons été confrontés dans nombre d’ateliers théâtre : le fossé se creuse entre d’une part ceux qui sont venus passer un « bon moment » et espèrent faire passer à leur public un « bon moment », et d’autre part ceux qui affichent l’ambition d’un art « pour faire réfléchir ». D’un côté le bourgeoisisme d’un théâtre gentiment drôle et de l’autre côté la prétention d’un théâtre-leçon. Pour paraphraser Alexandra Badéa, véritable auteur de théâtre, elle : « Il n’y a pas de honte à vouloir un joli spectacle pour sa famille », bref à mettre tout en œuvre pour affadir le propos d’une pièce dès lors qu’on veut plaire à n’importe quel prix. On a d’ailleurs repris in extenso une citation de l’auteure, « Il n’y a pas de honte à vouloir une bonne vie pour sa famille », issue de Burnout car elle nous paraissait en accord avec cette attitude de repli sur soi si prégnante chez certains individus de la classe dominante et parce qu’elle a su, elle, contrairement à nos trois pauvres hères, allier le politique et le poétique dans un texte déjà devenu un classique du théâtre contemporain.

Pourtant, incorrigibles amateurs de farce, nous avons choisi des bourgeois humanistes et des artistes politiques bien maladroits, de sorte qu’il est difficile de choisir son camp, non parce que chacun rivalise d’éloquence, mais plutôt parce que chacun s’enferme dans un ridicule achevé, ce ridicule cher à Flaubert, ce ridicule qui se cache derrière l’impeccable sérieux du discours. David Vincent les a vus est donc un objet théâtral non identifié, une farce sanglante qui demande trois acteurs prêts à se jeter dans une folle aventure où les soucoupes volantes fondent sur Karl Marx, où le rire, la mort et la maladie se croisent et grimacent à travers l’apologie du jeu et du théâtre.