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2016. Cent quatre rue Ordener

 

Première mondiale : Cent quatre rue Ordener a été créé par Lez'Ensoleillés le 9 novembre 2017 à Lambesc, Salle Sévigné.

 

Pièce numéro 10

 

Publication : texte intégral en téléchargement gratuit ici.

Résumé court :  

Malgré les supplications de sa femme, Rémi fait tout pour mettre à la rue sa belle-sœur, qu’il ne supporte plus. Et si tout cela n’était que du théâtre ? Et si tout cela n’était qu’un souvenir ?

 

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Belgique :  S.A.C.D. Belgique

 

Canada :  S.A.C.D. Canada

 

France et reste du monde : 

- Amateurs :  S.A.C.D. France

- Professionnels : S.A.C.D. France

Texte intégral

Personnages

Annie.

Charlotte.

Rémi.

Murielle.

Lieu

L’appartement de Charlotte et Rémi.

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

Chargée de feuilles de papier, Annie paraît. Elle s’assoit, pose ses feuilles devant elle et les relit un stylo à la main.

Annie, lisant. — Voyons… comment ça commence, cette affaire ? (Un temps.) Ah oui. Ouverture de la porte. (On entend la porte s’ouvrir.) Tu la refermes énergiquement. (On entend la porte se refermer ainsi qu’Annie l’a décrit.) Tu avances et puis tu lui dis :

Charlotte, venant de paraître, au téléphone. — Vers vingt heures trente ? La séance est à vingt-et-une heures. (Un temps.) O.K. À tout à l’heure. (Extinction du téléphone.)

Annie, lisant et regardant Charlotte. — Tu regardes autour de toi. Et c’est là que tu le vois.

Charlotte, avisant un sac de terreau ouvert, pour elle. — Oh non ! Il en a vraiment rien à faire.

Annie. — Tu l’as dit.

Charlotte, déplaçant le sac de terreau. — Je lui avais pourtant dit de … (Derrière le sac, est posé un téléphone ancien. Charlotte sort un kleenex et nettoie le téléphone.) Quand je pense à tout le mal que je me suis donné pour …

Annie. — Oui, on sait… on sait. De toute façon, inutile de continuer à gémir. On entre. (On entend entrer.) C’est lui.

Rémi, au téléphone. — Cent quatre rue Ordener. Merci.

Annie, semblant comprendre quelque chose. — Mais bien sûr ! Là il faudrait réagir.

Rémi, raccrochant. À Charlotte. — Déjà rentrée ?

Charlotte. — L’effet Cooper ! (Baiser distrait.)

Rémi, regardant Charlotte. — En fait, tu viens d’arriver ?

Charlotte. — Oui.

Rémi, enlevant sa veste. — Ça te fait gagner quoi ? Trente minutes ?

Charlotte. — Trois quarts d’heure.

Rémi. — Tu t’es garée facilement ?

Charlotte. — Rue Duc.

Rémi. — Que demande le peuple ?

Charlotte. — Rien, notre bon maître.

Annie. — « Que demande le peuple » ? Non. (Elle rature ses feuilles de papier.) « Tu t’es garée facilement ? »

Rémi. — Tu t’es garée facilement ?

Charlotte. — Rue Duc.

Rémi. — Alors ?

Charlotte. — Alors quoi ?

Rémi. — Qui avait raison, une fois de plus ?

Charlotte. — Toi, bien sûr.

Annie. — C’est mieux.

Rémi. — Avoue que ça te change la vie.

Charlotte. — C’est vrai. Je pars quand je veux. J’ai ma radio. Calme, tranquillité. Fini les quais bondés.

Rémi. — Je te l’avais dit.

Charlotte, à mi-voix. — L’Oracle de Delphes.

Rémi. — Hein ?

Charlotte. — Rien. 

Rémi. — En plus, le modèle Business est un des plus fiables. C’est vraiment celui-là qu’il fallait prendre. Recommandation de Jean-Ba.

Charlotte. — Si Jean-Ba l’a recommandé…

annie. — Peut-être pas nécessaire, ça.

Charlotte. — Bien besoin de prendre l’air, moi. On va pas tarder ?

Rémi. — On va pas tarder à ?

Charlotte. — On rejoint Clarisse, ce soir, tu te rappelles ?

Rémi. — Clarisse ?

Charlotte. — J’en étais sûre. T’as oublié.

Rémi. — Oublié quoi ?

Charlotte. — On va voir Le Destin d’Antonella.

Rémi. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Charlotte. — T’es pas drôle ! Des semaines qu’on en parle !

Rémi. — Excuse-moi…

Charlotte. — Tu sais bien, le dernier Bovery.

Rémi. — Désolé, mais je vois absolument pas ce que…

Charlotte. — Cinq ou six oscars, je crois…

Rémi. — Cinq ou six, seulement ? Ça parle de quoi, ton truc ?

Charlotte. — Comme si tu savais pas…

Rémi. — Je t’assure… En ce moment, on est en plein… enfin, je t’ai raconté ? Alors, redis-moi un peu le… les grandes lignes, hein ?

Charlotte. — Ça se passe au XIXe siècle dans la province du Nouveau-Brunswick.

Rémi. — Du nouveau quoi ?

Charlotte. — Du Nouveau-Brunswick. C’est au Canada. Antonella, c’est  l’héroïne.

Rémi. — Sans blague ?

Charlotte. — Une jeune orpheline. Elle débarque à la gare de Salisbury, un petit village perdu dans la vallée. En fait, elle est attendue. Par John et Marsha Fulbert, deux frère et sœur assez âgés, qui ont obtenu d’adopter un petit garçon pour les aider dans leur ferme des Vertes-Ramées. Tu imagines leur surprise quand ils voient arriver la petite Antonella avec ses couettes et sa...

Rémi. — Pardon, mais ça a vraiment l’air très chiant.

Charlotte. — Ben… ils ont quand même eu l’oscar de la meilleure photo, et aussi celui de la meilleure bande origi…

Rémi. — En tout cas pas l’oscar du meilleur scénario. Je vois ça et j’entends ça d’ici : paysage de brume et piano en boucle. Navré, mais j’ai vraiment pas besoin de ce genre de trip pleurnichard en ce moment…

Charlotte. — Pas d’une gaîté échevelée, c’est vrai.

Rémi. — Justement, je crois qu’on aurait plutôt besoin d’un truc marrant… ça nous détendrait un peu… Tiens… par exemple… Béguin à Pékin pour OSS117. Hein ? Ça te dit ?

Charlotte. — « Béguin à Pékin » ? Je sais pas…

Annie. — Pas du Godard, c’est sûr.

Rémi. — Mais si ! Avec l’autre, là… le grand brun qui joue sans arrêt au con…

Charlotte. — Moui…

Rémi. — Je l’ai encore vu l’autre soir dans À poil, les stars ! Il m’a fait rire, cet abruti…

Charlotte. — Bon… si tu veux…

Rémi. — Séance à vingt-deux heures. Comme ça, en plus, on n’est pas pressés. (Un temps.) Dis à Clarisse de venir.

Charlotte. — Oh, merci, elle préfèrera le Bovery.

Rémi. — Si elle veut se faire chier, tant pis pour elle. (Un temps.) Tu fais la tête ?

Annie. — Non, elle est folle de joie. 

Charlotte. — En fait, je pense que Clarisse aurait aimé qu’on…

Rémi. — Oh … vous aurez d’autres occasions. Et puis autant choisir un film que j’aime bien. Toi, de toute façon, ça t’est égal.

Il sort.

Annie. — C’est quand même un peu ta faute, aussi. Combien de fois tu lui as répété, « ça m’est égal », « comme tu veux » ?

Charlotte sort son téléphone, le regarde et le pose.

Annie. — Allez. C’est juste un mauvais moment à passer. Respire.

Elle enlève sa veste, reprend son téléphone puis elle passe un appel.

Charlotte. — Oui, c’est moi. Ecoute, je suis embêtée mais je vais pas venir. C’est Rémi… Il préfère aller voir OSS117. OSS117. Béguin à Pékin. Oui, je sais. Oui, je sais… mais il a vraiment besoin de se changer les idées… alors tu vois… C’est vrai, t’as raison. Oui, oui, je l’avais bien noté… Mais, je lui en avais parlé ! Il a oublié. En ce moment, ils ont une tuile avec Genève, alors t’imagines l’ambiance au… Hein ? Attends… tu me répètes ça, s’il te plaît ? « Écrasée » ? Peut-être un grand mot… Pourquoi « encore » ? Mais non. Mais pas du tout. Là, tu te trompes complètement. Non, je ne me suis pas « encore écrasée », comme tu dis ! Mais c’est la vie de couple, ça ! On discute, on change d’avis, on négocie, bref, on partage ! C’est ça, la vie de couple : partager, échanger, se mettre à la place de l’autre, ne pas rester enfermer dans ses petites certitudes… Oui, bah ça m’étonne pas, si c’était clair, tout ça, tu serais pas encore célibataire à trente-neuf ans ! Quoi ? Non mais je rêve… alors c’est comme ça que tu me vois ? En ce cas, je crois qu’on a plus rien à se dire. (Elle coupe.) Soumise ! Tu vas voir si je suis soumise…

Rémi rentre.

Charlotte. — Dis donc ! …

Annie. — Allez, vas-y !

Rémi. — Oui ?

Charlotte. — Je voulais te dire…

Rémi. — Quoi ?

Charlotte. — Pour le film…

Rémi. — Qu’est-ce qu’il y a, le film ?

Annie. — OSS117, qu’il se le mette où je pense !

Charlotte. — En fait…

Rémi. — Bon, allez, accouche !

Charlotte. — Eh ben finalement…

Rémi. — Tu me le fais en combien d’épisodes, là ?

Annie. — « Ton film de beauf, tu peux te le garder ! »

Charlotte. — Y a un parking en face du cinéma ?

Rémi. — Pourquoi tu me demandes ça ?

Charlotte. — Pour savoir si on peut se garer pas loin.

Rémi. — Se garer ?

Charlotte. — Oui.

Rémi. — Pourquoi tu veux te garer ?

Charlotte. — C’est plus pratique que d’entrer dans la salle avec la Cooper.

Rémi. — La Cooper ?

Charlotte. — Surtout à cause des escaliers.

Rémi. — Tu veux aller au cinéma avec la Cooper ?

Charlotte. — Pourquoi pas ?

annie. — Bien joué.

Rémi. — Mais… c’est à trois stations.

Charlotte. — Et alors ?

Rémi. — Mais… c’est à trois stations.

Charlotte. — Tu viens de me le dire, merci.

Rémi. — On va pas prendre la voiture, la sortir de la rue Duc, arriver place Clichy, se regarer, et après revenir, tourner pour chercher une place, sans parler de la trace carbone, l’essence, alors qu’on peut très bien…

Charlotte. — Ah non ! Pas les transports en commun ! J’en suis sevrée depuis une semaine, hors de question que j’y remette les pieds !

Annie. — C’est ça, vas-y ! Attaque ! Tu le déstabilises !

Rémi. — Qu’est-ce que c’est que ce caprice ?

Annie. — Parce que OSS ça t’a pas pris comme une envie de pisser…

Rémi. — Pourquoi tu parles de pisser ?

Charlotte. — Pardon ?

Rémi. — Je vois pas ce que ça vient faire là, pisser…

Charlotte. — Pourquoi tu parles de pisser ?

Rémi. — C’est ce que je viens de dire…

Charlotte. — J’ai jamais parlé de pisser !

Rémi. — J’ai entendu pisser.

Charlotte. — On va pas passer la soirée sur pisser !

Annie. — Parlé un peu fort, peut-être…

Charlotte. — La discussion est close. On prend la Cooper. 

Rémi. — Mais enfin Charlotte, qu’est-ce qui te prend ?

Charlotte. — Toi, t’as envie de voir OSS, moi, j’ai envie de conduire la Cooper. J’ai le droit, non ?

Rémi. — C’est fini, oui, ces enfantillages ?

Annie. — Tiens bon, il est au bout du rouleau. 

Charlotte. — On prend la Cooper.

Rémi. — Non mais je me demande si je suis en train de…

Charlotte. — On prend la Cooper.

Rémi. — Tu es sûre que tout va…

Charlotte. — On prend la Cooper.

Rémi. — Il y a aucune raison…

Charlotte. — On prend la Cooper.

Rémi. — Si je…

Charlotte. — On prend la Cooper.

Rémi. — Mais…

Charlotte. — On prend la Cooper.

Rémi, après un temps. — On prend la Cooper.

Silence. Charlotte savoure ce moment. Rémi est surpris et contrarié. Puis il se dirige vers une porte close.

Charlotte. — Où tu vas ?

Rémi. — Chercher des clopes.

Charlotte. — Pas maintenant.

Rémi. — Quoi ? Madame est en transe créative ?

Charlotte. — Pas levée.

Rémi, après un temps. — Pas levée ? Mais tu te rends compte de l’heure ?

Charlotte. — Couchée vers quatre ou cinq heures. Complètement décalée, en ce moment.

Rémi. — « En ce moment » ? Fais-moi rire.

Charlotte. — Tu vas pas recommencer…

Rémi. — Du coup, vous avez pas parlé ?

Charlotte. — J’allais pas la sortir du lit pour…

Rémi. — On avait dit que tu lui parlais aujourd’hui !

Charlotte. — Je lui parlerai demain, on n’est pas à un jour…

Rémi. — Trois mois. C’est très correct, je pense, pour du provisoire.

Charlotte. — Tu sais bien que vu sa situation, elle ne peut…

Rémi. — On avait dit qu’on l’hébergeait trois mois ! Provisoirement ! Le temps qu’elle trouve autre chose. Elle avait promis ! Juré-craché. Résultat : trois mois plus tard, madame écrase toute la journée pendant que nous, comme deux cons, on trime pour la nourrir ! Merde !

Charlotte. — Elle a un contact avec un galeriste… son nom m’échappe… ah oui, Henry Zambeault !

Rémi. — Oui, je suis au parfum. À moi aussi elle m’a dit que… que… mais… mais attends… C’était pas aujourd’hui son rendez-vous avec Zambeault ?

Charlotte. — Euh… bah…

Rémi. — Mais si ! Elle a foiré son rendez-vous ! J’espère qu’elle a une excuse valable, cette fois, parce que moi…

Charlotte. — Elle est encore un peu… un peu déboussolée… Elle cherche sa nouvelle manière… elle cherche mais elle ne trouve pas… pas encore. (Mou désapprobatrice de Rémi.) T’es drôle. Après vingt ans de figuratif, on passe pas à l’abstrait comme ça !

Rémi. — Non mais attends, personne lui a demandé de passer à l’abstrait ! On croirait qu’elle a reçu une notification du ministère de la Culture : « Évolution de votre carrière : vous êtes désormais intégrée dans le corps des peintres abstraits. Bonne chance. » C’est son choix ! Quand je pense que ses illustrations se vendaient si bien…

Charlotte. — Y a pas que ça ! Même si elle dit le contraire… sa rupture avec Nikolaus l’a beaucoup affectée.

Rémi. — Tous des hauts et des bas…

Charlotte. — Non mais je me demande si elle ferait pas un peu de… un peu…enfin une…

Rémi. — Une quoi ?

Charlotte. — Ben… quelque chose comme une dépression.

Rémi. — Ça, ça se soigne ! Je me propose même de lui trouver une clinique.

Charlotte. — On pourrait se mettre d’accord là-dessus : on lui laisse encore un mois et après, si vraiment…

Rémi. — Non.

Charlotte. — Quoi, non ?

Rémi. — « Non. » C’est clair, je pense, comme réponse ? J’en peux plus ! J’en peux plus, de ta sœur !

Charlotte. — Doucement, tu vas la…

Rémi. — J’en m’en fous ! Ou plutôt non : tant mieux ! Trois mois que la cocotte monte en pression. Alors là, tu vois, la cocotte, elle explose ! On lui a laissé notre lit ! Notre intimité, on l’a mise au placard… Peux même plus inviter mes collègues sans qu’elle se mette à déblatérer son espèce de bouillie anarcho-socialo-communo-je-ne-sais-pas-quoi… La dernière fois, tout juste si elle a pas traité Jean-Ba de sale capitaliste. S’est retenue mais je l’observais… ça lui brûlait les lèvres ! Ah ça… au début… elle faisait attention… elle était discrète… Mais maintenant ! Ah maintenant, c’est une autre limonade ! Se permet de rajouter des trucs sur la liste de courses, du style « chocolat noir 90 % sésame et noix de cajou »… Entre dans la salle de bain quand je me brosse les dents… quant au coup de l’augmentation de Mme Rodrigues… ça m’est resté là !

Charlotte. — Des années qu’elle avait le même salaire alors…

Rémi. — Ta sœur aurait peut-être pu nous demander notre accord ?

Charlotte. — C’est vrai, mais au fond…

Rémi. — Je crois que j’ai dû rater quelque chose : tu cautionnes tout ça ?

Annie. — Lâche pas.

Charlotte. — Elle est vraiment mal…

Rémi. — La situation ne te pose aucun problème ?

Annie. — Lâche pas, je te dis.

Charlotte. — C’est quand même ma sœur…

Rémi. — Donc elle a le droit de nous empoisonner la vie jusqu’à la fin des rats ?

Charlotte. — Mais non, bien sûr…

Rémi, cherchant l’approbation de Charlotte. — Il faut qu’on trouve une solution ?

Charlotte. — Oui… oui…

Annie. — Ça te coûte, de le dire, hein ?

Rémi. — On est d’accord ?

Charlotte, après un temps. — On est d’accord.

Rémi. — Il faut qu’on passe à la vitesse supérieure ?

Charlotte. — Euh…

Rémi. — Il faut qu’on passe à la vitesse supérieure ?

Charlotte. — C’est vrai… c’est vrai…

Rémi. — Très bien. Je lui parle tout de suite. (Il se dirige vers la porte close.)

Charlotte. — Quoi ?

Rémi. — On passe à la vitesse supérieure ?

Charlotte. — Mais elle dort.

Rémi. — T’inquiète pas, je vais la réveiller.

Charlotte. — Tu crois vraiment qu’elle est en état de discuter ?

Rémi. — En état ou pas, elle a plus le choix.

Charlotte. — Déjà qu’elle est mal, tu vas la mettre au trente-sixième dessous !

Rémi. — Comme ça on sera tous au même étage !

Murielle paraît, les cheveux en bataille, vêtue d’une blouse de peintre maculée de différentes taches de couleurs. Silence.

Charlotte. — Tu… tu as bien dormi ?

Murielle. — Avec le bruit que vous faites, c’est difficile. 

Rémi. — Excuse-nous de vivre. Si tu veux, on peut apprendre la langue des signes.

Charlotte. — Rémi…

Murielle. — L’air de charmante humeur, toi. Pas fait assez de fric, aujourd’hui ?

Charlotte. — Écoute Murielle, essaie de rester un peu…

Rémi. — Et toi, ton rendez-vous avec Zambeault, c’était bien ?

Murielle. — Comment tu fais pour être aussi con ? Tu prends des cours ?

Rémi. — C’est ça, fais une pirouette. C’est encore ce que tu sais faire de mieux.

Charlotte. — Bon, alors, je vais faire une tisane, je crois que tout le monde a bien besoin de…

Murielle. — Mon rendez-vous avec Zambeault ? Tu veux vraiment savoir ?

Rémi. — Je te demande.

Murielle, après un temps. —  Plutôt bien passé. 

Rémi, après un temps, lançant un regard à Charlotte. — Ah ?

Murielle. —  Il me prend deux toiles.

Charlotte, elle aussi après un temps. — Mais je t’ai appelée plusieurs fois… moi, j’ai cru que t’étais restée…

Rémi. — Combien ?

Murielle. —  Trois mille cinq.

Charlotte. — Pas mal…

Murielle. —  Chaque. 

Rémi. — ah ouais ? Mais, ça se fête ! (Il amène trois verres et une bouteille.)

Charlotte. — Murielle, mais c’est une très bonne nouvelle !

Rémi. — Une nouvelle pour le moins inattendue !

Annie. — Je dirais même plus, inattendue. 

Murielle. —  Je sais… je sais…

Rémi, servant et levant son verre. — Au succès de Murielle ! (Ils trinquent.)

Charlotte. — À ton succès !

Murielle. —  Merci, vous êtes vraiment chou.

Ils boivent.

Rémi. — T’as déjà ton chèque ?

Murielle. — Vraiment que ça qui t’intéresse…

Annie. — Non, c’est pas vrai. Il y a aussi les cigares et le jardinage.

Rémi. — Quoi ? Important d’avoir un papier, un contrat, quelque chose…

Charlotte. — Il a pas tort, Murielle. Un petit papier ça rassure et ça évite de…

Murielle. — Mais vous me croyez pas ou quoi ?

Charlotte. — Mais si, mais si, on te croit, mais un papier…

Murielle. — Oh ! et puis…

Elle sort brusquement. Charlotte et Rémi se regardent, surpris. Un temps durant lequel ils ne savent que faire. Puis Murielle réapparaît avec une enveloppe.

Murielle, tendant l’enveloppe à Rémi. — Tiens !

Annie. — Théâtral, tout ça. Ces entrées, ces sorties, ces accessoires qu’on amène de la coulisse…

Rémi. — T’étais pas obligée de…

Murielle, tendant encore le papier vers lui. — Tiens !

Charlotte. — Mumu, on voulait pas te forcer à…

Murielle, toujours main tendue. — Tiens !

Rémi, prenant l’enveloppe. — Puisque tu as l’air d’y tenir… (Il ouvre, déplie le papier, lit. Il relève vite le nez et donne le papier à Charlotte. Elle lit les pRémières lignes et regarde Murielle.)

Charlotte. — Pourquoi t’as fait ça ? (Murielle termine son verre cul sec et le pose avec emphase.)

Murielle. — Vous vouliez un papier, vous l’avez.

Annie. — Non. (Elle rature.)

Murielle. — C’est mon papier.

Annie. — Non. (Elle rature.)

Murielle. — Vous aviez envie de lecture ?

Annie. — Non. (Elle rature.)

Murielle. — Elle vous plaît pas, ma lettre ?

Annie. — Oui.

Murielle. — Elle vous plaît pas, ma lettre ?

Annie. — C’est ça.

Murielle. — Elle vous plaît pas, ma lettre ?

Rémi. — Ça t’amuse de nous mettre ça sous les yeux ? Parfois je te comprends vraiment pas. Oui, madame s’est fait mettre dehors par son compagnon ! Oui, il lui a écrit une lettre de rupture assassine ! (Rémi prend la lettre des mains de Charlotte et la donne à Murielle.) Qu’est-ce qu’il faut faire ? T’élever une statue ? Passe à autre chose ! Deux fois trois mille cinq ! Sept mille. C’est quand même pas rien ! (Silence de Murielle.) C’est bien, sept mille.

Murielle. — C’est vrai, c’est bien. J’aurais vraiment aimé qu’il me donne ça. (Incompréhension de Rémi et Charlotte, tandis que Murielle se met peu à peu à rire, d’abord doucement puis à gorge déployée.)

Rémi, comprenant. — J’aurais dû m’en douter… Quel guignol ! Bien entendu, t’as jamais foutu les pieds chez Zambeault ? (Alors que Murielle continue à rire, pris d’un accès de colère.) Mais qu’est-ce que t’as fait de ta putain de journée ? !

Charlotte. — Rémi, s’il te plaît…

Murielle. — J’ai dormi ! Voilà ce que j’ai fait ! Dor-mi !

Rémi. — Super !

Murielle. — Alors, on n’a pas le droit, hein ?

Charlotte. — Murielle, viens, je te fais un petit…

Rémi. — Pas le droit de quoi ?

Charlotte. — Bon, Rémi, on reprendra cette discussion un peu plus tard si tu veux…

Murielle. — Pas le droit d’être… d’être… d’être fatiguée, quoi !

Charlotte. — Ne t’énerve pas, viens, on va…

Rémi. — Fatiguée ? Mais fatiguée de quoi ?

Murielle. — Je me suis couchée à cinq heures !... Tout ça pour apporter quelque chose à Zambeault mais… mais…

Charlotte. — T’as bloqué ?

Murielle. — J’ai balancé tout ce que j’ai fait… j’allais pas arriver au rendez-vous comme ça… mains dans les poches…

Rémi. — Ça va ? Tu t’es bien marrée ? Sept mille !...

Murielle. — Au moins on a bu à mon succès.

Rémi. — T’as raison, l’occasion se représentera peut-être pas de si tôt. Et ressortir la lettre de Nikolaus… Mais qu’est-ce qui t’ait passé par la tête ? (À Charlotte :) T’as raison, elle est complètement à l’ouest.

Murielle, à Charlotte. — Tu lui as dit ça, toi ?

Charlotte. — J’ai juste dit qu’en ce moment tu m’avais l’air un brin…

Rémi, à Murielle. — Oui, bien sûr, t’as le droit d’être fatiguée. En ce moment t’es mal. On le sait tous. Mais c’est pas une raison pour contaminer les autres. Je vais te dire : moi je rêverais de pas aller bien. Déprimer, pour moi, ça serait, oui… un vrai pied ! Mais je peux pas me le permettre ! Chaque matin je dois être rasé et cravaté. J’ai pas le loisir d’avoir tes états d’âme. Le loyer, c’est pas avec ta dépression qu’on le paie.

Murielle. — C’est mon procès ou quoi ?

Annie. — Quelque chose comme ça. 

Charlotte. — Bon, Rémi, là, je crois qu’on va…

Rémi, à Murielle. — T’as pas l’impression de gêner ?

Charlotte, bas. — Non, Rémi, non… Pas maintenant…

Murielle, après un temps. — Hein ?

Rémi. — Toi, tu dors, tu nous fais des petites blagues, tu rigoles bien… Et nous ? Tu trouves qu’on a le sourire, nous ?

Murielle. — Comprends pas.

Rémi. — Ah tu comprends pas ? C’est très simple. Une nuit t’as débarqué avec toutes tes affaires. Gentiment on t’a laissé notre chambre et t’as installé ton atelier à côté du lit. Ça devait durer trois mois.

Murielle. — Oui, c’est vrai…

Charlotte. — Tu te rends compte, Murielle, c’est pas facile…

Rémi. — Tu es logée, nourrie, blanchie, quand j’invite mes potes du bureau, tu les traites de con, quand la concierge vient faire le repassage, tu lui conseilles de nous demander une augmentation…

Murielle. — Oui, t’as raison, j’ai pas toujours été très…

Charlotte. — C’est pas contre toi, Mumu…

Rémi. — Et puis Charlotte et moi… Charlotte et moi… enfin… enfin, on est quand même un couple ! Alors, on a besoin... aussi, de temps en temps… on a besoin de pouvoir passer des moments tous les deux. Sans t’entendre râler parce que j’ai fini le lait de coco !

Murielle. — C’est juste. Je peux être très… très envahissante…

Charlotte. — On se doute bien que c’est pas pour nous enquiquiner…

Murielle. — Bon, Rémi, j’ai entendu ce que tu m’as dit. Je crois que j’ai compris. Alors… écoutez… il faut qu’on sorte de tout ça.

Rémi. — Tout à fait d’accord.

Charlotte. — Oui, oui… c’est ce qu’on pense aussi…

 Murielle. — Très bien. Ma décision est prise. Je reste chez vous encore trois mois. Et après, boulot ou pas, je me tire. Vous n’entendrez plus jamais parler de moi.

Silence durant lequel Rémi, effaré, regarde Charlotte, qui est très gênée. Murielle attend leur réaction.

Rémi. — Je pense que j’ai pas dû saisir, là.

Murielle. — Dans trois mois, je me casse. Après, vous serez tranquilles. D’ailleurs, vous savez, ce rendez-vous raté avec Zambeault, ça m’a donné une idée. L’abstrait, j’ai bien réfléchi, c’est pas mon truc. Je reprends le figuratif. Un cycle de toiles consacrées aux différentes formes de l’échec.

Rémi. — Donc, j’avais bien saisi… Putain mais c’est dingue… Tu te crois où, à l’hôtel ? Tu nous prends pour la réception ? Tu penses que tu peux arriver, appuyer sur la petite sonnette et simplement dire : prolongez ma chambre encore trois mois ?

Murielle. — Toi, si tu tenais un hôtel, t’aurais pas une grosse clientèle.

Rémi. — T’es pas toute seule à vivre dans cet appartement. Tu veux que je t’envoie la liste des résidents ?

Murielle. — Je prolonge seulement de trois mois. Qu’est-ce que je peux faire de plus ?

Rémi. — J’ai une idée.

Murielle. — Ah oui ?

Rémi. — Très simple.

Murielle. — Impatiente de la connaître.

Rémi. — Alors écoute bien : tu prends tes loques, tes pinceaux, tes cartons, toutes tes merdes et tu quittes cet apparemment immédiatement.

Silence. Tous se regardent.

Murielle. — Quoi ?

Charlotte. — Je sais que c’est compliqué, mais…

Rémi. — T’appelle qui tu veux : tu ne dors pas ici ce soir.

Murielle. — Mais… tu me chasses ?

Rémi. — Pas du tout. Je me réapproprie mon espace vital.

Annie. — Lebensraum.

Murielle. — Mais je vais aller où, moi ?...

Rémi. — Au diable.

Charlotte. — T’as bien quelqu’un qui pourrait…

Rémi. — Si on pouvait éviter les discussions à rallonge, ça m’arrangerait.

Murielle. — Tu me jettes dehors ? Mais… mais t’es vraiment immonde !

Rémi. — Épargne-moi tes jéRémiades.

Murielle, à Charlotte. — Et toi, tu le laisses faire ?

Rémi. — Pas la peine d’essayer de mettre Charlotte de ton côté, on est d’accord sur ton cas.

Murielle, à Charlotte. — C’est vrai ?

Rémi. — Bien sûr que c’est vrai.

Annie. — Allez Charlotte, c’est maintenant.

Murielle, à Charlotte. — Tu veux me foutre à la rue ? Moi ? Ta sœur ?

Charlotte, à Rémi. — Je t’avais dit que c’était pas le moment de lui en parler…

Rémi. — Ah non ! Tu m’as dit que t’étais d’accord pour lui demander de partir !

Murielle, à Charlotte. — T’es d’accord ?

Rémi. — Oui, elle est d’accord.

Murielle, à Charlotte. — Me foutre dehors ? Tu peux pas être d’accord !

Annie. — Charlotte !

Rémi. — Je te dis qu’elle est d’accord.

Murielle. — Charlotte, t’es d’accord ?

Rémi. — Comment elle pourrait ne pas être d’accord !

Murielle, à Charlotte. — Oui ou non, dis-le moi, est-ce que t’es d’accord ?

Annie. — Allons, Charlotte !

Rémi. — Allez Charlotte ! Dis-lui ! T’es d’accord !

Murielle, à Charlotte. — Me dis pas que t’es d’accord ?

Rémi, à Charlotte. — Dis-le ! « Je suis d’accord » !

Charlotte, explosant. — Eh ben oui ! Je suis d’accord !

Silence. Charlotte halète, Rémi est satisfait, Murielle vacille.

Murielle. — Alors là, je suis… je suis… (Elle ne peut pas continuer. Des larmes lui montent aux yeux.)

 Charlotte, vers Charlotte. — Murielle, je pense…

Murielle, se dégageant. — Laisse-moi. (Elle essuie, ses larmes.) Parfait. Le message est passé.

 Charlotte. — Attendons cette nuit, demain on y verra plus clair et on pourra…

Murielle. — Pas la peine. C’est très clair. Je vais rassembler mes affaires. Dans un quart d’heure, je serai partie. (Elle se dirige vers la porte close.)

Charlotte, vers Murielle. — Attends…

Murielle la repousse et disparaît. Silence. Rémi se sert un verre. Il tend la bouteille vers Charlotte pour lui demander si elle veut boire de nouveau.

Charlotte. — T’es content ?

Rémi. — S’il te plaît, me fais pas passer pour le méchant.

Charlotte. — Je t’avais demandé d’attendre.

Rémi. — Il fallait prendre une décision. Il fallait faire preuve de courage.

Charlotte. — T’as piqué ça où ? Dans un communiqué du Ministère de l’Intérieur ?

Rémi. — En colère, je comprends. Mais c’est ce qu’il fallait faire. Même si c’était pas facile.

Charlotte. — S’il te plaît, me fais pas passer pour la faible femme.

Rémi. — Alors fais des efforts.

Charlotte. — C’est ma sœur ! Pour toi c’est juste une gêneuse…

Rémi. — Une pique-assiette.

Charlotte. — Oui enfin…

Rémi. — Un parasite.

Charlotte. — Oui d’accord…

Rémi. — Une sangsue.

Charlotte. — C’est ma sœur ! ça compte pour rien, ça ? Alors avant de la virer, j’aurais aimé qu’on en parle !

Rémi. — Parler, toujours parler. Il faut agir.

Charlotte. — Qu’est-ce que je vais faire, demain ? L’inviter à prendre un café et lui dire : « salut, comment ça va depuis qu’on t’a foutue à la rue comme une malpropre ? »

Rémi. — Pour prendre un café avec elle, faudrait déjà qu’elle soit réveillée.

Charlotte. — Rien à faire, hein ?

Rémi. — Tu voulais quoi ? Qu’on patiente ? Qu’on se laisse encore écraser ?

Charlotte, répétant comme une somnambule. — « encore écraser ».

Rémi. — On est chez qui, là ? Chez elle ou chez nous ?

Charlotte. — Pouvait pas attendre demain ?

Rémi. — Ah non, sûrement pas.

Charlotte. — Devait se faire aujourd’hui ?

Rémi. — Absolument.

Charlotte. — Pourquoi ? Aujourd’hui, c’est un jour particulier ?

Rémi. — On peut dire ça comme ça.

Charlotte. — Ben qu’est-ce qui se passe ?

Rémi. — Jeudi, y a La Main verte.

Charlotte. — Et alors ?

Rémi. — Avec un numéro « spécial maison de campagne. »

Charlotte. — Attends, je suis pas sûre de bien…

Annie. — Oh si ! Je crois que t’as très bien…

Rémi. — Il va y avoir plein de conseils, plein de trucs. Si on veut avancer sur Les Bruyères, faut qu’on commence sérieusement à se rencarder. D’ailleurs j’ai acheté du terreau.

Charlotte. — Oui, j’ai vu, mais qu’est-ce que ça…

Rémi. — Deux ans qu’on a acheté la ferme. Il est temps d’activer si on veut passer nos vacances en Bourgogne dans un endroit à peu près correct.

Charlotte. — Excuse-moi mais je vois toujours pas…

Rémi, regardant sa montre. — C’est à vingt heures dix.

Charlotte. — Quoi ?

Rémi. — La Main verte, c’est à vingt heures dix. On a juste temps de le voir avant d’aller au ciné.

Charlotte. — Et alors ?

Rémi. — Tu te rappelles où est la télé ? Dans notre chambre. Enfin… dans la chambre de Murielle.

Charlotte. — Mais tu dis quoi, là ?

Rémi. — Tu crois que c’est facile de regarder La Main verte avec quelqu’un qui dort juste à côté, où qui éructe parce qu’on trouble son génie ?

Charlotte. — Tu as voulu mettre ma sœur dehors aujourd’hui, aujourd’hui justement, pour pouvoir regarder La Main verte ?

Rémi. — Oui, dit comme ça, c’est un peu abrupt. Mais réfléchis : on la foutait dehors demain, impossible de regarder la télé ce soir !

Charlotte. — Ton émission passe avant ma sœur ?

Rémi. — Si tout le monde se contrefout de la maison de campagne, autant la vendre. 

Charlotte. — Tu te rends compte de ce que tu…

Rémi. — Après tout, c’est toi qu’avait craqué sur cette ruine. Moi, au début, j’étais loin d’être chaud. Alors si tu t’impliques pas dans…

Charlotte. — On ne jette pas quelqu’un à la porte pour une émission de jardinage !

Rémi. — C’est quoi, cette leçon de morale ?

Charlotte. — C’est mon avis.

Rémi. — Tu as un avis, maintenant ?

Charlotte. — Murielle reste ce soir.

Rémi, après un silence. — Quoi ?

Annie. — Tu l’as mis, le temps ! Le temps de dire cette simple phrase. 

Charlotte. — T’as très bien entendu : Murielle reste ce soir.

Rémi, après un silence. — C’est ce qu’on va voir.

Charlotte. — C’est tout vu. Nous, on va prendre un thé et toi tu vas tranquillement regarder ton émission.

Rémi. — Qu’est-ce qui te prend ?

Charlotte. — Je t’annonce le programme de la soirée.

Rémi. — Le programme de la soirée ? Tu fais le programme, toi ? Ça ne te ressemble pas. 

Charlotte. — Je me suis ressemblée trop longtemps.

Annie. — Garder ça : « Je me suis ressemblée trop longtemps. »

 Le téléphone de Charlotte sonne, Charlotte décroche.

Charlotte. — Ah ! Clarisse ! Oui… oui, je sais, moi aussi. Écoute, finalement je viens. Oui, et avec ma sœur. Ça lui changera les idées. Et après on pourrait peut-être aller dans le petit resto qui…

Charlotte sort en poursuivant sa conversation, tandis que Murielle réapparaît avec une valise, et un équipement encombrant de peintre. Elle dépose le tout avec fracas devant Rémi.

Murielle. — Ça te fait bander, hein ?

Rémi. — Pardon ?

Murielle. — Ton petit pouvoir minable. Quelqu’un te dérange ? Tu ouvres une trappe et il disparaît. Pratique. Tu ferais un excellent dictateur. Penses-y, pour ton évolution de carrière.

Rémi. — Je suis vraiment obligé d’entendre ce genre de…

Murielle. — Estime-toi heureux qu’on soit seuls.

Rémi. — Quoi ?

Murielle. — Tu ferais un excellent dictateur, je te dis ça entre nous. Mais j’aurais pu choisir un autre moment.

Rémi. — J’ai du mal à saisir ce que…

Murielle. — J’aurais pu attendre que t’invites tes petits copains du bureau… et te balancer ça devant eux, histoire qu’ils comprennent !

Rémi. — On parle de quoi, là ?

Murielle. — Imagine. On est seuls, là. La pièce est vide. Mais imagine. Cet appartement rempli de monde, des gens assis partout, comme ils peuvent, immobiles, s’agitant parfois, mais silencieux, les yeux fixés sur nous, écoutant tout ce qu’on se dit. Et moi, devant tous ces regards qui boivent nos paroles depuis le début, je te dis Tu ferais un excellent dictateur. T’imagines ce que ça te ferait ?

Rémi. — Je crois que je vais reprendre un verre.

Murielle. — Au fait, je voulais te dire : arrête de m’envoyer des textos.

Rémi. — Des textos ?

Murielle. — C’est ça, fais l’étonné. J’irai jamais passer une nuit à l’hôtel avec un sinistre connard comme toi. Maintenant, d’autant moins.

Rémi. — Jamais je t’ai envoyé des…

Murielle. — Ah oui ? (Elle sort son téléphone, lui montre :) « J’ai gagné une nuit pour deux à Deauville, ça te dit ? » C’est ton numéro, oui ou non ?

Rémi. — Euh…

Murielle. — Et - comme les choses sont bien faites ! - juste le soir où Charlotte est en Belgique pour une vente ! Un sacré hasard, hein ?

Rémi. — Je ne comprends pas ce que…

Murielle. — C’est une erreur ? Il était pas pour moi ?

Rémi. — Oui, peut-être, voilà…

Murielle. — Il était pour qui ?

Rémi. — Écoute, je ne me souviens pas avoir écrit ce…

Murielle. — Tu vois quelqu’un ?

Rémi. — Mais non ! Qu’est-ce que c’est que ces accusations ? Mon portable a dû être hacké.

Murielle. — Non seulement t’es un connard, mais en plus t’es un beau salaud.

Le portable de Rémi se met à sonner tandis que Charlotte rentre.

Charlotte. — Ah ! Murielle. Il faut qu’on…

Murielle, à Rémi. — C’est ta pute ? (Elle saisit le téléphone et décroche.)

 Rémi, tentant d’empêcher Murielle. — Tu permets… mais c’est mon…

Charlotte, sans comprendre. — Sa pute ?

Murielle, se dégageant et répondant à l’appel. — Oui ? Non, mais je prends les messages. Ah ? Merci. (Elle raccroche. À Rémi :) Ton taxi est là.

Charlotte. — Ton taxi ?

Rémi. — Pas mon taxi. (Désignant Murielle :) Son taxi.

Murielle. — Mon taxi ?

Rémi. — Tu pars, non ?

Murielle. — Et alors ?

Rémi. — Je t’ai commandé un taxi. Plutôt sympa, non ?

Charlotte. — Tu l’as commandé quand ?

Rémi. — Quand je suis arrivé, tout à l’heure.

Charlotte. — Tout à l’heure ?

Rémi. — Oui, tout à l’heure. Quand je suis rentré.

Charlotte. — T’as appelé le taxi quand tu rentrais ?

Rémi. — Bon… J’ai appelé un taxi pour Murielle. On va y passer combien de temps ?

Charlotte. — Tu veux dire que dès ton arrivée, tu avais prévu le départ de Murielle ?

Rémi. — Oui, oh… le départ de Murielle, hein ? il était plutôt prévisible.

Charlotte. — Prévisible ? J’étais censée lui parler dans la journée ! Elle et moi on devait trouver des solutions !...

Rémi. — Des solutions, y en a pas cinquante.

Charlotte. — Tu t’es bien foutu de nous. Comment tu voulais que ça se termine, tu le savais depuis ce matin. Pourquoi tu m’as demandé de parler à Murielle ? Pour noyer le poisson ? Tu crois que tu peux décider tout seul qui entre et qui sort de cet appartement ? Et moi ? J’existe ou je suis qu’une merde ?

Rémi. — Là, Charlotte, je crois que tu…

Charlotte. — Je vais te dire une chose : s’il y a une personne qui doit partir, ici, c’est toi.

Charlotte sort.

Rémi, après un temps. — Qu’est-ce qu’elle a dit, là ?

Annie. — C’est logique.

Rémi. — C’est logique ? C’est logique quoi ?

Murielle. — Quoi « C’est logique quoi » ?

Rémi. — T’as dit « C’est logique. »

Murielle. — J’ai jamais dit « C’est logique. »

Rémi. — J’ai entendu « C’est logique. »

Murielle. — Quand on y réfléchit, entre toi et moi, celui qui doit partir, c’est toi.

Rémi. — Ça, c’est logique ?

Murielle. — Comme ça tu pourras rejoindre ta pute.

Rémi. — Arrête avec ça !

Murielle. — Le texto, c’était pour moi ?

Rémi. — On va pas reparler de cette histoire pendant…

Murielle. — Tu veux vraiment que je te dise ?

Rémi. — Que tu me dises quoi ? Je commence à perdre complètement le fil avec vos…

Murielle. — Que je te dise pourquoi c’est toi qui dois te barrer ?

Rémi. — Oui, j’aimerais bien que tu me le dises, oui !

Murielle. — Tu sais très bien que j’ai rien. Si je franchis la porte, je passe la nuit dehors. Mais toi, t’as du fric. Tu peux te payer l’hôtel. À l’aise. Et même plusieurs nuits si ça t’amuse.

Rémi, à part. — Je suis réveillé, là ?

Murielle. — Qu’est-ce que t’attends ? Casse-toi.

Charlotte rentre avec un sac à dos.

Charlotte, tendant le sac à Rémi. — Tiens. 

Rémi. — C’est quoi ?

Charlotte. — Je t’ai mis trois slips, trois paires de chaussettes, une chemise propre, ta brosse à dents, du dentifrice. Le reste, tu verras à l’hôtel.

Rémi. — Quoi, je verrai à l’hôtel ? Quoi, je verrai à l’hôtel ? Mais vous êtes folles ?

Charlotte. — Va-t-en.

Murielle. — Allez, vire.

Rémi. — Vous me parlez sur un autre ton, toutes les deux…

Charlotte, avançant sur Rémi. —  Pars. 

Murielle, idem. — Dégage. 

Rémi. — Vous n’êtes pas dans votre état normal…

Charlotte, saisissant Rémi. —  C’est ça ! Par contre, toi, quand tu veux virer Murielle, tout est normal !

Murielle, saisissant Rémi à son tour. —  Ça, tu trouves ça normal, hein ? Ça, tu trouves ça normal, hein ?

Rémi, se débattant. — Vous allez me lâcher, oui ? Ou bien j’appelle…

Murielle, tentant de contenir Rémi. —  T’as les jetons, hein ? Tu fais dans ton froc, hein ?

Charlotte, idem. —  Maintenant, Rémi, tu sors sans faire d’histoire sinon…

Murielle, s’emparant de la bouteille que Rémi a amenée et le menaçant avec. —  Tu vas te calmer, hein ? Tu vas te calmer, hein ?

Charlotte, s’interposant entre Murielle et Rémi. —  Murielle, qu’est-ce tu fais ? Mais lâche ça tout de suite !

Murielle, agitant la bouteille au-dessus de Rémi alors que Charlotte la repousse. —  Ah  non ! Je lâche rien !

Charlotte, tentant d’empêcher les mouvements de Murielle. — Arrête Murielle, tu vas lui faire mal ! (Murielle repose alors la bouteille sur la table.)

Rémi, encore sous le coup de l’altercation. — Cette fille est une déséquilibrée.

Murielle, à Charlotte. — Tu peux pas t’en empêcher, tu le défends !

Charlotte. — Mais pas du tout !

Murielle. — Si je suis déséquilibrée, toi, t’es complètement aliénée. Quant à lui, c’est un maniaque caractérisé ! Mais regarde-le ! Regarde-le !

Charlotte. — Ben quoi ?

Murielle. — Mais regarde-le avec sa gueule de comptable ! C’est ça que tu nous as ramené ! Un comptable ! T’as pas honte ? Mais t’as pas honte ? Tu penses à maman ? Est-ce que tu te souviens  de son piano ? Du son de sa musique ? Est-ce que tu te souviens de Chopin ? De Liszt, Schubert, Bach ? Moi je m’en souviens. Maman ? Moi, je l’entends. Je l’entends souvent, ce piano, quand tout coule autour de moi, quand tout semble compromis, quand… Tu crois vraiment qu’elle espérait que sa fille lui ramène à dîner une gueule de comptable ? Et papa, est-ce que tu l’entends aussi, des fois ? Est-ce que tu te souviens ? Tu te souviens du son de papa ? Ecrire, ça s’entend. Un son ténu mais tenace : crissement du bic sur le papier, froissement des feuilles, le corps se remet en place sur la chaise, les pieds, indisciplinés, varient leur pression sur le sol, les lattes craquent comme de gros chats qui grognent en se retournant dans leur sommeil… Je l’entends souvent, ce bruit, quand je peins, comme s’il était là, papa, à côté de moi, sans me surveiller, à mes côtés, m’accompagnant dans le silence palpitant de ce rythme étouffé de l’écriture… Ces musiques… toutes ces musiques… elles courent encore sous ma peau. Mais de quoi je te parle ? De quoi je vous parle ? Tu pensais pouvoir anéantir tout ça avec cette gueule de comptable ? Dans ton petit confort que tu tricotes jour après jour, un petit bibelot par-ci, une petite fanfreluche par-là ? (Désignant le téléphone ancien, singeant Charlotte :) « J’adore ces vieux téléphones. Si kitsch et en même temps si… si… si modernes ! » C’est à pleurer ! Si papa et maman étaient encore là, ils te le diraient. Ils te diraient ce qu’ils pensent de toi, de Rémi, ce qu’ils pensent de vous. Vous n’êtes que de sales… de sales épiciers ! Votre seule préoccupation : soigner la boutique ! Et maintenant, je m’en vais, sinon je vais gerber. (Elle prend ses affaires et se dirige vers la sortie.)

Charlotte, retenant Murielle. — Pas comme ça. Tu penses que tu peux nous parler comme ça juste parce que t’as raté ta vie ? Les épiciers ont un droit de réponse. Les épiciers savent s’exprimer. Les épiciers aiment les comptables. Les comptables aiment les comptes. Les comptes aiment les chiffres. Les chiffres aiment les additions. Les additions aiment les totaux. Les totaux aiment les soustractions. Les soustractions aiment les moins. Les moins aiment les chiffres. Mais les chiffres aiment les additions. Mais les additions aiment les totaux et les totaux aiment les soustractions mais aussi les tableaux. Et les tableaux aiment les colonnes. Et les colonnes aiment les lignes droites. Et les lignes droites aiment la rigueur. Et la rigueur aime les bilans comptables. Faisons les comptes. Une vie aux crochets de Nikolaus moins une lettre de rupture moins un hébergement chez nous moins un rendez-vous chez Zambeault égale zéro. Bilan de ta carrière artistique : zéro. Bilan de tes amours : zéro. Bilan global de ta vie : zéro. Ton compte est bon. Zéro plus zéro plus zéro égale moins que rien, pauvre conne.

Rémi. — La gueule de comptable peut parler ? Si ça vous ennuie pas, bien sûr. Si les gueules de comptable ont encore le droit de vivre, bien sûr. Si les gueules de comptable peuvent encore témoigner, bien sûr. Elles vivent les semelles sur le trottoir, les gueules de comptable. Elles se débattent tous les jours dans un épais tas de merde, les gueules de comptable. Tous les jours elles passent à la caisse, les gueules de comptable. Impôt sur le revenu, il faut payer, crédit immobilier, il faut payer, taxation des dividendes, il faut payer, taxe d’habitation, il faut payer, taxe foncière, il faut payer,  augmentation des prix, il faut payer, cartes de transport, il faut payer ! Abonnement internet, il faut payer ! Forfait portable, il faut payer ! Ah c’est pas du Chopin. Ah c’est pas du Flaubert. Toutes ces considérations, d’un trivial ! Parler de ce qu’on paie ? Quelle vulgarité ! Mais quand on présente la facture, qui sort le fric ? La gueule de comptable. La gueule de comptable demande conseil à sa femme ? « Comme tu veux ». La gueule de comptable tente de connaître les préférences de sa femme ? « Comme tu veux ». Italien ou Thaï ? « Comme tu veux ». Corse ou Angleterre ? « Comme tu veux ». Fromage ou dessert ? « Comme tu veux ». Levrette ou missionnaire ? « Comme tu veux ». Mais un jour : elle sort du coma. Elle se réveille. Elle se met à avoir un avis. Et il faut l’écouter. Et il faut obéir. Et il faut se coucher. Se prosterner devant sa nouvelle Cooper, devant sa sœur, devant Chopin, Flaubert et toute l’Académie des Arts et Lettres. Ta gueule, la gueule de comptable ! Boucle-la ! Et fais ce qu’a à faire : paye.

Murielle. — Ça y est ? Le syndicat des hauts revenus a fini ? T’as un gros salaire, tu peux nous rabaisser, c’est ça ?

Rémi. — Pourquoi ? Tu peux tomber encore plus bas ? En un jour de travail je fais plus pour la société que toi en un an. Toi et ta pseudo œuvre… Mais à quoi vous servez ? En tout cas, mon salaire, je sais à quoi il a servi : à t’engraisser pendant trois mois !

Charlotte, lui tendant le sac à dos. — Très bien. On s’est tout dit. Adieu. 

Rémi. — Ce genre de décisions unilatérales est inacceptable. Belle démocratie !

Annie. — Toujours tendance à s’exprimer comme le Secrétaire général des Nations Unies. 

Charlotte. — Tu veux une décision démocratique ? On va prendre une décision démocratique. On va voter. Démocratiquement. Qui est pour le départ de Rémi ? (Elle lève la main. Murielle lève aussi la main.)

Annie. — Moi je m’abstiens.

Charlotte. — Deux voix sur trois. La majorité absolue. Tu pars.

Rémi. — C’est à vous de sortir, vous qui parlez en maître. On dirait que vous avez oublié une chose. Cet appartement est à moi. En conséquence je décide souverainement de qui j’accueille sous mon toi. Et je procède immédiatement à une reconduite à la frontière des personnes en situation irrégulière. Allez, maintenant, dégagez, je vous ai assez vues.

Murielle, après un silence, à Charlotte. — Qu’est-ce qu’il raconte ?

Charlotte. — Il a raison. C’est lui le proprio.

Murielle. — T’as pas acheté l’appart avec lui ?

Charlotte. — Avec quel argent ? C’est son appart. On est chez lui.

Annie, prenant un de ses papiers. — C’est bien son nom inscrit sur l’acte de propriété.

Murielle. — Oh merde ! (À Rémi :) Et tu nous mettrais dehors, comme ça ? Mais tu n’as aucune sensibilité !

Rémi. — Et vous, quand vous avez voulu me jeter, vous avez fait preuve d’une grande sensibilité ? Assez discuté. Barrez-vous.

Charlotte amorce un mouvement.

Rémi. — Non. Tu prendras tes affaires plus tard.

Charlotte. — Quoi ?

Rémi. — Tu prendras tes trucs plus tard. Là, tout de suite, tu te casses.

Charlotte. — Mais même Murielle a pris ses affaires et…

Rémi. — Je sais. Mais toi, maintenant, tu te casses. Tes affaires, on verra après.

Murielle. — Tu concours pour la rupture la plus conne du monde ?

Rémi. — Toi, Rembrandt, je t’ai pas sonnée. Vous giclez toutes les deux.

Murielle ramasse ses affaires. Elle se dirige vers la sortie, suivie de Charlotte.

Rémi. — Charlotte ! (Murielle et Charlotte s’arrêtent dans leur mouvement.) Attends, Charlotte. (Silence. Murielle regarde Charlotte qui regarde Rémi.) On peut encore continuer la route ensemble. Habiter ici ensemble, dans ce quartier qu’on aime. Ces derniers temps j’ai été… oui, je sais… un peu confus, ce que je te dis… mais… à trois dans cet appart j’ai vraiment cru que j’allais… un trop-plein… j’avais besoin, j’avais envie qu’on soit ensemble… qu’on puisse… à nouveau… comme avant… mais je… je n’ai pas… Murielle… je sais qu’elle n’est pas… elle n’est pas mieux ni pire que… je sais pas si tu vois ce que je…

Charlotte. — Écoute Rémi… on arrête. On arrête cette discussion.

Rémi. — Mais où vous allez ?

Murielle. — Fallait peut-être t’en préoccuper avant de nous virer. (Elle reprend son mouvement vers la sortie suivie de Charlotte.)

Rémi. — Charlotte, s’il te plaît ! (Charlotte et Murielle s’arrêtent de nouveau dans leur mouvement.) T’imagines ? T’imagines sérieusement ? Toi dans un endroit nouveau, inconnu, impersonnel ? Ici, c’est tellement toi. Des années que tu ramènes des petites choses pour que ça soit plus… Tiens, encore, ce vieux téléphone que tu as trouvé dans une de tes…

Charlotte. — Tu l’as enterré.

Rémi. — Moi ? Je ne comprends pas ce que tu…

Charlotte. — Ton sac de terreau.

Rémi. — Oui ?

Charlotte. — En plein sur mon téléphone alors que je t’avais demandé de ne pas…

Rémi. — T’as raison… t’as raison, bien sûr… j’ai tellement pensé aux Bruyères, je crois que j’avais besoin de partir, de partir en pensée dans un endroit que… et finalement…

Charlotte. — T’as oublié de penser à nous.

Rémi. — Voilà, c’est ça.

Charlotte. — T’as pensé qu’à une chose… chasser ma sœur.

Rémi. — C’est juste.

Charlotte. — L’expulser.

Rémi. — Oui, oui…

Charlotte. — La saquer.

Rémi. — La quoi ?

Charlotte. — L’éliminer.

Rémi. — Là, c’est peut-être un peu…

Charlotte. — L’humilier. Lui expliquer en long en large et en travers que ce n’est qu’une pauvre merde.

Rémi. — Et toi ? Ton « zéro plus zéro plus zéro » c’était un compliment ?

Murielle. — Espèce de facturier.

Rémi. — Si jamais mes mots ont dépassé ce que…

Charlotte. — Tais-toi. Profite bien de ton appartement. (Murielle et Charlotte reprennent leur mouvement.)

Rémi. — Charlotte, réfléchis ! (Murielle et Charlotte s’arrêtent encore une fois dans leur mouvement.) Un quarante-cinq mètres carrés Mairie du dix-huitième avec salle de bain, WC séparés, cuisine aménagée et équipée, le câble, la clim réversible, à trente minutes de l’étude, et qui plus est avec une charmante ferme dans l’ Yonne, le tout pour un loyer total de zéro euro ! (Charlotte le regarde, regarde Murielle.) Sans parler de mon comité d’entreprise. L’un des plus performants du pays. Des prix imbattables sur de nombreuses destinations. New York, Rio, Pékin, New Dehli. Qu’est-ce que tu préfères ?

Charlotte, après avoir alternativement regardé Murielle puis Rémi.  — Pauvre type.

Charlotte sort. Murielle regarde un court instant Rémi, et sort à son tour.

Annie. — Allez. C’est maintenant.

Rémi s’assoit et se met à pleurer silencieusement. Puis il s’arrête.

Rémi. — Non. Ça, non.

Annie. — Comment ?

Rémi. — C’est pas moi.

Annie. — Montre-moi.

Rémi. — Regarde. (Il prend son téléphone et passe un appel.) Allô, Jean-Ba ? À vrai dire… pas très fort, non. Charlotte est partie. Non, mais… je veux dire… elle est partie… partie, quoi. Partie définitivement. Oh… c’est moi qui l’ai un peu poussée… oui c’est moi qui ai déclenché les… Mais en fait… oui en fait… je crois que j’ai fait une connerie. Non, j’ai fait une vraie connerie. Elle a emporté mes clefs de voiture, cette salope. T’as raison. Oui, je vais l’appeler, c’est mieux. Merci, Jean-Ba. Je te rappelle. Salut. (Il raccroche puis passe un nouvel appel.) Allô ? Oui, c’est moi. T’as emporté les clefs de la Cooper. Les clefs de la Cooper. Non, c’est ma voiture. Oui, ma voiture. Ma voiture que j’ai achetée avec mon argent que y a mon nom sur ma carte grise à moi. Non, ne monte pas. Dépose-les juste dans la boîte. Ciao. (Il raccroche. Peu à peu, un sourire lui monte aux lèvres.) Ce soir, je crois que je vais me faire un plateau-télé, moi.

Annie, après un temps. — C’est pas possible. Ça peut pas s’être passé comme ça.

Rémi. — Et pourtant.

Annie, prenant dès cet instant en note tout ce que Rémi dit. — Je n’y crois pas.

Rémi. — Tu penses que j’y ai cru, quand j’ai su que t’avais changé de nom ? Charlotte, oublié. Tu te fais appeler Annie.

Annie. — Mon deuxième prénom.

Rémi. — Pour m’oublier ? Pour repartir de zéro ?

Annie. — Voilà. J’ai décidé ce nouveau baptême quand je suis arrivée à Palavas. J’ai pris l’accent, non ?

Rémi. — À peine.

Annie. — Comment tu sais tout ça ?

Rémi. — Murielle. Je l’ai l’appelée. Elle m’a tout dit. Juste après son embauche aux Arts Décoratifs. Elle m’a dit « pour le moment, je fais que le ménage des salles de cours, mais j’ai montré une toile au directeur et il m’a invitée à prendre un café après… »

Annie. — Murielle tout craché.

Rémi. — Elle m’a dit que tu avais commencé à écrire. Du théâtre.

Annie. — Des phrases, ce qui me tombe d’abord dans la tête. Après, je les assemble. Mais tu veux bien m’expliquer… (Elle fouille dans ses papiers et en donne un à Rémi.)

Rémi, lisant. — « Moi, Rémi blablabla, sain de corps et d’esprit, blablabla, lègue à madame Charlotte blablabla l’appartement désigné ci-dessous, situé au cent quatre rue Ordener » Mon testament. Et alors ?

Annie. — Peu de temps avant ton accident ?

Rémi. — Deux ou trois jours avant, à peine.

Annie. — Je n’ai jamais bien su…

Rémi. — Un chauffard. Rue Duhesme. Roulait trop vite. Dans une Cooper.

 

Annie. — Alors, ce legs, tu m’expliques ? Cet appartement, le tien, pourquoi as-tu voulu que je devienne…

 

Rémi. — T’expliquer ? Tu as mes paroles écrites sur ce papier. Ça ne te suffit pas ?

 

Annie. — C’est vrai. (Annie se lève et s’adresse au-delà de son propre espace :) Je vais vous lire quelque chose. Un projet de préface pour mon texte. (Lisant :) « ‘Vous vivez seule cent quatre rue Ordener ?’ C’est une question qu’on me pose souvent. ‘Vous vivez seule ?’ Je réponds non. ‘Mais pourtant vous vivez seule ?’ Je m’obstine et je réponds non. Je vis avec Murielle, avec Rémi, maman, papa et avec moi aussi, avec celle que je fus, celle que j’aurais pu être, celle que je suis, celle que je pourrais être. Charlotte-Annie. Et je parle, je bouge, je respire. Et eux aussi, ils parlent, ils bougent et ils respirent. Cela est, puisque je l’inscris sur le papier. Je n’ai pas le loisir de dire : ‘Elle fit cela, ce qui le poussa à faire ceci, ce qui l’amena à répondre cela’. Non. Ils parlent plus fort que moi, bougent plus vite et respirent avec plus de souffle. Je ne sais pas si je comprends, si je les comprends. Je les écoute et je ne sais pas. Je ne sais pas mais je saisis. Je ne les saisis pas eux, ça non, ils m’échappent toujours. Mais je saisis leurs mots, leurs mouvements, leurs soupirs. J’inscris leurs traces sur le papier. Et par ces traces, ils prennent corps. Entre les traces, il faut rêver, penser, imaginer ce qui n’est pas, sur la feuille, consigné. Mots, mouvements, soupirs ; peut-être est-ce cela, la chair du souvenir ? Peut-être est-ce cela, la chair du théâtre ? Peut-être. Peut-être parce qu’au théâtre, même les morts reviennent saluer.»

Rémi et Annie, ainsi que Charlotte et Murielle réapparues pendant les derniers mots, se prennent la main et saluent.

 

 

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FIN

DE

CENT QUATRE RUE ORDENER

 

 

 

 

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